CHAPITRE III
Et M. Gustave Rasch, écrivain prussien, continue sur ce ton et prouve par cent anecdotes la réalité des faits qu'il avance. Lui qui compatit aux souffrances des populations conquises, s'affiche républicain et ne voyage que dans l'intérêt de la vérité, est reçu partout en ennemi, les portes se ferment à son approche, les conversations cessent. Il essuie mille déboires et mille avanies. Forcé de se rejeter vers la société de ses compatriotes, il ne rencontre que négociants ruinés par leur séjour, employés moroses désireux de retourner chez eux coûte que coûte, officiers et soldats découragés, las de la quarantaine qu'on leur inflige. Ils sont tous convaincus que jamais on ne prendra le dessus, qu'il faut y renoncer et se considérer comme en pays ennemi.
Est-ce que M. Rasch est le seul à dire hardiment la vérité^? Non! les feuilles allemandes ont leurs accès de franchise et conviennent parfois, je pourrais en citer vingt exemples, que tout espoir est perdu de voir les frères de la rive gauche du Rhin se rallier à l'œuvre de l'Allemagne et participer à la culture germanique
L'écrivain auquel je viens d'emprunter un jugement formel a cent fois raison de dire que la
1. Il a paye sa bonne foi par la saisie de son livre et une condamnation à la prison.
situation est plus tendue en Alsace-Lorraine que dans l'ancienne Vénétie, mais il n'essaye pas d'en chercher les raisons. Il parle bien quelque part de la vieille race alsacienne des bourgeois du xnr siècle qui, élevée dans des. idées d'indépendance et de libre-pensée, s'est perpétuée jusqu'à nos jours, mais il ne se rend pas compte de la puissance décuplée d'une opposition à la fois générale et insaisissable.
Les Alsaciens-Lorrains ont pour eux l'entêtement et la religion du passé, mais ils ne manifestent pas. Ils se distinguent en cela des Français d'outre-Meuse. Une froideur relative de tempérament et le long usage des libertés municipales leur ont enlevé toute velléité révolutionnaire. C'est un peuple complet qui a passé par les phases communales et nationales pour arriver à une apogée de sang-froid et de confiance en lui-même. Fouillez l'histoire d'Alsace-Lorraine, remontez aux souvenirs de la dècapole, vous ne trouverez ni émeutes, ni sociétés secrètes, ni , conspirations contre un ordre de choses établi. L'Alsace attend des ressources de la légalité, même étroite, et des nécessités de l'histoire, le redressement de maux trop immérités pour. être durables et de déchirements trop aniilogiques pour être consacrés par le temps.
Voilà pourquoi l'habitant de ces contrées si bien j