‹ Le rival de Don JuanChapitre 10 sur 19 · RÉPARATION A MURILLO · texte numérisé non relu

RÉPARATION A MURILLO

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REPARATION A MIKILL<>

La dernière semaine de septembre touchait à sa fin. Le Cewnte, — comme on appelle là-bas le sirocco, — était tombé brusquement, et, après quelques journées nuageuses et tièdes, un vent frais s'était mis à souffler. Des bourrasques amenant des pluies violentes s'étaient abattues sur le nord de l'Espagne. Dans les lointains de la plaine andalouse, la Sierra Morena apparaissait enveloppée de brumes épaisses et, par moments, il faisait presque froid.

Au sortir des épuisantes chaleurs qui avaient régné depuis leur arrivée à Séville, Mautoucher se trouva subitement dans un état tout autre. Sa fièvre, sa surexcitation nerveuse avaient disparu avec ce mauvais vent du Sud qui apportait toute l'aridité et toute la désolation des sablas africains. Les maux réels ou imaginaires dont il se plaignait s'étaient dissipés aussi. Il goûtait, malgré la fatigue et la courbature de tout son corps, ce vague bien-être qu'on éprouve au début d'une convalescence; et en même temps, — ainsi qu'il lui arrivait toujours après

grands troubles d'âme, — il restait, devant lui-même, honteux et diminué : un sentiment de faiblesse physique l'envahissait et comme la douleur sourde d'une lésion interne.

Était-ce l'influence de sa récente conversation avec Jean? Mais son désir s'était émoussé. La quasi-certitude qu'il poursuivait une chose impossible l'avait peu à peu découragé. Tout en demeurant aussi épris de la Galliego, il souhaitait moins de la posséder. Cependant il était incapable d'un travail suivi, d'une occupation sérieuse. Mille velléités naissaient et s'évanouissaient en lui au même instant. S'il s'asseyait à sa table pour ébaucher un article ou le plan de son futur roman, il se levait bientôt avec colère et dégoût, impuissant à se passionner pour ses idées comme à faire vivre une fable romanesque. Ce qui dominait toute cette agitation superficielle, c'était la conviction inavouée de l'inutilité de tout effort, c'était aussi un besoin contradictoire d'inertie et de mouvement. Puis, une épouvante le prenait en songeant au vide de son existence; et le désœuvrement de sa pensée, la détresse morne où il sombrait lentement étaient une pire souffrance que toutes les affres de sa passion.

Pourtant il ne bougeait pas. Il ne s'en allait pas ! Il restait là, devant le couple amoureux, comme fasciné par la vue de ce bonheur. Il devinait bien, hélas ! que son amour n'était qu'assoupi! Combien de fois n'était-il pas passé par les mêmes phases de résignation et de trompeuse sagesse ! Ce qu'il avait pris pour de la raison n'était que de l'abattement. Alors à quoi bon se leurrer de résolutions illusoires et fêter par avance une guérison improbable? Après tout, il valait mieux attendre avec calme!... Attendre quoi? Il ne savait pas. La. seule chose dont il fût certain, c'était

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le retour furieux de son désir. Le désir allait le soulever encore une fois, comme la vague brisée qui se reforme et rebondit, plus formidable et plus puissante, à l'assaut des roches!... Mais ce soulèvement douloureux de tout son être lui était une jouissance plus chère que la vie !

Machinalement, pour s'occuper l'esprit en même temps que les doigts, il continuait à travailler au portrait de la Galliego. Il faisait cela avec une froideur qui le surprenait. Il avait achevé de perdre toute foi dans sa vocation de peintre et il avait si souvent repu ses yeux de l'image féminine, il la savait si bien par cœur, que l'émotion voluptueuse ou tendre ne voulait plus se produire au spectacle des lignes devenues banales. Jean et la danseuse venaient poser tous les jours dans l'atelier. Eux aussi, accomplissaient machinalement cette corvée. La séance quotidienne était pour eux une habitude, comme d'aller le soir aux Délicias, ou de prendre le café dans le Salon de baile.

