CHAPITRE XV
pris la vraie situation des provinces conquises. L'idée que l'Alsace ne professe aucune admiration pour l'œuvre germanique, ne nourrit aucun enthousiasme pour la patrie allemande, les met hors d'euxmêmes. Ils demandent alors aux procédés de dictature les plus énergiques un apaisement fictif, tant leur orgueil souffre de voir ces provinces, restées si françaises, passer aux yeux de l'Europe pour une autre Vénétie ^ Cette lutte ardente dans le but d'empêcher l'opinion de se manifester sur la rive gauche du Rhin creuse plus profondément encore le large fossé qui sépare l'x-Vlsace-Lorraine de l'Allemagne. Elle rend impossible toute réconciliation.
La situation serait tout autre si M. de Bismarck n'avait fait en Alsace-Lorraine que de la politique d'avenir; si, comprenant et estimant les regrets des populations conquises, il avait nourri Tespoir de les amener à l'Allemagne, non pas en un an mais en cinquante ans ; s'il les avait laissées s'administrer elles-mêmes au lieu de les placer sous le joug de trois mille employés étrangers qui les pressurent ;
1. M. de Manteuffeul a cédé comme les autres à la tentation d'agir dictatorialement. Il maintient la censure sur les journaux* l'applique même au Temps jusqu'ici indemne. Le statthalter est aujourd'hui plus impopulaire que M. de Mœller ne l'a jamais été.
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s'il les avait exemptées du recrutement jusqu'en 1891, époque à laquelle les jeunes gens de vingt ans seront seulement des Allemands fils de Français.
Mais demander à l'homme d'État dont on célèbre le génie et qui ne sera peut-être pour la postérité qu'un brouillon, à ce chancelier de fer qui change une fois par an le point d'appui de sa politique et noue tant d'alliances qu'il ne peut plus compter sur un seul allié, demander, dis-je, à M. de Bismarck de faire de la politique d'avenir serait conseiller à un prodigue de placer ses économies à la caisse d'épargne.
Les Allemands ressemblent à des usufruitiers besoigneux. Ils mettent en coupe réglée les provinces dont un hasard de fortune leur a livré la jouissance viagère. Le chancelier de l'empire avait cependant un exemple à suivre : celui de la France. Strasbourg a gardé ses franchises après la conquête depuis 1681 jusqu'en 1789. « Son autonomie et ses immunités, dit M. Legrelle dans son livre, Louis XIV et Strasbourg, demeurèrent intactes au milieu même des pires abus de notre centralisation monarchique. Des dons gratuits y remplacèrent les tailles, aides ^ ot subventions. Nul collecteur d'impôts n'y fit son entrée en scène. Chaque citoyen porta lui-même sa quote-part périodique au Pfennig -Thurm, la