CHAPITRE IL
avaient rempli d'or les poches des vainqueurs, quand, joyeux de vivre, insouciants du lendemain, officiers et employés, croyant ne jamais voir le fond du sac, égrenaient les napoléons, sablaient le Champagne et buvaient, soir et matin, à la santé de l'immortel de Moltke, l'honnête Beauzin pouvait ramasser d'un coup de filet quelques centaines de mille francs. 11 n'avait qu'à se baisser, à prendre et à essuyer les pièces. Mais il s'était mis en tête que les Allemands seraient exclus du seul café aristocratique de Strasbourg.
(( Devenir leur café, allons donc ! s'écriait-il. Estce qu'il ne faut pas que j'aie le droit d'offrir à mes anciens clients, s'ils reviennent un jour, le plus beau punch d'arrivée qu'ils boiront de leur vie? ))
Et notez que la même chose se passe dans tous les établissements de la ville occupés par des Français. Les officiers ont longtemps tenu bon, mais comment résister ? C'est un malheur , que voulez-vous ? Le café est froid, la bière chaude, la glace fondue, le vin aigre, le sucre sale ; c'est vrai. Ces garçons n'en font jamais d'autres !
J'ai vu quelques jours après mon arrivée un major s'emporter dans un lieu public et jurer comme un païen, parce que le garçon ne comprenait pas, ou feignait de ne pas comprendre ses questions.
40 LE RHI^ FRANÇAIS.
({ Quand vous crierez comme un sourd, exclama celui-ci, puisque je vous dis que je ne comprends pas le chinois ! »
Il y eut une jolie scène, mais on finit par faire entendre raison au major.
« Vous ne pouvez pas, cependant, me forcer, disait avec raison le cafetier, à ne prendre pour garçons que des Badois. »
Les habitués du café du Broglie ont eu gain de cause. Un concurrent prussien, installé porte à porte, a recueilli la clientèle militaire, et ce n'est que de loin en loin qu'on voit s'asseoir un instant aux tables de l'ancien rendez-vous des officiers français les porte-torsades de la garnison allemande.
Rien de plus curieux à observer que le Broglie à l'heure de la musique. C'est à l'une des extrémités de la place, entre la mairie et le casino des officiers, que s'installent en cercle les musiciens. A partir du moment où les premiers accords se font entendre, la promenade apparaît divisée en deux parties. Oa cherche involontairement le cordeau qui sépare les Français des Allemands. Ceux-ci, cinquante officiers, autant d'employés et de commerçants, entourent les musiciens ou circulent de long en large dans le voisinage. Ceux-là occupent, à l'autre extrémité de la place, une étendue de terraio à peu près égale. Entre