La Galliego rassérénée, après quelques jours de bouderie, avait repris patiemment, obstinément son plan de conquête. Elle s'appliquait si bien à éloigner les craintes de Jean et elle s'était recomposé avec tant d art son attitude réservée et bourgeoise des premiers temps, que celui-ci s'était décidé à ne pas abréger leur séjour, comme il en avait eu d'abord l'intention, au lendemain de la scène avec sa maitresse. Cependant, il s'était glissé entre eux un obscur dissentiment et ils percevaient, l'un en face de l'autre, un malaise réciproque qui devenait pénible. Cette gêne latente n'échappait point à Mautoucher qui, dans le naufrage de ses rêves, se laissait encore aller à de confus espoirs. Une anxiété indéfinissable planait sur eux trois. Le pressentiment d'une crise

qui couvait éveillait en eux une défiance mal dissimulée et rendait leurs rapports singulièrement délicats.

Ils en étaient là; lorsque Michel Bottéri, l'ancien camarade de Jean et de Mautoucher, arriva inopinément à Séville. Ce leur fut une diversion et comme une détente momentanée. Un mot de Michel avait prévenu Jean qu'il était descendu avec sa femme à l'Hôtel de Castille. Jean y courut tout aussitôt.

A son retour, il trouva Mautoucher qui rentrait de promenade; il lui annonça la nouvelle :

— Mon cher, tu ne croirais pas! Je l'aurais à peine reconnu, tellement il a vieilli!... Il est voûté, cassé! la figure flasque, des bouffissures sous les yeux! et lui qui était si fier de sa taille, il a pris un mauvais embonpoint qui l'épaissit!... Quant à sa femme, je l'ai trouvée un peu commune, un peu lourde, le teint fatigué par le maquillage! N'importe, elle a dû être bien belle! Elle l'est encore!... mais je ne sais ce qu'ils ont : ils ne sont pas gais ! Ils ne respirent pas le bonheur!...

Et comme Henri manifestait de l'étonnement de cette arrivée inattendue, Jean s'expliqua en mots rapides. Michel rentrait de France, où il était allé faire une cure à Vichy et il regagnait l'Algérie par l'Espagne, sa femme souffrant beaucoup de la traversée en bateau. Il s'était arrêté à Madrid, il resterait quelques jours à Séville, à seule fin de les voir, et, de là, il repartirait pour sa villa de Tipasa, en passant par Almeria et Oran.

Mautoucher, à mesure que le souvenir de Michel se précisait en lui, se sentait plus heureux de cette rencontre. Certaines affinités d'esprit et de tempérament les avaient rapprochés, jadis, au collège, puis leurs

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relations s'étaient espacées, avaient cessé peu à peu. Tel qu'il se rappelait Michel, Henri se promit du plaisir à le revoir. C'était une nature parente de la sienne. Dans le désarroi où il se trouvait, il en attendait sinon un réconfort, du moins une sympathie intelligente. Tout de suite, il parla dcvisiter le couple dans l'après-midi.

— C'est inutile! — dit Jean. Je les ai invités tous lesjdeux pour ce soir à la Venta Eritana!

On laissa la Calliego dans la compagnie de Don Praxedès, le plus accompli des cavaliers servants, et l'on partit en voiture pour le légendaire restaurant de la banlieue sévillane.

Michel vint seul au rendez-vous. Il excusa sa femme qui, perdue de migraines, disait-il, n'avait pu quitter sa chambre. Mais, à la façon à la fois embarrassée et expéditive dont il jeta sa phrase, on devina la feinte et la lassitude du mari, empressé à fuir le tète-à-tête conjugal.

