ITO
üez au vocabulaire du sport un terme si concret, si vivant, que je ne puisse m'empêcher d'assister
pour tout de bon à la course. C’est ce que fait
-Boufflers : « Je parie pour l'esprit ».
Nous disions que l'esprit consiste souvent à prolonger l’idée d’un interlocuteur jusqu'au point où 1l exprimerait le contraire de sa pensée et où il viendrait se faire prendre lui-même, pour ainsi dire, au piège de son discours. Ajoutons maintenant que ce piège est presque toujours une métaphore ou une comparaison dont on retourne contre lui la matérialité. On se rappelle ce dialogue entre une mère et son fils dans les Faux Bonshommes : « Mon ami, la Bourse est un jeu dangereux. On gagne un Jour et l'on perd le lendemain. — Eh bien, je ne joucrai que tous les deux jours ». Et, dans la même pièce, l'édifiante conversation de deux financiers : « Est-ce bien loyal, ce que nous faisons là? Car enfin, ces malheurcux actionnaires, nous leur prenons l'argent dans la poche... — Et dans quoi voulez-vous donc que nous le prenons ? »
Aussi obtiendra-t-on un effet amusant toutes les
fois qu’on développera un symbole ou un emblème
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flans le sens de leur matérialité et qu'on affectera de conserver à ce développement la même valeur symbolique qu'à l'emblème. Dans un très joyeux vaudeville, on nous présente un fonctionnaire de Monaco dont l'uniforme est couvert de médailles alors qu’une seule décoration lui a été conférée : « C’est, dit-il, que j'ai placé ma médaille sur un numéro de la roulette, et comme ce numéro est sorli, J'ai eu droit à trente-six fois ma mise. » N'est-ce pas un raisonnement tout à fait semblable que celui de Giboyer dans les Æfjrontés? On parle d’une mariée de quarante ans qui porte des fleurs d'oranger sur sa toilette de noce: « Elle aurait droit à des oranges », dit Giboycr.
Mais nous n'en finirions pas si nous devions prendre une à une toutes les lois que nous avons énoncées, et en chercher la vérification sur ce que
nous avons appelé le plan du langage. Nous ferons mieux de nous en tenir aux trois propositions zénérales de notre dernier chapitre. Nous avons montré que des « séries d'événements » pouvaient devenir comiques soit par répélition,
soit par inversion, soit enfin par inferférence.
At
Nous allons voir qu'il en est de même des séries de mots.
Prendre des séries d'événements et les répéter dans un nouveau ton ou dans un nouveau milieu, ou les intervertir en leur conservant encore un sens, ou les mêler de manière que leurs significations respectives interfèrent entre elles, cela est toujours comique, disions-nous, parce que c’est obtenir de la vie qu'elle se laisse traiter mécaniquement. Mais la pensée, elle aussi, est chose qui vit. Et le langage, qui traduit la pensée, devrait être aussi vivant qu'elle. On devine donc qu'une phrase deviendra comique si elle donne encore un sens en se retournant, ou si elle exprime indifféremment deux systèmes d'idées tout à fait indépendants, ou enfin si on l'a obtenue en transposant une idée dans un ton qui n'est pas le sien. Telles sont bien en eflet les trois lois fondamen- {ales de ce qu'on pourrait appeler la {ransformation comique des proposilions, comme nous allons e montrer sur quelques exemples.
Disons d’abord que ces trois lois sont loin
d'avoir une égale importance au point de vue de
la théorie du comique. L'inversion est le procédé le moins intéressant. Mais il doit être d’une application facile, car j'ai remarqué que les professionnels de l'esprit, dès qu'ils entendent prononser une phrase, cherchent si l’on n’obtiendrait pas encore un sens en la renversant, par exemple en mettant le sujet à la place du régime et le régime à la place du sujet. Il n’est pas rare qu'on se serve de ce moyen pour réfuter une idée en termes plus ou moins plaisants. Dans une comédie de Labiche, un personnage crie au locataire d’au-dessus, qui lui salit son balcon : « Pourquoi jetez-vous vos pipes sur ma terrasse? » A quoi la voix du locataire répond: « Pourquoi mettezvous votre terrasse sous mes pipes ? » Mais je n’insiste pas sur ce genre d'esprit. On en multiplierait trop aisément les exemples.
