Arnauld d'Andilly, Journal de 1621, éd. Halphen, p
4. Des experts viennent en consultation. Lettre de Marillac à Richelieu du 3 juillet 1622, Arch. des Aff. étrarifr., France 775, fol. 177 r".
FRERES ET SŒL'liS. 439
rence peu intelligente : en attendant, on lui trouve l'air gentil, aimable; on croit constater chez lui une vivacité d'esprit qui promet. 11 est facile; il aime plaisanter '. Mais, de graves défauts le déparent.
D'une légèreté déplorable, il trahit par ses gestes, et ses grimaces, un état d'inquiétude perpétuelle. Il est futile. S'il aime plaisanter, c'est surtout pour railler et il raille sans ménagement, jusqu'à blesser les gens. Fat et vaniteux, conscient de sa grandeur, il entend, sans esprit, qu'on n'oublie pas les moindres égards qui lui sont dus. Il exige les marques les plus fastidieuses de respect. « J'ai vu des femmes de qualité, déclare madame de Motteville, se tenir debout dans le lieu où il étoit pour lui rendre le respect qu'elles lui dévoient, sans qu'il eut l'honnêteté de leur ordonner de s'asseoir, et les hommes se plaindre que, dans les saisons les plus rudes, il ne leur commandoit pas de mettre leur chapeau, ce que le roi son frère faisoit toujours. » Si au moins, difficile comme il est, il donnait l'exemple de la tenue; mais il est inattentif, insouciant; Tallemant assure qu'il part de sa chambre sans avoir achevé de s'habiller et qu'il s'en va en courant, le chapeau sur l'oreille, les deux mains dans ses poches, sifflant « comme un gloriot » : c'est presque un enfant mal élevé 2.
De caractère, il est médiocre, irrésolu, changeant; il
1. Dépèche de Priuli du 14 septembre 1021, Bibl. nat., ms. ital. 1777, p. 26; Madame de Motteville, Mém. t. I, p. 372; Tallemant, Historiettes, t. II, p. 284. M. de Brèves, gouverneur de Gaston a écrit un éloge optimiste du prince dans son Discours véritable fait par le sieur de Brèves du procédé tenu lorsqu'il remit entre les mains du roi la personne de Monseigneur le duc d'Anjou, Paris, 1618, in-4°, p. 30.
2. Madame de Motteville, op. et loc. cit.; Tallemant, Historiettes, t. II, p. 291.
i VO LE ROI LOTIS XIII A VINGT ANS.
s'effraie vite, tremble pour peu de chose, recule au moindre danger. Son intelligence est indécise et sa volonté vacillante. Le résultat est qu'on agit aisément sur lui : il se laissera toujours gouverner. Toute sa vie il aura « l'esprit un peu page ». Les uns, comme son précepteur, M. de Brèves, diront, pour l'excuser, qu'il est bon; les autres plus justement, ne verront en lui qu'un prince « de peu de sens et de discernement, avec des pointes de fougue qui l'excitent aisément et une faiblesse qui craint tout et ne sait résister à rien, toujours, prêt à brouiller et à s'en repentir après » '.
A-t-il quelque sensibilité? Il ne semble guère. Nous avons des lettres de lui adressées à ses sœurs : elles sont froides; les billets qu'il écrit à madame de Monglat paraissent secs ; le prince les termine : « Je vous renouvelle, avec cette occasion, l'assurance de la bonne volonté, Mamanga, de votre maître. » Louis XIII, si réservé, savait trouver d'autres mots2.
Le gouverneur auquel il a été confié, dès qu'il est « sortides mains des femmes », digne homme, un peu lourd, M. de Brèves, a tâché de lui apprendre à aimer a la vertu et la piété, » programme ingrat; il lui a fait lire la vie des hommes illustres : « Je lui ai rempli un cabinet de leurs tableaux, explique-t-il lui-même; » et, toute la journée, « l'ai entretenu de principes de morale : » le soir après coucher, il vient près du lit du prince, une heure durant, le chapitrer : terrible ennui! L'aumônier choisi par M. de Brèves, chaque matin, « sitôt que Mon-
1. Saint-Simon, Parallèle des trois premiers rois Bourbons, p. 19.
2. Lettre de Gaston à madame de Monglat <lu :t décembre 1622 : Bibl. nat.. w<. fr. 3815, fol. 35 r".
sieur est éveillé, commence de l'entretenir et ne manque pas de faire toujours tomber le discours sur quelque moralité tirée de l'Écriture Sainte ou de quelque autre bon livre. ' » Quelle prise a pu avoir sur un enfant inconsistant cette fastidieuse éducation? M. de Brèves, homme de confiance de Marie de Médicis, mis auprès de Gaston par la reine mère, est remercié après l'exil de celle-ci à Blois en 1617 2 ; sa place est donnée au bienfaiteur de Luvnes, le comte du Lude, qui meurt deux ans après; le colonel d'Ornano succède, celui-là ennemi de Marie de Médicis3 : chargé d'une mission auprès d'elle, à Blois, ne lui est-il pas « échappé, dit-on, de menacer l'ancienne régente en la touchant, et de lui dire que si elle entreprenoit de faire la moindre chose, elle deviendroit plus sèche que du bois4? » Il aura peu d'autorité pour enseigner au prince à aimer sa mère; mais il lui apprendra à craindre le roi son frère, à lui obéir, à se montrer déférent. Louis XIII est satisfait des services de d'Ornano : « Je suis content de votre conduite, en ce qui regarde mon frère, lui écrit-il en juillet 1622 ; continuez, et je vous témoignerai aux occasions le con-
1. Discours véritable fait par le sieur de Brèves, p. 29, 31. Cf. Mém., de Gaston d'Orléans, éd. Michaud, p. 564-5. M. de Brèves fait enseigner la cosmographie à Gaston sous forme de nomenclature de « toutes les parties du monde connues aux hommes », et lui fait apprendre, en guise d'histoire, la liste des batailles gagnées ou perdues dans l'univers depuis trois ou quatre cents ans.
