OBSERVATION I
(Extrait de l’article de M'e Pascal sur les Formes mélancoliques de la démence précoce (Archives de neurologie, avril, 1907).
M. M... âgé de vingt-six ans, est entré à la Maison de santé de Ville-Evrard en février 1899.
Antécédents héréditaires. — Grand-père mort aliéné.
Antécédents personnels. — Bonne santé dans le jeune âge. Au régiment une congestion pulmonaire double.
Début. — Les premiers troubles paraissent en 1894, à l'âge de vingt-deux ans. Ce sont des phénomènes vagues de fatigue et d'apathie. Le malade est incapable de faire un effort ou de s'appliquer à un travail sérieux. Il a cherché à faire du théâtre. Sa mémoire était prodigieuse. Les sentiments affectifs vis-à-vis de sa famille s'affaiblissent. Par moments, il a des accès de violence. Dans le milieu où 1l vivait, il passait pour un original à cause de ses extravagances. Progressivement son apathie s'accentue. À cette dépression croissante s'ajoutent des conceptions délirantes mélancoliques. Il est très conscient de son état et demande lui-même à être soigné dans un asile. Il entre à Sainte-
Anne. Le certificat médical (D' Dubuisson) relate l’état mental suivant : état de mélancolie anxieuse ; idées de culpabilité, impulsions, incohérence dans les idées et dans les actes, mélange d'idées de persécution et de grandeur. Hallucinations nombreuses, troubles cénesthésiques profonds, il s’imagine être hypnotisé et magnétisé par son entourage. En effet, les troubles cénesthésiques semblent dominerla scène. Son esprit se déplace et son corps reste à Sainte-Anne. Il a la sensation d'être souvent piqué à la fesse. Il a de nombreuses impulsions, des crises d’agitation dangereuses mais de courte durée, elles sont suivies de période de calme. Il demande lui-même a être mis en cellule et qu’on lui mette la camisole de force.
Il passe trois ans à Sainte-Anne, son affection s'aggravait de plus en plus. Il est toujours déprimé et conserve les mêmes idées délirantes. Il a de nombreux moments de lucidité pendant lesquels il apprend des tragédies par cœur (théâtre de V. Hugo) qu il récite à voix haute. Des tics agitent sa face, particulièrement un clignement des paupières. Riresexplosifs au réveil.
A son entrée à la maison de santé de Ville-Evrard, en 1896, il se trouve dans le même état de mélancolie. Il demande à aller en cellule car il est le grand coupable: il a tous les vices, c'est un voleur, il a pris tous les sous qu'il a pu, il mérite d’être enfermé pendant einq ans.
IL reste des heures entières immobile à fixer le soleil, pour s’étourdir et ne pas voir ce qui se passe en lui et en dehors de lui. Ilest d'un peuple conquérant, il faut qu'il satisfasse tous ses instincts. Une voix lui dit qu'il est un « homme de génie ». Tous les directeurs de théâtre le perséceutent. Il refuse de manger parce qu'il n’a pas gagné sa vie; il refuse de même toutes les douceurs que sa mère lui apporte. Nombreuses interprétations délirantes. Hallucination de l’ouïe et de la vue. Il voit à travers les carreaux des enfants qui passent et il distingue la têle de tous ceux qu'il connait.
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Il est toujours magnétisé, on lui envoie des courants à distance. Il demande souvent d’aller en cellule, il ne mérite pas de vivre au milieu des autres. Il s’excite facilement. Impulsions dangereuses. Attitude préoccupée et triste.
Instants lucides, où il lit beaucoup, mais presque toujours le même livre. Parfois besoin de mouvement, il marche beaucoup, il fait plusieurs fois le tour du jardin, dans le même sens ; 1l fait souvent des sauts ou il s'étend par terre. Eæplosions de rires fréquentes. Quand il cause, il s’anime, toute sa figure se contracte, nombreux spasmes de la face.
Réflexe conjonctival normal, mydriase, pas d’'Argyll; réflexe rotulien et des poignets normaux; réflexe crémastérien aboli ; réflexe plantaire, normal à droite, aboli à gauche ; réflexes massétérins normaux ; pas de dermographisme; pas de clonus ; réflexe abdominal à droite, aboli à gauche, sensibilité à la douleur normale.
OgservarioN IT (même source).
