CHAPITRE IL
duc de Nassau occis sur un champ de bataille alsacien, et d'une jeune princesse née de parents inconnus. Je quittai bientôt le temple Saint-Thomas, que les obus allemands ont épargné pendant le siège, le quartier voisin étant occupé par les natifs d'outre- Rhin que la soudaineté des événements n'avait pas permis d'expulser. A ce propos, je me permettrai une simple remarque à l'adresse des publicistes qui n'hésitent pas à parler de la protestante Alsace, Le recensement des différents cultes en Alsace-Lorraine donne 1,250,000 catholiques contre 252,000 protestants et /il, 000 Israélites. J'ajouterai que rien ne permet d'attribuer aux membres des confessions réformées un nationalisme moindre qu'aux catholiques. Des défaillances isolées ne sauraient confirmer la règle. Quant aux Israélites, je me suis laissé dire qu'ils se montraient foncièrement hostiles à la domination allemande et, pendant mon long séjour en Alsace, j'ai pu confirmer ce jugement par de nombreuses observations personnelles.
Il était temps de me rendre au Broglie, point central de réunion, rendez-vous de la population aisée, cercle de conversation des oisifs. C'est un long rectangle planté d'arbres, garni de chaises, tenant du forum et de la promenade, bordé d'édifices publics : la municipalité , le théâtre , l'ancienne direction
d'artillerie devenue casino des officiers allemands, et de maisons particulières. C'est là que jouent de temps immémorial les musiques militaires pendant les beaux jours d'été. Quelle foule brillante j'ai vue se presser sur celte place au bon temps de la domination française ! Quelles toilettes les femmes y étalaient! Gomme on y applaudissait l'excellente musique du régiment des pontonniers! Le va-et-vient ne cessait dans les nuits chaudes qu'aux heures tardives. C'était un gai mélange dont tous les Strasbourgeois se souviennent.
Les sept ou huit rangs de tables du café du Broglie, soigneusement alignées sous les arbres de la promenade, apparaissaient toujours occupées. C'était le glacier en renom et le lieu de rendez-vous des officiers supérieurs de la garnison. Le café du Broglie existe toujours ; il est encore tenu par M. Beauzin, un Messin de cinq pieds six pouces, resté Français, celui-là ; mais quel changement ! Ce Tortoni strasbourgeois est plus que jamais à la mode; mais qu'est devenue sa clientèle militaire? que sont devenues les joyeuses bandes de promeneurs avides d'entendre de bonne musique ? Par un bizarre renversement de destinée, le café du Broglie est aujourd'hui exclusivement civil. Au lendemain de la conquête, quand les parts de butin et les morceaux de nos milliards