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CHAPITRE II

OÙ jamais on ne se sert que de la langue germanique. iMais les commerçants d'outre-Rhin, immigrés en Alsace, n'ont pas eu à se féliciter de cette transplantation. Quoique aidés, dans une mesure que je ne saurais définir, par Tadministration, ils n'ont pas réussi à joindre les deux bouts. Un Alsacien n'entre jamais dans une boutique allemande et, comme la population alsacienne est supérieure des trois quarts à la population allemande, même en y comprenant les employés du gouvernement et la garnison, un négociant d'outre-Rhin végète , prolonge plus ou moins longtemps son agonie et finalement met la clef sous la porte. On ne saurait imaginer le nombre de débitants de tabac et de marchands de faux cigares de la Havane. Cent mille Strasbourgeois fumant vingt-quatre heures par jour ne suffiraient pas à les faire vivre.

Mais j'oublie de parler de la population qui circule en groupes pressés le long des trottoirs. Que d'antithèses cruelles! Ici, des ouvriers se bâtant do rejoindre leurs compagnons, Français comme eux, dont on saisit les conversations au passage. Là, en pleine chaussée, des compagnies allemandes défilant casque en tête.

Les Germains ont toujours aimé la musique. Leurs fanfares circulent à toute heure par la ville. Ce ne

sont qu éternelles aubades, prises et reprises de drapeaux aux hôtels des commandants supérieurs, réceptions d'officiers avec les ronflements des trombones et les notes pinchardes des cornets. Perjonne ne se dérange-, tout cela se passe dans un désert. Cette tendance abstentionniste était plus facile à observer à mon arrivée à Strasbourg qu'à tout autre moment. De nouveaux régiments arrivaient, venant prendre part aux grandes manœuvres. Ils traversaient la ville aux accents criards des fifres accompagnant les tambourins.

Leurs colonnes, superbes d'immobilité sous les armes, cadençaient le pas, exagéraient la raideur allemande, fanatisaient les maniements d'armes, mais ne provoquaient aucun mouvement ami ou hostile. Est-ce que l'armée allemande existe pour le Strasbourgeois ? On ne tourne pas la tête, on ferme boutiques et fenêtres sur son passage. Il y a mieux. Strasbourg a ses gavroches comme Paris et Lyon, ses flâneurs de quinze. ans, ses oisifs à Faffùt de toute distraction. Ces jouisseurs de la rue, avides de tous les spectacles gratuits, ne suivent ni les musiques ni les régiments de la garnison. De temps à autre, à la traversée des promenades, on entend seulement quelques gamins de dix ans commander en français: « Portez armes! » ou silller effronté-

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