CHAPITRE III
mêmes dans Tunité française, tirant parti des capacités locales, éloignés de toute ambition centrale, de tout désir de domination politique et, par conséquent, de toute influence gouvernementale.
— Cependant, interrompis-je, l'Alsace et la Lorraine ont leur contingent de gloires tout à fait nationales, tout à fait françaises.
— Vous parlez au point de vue militaire, reprit mon interlocuteur, mais avouez que nos provinces n'ont jamais joué dans l'unité gauloise le rôle brillant de certains départements du Centre et du Sud, plus riches en pourchasseurs de fortunes politiques qu'en héros de champs de bataille. Notre mouvement décentralisateur, si conséquent avec nos souvenirs historiques et le tempérament de nos populations, était mal interprété par la presse, mal vu en haut lieu. On nous en voulait un peu de préférer nos riches campagnes à l'asphalte du boulevard. Comparez, cependant, ce que nous sommes, en vertu du traité de Francfort, avec ce que nous étions avant 1870. Nous n'avons pas seulement perdu notre nationalité si glorieusement conquise sur les champs de bataille de la première République, nous sommes tombés d'un régime de liberté relative dans la dictature sans frein. C'est ce qui fait que vos reproches de germanisation n'ont aucune base sérieuse. Et tenez,
m LE RHIN FRANÇAIS.
puisque votre intention est de raconter à Paris ce que vous aurez vu et appris sur les bords du Rhin, vous avez un premier devoir à remplir. C'est de rap-i peler à nos frères de France qu'en Alsace-Lorraine ' l'opinion publique ne peut se manifester sous aucune forme. On ne saurait trop insister sur ce point. La dictature, une dictature hypocrite et retorse, règne ici dans toute sa force, et les procédés en usage ne seront pas modifiés par le nouveau gouverneur général. L'article 10 de la loi d'organisation permet à l'autorité d'appliquer les mesures d'état de siège sans aucune responsabilité. Une seule feuille française pénètre en Alsace-Lorraine sans subir la censure, le Temps. Les feuilles socialistes allemandes ou simplement d'opposition, comme la Gazelle de Francfort, n'entrent pas dans le pays d'empire.
« On se sert des lois de presse napoléoniennes. Si bien que, vis-à-vis de la France, au point de vue de l'interdiction des feuilles publiques, nous sommes considérés comme des Allemands et, vis-à-vis de l'Allemagne, comme des Français. Toute une presse berlinoise subventionnée nous représente comme conquis à l'idée allemande, gagnés à la dictature, séduits par les institutions de l'empire. Ce sont des dithyrambes sans fin en l'honneur des enfants prodigues rentrés au bercail, des hymnes à tant la