CHAPITRE XII
avec une facilité relative. Des soldats en grande tenue, mais sans fusil, formaient la haie.
L'empereur, qui avait fait un séjour de quelques heures à Bade, était légèrement en retard. Le passage du train impérial fut enfin signalé à Oos. Il franchit bientôt le Rhin et arriva en gare de Strasbourg à trois heures moins le quart. Pendant que Guillaume s'entretenait avec MM. de Mœller et Fransecki, l'impératrice était complimentée par un groupe de jeunes filles allemandes vêtues de blanc qui lui offraient des bouquets. Au dehors, méli-mélo sans pareil. Princes, princesses et généraux, prenaient d'assaut les voitures et s'occupaient de garder leur rang dans le cortège. Là, à la gare, au milieu d'une foule absolument allemande, près de ces musiques jouant l'hymne national, sous ces pyramides de fleurs et ces trophées aux couleurs prussiennes, l'empereur Guillaume a pu se faire illusion. L'enthousiasme était très réel, mais cela se passait en famille. Il n'avait pas franchi un espace de 100 mètres qu'il changeait d'atmosphère. Qu'on se figure l'impression d'un homme sortant d'une étuve à 75 degrés pour entrer dans une piscine d'eau glacée !
La voiture impériale, l'empereur occupant la droite et l'impératrice Augusta la gauche, s'était mise en route au petit trot : c'est ainsi qu'elle passa sous
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ma fenêtre. La rue de la Nuée-Bleue était silencieuse. Un groupe de soldats ayant murmuré une sorte de hurrah, le vieux Guillaume s'inclina et porta la paume de la main à la -visière de son casque. 11 saluait avec une certaine souplesse, malgré ses 82 ans, et souriait vaguement d'un sourire franc par le jeu des traits, faux par l'expression de ses yeux plissés. Il y a de la lassitude dans la pose, quoique les mouvements aient une certaine rapidité. La peau du visage est jaune, mais encore ferme. La terrible secousse de l'attentat Nobiling semble maintenant oubliée. Le regard a gardé sa vivacité. Il se fixait tantôt à droite, tantôt à gauche, cherchant dans la foule des visages amis.
L'impératrice Augusta , enveloppée dans un châle de dentelle blanche, se tenait très droite, un gros bouquet à la main. Elle saluait, en souriant, quand des Allemandes agitaient leurs mouchoirs aux fenêtres des maisons pavoisées. L'impératrice, assez raide d'attitude, les traits accusés, d'une taille audessus de la moyenne, assez maigre, ne paraît pas avoir 68 ans. L'œil est triste. Elle est aimée de ses peuples qui savent tout ce qu'elle a souffert, tout ce qu'elle souffre encore. La fille du grand-duc de Saxe-Weimar ne s'est jamais habituée à ce monde de soudards et de diplomates retors.