2. On avait trouvé une correspondance de Marie de Médicis entre les mains de Gaston (dépêche de Gontarini du 8 mai 1618, Bibl. nat., ms. italien 1772, p. 67) M. de Brèves a raconté toute sa disgrâce dans son Discours véritable. Le précepteur du prince se nommait Claude Dupont (E. Charavav, Collection de lettres autographes du règne de Louis XIII, p. 30).
3. Pontchartrain, Mém., éd. Michaud, p. 409; Fontenay-Mareuil, Mém., même édition, p. 142; arrêt du conseil du 26 septembre 1620, Arch. nat., E. 64», fol. 196 r°.
ï. Brienne, Mém., éd. Petitot, t. I, p. 337.
ii 3 LE 1101 LOUIS XIII A VINGT ANS.
lentement que je reçois de vos services1. » D'Ornano tiendra le roi et les ministres au courant des faits et gestes de Gaston-. Au bout de cinq ans, en 4624, il sera disgracié8. Gaston a subi bien des directions diverses : elles ont toutes autant, ou aussi peu, influé sur son caractère : sa nature superficielle a échappé aux suggestions.
Mal impressionné par cette inconsistance, Louis XIII ne professe pas de vive sympathie pour son jeune frère. Celui-ci a la fâcheuse tendance de contredire son aîné, ce qui impatiente le souverain 4. Puis, que ne dit-on pas? Depuis longtemps le bruit ne s'est-il pas répandu que Marie de Médicis préférerait Gaston à Louis XIII ? Avant que Louis XIII n'eut chassé Concini et renvoyé sa mère, ne répétait-on pas que Marie de Médicis n'eut pas été fâchée de voir descendre du trône le jeune roi pour y faire monter Gaston, plus malléable, afin de recommencer avec lui une nouvelle régence? Les témoignages contemporains s'accordent pour reconnaître chez Louis XIII un vague sentiment de méfiance hostile à l'égard de son frère. « Le roi, écrit Arnauld d'Andilly, n'est pas sans quelque petite jalousie de l'inclination particulière que chacun remarque que la reine mère a
1. Lettre de Louis XIII à d'Ornano du 21 juillet 1622, Bibl. nat., ms. fr. 3722, fol. 162 r°.
2. Lettres de d'Ornano à Louis XIII et à Puisieux, de 1622, Bibl. de l'Institut, collection Godefroy, vol. 269, nos 33, 34, 40.
3. Pour beaucoup de raisons : son attitude trop impertinente à l'égard de Marie de Médicis; des soupçons au sujet de ses tendances espagnoles; des rapports concernant certains faits fâcheux de sa famille. « Journal » d'Arnanld d'Andilly, de 1624, Bibl. de l'Arsenal, ms. 5181, fol. 71 v° et suiv. Cf. le Prince de Corse, 1624, in-12, libelle écrit contre d'Ornano (le père d'Omano avait tué son neveu; un ascendant avait étranglé sa femme).
4. Lu Saule du prince ou le soin qu'on y doit observer, p. 133.
pour Monsieur1. » Le roi « est jaloux de la tendresse de Marie de Médicis pour Monsieur », relève le nonce Corsini s : l'ambassadeur vénitien et Bentivoglio confirment^. En 1619 la fuite de Marie de Médicis de Blois, la révolte qu'elle fomente parmi les grands du royaume, ses critiques contre le gouvernement pouvant faire supposer qu'elle tenterait, si elle le pouvait, de changer la direction de l'Etat, ne feront que fortifier les soupçons et les craintes de Louis XIII.
Aussi ne manifeste-t-il guère de tendresse à l'égard de Monsieur. Il lui parle d'un ton d'autorité et de protection qui sent son maître. Il désire que le gouverneur l'informe de tout ce que fait son frère : « M. d'Ornano, lui écrit-il, je ne puis rien entendre de plus agréable que le récit des bons déportements de mon frère dont vous m'assurez4. » De près ou de loin, il règle les pas et démarches du prince, ses allées et venues. Monsieur est-il malade? Louis XIII qui a l'intention de le faire partir pour Lyon, commande qu'on sache s'il peut effectuer le voyage : « Je veux, mande-t-il à d'Ornano, que vous fassiez faire une consultation des médecins Duret, Brie, Riolan, en présence de M. le chancelier; » qu'on envoie le résultat : « jusque là, attendez l'ordre que je vous donnerai. » La consultation étant défavorable, défense est faite à Gaston de partir5.