N..., étudiant en médecine, âgé de trente ans. Début à dix-huit ans par une longue période prodromique earactérisée par de la dépression morale. Progressivement s’affirment divers phénomènes psychasthéniques : fatigue psychique, nombreuses obsessions et phobies; idées hypocondriaques. Il croyait avoir toutes les maladies et redoutait les microbes. Lorsqu'il recevait une lettre de ses amis il prenait de nombreuses précautions antiseptiques : cette phobie fut la source des premières idées de persécution qui précédèrent de quelques années l’internement.
Les interprétations délirantes, les hallucinations, les troubles cénesthésiques, ladépression morale avec des crises d’anxiété ouvrent la scène morbide de la période initiale. Il est obsédé par des idées d’empoisonnement. Ila des battements de cœur et des accès de suffocation, des bourdonnements d'oreille qu'il considère comme des troubles
d'empoisonnement par l’oxyde de carbone.
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Plusieurs tentatives de suicide.
Interné à Sainte-Anne en février 1899 et à Ville-Evrard le 5 avril de la même année. Il est déprimé, triste, pleure souvent; il a conscience de son état : « je suis perdu, je vais mourir, je sens que je deviens fou », par moments il a de véritables crises d'angoisses accompagnées de phénomènes d'oppression et de battements de cœur.
Il a une céphalée violente, dit avoir la tête en feu, que son cerveau tourne de l'axe du crâne. Il ne veut pas expliquer la cause de sa tristesse, mais dit avoir un gros chagrin depuis trois ans. « Je suis tombé neurasthénique comme une feuille morte, personne ne veut le croire. » Il a de nombreux scrupules, il s’accuse d’avoir fait du mal à ses amis et à sa famille. « Depuis dix mois, on me congestionne. On m'a fait avaler tous les poisons et tous les bacilles, sans que mon expérience ait répondu autrement que par le sourire. On m'a placé ici sous le coup d’accusation infamante d'espionnage. Un sinistre gredin a profité de mon internement pour m'accuser d’être un espion, de vouloir tuer mon frère, mes amis, les gens, d’avoir négligé mon service, d'être un anarchiste, de conspirer contre le gouvernement. »
Les hallucinations sont nombreuses et portent sur tous les sens.
De temps en temps, il manifeste des idées de grandeur. « La franc-maçonnerie a pour but de tuer mon génie, soit par l'assassinat, soit par le trauma de sensibilités contrariées. Mon internement amènera le malheur universel. Depuis dix mois, on insulte en moi l’art, la science et l'imagination créatrice. »
Ces idées de grandeur, comme les idées de culpabilité et d’expiation, tendent à s’effacer de plus en plus. Ces dernières apparaissent encore dans les moments d'angoisse, mais à mesure que la maladie progresse les troubles cénesthésiques et les idées de persécution tendent à occuper le premier plan.
MNT EU
Il sent continuellement des coups de couteaux qu'on lui enfonce dans le corps et, du matin au soir, son corps engraisse et maigrit alternativement. Il reste immobile sur une chaise longue des heures entières. Il est sobre de gestes et de paroles.
Ces phases de dépression sont interrompues brusquement par des impulsions violentes : il s'est jeté plusieurs fois sur un infirmier pour l’étrangler. D'autres fois, ce sont des explosions de rires brèves ou de véritables crises de fou rire durant environ une demi-heure et se terminant par des crises de larmes qui viennent interrompre la dépression.
Dans ses écrits, on remarque de nombreux néologismes. Parfois les phases de dépression alternent avec des phases d'excitation de courte durée : le malade marche alors beaucoup, fait le tour du jardin, du matin au soir, dans le même sens. Cette agitation est quelquefois muette, caractérisée uniquement par la richesse des gestes et des mouvements. D'autres fois, il répète à haute voix pendant des heures la même phrase : « La ruine, la ruine ou la répu-
blique. »
L'observation suit le malade pendant quelques mois; on y retrouve au milieu des phases de dépression et d’excitation, des impulsions de colère, du négativisme et souvent les accès de rire tantôt explosifs, tantôt inextinguibles signalés au cours de l’observation. En février 1900, le malade est devenu catatonique.
OBsERVATION III
(Due à l’obligeance du D’ Jean Courjon.)
