CHAPITRE XV
d'entre elles n'avaient pas caché leurs désillusions. On a vu également en France des journaux porter aux nues les manœuvres du 15*= corps, que la presse d'outre-Rhin, les attachés militaires et les correspondants de tous les pays ont jugées médiocres. Ces enthousiastes n'ont pas soufflé mot de la venue de milliers de Badois soldés, de la paie de quatre marks par tète donnée aux figurants du défilé des voitures de paysans alsaciens, du déguisement opéré au théâtre de Strasbourg, des uhlans costumés en cavaliers nationaux des plaines d'Alsace, du vide mani. feste de la ville à la suite du départ des comparses, des menaces d'amendes et de fermeture d'établissements publics à ceux qui ne voulaient pas arborer des drapeaux , de la couleur de ces drapeaux en grande partie rouge et blanc, c'est-à-dire alsaciens. Une chose avait par-dessus tout frappé de stupeur l'administration. Aux présentations officielles, le nombre des Alsaciens avait diminué depuis l'année dernière. On n'y avait vu que les palinodistes avérés, les transfuges de profession : M^-'Rœss, évêque de l^asbourg, dont on connaît la tenue au Reichstag en rel^'li et qui a jadis écrit cette phrase lamentable : (( Il est ridicule de s'attacher à sa patrie avec une affection tenace ; la patrie ne rend heureux ni malheureux: )) MM. Schnéegans et North, députés auto-
nomistes, l'un portant l'autre, scepticisme en quête d'une riche prébende et nullité grassement récompensée ; M. Klein , le pharmacien-ministre qui s'avouait Allemand avant 1870 et tutti quanti; cinq ou six renégats de haute volée et quelques commerçants montrés au doigt dans Strasbourg, à plat ventre autrefois devant l'administration impériale et qui, restés dans cette position depuis que les Allemands occupent leur patrie, n'auraient garde de se déranger si les Français rentraient en Alsace.
Voilà Fhommage , le seul hommage des provinces conquises. Quand le vieux Guillaume demande à voir les représentants de Strasbourg, les notables, on lui exhibe cette douzaine de vendus. J'oubliais Zorn de Bulach, un ancien député officiel de l'empire qui a toujours voté avec le gouvernement, même la guerre de 1870 , et qui joue le même rôle au Landessausschuss et le prototype du genre traître, celui sur la tète duquel tous les mépris ont passé, le comte de Durckeim-Montmarin , ancien inspecteur des télégraphes français, qui buvait le Champagne à la santé de l'empereur Guillaume, le soir de la bataille de Wœrth, en compagnie d'officiers allemands, pendant qu'un officier français, son fils, blessé à mort le même jour, agonisait dans la pièce voisine.
Chaque ville a son traître connu, son Judas que la