CHAPITRE PREMIER
pement. La gare monumentale construite en grès rouge des Vosges a des airs de tente en plein vent et de caravansérail. La compagnie de l'Est, elle, n'a dressé à Avricourt français qu'une immense baraque de bois, un en-cas provisoire.
Si les nuances que je viens de signaler n'échappent pas à ceux qui ont fréquemment traversé cette frontière, rémotion est grande chez les Français nouveaux venus. Ils supputent l'importance de la conquête et s'étonnent. Un jeune homme qui avait fait route avec nous depuis Paris, nous dit en entendant annoncer Avricourt : « Alors, dans une demi-heure, nous serons à Strasbourg? »
Il ne voulait pas croire qu'il restait encore 112 kilomètres à parcourir, les Vosges à traverser, treize stations aux noms germanisés à saluer au passage.
Les quelques minutes passées en attendant le départ du train dans l'immense salle garnie de sièges et de tables de bois découpés à Temporte-pièce, à la mode allemande, et baptisée du nom de restauration, ne sont pas perdues pour l'observateur. On y assiste à cette scène muette qui se renouvelle dans tous les lieux publics de Thionville à Altkirck, et de Schirmeck à Wissembourg : la séparation volontaire des conquérants et des conquis. Le paysan lorrain en entrant dans cette salle jette un rapide coup d'œil
sur les assistants et va se placer du côté des Français. Ici la Gaule, plus loin la Germanie. Et quelle Germanie ! Un ramassis de trafiquants d'outre-Rhin venus pour chercher fortune et que la persistante hostilité des populations a ruinés, des Israélites minables, qui ne trouvent, ô prodige! ni à vendre ni à acheter, des employés mécontents, regrettant leurs misères d'autrefois en Prusse, et envoyant au diable la grande pensée du règne de Guillaume.
11 faut changer ici sa monnaie. Ne nous en plaignons pas. L'envie dïmposer à l'Europe un système monétaire anti-décimal a coûté cher à l'innocente Germanie. Cependant le garçon qui m'apporte les piles de marcks et de pfennings, argent et nickel mêlés, s'excuse comme il peut :
« C'est de la bien vilaine monnaie, monsieur, mais il en faut! » »
Et comme l'employé ouvre avec fracas les portes de la reslauraiion, engageant les voyageurs à prendre leurs places, le buvetier continue :
« Vous avez le temps, ne vous pressez pas, cet imbécile n'en fait jamais d'autres! »
Cependant, la campagne s'est éveillée, sous les rayons d'un chaud soleil d'août. De grandes charrettes lorraines à quatre chevaux traversent les champs, conduisant à leur travail des escouades de villageois.