CHAPITRE VII
ment ne semble pas, en somme, désirer autre chose. Nos écrivains peuvent parler avec une certaine liberté de la politique allemande au point de vue du groupement des partis dans l'empire. On leur permet la critique même acerbe. Pour un rien, on les subventionnerait s'ils consentaient à discuter froidement, tous les jours, les affaires prussiennes, en braves Allemands. Un seul sujet est réservé, une seule question interdite, un seul terrain dangereux : Yalsacianisme. Il faut bon gré, mal gré que l'Alsacien-Lorrain soit privé de la connaissance de ses propres affaires.
— Je m'aperçois bien, tous les jours, répondis-je, da cette habitude des feuilles strasbourgeoises. Elles tendent à devenir des organes de politique générale, neutres dans les questions franco-allemandes, mais bien placés pour connaître les nouvelles et créer des centres d'informations internationales à l'exemple de certains journaux de Francfort, de Bruxelles ou de Vienne. Toutefois, s'il est fâcheux pour les Alsaciens- Lorrains de ne pas posséder de feuilles locales proprement dites, ils ne sont pas privés des nouvelles qui les intéressent, puisque les journaux allemands ou français pénètrent ici, sont assez répandus et ne se gênent pas- à roccasion pour traiter les questions alsaciennes-lor-
raines. Il me semble, au contraire, que si M. de Bismarck a prescrit à ses fonctionnaires cette sévérité vis-à-vis de la presse locale, c'est qu'il a voulu laisser ignorer aux étrangers et surtout aux Français ce •que vous faites, ce que vous devenez.
— Ah ! que vous connaissez peu le chancelier de l'empire. C'est nous seuls qu'il vise et non l'étranger. Que lui importent les jugements portés à Paris ou à Berlin sur les mœurs de l'administration allemande en Alsace-Lorraine ? La censure exercée sur les feuilles du dehors n'équivaut-elle pas à une suppression ? Si les journaux ne contiennent rien de répréhensible, ils franchissent la frontière ; sinon, ils ne sont pas distribués. Les feuilles françaises du soir partent de Paris par le train de huit heures et arrivent le lendemain matin à Strasbourg. Le Temps, qui est seul affranchi de la censure, est distribué à Strasbourg vers dix heures et demie. Les autres journaux, retenus et examinés à la présidence supérieure, n'arrivent à leur adresse que six ou sept heures plus tard. Tout article sur l'Alsace-Lorraine, toute déclaration nettement républicaine, toute critique de la politique bismarckienne entraînent la suppression du numéro.
— Je m'explique pourquoi les journaux français sont relativement si peu répandus en Alsace-Lorraine.