CHAPITRE VIL
— N'en cherchez la cause que là. Les abonnés sont plems de bonne volonté, mais à la fia ils se lassent. Ne pouvant suivre leur feuilleton, enclins à supposer que les numéros supprimés sont précisément ceux qu'ils liraient avec le plus de plaisir, ils y renoncent. Pour quelques feuilles, parmi lesquelles je citerai VÉvènemeni, le JLY* Siècle, la France, le Soleilj le Petit Journal, la suppression est si fréquente qu'on ne peut guère compter que sur la moitié des numéros parus.
' — Cette censure fonctionne-t-elle dans les cercles de langue française, à Metz, par exemple, comme en Alsace ?
— Plus sévèreiiient encore. A Strasbourg, nous sommes les mieux partagés et la population aisée lit beaucoup de journaux français. Mais à Metz, à Colmar, à Mulhouse, pendant qu'on distribue le Temps aussitôt après son arrivée, les ballots contenant les autres feuilles partent pour Strasbourg afin d'y être censurées dans les bureaux de la présidence supérieure. On ne lit le Petit Journal, l'Événement, le XIX^ Siècle, le Soleil, la grande et la Petite Repubiique française, la France, à Metz que trente-six heures après qu'ils ont paru, à leur retour de la capitale alsacienne. Les nouvelles n'arrivent donc que par les feuilles allemandes. C'est le but que
poursuit la chancellerie de Berlin. Elle a voulu élever entre la France et l'Alsace-Lorraine une barrière assez haute pour empêcher les populations sœurs de se tendre la main. Elle s'est même nourrie de l'espoir que les journaux français trouveraient un intérêt de propagande à ne plus parler des faits d outre-Moselle ; étrange chimère. Ainsi s'est opérée une séparation de vues nuisible à tous égards aux intérêts français et qui serait dangereuse pour l'Alsace-Lorraine, si les populations ne continuaient à lutter pied à pied, même sur ce terrain difficile, avec l'administration dictatoriale.
— Que faire cependant contre une pareille prohibition ? Comment se tendre la main par-dessus cette muraille de la Chine ?
— Vous m'en demandez trop long. Sachez seulement que pas un article intéressant nos provinces ne paraît dans une feuille française, sans que la plus petite ville d'Alsace-Lorraine, le plus petit cercle de citoyens unis par les liens du patriotisme, en ait connaissance. La poste allemande a bien son cabinet noir S mais elle ne saurait ouvrir toutes les lettres à destination d'Alsace-Lorraine, et d'ailleurs nous touchons aux frontières badoise, bava-