Mautoucher en fut secrètement désappointé, car ce qu'il avait appris par Claude de Mme Bottéri, sa réputation de beauté, son mariage romanesque, tout cela avait excité au plus haut point sa curiosité; et, — comme Jean s'amusait à le répéter, — il était toujours amoureux des femmes de ses amis! Il fut plus désagréablement surpris de la nonchalance avec laquelle Michel répondit à l'effusion tout amicale de son accueil. Celui-ci lui prit la main très mollement et, se laissant choir sur une chaise, il gémit :

— .Je suis excédé! excédé de ce voyage! quelles fatigues] quels ennuis!...

D'un geste nerveux, et un peu tremblotant, il écarta la rangée de verres alignés devant Son assiette. Henri l'observait. Malgré le relâchement des traits

il avait toujours grand air comme autrefois. Lorsqu'ils étaient sur les bancs du lycée, sa tournure aristocratique avait immédiatement séduit Mautoucher. Celuici le considérait, surtout à cause de son énorme fortune, de l'illustration et de la noblesse militaires de sa famille, Michel ayant pour aïeul ce général-comte Botter i, qui avait été un des aides de camp les plus en vue de Napoléon Ier. Il estimait aussi très haut son intelligence, bien qu'il la jugeât inférieure à la sienne. Ils se reconnaissaient des goûts, des aptitudes identiques. Aussi, dans le quatuor d'inséparables qu'ils formaient avec Jean Puig et Claude Gelée, étaient-ce toujours eux deux qui dirigeaient la conversation : ils étaient les futurs grands hommes de la bande. Sans doute Mautoucher ne manquait jamais, dans la discussion, de faire sentir à tous sa supériorité, mais il entendait que Claude et Jean s'inclinassent devant le mérite qu'il reconnaissait à Michel. D'ailleurs, pour tout ce qui était étranger aux idées ou aux choses de l'art, pour tout ce qui était convenances, étiquette mondaine, politique ou morale, il acceptait docilement l'opinion du camarade millionnaire et titré. Claude et Jean s'amusaient sous cape de ce snobisme et de cette inconsciente servilité.

Or voici, qu'après de longues années de,séparation, les deux grands hommes se trouvaient réunis devant cette table de cabaret par le plus imprévu des hasards. Chacun avait suivi sa route. Mautoucher était arrivé à la renommée littéraire, à la faveur officielle, presque à la gloire. Et pourtant il se considérait comme déçu dans ses rêves les plus chers, dans ses ambitions les plus hautes, il n'était pas heureux! Michel avait voyagé, s'était agité dans tous les sens, avait essayé de tout : de l'art, de la littérature, de la philosophie,

de la propagande sociale, et, finalement, il s'était jeté dans la politique pour laquelle il n'était pas fait et qui l'avait traité fort cruellement. Pendant la campagne antisémite qui venait de bouleverser l'Algérie, il s'était présenté comme candidat à la députation contre le fameux agitateur Carmelo Xuereb, et il avait piteusement échoué. L'amour de sa femme, la fille d'un officier sans fortune, qu'il avait épousée malgré sa mère, l'avait, dit-on, consolé de ses déboires. Mais il était trop aisé de voir qu'il n'avait point trouvé dans cet amour la compensation de tant d'échecs humiliants et qu'il cachait à grand'peine la souffrance d'une âme insatisfaite. En somme, et malgré les apparences contraires, tous deux étaient arrivés au même point. A cette commémoration d'une amitié déjà lointaine et d'une adolescence pleine d'élans superbes, ils apportaient les mêmes rancœurs, les mêmes déceptions et les mêmes impuissances.