L'interférence de deux systèmes d'idées dans la même phrase est une source intarissable d’effets plaisants. Il y a bien des moyens d'obtenir ici l'interférence, c’est-à-dire de donner à la même phrase deux significations indépendantes qui se
superposent. Le moins estimable de ces moyens
est le calembour. Dans le calembour, c’est bien la même phrase qui paraît présenter deux sens indépendants, mais ce n’est qu'une apparence, et il s rs - y a en réalité deux phrases différentes, composées | de mots différents, qu'on affecte de confondre entre elles en profitant de ce qu'elles donnent le même son à l'oreille. Du calembour on passera d’ailleurs par gradations insensibles au véritable jeu de mots. Ici les deux systèmes d'idées se recouvrent réellement dans une seule et même phrase et on a aflaire aux mêmes mots ; on profite simplement de la diversité de sens qu'un mot … peut prendre, dans son passage surtout du propre 2e au figuré. Aussi ne trouvera-t-on souvent qu'une nuance de différence entre le jeu de mots, d’une part, et la métaphore poétique ou la comparaison instructive de l’autre. Tandis que la comparaison qui instruit et l'image qui frappe nous paraissent toujours manifester l'accord intime du langage et de la nature, envisagés comme deux formes parallèles de la vie, le jeu de mots nous fait plutôt penser à un laisser-aller du langage, qui oublierait
un instant sa destination véritable et prétendrait
maintenant régler les choses sur lui, au lieu de se régler sur elles. Le jeu de mots trahit donc toujours une distraction momentanée du langage, et c'est d’ailleurs par là qu'il est amusant.
Inversion et interférence, en somme, ne sont que des jeux d'esprit aboutissant à des jeux de mots. Beaucoup plus profond est le comique de la éransposilion. La transposition est en elfet au langage courant ce que la répétition est à la comédie.
Nous disions que la répétition est le procédé favori de la comédie classique. Elle consiste à disposer les événements de manière qu’une scène se reproduise, soit entre les mêmes personnages dans de nouvelles circonstances, soit entre des personnages nouveaux dans des situations identiques. C'est ainsi qu'on fera répéter par les valets, en langage moins noble, une scène déjà jouée par les maîtres. Supposez maintenant des idées exprimées dans le style qui leur convient et encadrées ainsi dans leur milieu naturel. Si vous imaginez un dispositif qui leur permette de se transporter dans
un milieu nouveau en conservant les rapports
qu'elles ont entre elles, ou, en d’autres termes, si vous les amenez à s'exprimer en un tout autre < k.: style et à se transposer en un tout autre ton, c’est le langage qui vous donnera cette fois la comédie, c'est le langage qui sera comique. Point ne sera - besoin, d’ailleurs, de nous présenter effectivement 4 . les deux expressions de la même idée, l’expression transposée et l'expression naturelle. Nous connaissons l'expression naturelle, en effet, puisque c'est celle que nous trouvons d'instinct. C'est donc sur l'autre, et sur l’autre seulement, que portera l'effort d'invention comique. Dès que la seconde nous est présentée, nous suppléons, de nous-mêmes, la première. D'où cette règle générale: On obtiendra toujours un effet comique en transposant l'expression naturelle d'une idée dans un autre lon.
Les moyens de transposition sont si nombreux et si variés, le langage présente une si riche continuité de tons, le comique peut passer ici par un si grand nombre de degrés, depuis la plus plate bouffonnerie jusqu'aux formes les plus hautes de
l’Aumour et de l'ironie, que nous reronçons à
faire une énumération complète. IL nous suffira, après avoir posé la règle, d'en vérifier de loin en loin les principales applications.
On pourrait d'abord distinguer deux tons extrémes, le solennel et le familier. On obtiendra les effets les plus gros par la simple transposition de l’un dans l’autre. De là, deux directions opposées de la fantaisie comique.
Transpose-t-on en familier le solennel ? On a la parodie. Et l'effet de parodie, ainsi défini, se prolongera jusqu'à des cas où l'idée exprimée en termes familiers est de celles qui devraient, ne fût-ce que par habitude, adopter un autre ton. Exemple, cette description du lever de l'aurore, citée par Jean Paul Richter : « Le ciel commençait à passer du noir au rouge, semblable à un homard qui cuit. » On remarquera que l'expression de choses antiques en termes de la vie moderne - donne le même effet, à cause de l’auréole de poésie qui entoure l'antiquité classique.
