CHAPITRE XII
des dignitaires militaires, de toutes les administrations partaient des voitures au fond desquelles se prélassaient des personnages très chamarrés. Cette foule de généraux, d'administrateurs, de magistrats, d'employés de tous grades, se rendait à la gare et prenait place dans l'ordre hiérarchique, sur le quai d'arrivée. On remarquait au premier rang le général de Fransecki entouré de ses divisionnaires et de ses brigadiers, le président supérieur, M. de Mœller, et les chefs des divers services.
Autour de la gare, quatre vingts voitures découvertes, à quatre places, rangées par dizaines et portant à la hauteur du siège un immense numéro noir sur calicot blanc, attendaient les arrivants. On avait dû réquisitionner pour cet objet la moitié des voitures de place. Des corps de musique étaient installés dans les salles d'attente et hors du monument. La foule entourant la gare était uniquement composée de sociétés d'anciens militaires allemands, venues d'outre-Rhin ou recrutées en Alsace parmi les résidents prussiens, bavarois ou badois. Ces ex-guerriers, en habit noir, avaient été trempés de maîtresse façon par la plus jolie des averses de septembre. Le temps étant redevenu beau, un temps impérial, comme on dit à Berlin, ils s'apprêtaient à saluer Guillaume par des vivats enthousiastes.
'23i LE RHIN FRANÇAIS.
En revenant de la gare , pour prendre possession de la fenêtre qui m'avait été réservée, je remarquais sur le parcours du cortège quelle pauvre réception la ville de Strasbourg allait faire à l'empereur. Sur le quai Kléber, à part les pavillons élevés sur mât par la municipalité et une seule m^aison militairement occupée et décorée de feuillages et de monogrammes, aucun drapeau. Les fenêtres de plusieurs maisons bourgeoises étaient fermées. A l'angle du pont de pierre et du faubourg du même nom, quelques fenêtres d'Allemands étaient pavoisées. Dans la rue de la Nuée-Bleue, où demeurent des généraux et de grands fonctionnaires, les drapeaux étaient moins rares, mais on remarquait les grandes maisons fermées de la banque d'Alsace-Lorraine et de M. Kablé, député de Strasbourg. Sur le Broglie même abstention. A part cinq ou six maisons et le café allemand, pas de banderolles. Le grand café de Broglie, en plein centre de la promenade, s'était refusé à arborer même le drapeau alsacien.
Le long de ces voies, la foule, composée mi-partie de soldats isolés, mi-partie d'employés civils et d'Allemands, était peu compacte. Bien qu'il fût défendu de passer sur la chaussée, les trottoirsn'étaient nullement encombrés. On pouvait circuler