Qu'allaient-ils se dire, ces deux vieux jeunes gens en qui une génération d'écoliers avait salué d'avance ses deux chefs de file ? Comme s'ils avaient réciproquement conscience d'avoir menti à leurs promesses, ils éprouvaient une sorte de pudeur à s'interroger. Mille questions se pressaient sur leurs lèvres, et ils se perdaient dans les formules courantes, cherchant péniblement à renouer l'intimité interrompue. Mautoucher, tout en répondant aux phrases de circonstance, considérait avec stupeur le visage ravagé de Michel Bottéri : « Mais c'est une ruine! — songeaitil. — - 11 a trente-cinq ans et il en paraît cinquante!... »

Il notait, non sans un certain plaisir égoïste, les poils grisonnants qui commençaient à poindre dans la noire chevelure de Michel. Mais en revanche, à la façon dont celui-ci le regardait, il devinait l'impres-

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sion défavorable produite par sa jpersonne. Sûrement Michel le jugeait un mince individu, malgré l'étalage de son ruban rouge et ses airs d'homme arrivé. Chacune de ses paroles, les compliments même qu'il adressait à Henri trahissaient le dédain et le désavœu de toute son œuvre.

Cependant des rires éclataient, à côté d'eux, sous les charmilles. On dînait en plein air. Le vin blond de Manzanilla coulait dans les flûtes de cristal. La soirée était douce. Au bord du ciel nocturne, par delà les boules sombres des buis taillés en coupoles, flottait la lueur diffuse de Séville illuminée. Jean, tout à la joie de cette réunion, s'efforçait d'intéresser Michel aux singularités du menu exclusivement local qu'il avait élaboré lui-même avec le maitre-cuisinier :

— Allons, cher, goûte-moi de ce gaspacho à la sévillane!... à moins que tu ne préfères de Varroz à la cordovesa !

Familièrement, le garçon qui servait, conseilla à « ces messieurs » de se réserver pour un plat de poulpes à la sauce noire, qui, mélangés à des queues de crevettes, composaient, paraît-il, un mets divin :

— Ces messieurs peuvent m'en croire ! — affirmait le garçon. D'ailleurs Monseigneur le duc d'Orléans qui est venu dîner l'autre jour avec ses amis, a fait demander la recette au patron !

— Vous entendez ? — reprenait Jean, — Monseigneur le duc d'Orléans a fait demander la recette !

On sourit avec contrainte. Mautoucher et Michel plaignirent leur compagnon de donner son attention à des choses aussi vulgaires. L'entretien languit de nouveau. A la lin, Jean, un peu froissé de ces mines dégoûtées et de la pose inconsolable qu'affichait Bot- Jui dit sur un ton légèrement ironique :

— C'est, ma foi, vrai, mon cher! Ton voyage l'a décidément bien fatigué !...

— Tu ne peux pas te l'imaginer! — affirma Michel avec l'accent pénétré d'un homme qui souffre réellement.

Aussitôt il se mit à parler de son voyage. Ce lui fut un prétexte pour soulager son humeur chagrine et pour couper court aux banalités oiseuses. Il lâcha toute sa bile :

— Je ne sais si vous me comprendrez, mais j'ai durement souffert pendant ces six semaines! Jamais je n'avais été exaspéré à un tel point par la vue de mes semblables!... Oh! l'écœurement de ce Vichy, cette popote internationale, ce sublimé de la bêtise et de la vulgarité des deux mondes !... et l'ignominie de l'hôtel! les contacts qu'il a fallu subir!... et tout! et le reste!... Oui ! le reste!... Enfin !...

Il se tut un instant, comme s'il ravalait une amertume pire que toutes les autres.

Mautoucher prêta l'oreille : il retrouvait un écho de lui-même dans les paroles de Michel.

— Pauvre ami! — dit Jean sincèrement apitoyé, — tu devais cependant t'attendre...

L'autre haussa les épaules et, avec une irritation mal contenue :

— Mais non ! mon cher, je ne pouvais plus m'attendre à cela ! Pense! Il y avait trois ans que je n'étais revenu en France!... Littéralement, j'ai été atterré au spectacle de mes compatriotes! Et je ne parle pas seulement de ceux que j'ai vus à Vichy, mais partout, dans tontes les villes où je suis pass»'-: ijuel affaissement! Quel ramollissement! Quelle inertie!