C’est, sans aucun doute, le comique de la parodie qui a suggéré à quelques philosophes, en particulier à Alexandre Bain, l'idée de définir le
…— comique en général par la dégradation. Le risible naîtrait « quand on nous présente une chose, auuuparavant respectée, comme médiocre et vile ».
…— Mais si notre analyse est exacte, la dégradation
nest qu'une des formes de la transposition, et la
-ransposition elle-même n'est qu'un des moyens — d'obtenir le rire Il y en a une multitude d’autres,
mr
… et la source du rire doit être cherchée beaucoup plus haut. D'ailleurs, sans aller aussi loin, il est aisé de voir que si la transposition du solennel en trivial, du meilleur en pire, est comique, la trans- — position inverse peut l'être encore davantage. On la trouve aussi souvent que l’autre. Et on pourrait, ce me semble, en distinguer deux formes principales, selon qu'elle porte sur la gran- deur des objets ou sur leur valeur.
Parler des petites choses comme si elles étaient grandes, c’est, d’une manière générale, exagérer. L’exagération est toujours comique quand elle es prolongée et surtout quand elle est systématique : c’est alors, en effet, qu'elle apparaît comme un procédé de transposition. Elle fait si bien rire que
quelques auteurs ont pu définir le comique par
l'exagération, comme d’autres l'avaient défini par la dégradation. En réalité, l'exagération, tout comme la dégradation, n'est qu'une certaine forme d'une certaine espèce de comique. Mais c'en est une forme {rès frappante. Elle a donné naissance au poème léroï-comique, genre un pen usé, Je le veux bien, mais dont on retrouve les restes chez tous ceux qui sont enclins à exagérer méthodiquement. On pourrait dire de la vantaïdise, souvent, que c’est par son côté héroï-comique qu'elle nous fait rire.
Plus artificielle, mais plus raffinée aussi, est la transposition de bas en haut qui s'applique à la valeur des choses, et non plus à leur grandeur. Exprimer honnêtement une idée malhonnèête, prendre une silualion scabreuse, ou un métier bas, pu une conduite vile, et les décrire en termes de stricte respectability, cela est généralement comi- -que. J'emploie à dessein un mot anglais : la chose elle-même, en eflet, est bien anglaise. On en trouverait d'innombrables exemples chez Dickens chez Thackeray, dans la littérature anglaise en gé
néral. Notons-le en passant : l'intensité de l’effei
ne dépend pas ici de sa longueur. Un mot suffira parfois, pourvu que ce mot nous laisse entrevoir tout un système de transposition accepté dans un certain milieu, et qu'il nous révèle, en quelque sorte, une organisation morale de l'immoralité. Je ne citerai que cette observation d'un haut fonctionnaire à un de ses subordonnés, dans un roman de Gogol : « Tu voles trop pour un fonctivnnaire de ton grade. » |
Pour résumer ce qui précède, nous dirons qu'il y a d'abord deux termes de comparaison extrêmes, le très grand et le très petit, le meilleur et le pire, entre lesquels la transposition peut s'effectuer dans un sens ou dans l’autre. Maintenant, en resserrant peu à peu l'intervalle, on obtiendrait des termes à contraste de moins en moins brutal, et des effets de transposition comique de plus en plus subtils.
