Mercure français, 1620, p
2. Lettre de Louis XIII au comte de Soissons, grand maître de sa maison, du 26 octobre 1622, au sujet de M. Des Boullay, capitaine au régiment de Navarre : Bibl. nat., ms. fr. 3722, fol. 73 i".
partie de sa « gloire »'. D'humeur peu endurante, il apporte dans l'exercice de cette autorité militaire, prérogative de sa fonction, une sévérité qui n'admet pas de réplique. En cours de route, dans la campagne de 1622, allant pour passer le Lot, sur lequel le commissaire, le Mesnil des Bouillons, a été chargé de jeter un pont de bateau, il se trouve que le commissaire est en retard de vingt-quatre heures. L'armée est obligée d'attendre l'arme au pied. Le roi est furieux. Il vient voir le travail et dit au commissaire : « Si je faisais bien, je vous casserais! » Le lendemain, le pont n'étant pas fini, le Mesnil est révoqué2.
Il apporte à cette fermeté une logique rigoureuse. Devant Montpellier, le maréchal de camp Louis de Marillac, se trouvant à cheval devant le logis du roi fait reculer sa monture qui met le pied sur celui de la sentinelle : celle-ci frappe le cheval; le cheval se cabre et Marillac, en colère, corrige l'homme de faction. Instruit de l'incident, le capitaine de la compagnie à laquelle appartient le soldat, fait conduire le factionnaire en prison. C'est un principe militaire à ce moment qu'on doit rigoureusement respecter les sentinelles. A son tour, Louis XIII informé mande Marillac, le blâme d'avoir levé la main sur le factionnaire, déclare que celui-ci aurait dû le tuer et suspend le maréchal de camp six jours de sa charge; quant au soldat, il ordonne de le faire passer en conseil de guerre « pour n'avoir pas tué M. de Marillac! » L'homme est condamné à la
1. Véritable relation de ce qui s'est passé au voyage du roi, Paris 1020, in-12, p. 19.
2. « Journal » de l'exempt des gardes Bordeaux, Bibl. nat., nouv. acq. fr. 0103, p. 79.
dégradation, au supplice de l'estrapade. La leçon donnée, le roi gracie l'individu '.
Gomme chef de l'armée — principe et tradition de la discipline militaire — il a le droit, en temps de guerre, — et ce droit a fini par s'étendre au temps de paix, — d'envoyer directement à la potence un soldat délinquant sans autre jugement. Louis XIII a usé vingt fois de ce droit. Il décide vivement, comme un homme qui veut frapper ferme. Une fois, en 4622, des soldats de ses gardes se sont mutinés au Louvre, parce qu'on ne les a pas payés de leur solde, et réclament impérieusement leur dû. Outré de cette rébellion dans son propre palais, le jeune roi descend lui-même dans la cour, marche droit aux soldats, les interpelle, puis avisant un d'entre eux qui paraît plus animé que les autres, le prend au collet et commande de le pendre dans les vingt-quatre heures. Le lendemain le bourreau se disposait à remplir son office; le condamné, sur l'échelle, avait la corde au cou et le moment était venu de « lui donner la poussée », lorsque le prince, pris de scrupule, et se contentant d'avoir fait peur, informe qu'il a commué la peine2.
1. Puységur, Mém., éd. Tamizey de Larroque, t. I, p. 29. « Je remarque, dit Puységur, combien de respect on doit avoir pour les sentinelles et qu'il n'est pas même permis aux capitaines des compagnies de battre la sentinelle et qu'il la faut relever auparavant que de lui faire aucun châtiment ». Voir dans Pontis, (Mém., éd. de 1676, t. I, p. 286), une affaire de discipline dans laquelle le roi intervient aussi énergiquement à propos d'un duel entre un officier et un soldat. Quand on lui amène un espion Louis XIII le livre au grand prévôt pour qu'il soit pendu (G. Malingre, Histoire de la rébellion excitée en France, p. 615).
2. Le fait est conté en détail par le nonce Corsini dans une dépèche du 7 mars 1622, Arch. nat., L 397, fol. 336 v°. D'après Pesaro (dépèche du 15 mars, Bibl. nat., ms. ital. 1778, p. 52), le roi aurait fait grâce « sur la prière de beaucoup de la cour ».
Journellement il s'inquiète de savoir comment se conduisent ses troupes. Ne pouvant en même temps s'occuper de toute l'armée, au moins tàche-t-il de surveiller de près ses gardes qui paraissent, à certains moments, on vient de le voir, assez peu maintenus. Nommant Pontis à une lieutenance de ces gardes en 1622, il le fera venir et lui dira : « Je suis bien aise de vous avertir que je veux établir une chose dans mes gardes et la commencer par vous, qui est que vous ne fissiez ni ne donniez aucun ordre dans la compagnie que vous ne l'ayez reçu de moi. Je veux en user ainsi afin de remettre l'ordre dans le corps où il n'y a plus aucune discipline ». Et Pontis viendra en effet rendre compte au roi, de temps en temps, de l'état de sa compagnie; il lui parlera une fois d'un cadet gentilhomme qui donne le mauvais exemple par son inexactitude, son détestable esprit, son indiscipline : le prince répliquera qu'il faut le casser; Pontis objecte que c'est difficile, que le gentilhomme a des parents influents dont quelques-uns sont officiers : Louis XIII répond qu'il le cassera lui-même et se charge des parents '.
Malheureuse discipline! Elle a été la plaie de l'administration militaire de la première moitié du dix-septième siècle. Gens sans feu ni lieu, vagabonds se louant à tant par mois puis s'en allant comme ils veulent, les soldats du temps sont en général un ramassis de routiers brutaux et cruels, capables de vigoureux élans sur un cbamp de bataille, mais, en temps ordinaire,
i. Pontis, Mén .. éd. de 1678, t. I. p. 211:5, 238. Noua citons toujours cet auteur en faisant les réserves nécessaire sur la valeur de Bon témoignage.
ivrognes et brigands. Ils sont la terreur du plat pays; les paysans les redoutent. Leur passage dans une région s'accompagne de vols, de meurtres et d'incendies '. Louis XIII cherchera bien à donner quelque assurance qu'il veut empêcher leurs « pilleries et voleries » -. Mais, faute d'argent, il les paie mal 3 : les soldats sont obligés pour manger et boire d'user de tous les moyens et ils volent \ Aux termes des ordonnances ils doivent recevoir une solde suffisante qui leur assure la nourriture : logés chez l'habitant, lequel leur donne seulement place au feu et à la chandelle, ils sont tenus de solder leur écot : ils ne paient pas : ce sont des plaintes perpétuelles5. L'arrivée d'une troupe dans un bourg équivaut à un fléau. Il n'est violence dont ils ne soient capables. « Quelque règle qu'on y puisse apporter, écrira peu d'années plus tard le chancelier Séguier à Richelieu, le désordre est si grand parmi les soldats qu'ils ruinent tout où ils passent6 ». On ne peut en pendre sans cesse! On essaie des pénalités humiliantes; on les fouette publiquement : rien n'y fait 7.
1. Les libelles du temps sont pleins de récriminations à ce sujet : voir entre autres le Sermon du Cordelier aux soldats, ensemble la réponse des soldats au Cordelier, Paris, N. Lefranc, 1612, in-8°. N. Pasquier écrivait des lettres sur l'éducation morale du soldat (Lettres, Paris, 1623, in-8°, p. 69).