'Comme on sent bien que pour eux tous, du haut en bas de l'échelle, l'idéal suprême est d'en faire le moins

possible!... Et avec cela, quelle morgue et quelle suffisance ! Tous des fonctionnaires ou des employés, ou des gens du monde imbéciles, — fiers non pas de ce qu'ils sont, mais d'un galon donné au hasard ou à l'ancienneté, car le mérite de ces gens-là est une chose extérieure à eux, un total de servitude et de paresse qui s'additionne mécaniquement!... Non, voyez-vous! pour comprendre une telle sénilité,, il faut, comme moi, arriver d'un pays jeune et vigoureux, où la plante humaine se déploie en toute énergie et en toute liberté. A la seule assurance de son regard, on reconnaît dans l'Algérien le mâle et le conquérant. Le Français est un émasculé, un être décrépit et voué à la mort prochaine !... Et quand on se représente le grotesque intense de ces figures, ces dehors décents, ce culte pour les titres et les fonctions qui garantissent et qui décorent tant d'inutilités, c'est à mourir de rire!...

En achevant cette diatribe, Michel eut un ricanement forcé et désagréable. Il se frottait les mains nerveusement.

— Pourtant ! — reprit Mautoucher, ravi de lui dire une chose déplaisante, — nous n'avons guère le droit d'être si sévères! Il me semble que nous-mêmes nous ne sommes pas déjà si brillants !...

— Oh! je te l'accorde! Je t'accorde tout ce que tu voudras! — fit vivement Michel, — et même, voistu, ce qui m'irritait le plus à Vichy et ailleurs, c'était de conspuer dans les autres une caricature de moimême!...

Il sembla se calmer, après cet aveu. Alors Jean intervint :

— Mon Dieu ! Il y a du vrai dans ce que tu dis ! L'espèce d'humiliation et d'agacement que tu as

éprouvée, je l'ai ressenlie plus d'une fois en rentrant de l'étranger. Mais, cher ami, tu exagères singulièrement. En somme, qu'as-tu vu?... Le Centre, pays blafard et terne, aux populations lymphatiques et débiles, amollies par un long bien-être, restées à l'écart de toutes les grandes guerres des derniers siècles... Mais viens chez nos Catalans! Tu verras s'ils vivent, ceux-là! Et les Lorrains? Claude me parlait l'autre jour de ses compatriotes, les forgerons de Frouard, de Joeuf, de Longwy, de Villerupt, — toute cette ceinture de fer qui entoure la Lorraine mutilée ! . . . Ah! ces vieilles races laborieuses et dures, sensuelles et fécondes, qui montent la garde aux frontières, elles sont indéracinables! Rien n'a valu pour elles comme d'être froissées par les gens du dehors. Elles y ont acquis un ressort, une force de résistance, une émulation d'activité!...

Le visage de Michel séclaira soudain :

— Oh! je t'arrête ici! Ton idée est mienne ! Elle m'est venue si souvent là-bas, en Algérie, quand je voyais ce que le Français est devenu au contact de l'Arabe, de l'Italien, de l'Espagnol, du Maltais! Opposer les races est la seule façon de les régénérer. Aussi, pendant mon séjour à Vichy, devant tous ces hébétés, ces fonctionnaires, ces bourgeois riches qui traînaient leur piètre existence, des colères me prenaient; j'avais envie de leur crier : « Mais allezvous-en donc ! sortez de chez vous ! Vous ne voyez donc pas la pourriture qui gagne autour de vous ! Quittez les murs vermoulus de votre bicoque. Allez regarder ce qui se passe derrière ! Allez chez les autres si vous ne voulez pas être mangés dans votre mai- I son!... »

Jean reprit, en souriant de cette exaltation :

lu

— Le danger n'est peut-être pas si pressant que tu crois, cher ami! Cependant il existe! Mais, comme tu le disais, ton Algérie est là pour prouver que le remède est possible!. Claude et toi, vous avez raison! Autant que vous, je crois à l'avenir de, ce pays ! Je suis convaincu que c'est dans cette Afrique du Nord que la France se retrempera! Ce sont ces néo-latins qui nous sauveront!...