La plus générale de ces oppositions serait peutêtre celle du réel à l'idéal, de ce qui est à ce qui devrait être Ici encore la transposition pourra se {aire dans les deux directions inverses. Tantôt on
énoncera ce qui devrait être en feignant de croire
que c’est précisément ce qui est: en cela consiste l'ironie. Tantôt, au contraire, on décrira minutieusement et méticuleusement ce qui est, en affectant de croire que c'est bien ainsi que les choses devraient être: ainsi procède souvent l'humour. L'humour, ainsi définie, est l'inverse de l’irome. Elles sont, l’une et l’autre, des formes de la satire, mais l'ironie est de nature oratoire, tandis que l'humour a un air scientifique. On accentue l'ironie en se laissant soulever de plus en plus haut par l'idée du bien qui devrait être : c’est pourquoi l'ironie peut s'échauffer intérieurement jusqu'à devenir, en quelque sorte, de l’éloquence sous pression. On accentue l'humour, au contraire, en descendant de plus en plus bas à l'intérieur du mal qui est, pour en noter les particularités avec une plus froide indifférence. Plusieurs auteurs, Jean Paulentre autres, ont remarqué que l'humour affec- ‘ tionne les termes concrets, les détails techniques, les faits précis. Si notre analyse est exacte, ce n'est pas là un trait accidentel de l'humour, c’en est l'essence même. L’humoriste est un moraliste
qui se déguise en savant, quelque chose comme
- un anatomisie qui ne ferait de la dissection que pour nous dégoûter, et l'humour, au sens restreint où nous prenons ici le mot, est bien une transposiion du moral en scientifique.
En rétrécissant encore l'intervalle des termes qu'on transpose l’un dans l’autre, on obtiendrait maintenant des systèmes de transposition comique de plus en plus spéciaux. Ainsi, certaines professions ont un vocabulaire technique: combien n'a-{-on pas obtenu d'effets risibles en transposant dans ce langage professionnel les idées de la vie commune | Également comique est l'extension de la langue des affaires aux relations mondaines, par exemple cette phrase d'un personnage de Labiche faisant allusion à une lettre d'invitation qu'il a reçue: « Votre amicale du 3 de l’écoulé », et wansposant ainsi la formule commerciale : & Votre onorée du 3 courant. » Ce genre de comique peut d’ailleurs atteindre une profondeur particulière quand il ne décèle plus seulement une habitude professionnelle, mais un vice de caractère. On se rappelle les scènes des l'aux Bonshommes
et de la Famille Benoilon où le mariage est traité
comme une affaire, et où les questions de sentiment se posent en termes strictement commer- Claux. :
Mais nous touchons ici au point où les particularités de langage ne font que traduire les par- Ucularités de caractère, et nous devons en réserver pour notre prochain chapitre l'étude plus approfondie. Ainsi qu’il fallait s’y attendre, et comme on a pu le voir par tout ce qui précède, le comique de mots suit de près le comique de situation et vient se perdre, avec ce dernier genre de comique lui-même, dans le comique de caractère. Le langage n'aboutit à des effets risibles que parce qu'il est une œuvre humaine, modelée aussi exactement que possible sur les formes de l'esprit humain. Nous sentons en lui quelque chose qui vit de notre vie; et si cette vie du langage était complète et parfaite, s'il n’y avait rien en elle de figé, si le
- langage cnfin était un organisme tout à fait umifié, incapable de se scinder en organismes indépendants, il échapperait au comique, comme y échapperait d’ailleurs aussi une âme à la vie harmo-
nieusement fondue, unie, semblable à une nappe |
LE COMIQUE DE MOTS 193 d'eau bien tranquille. Mais il n'y a pas d’étang qui ne laisse flotter des feuilles mortes à sa surface, pas d'âme humaine sur laquelle ne se posent des habitudes qui la raidissent contre elle-même en la! raidissant contre les autres, pas de langue enfin assez souple, assez profondément vivante, assez présente tout entière à chacune de ses parties pour éliminer le {out fait et pour résister aussi aux opérations mécaniques d'inversion, de transposition, elc., qu'on voudrait exécuter sur elle comme sur une simple chose. Le raide, le tout fait, le mécanique, par opposition au souple, au contipuellement changeant, au vivant, la distraction par opposilion à l'attention, enfin l’automatisme par opposition à l'activité libre, voilà, en somme, ce que le rire souligne et voudrait corriger. Nous avons demandé à cette idée d'éclairer notre déparb au moment où nous nous engagions dans l'analyse du comique. Nous l'avons vue briller à tous les tournants décisifs de notre chemin. C'est par elle maintenant que nous allons aborder une recherche plus importante et, nous l’espérons, plus instructive. Nous nous proposons, en effet, d'étudier les
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caractères comiques, ou plutôt de déterminer les conditions essentielles de la comédie de car actère, mais en tâchant que celte étude contribue à nous faire comprendre la vraie nature de l'art, ainsi que
le rapport général de l’art à la vie.
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