C..., vingt-trois ans. Célibataire. Employé de commerce. Antécédents héréditaires. — Père nerveux. Pas de crises.
ra Mère bien portante. Huit frères et sœurs. Cinq morts de
méningite à quatre et cinq ans. Un autre mort à vingtcinq ans de tuberculose.
Antécédents personnels. — Jamais de maladie. Pas de convulsions. Etait employé au greffe depuis l’âge de dixsept ans.
En 1902, pendant une représentation de théâtre, sans prodromes, il tomba et perdit connaissance, Quelques secousses convulsives, ni mictions, ni morsures involontaires.
Il eut trois crises analogues à la suite desquelles il reprit son travail le lendemain.
Il dit qu'à chacune des crises, le début a été marqué par des hallucinations visuelles.
Il voit quelque chose devant lui, est pris d’an malaise et ne se souvient plus.
Depuis l'apparition des cerises, il dormait très mal; la mère remarqua la diminution des sentiments affectifs. La nuit, il éclatait de rire jusqu’à en pleurer.
Rire bruyant, réveillant les personnes qui étaient autour de lui.
En août 1904, il commença à se plaindre de céphalées.
En janvier 1905, il devient de plus en plus bizarre, 1l a des accès de fou rire pendant le jour ; il dut cesser tout traval; chez lui il dessinait, ses dessins étaient bien, mais tout autour il mettait des réflexions incohérentes, il disait qu'on lui défendait d'écrire. Il parlait de prophète chinois, il lisait les ouvrages de Victor-Hugo, d'Alexandre Dumas. I mangeait par toquades.
Hallucinations : il voyait des bêtes et pour cela, pendant des mois, ne voulait pas se déshabiller.
Se mit alors à parler par signes. Ne répondait même plus aux questions qu'on lui posait, ne lisait plus. Indifrérent à tout ce qui l'entourait. Jamais de violences. Il n’était pas gâteux. C'est alors que ses parents le font interner (août 1905).
SRE, Pre
Lorsqu'on l’a conduit à Sainte-Anne, il s’est débattu sans crier. À l'asile, il est resté docile. Avant son internement, 1l est resté trois Jours sans vouloir prendre aucune nourriture.
I entre à Villejuif, dans le service du D' Pactet, le 17 août. Le malade ne dit rien, il reste immobile pendant longtemps dans un coin de la cour, puis il se met à marcher. Lorsqu'il se promène, il suit régulièrement le même trajet. Il semble triste, sa physionomie exprime même l'anxiété, il conserve les attitudes qu'on lui donne. Il reste étranger à tout ce que l’on fait ou dit autour de lui. Ne se lave pas. Ne mange pas seul, il faut l’alimentér à la cuiller, mais il se laisse faire assez facilement. En revanche, il mange seul les desserts qu'on lui présente.
Trois jours après son entrée il présenta une attaque convulsive semblable aux premières.
Avec une régularité mathématique, chaque matin, au coup de sifflet, il se lève, s'habille, puis, pendant toute la journée, suit le même trajet sur deux planches de parquet de la salle : le soir, dès que le gaz s'allume, il se déshabille et se couche.
Les réflexes sontexagérés. Négativisme : résiste quand on lui ouvre la bouche.
Décembre 1905. — Le malade a changé, ne veut plus se lever, il faut l’habiller de force : il se promène ensuite jusqu’à ce qu'on l'arrête. Si on l'asseoit 1l reste assis jusqu'à ce qu'on le relève. Il ne veut plus manger. Va spontanément
à la selle.
Puis, pendant plusieurs mois, 1l reste en état de stupeur.
La contraction persiste.
Puis, à partir de janvier 1907, l’état stuporeux disparaît peu à peu : il ne conserve plus aussi bien les attitudes. A partir de ce moment il se met à proférer quelques paroles rares, au hasard. En mai 1907 il présente les symptômes que l’on retrouve sans aucun changement à l'heure actuelle.
Le malade se tient très droit, se promène les deux mains
ds
dans ses poches : ne s'intéresse pas à ce qui l'entoure, il mange seul et s'habille seul, son état physique est bon, il ne se lave pas, il faut le débarbouiller. Parle seul presque constamment : ce sont des mots, quelques phrases sans suite, n'ayant aucun lien qui puisse les rattacher. I] répète parfois plusieurs fois le même mot. Lorsqu'on lui parle, il répond par un mot quelconque pris au hasard. Il continue à parler ensuite sans qu'on puisse l'arrêter, c'est une salade de mot.
