‹ Le Rhin francaisChapitre 14 sur 166 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

recevoir ; mais, s'ils restent, cela prouve qu'ils ne sont pas difficiles. Nous les logeons sur la cour, et s'ils ne sont pas contents, ils vont ailleurs.

Le maître d'hôtel, en me conduisant à la salle à manger, m'indiqua gracieusement l'une des tables :

« De ce côté, monsieur, ce sont les tables françaises. ))

La salle à manger, vaste comme toutes celles des hôtels du Rhin, contient, à l'heure du dîner de midi, une soixantaine de Français mangeant à deux: longues tables. De l'autre côté de la pièce, une douzaine d'Allemands ont l'air de se cacher, heureux si, de loin en loin, le garçon veut bien se souvenir qu'ils sont là. A la table d'hôte française, la conversation est générale. On y parle peu de l'Alsace, mais beaucoup de la France, de sa politique, du monde parisien, de la pièce à la mode. Jamais un mot de l'Allemagne : elle semble ne pas exister. Si, dans quelques conversations particulières et d'affaires, on emploie la langue alsacienne, on revient bientôt au français.

Je dois rendre visite à vingt personnes ; des amis d'autrefois, des personnages politiques auxquels je suis recommandé. Mais serais-je un voyageur si je m'empressais d'étayer mes désirs sur les convictions des autres et de chercher des renseignements avant

d'avoir trouvé des impressions ? A demain les choses sérieuses ! Je veux errer au hasard par les rues de la vieille métropole du Rhin, le long des quais de 1"I11 et des canaux, autour des casernes, sous les arbres des promenades, arpenter le Broglie et la place Kléber, pénétrer dans la cathédrale, voir au coup de midi le coq de la grande horloge agiter ses ailes en chantant trois fois, le Temps retourner son sablier et les douze Apôtres saluer un à un le Christ.

Les voilà bien les anciennes voies strasbourgeoises, les mêmes qu'il y a dix ans, quand on se pressait sur leurs trottoirs pour regarder défiler au pas cadencé un bataillon d'infanterie ou la musique des pontonniers. On a substitué des noms allemands aux noms français, mais la Blau Wolken gasse ou la Meisen gasse seront toujours les rues de la Nuée bleue et de la Mésange. Jamais le Strasbourgeois ne les débaptisera et l'officier prussien lui-même n'ose demander son chemin qu'en se servant des appellations usuelles.

Je remarque que les enseignes des négociants rédigées en langue française sont beaucoup plus nombreuses qu'autrefois. Dans les trois quarts des boutiques, il ne se prononce pas un mot d'allemand. 11 y a les magasins strasbourgeois où jamais on ne parle que français, les magasins prussiens

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