CHAPITRE PIIEMIER
naissance à une race de soldats essentiellement disciplinés et de vétérans sans reproche. La Lorraine, comme Ta si bien dit M. d"Haussonville, était le pays de France qui comptait dans sa population masculine le plus de guerriers et dans sa population féminine le plus de sœurs de charité. Les villageoises de ces riches contrées refusaient souvent de s'unir aux jeunes gens qui n'avaient pas vécu à lombre du drapeau tricolore. Fabert, Ney, Victor, Oudinot, Gouvion-Saint-Cyr, Molitor, Gérard, Lobau , Excelmans, Duroc, Custine, Richepanse, Lasalle, Paixhans. Drouot étaient Lorrains*; Kléber, Kellermann, Cohorn, Rapp, Bruat et bien d'autres étaient Alsaciens.
C'est sur cette terre féconde en héros, au milieu de ces souvenirs de gloire, que M. de Bismarck, sans tenir compte de l'entêtement proverbial des Alsaciens-Lorrains, entreprit, dès 1871, l'œuvre de germanisation.
J'ai parcouru l'Alsace et la Lorraine aussitôt après la signature de la paix de Francfort. Les villes étaient à moitié détruites, les campagnes ravagées^ les populations décimées, les richesses gaspillées, la foi nationale foulée aux pieds. Partout l'image de la plus brutale des conquêtes. La soldatesque sans
1. Des districts cédés et des arrondissements restés français.
frein s'acharnait sur une grande image qu'elle rencontrait à chaque coin de rue dans les villes , derrière chaque buisson dans les campagnes, Tombre de la France en deuil.
Peu à peu la conquête se régularisa. On cessa de tirer vengeance à coups de sabre des manifestations les plus innocentes et de souffleter en public les femmes ornées de rubans aux couleurs françaises. L'administration, une dictature organisée, hérita de l'apostolat qu'avait si lourdement exercé jusque-là l'armée. On comprit à Berlin qu'il fallait, pour rallier l'Alsace-Lorraine à la culture allemande, des procédés moins sommaires, un semblant de justice, et le lent travail qui aboutit à la séduction de M. Auguste Schnéegans et de quelques comparses indignes commença.
Qu'importaient, en somme, le petit nombre et la qualité des transfuges? Il s'agissait bien de cela. L'Alsace- Lorraine restait libre de se rallier de cœur ou non à l'idée germanique, pourvu que l'Europe et surtout la France, habilement trompées par les récits mensongers des feuilles à la solde de la chancellerie, crussent à la germanisation ; pourvu qu'à Paris l'opinion, si facile à égarer à l'aide d'aperçus superficiels, cessât de compter sur le patriotisme français des Alsaciens-Lorrains. Priver la vieille Gaule de ce