Son attitude est prétentieuse, arrogante même, il vous dévisage et se met à rire; c’est un rire qui n'est pas bruyant, il semble se moquer de son interlocuteur, on remarque également du clignotement des paupières(blépharospasme). Lorsqu'il est tout seul il sourit fréquemment tout en parlant seul.
On remarque qu'il rit surtout lorsqu'il prononce certains mots, tel que le « lion noir », «le prophète chinois ». C'est alors un rire stupide, inexplicable, se rapprochant de l'accès de fou rire, mais s’en différenciant cependant en ce qu'il n'est pas bruyant.
Il est difficile de voir s'il y a des hallucinations.
En somme, ce qui est à noter chez ce malade: ce sont les crises convulsives qui ont marqué le début de l'affection, ensuite l'évolution de cette affection, la perte des sentiments affectifs, les crises de fou rire, la période catatonique avec état de stupeur et, enfin, la période actuelle où le malade semble être un hébéphrénique avec son attitude mamiérée, son rire spécial, semblant moqueur parfois, d'autrefois véritablement stupide.
OnservaTION IV (personnelle).
Julie M..., trente ans.
Ne présente pas d'antécédents héréditaires bien nets, Père et mère bien portants.
Personnellement a toujours été un peu nerveuse, se met-
tait facilement en colère, mais était très intelligente et apprenait très bien.
Elle n'a jamais eu de crises.
Les premiers troubles ont apparu en 1900 par des modifications du caractère.
Elle présentait tantôt des idées de persécution, se figurant que tout le monde lui en voulait, ou autrefois restait dans l'indifférence la plus complète, refusant de s'occuper à tous travaux.
Internée à Bicêtre le 8 mars 1901. Le certificat est ainsi conçu :
Hébéphrénie caractérisée par des périodes de dépression mélancolique avec idées de persécution, et excitation avec rires, danses, etc. Signalée comme hystérique (D' Bourneville).
Passe à Villejuif.
1° Dépression mélancolique avec hallucinations probables, mutisme, impulsions (D' Briand, 24 avril 1907);
2° Dépression mélancolique avec agitation, gâtisme, tendance à la démence (D' Briand, 6 septembre 1907).
Transférée à l'asile de Moiselles le 24 mars 1908.
A l'examen, c'est une forte fille, adipeuse. L'air hébété. Elle fait des grimaces continuellement et présente un tremblement continu des paupières.
Elle présente de la cyanose des extrémités.
Les réflexes sont très exagérés. Elle ne présente pas de catatonie.
La première fois que nous l'avons examinée, elle a gardé un mutisme complet, refusant de répondre aux questions posées si ce n’est par des explosions de rire caractéristiques. Explosions survenant brusquement pendant laquelle elle projetait de la salive, secouait son thorax, puis s’arrêtait subitement pour retomber dans son mutisme.
Elle s'est prêtée plus volontiers à un deuxième interrogatoire, mais pour ne nous répondre que par paroles absolument incohérentes qu'elle entrecoupait d'explosions de
A ae
rire. Présente un maniérisme caractéristique dans sa démarche et dans ses réponses qui sont invariablement « sais pas, connais pas » et qu’elle prononce avec un fort accent gascon.
Elle est absolument inconsciente de sa situation, ignore où elle est.
Apathie et indifférence totales,
On lui demande si elle désire sa sortie, elle répond en haussant les épaules.
Au quartier, elleest difficile à soigner, résiste à tout, n'est pas obéissante, refuse de s’employer à quoi que ce soit. Se moque de ses compagnes, leur rit au nez ou leur fait des grimaces, bavarde continuellement pour dire des phrases sans suite. Ne s'intéresse à rien de ce qui se passe autour d'elle. Ne se plaint pas, ne pleure pas, reste assise dans son coin. Ne prête aucune attention à sa famille qui vient la voir.
Présente par moments des périodes d’agitation où elle se promène en chantant, et où elle a des tendances à la violence, mais ne paraît présenter ni hallucinations, ni délire,
En somme, élat démentiel très avancé, avec négativisme, impulsions, dont le rire explosif qu'elle présente est une manifestation typique, stéréotypies (rires stéréotypés).