CHAPITRE PREMIER
joyeusement avec les chefs de gare, pas de saluts, pas de demandes de renseignements. L'ennui, un ennui lourd, voisin du spleen, se lit sur les traits de tous ces Allemands. Et toujours cette maudite langue française !
Ceci me rappelle que dans un précédent voyage, allant de Saverne à Strasbourg, je vis monter à la station de Brumath, dans mon compartiment, une n^^ère portant dans ses bras un bambin de cinq ans. Le père avait accompagné sa femme et son fils jusqu'à la portière du wagon. Les deux époux s'étaient entretenus quelques instants dans un français dont on aurait pu rire avant 1870. Le train parti, la mère plaça son fils en face d'elle et s'efforça de le distraire. Un instant après elle lui offrait un fruit.
(( la wohl, répondit l'enfant.
— Eh bien ! dit la mère rougissante.
— Je veux bien, reprit le bambin.
■■ — Excusez-le, monsieur, s'écria la brave femme en se tournant vers moi, il n'a que cinq ans. »
Nous étions arrivés à Saverne, Zahern à la mode allemande , après avoir traversé ces défilés des Vosges, perdus sans combat quand la tourbe militaire qui avait été l'héro'ique armée de Reichshoffen s'en était allée dans la nuit, débandée, jetant ses armes, horrible à voir, impossible à rallier. Quelle nature
sauvage et propice à l'homme qui se défend! Quel superbe entassement de forets et de blocs de granit!
On enjambe rapidement la plaine d^Âlsace, à travers les houblonnières, ces géants de la culture, les plantations de chanvre, de maïs, de tabac.
Avant d'arriver à Strasbourg, dont on aperçoit au loin la cathédrale, le train se ralentit. On passe au pied d'un ouvrage avancé, construit avec un très faible relief, presque à fleur de terre, ne montrant pas un pouce de maçonnerie et reconnaissable seulement aux épaulements gazonnés de ses batteries. Cest le fort de Mundolsheim. D'autres ouvrages occupant des positions plus dominantes se profilent sur la droite, ce sont les forts de ISiederhausbergen et d'Oberhausbergen.
(( Quelle ceinture de fer ! m ecriai-je en m'adressant à nion compagnon de route, auquel je venais de faire mes adieux.
— L'or en a dénoué bien d'autres, » me répondit-il, en me serrant la main.
J'étais descendu du train et j'attendais qu'on voulût bien me délivrer mes bagages.
(( Vous arrivez de France, me dit obligeamment un voyageur, n'allez pas à la Ville de Paris, c'est une maison allemande. »