CHAPITRE IL
Ln cocher strasbourgeois. — Dans un hôtel français. — Les-
vieilles rues et les promenades. — Les soldats et les gamins.
— Librairies allemandes et françaises. — Dans la cathédrale
. et sur la plate-forme. — Le temple Saint-Thomas. — Le Bro-
glie et ses cafés. — La musique. — Un sous-officier alsacien.
Je n'avais pas besoin de la recommandation qui venait de m'être faite. Je connaissais Strasbourg et je savais où aller. Mais il ne me déplaisait pas d'interroger dès mes premiers pas, en homme peu façonné aux usages alsaciens. C'est ainsi que je n'hésitai pas à engager une conversation suivie avec le cocher qui venait de se charger de ma personne et de mes bagages.
a Monsieur , me dit-il , j"ai habité Paris et j'ai servi comme artilleur dans la dernière guerre. Vous me trouverez tous les jours à midi devant la cathédrale. Quand vous voudrez, et si le cœur vous en dit, je vous ferai visiter leurs travaux de défense. De jolis travaux, entre parenthèses ; deux de leurs forts ne font que s'écrouler, c'est à croire qu'ils les
démolissent pour les rebâtir. Ils construisent sur du sable ; ça ne tient pas. Faut croire, du reste, qu'ils n'en sont pas contents puisqu'ils en construisent encore d'autres.
— Vous devez souvent conduire des officiers allemands? lui dis-je.
— C'est assez rare et il y a des raisons pour ça. Tous ces employés en tunique et tous ces beaux officiers, c'est la même clique. Us ont de superbes uniformes bien propres, des bottes à se mirer dedans et des casquettes à trois ponts bien astiquées, mais pas le sou. A partir du 20 de chaque mois, ils prennent leur chope à crédit et tirent une langue longue d'une aune. Ce n'est pas étonnant, ils traînent tous avec eux des kyrielles d'enfants et des femmes qui marchent nu-pieds chez elles pour ne pas user leurs bottines. Ils ont à domicile des servantes qu'ils ne paient pas. On leur donne des pommes de terre pour nourriture et, le soir, la clef de la maison. »
Arrivé à l'hôtel ce fut bien autre chose. Je m'aperçus de suite qu'on ne m'avait pas changé mon Strasbourg. Le garçon, en me conduisant à ma chambre, me fit observer que je n'aurais de voisins allemands ni à ma droite, ni à'ma gauche.
— Il en vient quelques-uns à cause des fêtes pour le séjour de l'empereur. On est bien forcé de les