CHAPITRE XII
Le prince impérial Frédéric-Guillaume, notre Fritz ^ est visiblement fatigué. Il porte beaucoup plus que son âge. Ses mouvements sont moins énergiques que ceux de son père. Il y a de l'ennui, du spleen même chez ce prince de /i8 ans. Peu de jours avant son arrivée à Strasbourg, il s'était, il est ^Tai, relevé d'une crise rhumatismale qui l'avait un instant privé de ses jambes.
U m'a semblé que les soldats allemands étaient assez avares de vivats en son honneur. Le prince Frédéric-Charles, dont la voiture venait la cinquième, a été au contraire très acclamé.
Les personnages impériaux et royaux, les souverains minuscules de la Confédération continuaient à défiler, sans même attirer l'attention du public, visages ternes, attitudes neutres que donne le long vasselage, situations équivoques; quand tout à coup un hurrah retentissant sortit des pohrines de tous les soldats. M. de Moltke'défilait à son tour. Le vieux feldmaréchal, casque en tête, son grand corps maigre serré dans Tuniforme d'état-major, le dos voûté, la figure entièrement rasée, avec son œil vif, ses traits de vieille femme, sa vivacité de gestes, est l'idole des Allemands. Il saluait en véritable souverain. Ces journées-là lui sont précieuses. Il aime ces ovations et les recherche. On le voyait, peu de temps après
l'arrivée de l'empereur, circuler à pied dans les rues, suivi de badauds, s'arrêtant auprès des postes, courant vers les endroits où se tenait la foule, souriant, heureux d'être reconnu et acclamé.
J'avais remarqué, au moment du défilé, l'espèce d'isolement dans lequel on avait laissé le représentant du royaume de Bavière, le général de Thann. 11 est vrai que son roi n'avait pas cru devoir prendre part à ces fêtes, en compagnie des petits souverains confédérés.
Peu après l'arrivée de l'empereur et de l'impératrice au palais, dès que tous les princes, les hôtes de marque, les grands fonctionnaires, eurent gagné leur domicile, les attachés militaires entrèrent en ville à leur tour. Le duc de Manchester, dans son grand uniforme rouge avec sa toque anglaise collée sur le côté droit de la tête, attirait quelque peu l'attention. Il est connu en Allemagne, où il a épousé la fille du comte d'AJten. On donnait également un coup d'oeil au superbe costume de l'attaché espagnol, ainsi qu'aux officiers chinois et japonais. Mais le lion du jour, parmi les étrangers de marque conviés à ces solennités militaires, devait être le général Skobeleff, le héros des montagnes Vertes devant Plewna. Tel je l'avais vu le 13 septembre 1877, après l'effroyable bataille dans laquelle il perdit les