ETUDE CLINIQUE
Le court historique qui précède suffit à nous montrer que le symptôme rire est signalé dans toutes les études sur la démence précoce.
Il mérite d’être étudié spécialement, car s’il n'existe pas d’une façon permanente dans la maladie, ila cependant à nos yeux une valeur de premier ordre, aussi bien symptomatique que diagnostique. De plus nous allons montrer que nous le retrouvons, sous des formes variées, 1lest vrai, et accompagné de signes différents, à tous les temps de lévolution de la démence précoce.
Le début de la démence précoce est rarement aigu. Survenant en général chez des adolescents qui jusque là ont paru normaux, elle évolue en une longue étape de modifications diverses se manifestant insensiblement et progressivement chez le sujet au point de passer pendant un certain temps inaperçues.
« Lorsque ce début s'opère lentement, écrit M. Réais, il se traduit par des troubles du caractère consistant en
Uinre nonchalance, apathie, indifférence; par des troubles intellectuels dans lesquels dominent la faiblesse de l'attention volontaire et la difficulté de tout effort mental; par une indifférence émotionnelle typique qui émousse la sensibilité morale et amoindrit visiblement les sentiments elles affections. »
Cette apathie intellectuelle et morale se retrouve aussi bien dans la forme hébéphrénique que dans la forme catatonique, toutefois elle est masquée dans la forme hébéphrénique par les idées délirantes qui sont de règle. « Les troubles délirants habituellement observés, dit M. Sérreux, sont tantôt des états de dépression, tantôt des états analogues à l'excitation maniaque, tantôt enfin des délires hallucinatoires avec plus ou moins de confusion. Les manifestations d'apparence névropathique ne sont pas rares : états neurasthéniques, accidents hystériformes, vertiges, etc. Les idées de persécution et de grandeur, les préoccupations hypocondriaques, les idées mystiques, érotiques sont fréquentes; mais il ne s’agit jamais de conceptions délirantes systématisées. »
Nous ne voulons pas faire ici une étude de la démence précoce au début : nous voulons signaler simplement le fait qu'elle commence dans la grande majorité des cas par des états dépressifs : c’est ce qu'écrit Mlle Pascar : « Chez les déments précoces, aucun état d’optimisme ni d’exaltation des facultés. Avant la déchéance évidente, ils passent par une phase d’abaissement progressif de toutes les facultés psychiques et organiques où dominent la torpeur et la dépression morale. »
ZT DE
Déjà à cette période initiale, nous trouvons le symptôme rire chez nos malades. Nous le trouvons sous les deux formes suivantes que nous allons analyser.
1° C'est l'éclat de rire, explosif, brusque et rapide comme une impulsion : 1l naîl sans aura sur le facies du malade qui est secoué par une ou deux secousses expiraloires, et meurt de la même manière. Il est bien difficile d'en déterminer le point de départ : c’est un mode de réaction du malade qui correspond à une de ces impulsions fréquentes qu'ont les déments précoces à la période d'état et effectivement ce rire doit être considéré comme une impulsion : nous le retrouverons d’ailleurs plus fréquent à un stade plus avancé de la maladie. Il survient aussi bien lorsque les malades sont seuls et que rien ne vient troubler leur mélancolie que lorsqu'on leur adresse la parole et qu’on essaie d’obtenir d'eux une réponse aux questions qu’on leur pose, alors que souvent ils se renferment dans le mutisme.
On serait tenté en vain de rechercher l’état émotionnel dans cet éclat de rire : il n'existe pas. C’est d’ailleurs là un caractère très spécial de ce rire de ne pouvoir s'expliquer : si on demande aux malades ce quiles a fait rire, 1ls vous répondent qu'ils ont ri sans savoir pourquoi, qu’ils n’ont pas d'idées gaies, au contraire, et que s'ils ont r1, ils ont été forcés de le faire. Ce rire d’ailleurs frappe souvent les familles qui ont constaté au contraire l’état dépressif habituel de leur malade.
Ce rire est très spécial aux déments précoces; 1l est d’ailleurs plus commun à la période d'état ou nous le retrouverons et tenterons de l'expliquer.
2° Au début de la démence précoce au contraire, la
17e forme de rire la plus communément observée est la suivante. (Elle a d’ailleurs été discutée, et certains auteurs ont prétendu qu'elle n’appartenait pas à Ja démence précoce en particulier. Nous la considérons cependant comme bien spéciale à cette affection.)
C'est un rire qui, par son intensité rappelle le fou rire : comme lui, il est irrésistible, inextinguible, 1ncoercible. L’aura en est instantanée ou n’existe pas, et le début de cette crise de rire prend, lui aussi, un caractère explosif ; mais le malade ne résistant pas du tout à l'excitation qui se produit en lui, l'invasion, au lieu d’être graduelle, est portée d'emblée à son paroxysme ; mais cet éclat de rire, au lieu de s'arrêter comme dans le premier cas, persiste malgré la volonté du malade et se prolonge plus ou moins longtemps pour se terminer le plus souvent par une crise de larmes.
La cause qui a déchaîné ce fou rire, si nous la cherchons, ne nous apparaît pas mieux que dans le premier cas que nous avons décrit ; le malade possède la même indifférence émotionnelle : 1l n’a pas de raison d'être gai, il en aurait davantage d'être triste.
Tels sont les deux modes de rire des déments précoces au début : Ils font partie de la pathologie mimique du rire. En effet ils se manifestent en dehors de tout élément émotionnel ou intellectuel, et leur expression mimique prend des caractères assez spé- Caux,
3° Nous citerons à titre accessoire le rire qui, dans la démence précoce au début, peut être l'expression d’un délire expansif où d’une hallucination joyeuse.
Ce délire expansif constant chez le paralytique général, est rare chez le dément précoce.
Nous attribuons au rire ainsi envisagé chez les déments précoces au début une importante valeur diagnostique et voici pourquoi.
Nous avons dit plus haut que les états dépressifs constituent sinon la règle, du moins, la grande majorité des cas dans la démence précoce au début. En effet, c'est comme neurasthéniques ou comme mélancoliques, que sont traités au début la plupart des déments précoces.
« Rien de plus semblable à un neurasthénique, écrit M. MasseLow, qu'un dément précoce à cette période : indolence, apathie, état de langueur, de paresse, perte de l’activité intellectuelle, incapacité d’effort mental, sentiment d'impuissance, etc. »
Une étude très approfondie des différents troubles que présentent de tels malades, permettrait peut-être de déceler chez l’un, l’affaiblissement intellectuel, qui n'existe pas chez l’autre. Si, cliniquement on remarque les mêmes phénomènes morbides, états d’apathie, d'irrésolution, d’aboulie, d’asthénie physique, il suffit de remonter à la source de ces troubles, à la sphère affeclive pour trouver que les causes sont différentes : il y a en effet dans la neurasthénie une excitation de la sphère affective, comme le montrent l'irritabilité, la sensiblerie et l’émotivité exagérées des malades.
Le neurasthénique se rend compte de son état, il est capable d'en souffrir, et c’est par des pleurs qu'il exprime sa souffrance : rien de plus logique.