CHAPITRE IV
des filles de brasserie, alertes, court-vêtues et la sacoche en sautoir que les amis se rencontrent et devisent en fumant la pipe. Patrons, habitués, servantes ne parlent que français. L'étranger subit un court examen en entrant. On sait bientôt à quoi s'en tenir; s'il faut mettre une sourdine aux conversations bruyantes ou se laisser aller aux confidences en gens qui se sentent chez eux.
Les places, les rues, les promenades urbaines et suburbaines, appartiennent, la nuit venue, aux Allemands. Le désordre s'étale dans son plein. On ne rencontre que des officiers sous l'uniforme ou en tenue civile en tête à tête avec des souillons plâtrés et des soldats devisant avec les servantes que leurs maîtres besoigneux poussent à se faire des gages autre part qu'à la maison. Cela rappelle Berlin, la capitale des bonnes mœurs, et la sentimentale allée des Tilleuls.
Il y a des lieux de plaisirs, brasseries, cafés chantants où jamais Français ne s'est montré : Tivoli^ à la Robertsau, où les musiques de la garnison viennent donner des concerts, la Thuringia, le Luxhoff,
Les officiers de la garnison se fatiguent à la longue de leurs joies à l'allemande. On les voit par bandes nombreuses venir passer la soirée, en costume civil, au Casino d été, sorte de grand café-concert français,
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à l'instar des Folies-Bergère. Il faut les voir applaudir aux chansons idiotes que tolère la censure allemande. Les chanteuses se rattrapent sur les gestes, prennent le port militaire, saluent à la française, font le tour de la scène la main sur la hanche, marquant le pas, plus cantinières que cocottes. Les assistants français saisissent ces allusions de mimique et trépignent. Los officiers affectent de rire d'un air bon enfant, mais ils sont la terreur des chanteuses. Il suffit, en effet, qu'ils manifestent un peu trop d'enthousiasme à l'endroit des charmes de M"^ X... ou de M'i« ***, pour que le public marque son opposition par des murmures. L'idéal est d'être sifflée par un Allemand. Au casino, la roche Tarpéienne est toujours près du Capilole et les gémonies confinent au Panthéon,
J'avais pris place, un soir, au troisième rang des fauteuils d'orchestre. Le premier rang et quelques fauteuils du second étaient occupés par des officiers en bourgeois. L'un d'eux, installé devant moi, beau garçon, grand brun, le binocle sur le nez, entreprit de lier conversation avec un bambin de dix ans, placé là par un violon de l'orchestre, son père sans doute. Était-ce une expérience que tentait Tofficicr? On aurait pu le croire.
« Eh bien ! mon petit ami, lui disait-il en excellent français, sans accent perceptible, com^ment trouves-