CHAPITRE X
plant de librairies et de débits de tabac les quartiers les plus abandonnés, rêvant la création d'un immense rendez-vous germanique semblable à l'ancienne Metz du moyen âge.
Mais la ville est restée tombeau, et les Allemands eux-mêmes la quittent ruinés, maudissant la conquête.
Les Messins fugitifs ont dressé leur tente à Nancy, à Verdun, à Toul. Ces villes sœurs les ont accueillis comme on reçoit des naufragés. La population française restée à Metz languit et végète. C'est une nation traînée en esclavage qui pleure sa patrie et ne veut point être consolée. Sa vie politique s'est soudainement arrêtée le jour où l'ennemi a franchi les portes de la ville qui n'avait jamais été violée, nunquo.m 'polluta, avant qu'un maréchal d'empire vînt y conspirer contre sa patrie.
Contemplant tristement tous les jours la statue de Fabert, sur le piédestal de laquelle les Allemands, cruelle ironie du sort ! ont laissé subsister les héroïques paroles que tout Français devrait connaître ^ et cet autre héros de bronze, debout sur l'esplanade, Ney, le fusil à la main, protégeant la retraite de Tar-
1. « S'il me fallait pour défendre une forteresse que le roi m'aurait confiée mettre à la brèche ma personne, ma fami.Ilo et mes biens, je n'hésiterais pas un seul instant. »
mée de Russie ; les Messins vivent dans le passée fidèles à leurs vieux souvenirs de gloire, se mêlant le moins possible aux vainqueurs, attendant, comme Israël, dans le deuil et le recueillement, le temps fixé par les prophètes.
J'ai dit que l'émigration en foule des premier» mois de la conquête avait entraîné un mouvement en sens contraire. En effet, toute la bohème d'outre- Rhin s'est abattue sur Metz. Il y a donc deux populations superposées, n'ayant aucun point de contact, vivant de leur vie propre, allant et venant sans jamais se mêler, avec leurs habitudes particulières, leur langue, leurs mœurs.
L'administration allemande a malmené la population ici comme partout en Alsace-Lorraine. Elle a usé de tous les procédés de dictature, révoqué le maire, l'honorable M. Besançon, député au Reichstag, nommé un administrateur municipal, persécuté sans repos ni trêve, les citoyens. Mais les présidents de district qui se sont succédé à Metz et les chefs des divers services ont renoncé à modifier l'esprit des habitants. Le gouvernement allemand sait et avoue que la germanisation est impossible en Lorraine. 11 compte cependant beaucoup plus sur l'avenir à Metz qu'à Strasbourg. Il espère que l'émigration continuelle dos Messins vers la France et l'immigra-