Michel soupira :

— Oui ! Mais en attendant nous sommes bien bas ! A quoi bon le cacher? Il est certain que nous sommes touchés, tous, — tu m'entends ! — tous, sans exception!... D'abord, moi, rien ne m'intéresse plus, ni la politique, ni la spéculation pure, nimême l'art!... Oh! Fart, j'en suis saturé ! J'en ai trop vu! j'ai trop couru les musées et les villes ! J'ai comme des nausées de palais et de cathédrales!...

— Nous en sommes tous là, — mon cher ! — dit Mautoucher de sa voix tranchante.

— Je le crains!... Quant à moi, c'est bien la dernière fois que je voyage! Cela me tue et cela ne m'apprend plus rien ! Je viens de traverser une moitié de la France, presque toute l'Espagne, j'ai revu des choses qui m'avaient passionné jadis, mais je les ai revues sans plaisir. Même les Vélasquez du Prado, qui excitaient autrefois toutes mes adorations, oui! les Vélasquez m'ont laissé indifférent!... Vous me croirez si vous voulez : il n'y a plus que les foules qui soient capables de m'émouvoir!

— C'est comme moi, cher ami! — s'écria Mautoucher.— Oh! tu es bien comme moi, toi!...

Il mit un tel élan de cœur dans cette simple phrase, que Michel le regarda avec une expression de reconnaissance. A partir de ce moment, la glace fut rompue

entre eux deux. Sans doute, ce n'était plus L'amitié ancienne, mais un lien tout nouveau s'établissait de l'un à l'autre : la bienveillance réciproque de deux malades qui souffrent du même mal.

Michel poursuivait :

— 'C'est étrange comme les foules me prennent! Ainsi à Lourdes!... Je vous l'avoue, je m'y étais arrêté bien malgré moi, uniquement pour complaire à ma femme... Eh! bien, c'a été une chose merveilleuse ! J'ai assisté à une procession de nuit. Vous ne pouvez pas vous imaginer comme c'était beau!... ces milliers de pèlerins défilant devant la Basilique , à la clarté des cierges! et l'imploration déchirante qui s'élève par moments de cette foule d'ombres et qui retombe et se perd dans la psalmodie monotone des cantiques!... C'était une douceur, un charme triste, où je me sentais dissoudre et qui m'arrachait des larmes. Il me semblait entendre le chant funèbre d'une très vieille humanité qui demande grâce de la vie, qui, désespérément, frappe à la porte du tombeau et qui célèbre d'avance ses propres funérailles : c'était mon chant à moi, le cri de toute mon âme!... Oh! comme je pleurai joyeusement ce jour-la!

Mautoucher, uagné par l'émotion de Michel, renchérit encore en exaltant les foules :

— .le n'ai jamais vu Lourdes! — dit-il, — mais j'ai suivi avec passion tous les mouvements populaires de ces derniers temps : je m«* suis mêlé aux émeutes et aux réjouissances du peuple, j'ai partagé ses colères

était admirable! Comme toi, je me sen- Itais di-soudre a\. sse dans cette grande àme

Collective des masses... Ah! la foule, eVstl'Kiiv mys tique par excellence, c'est l'image tangible de l'unité

divine : Un dans tous! Tous dans un!... La foule, c'est déjà quelque chose de Dieu!...

Jean Puig les écoutait avec impatience, jusqu'au moment où, perdant son sang- froid habituel, il les interrompit d'un geste brutal :

— Vous m'indignez, à la fin, avec vos jérémiades d'infirmes et cette glorification convenue des multitudes. Voyons! entre nous, vous savez bien que tout cela, c'est de la pure comédie ! Vous ne croyez pas plus que moi à la bonté, ni à l'intelligence, ni même à l'avenir des masses. Vous savez bien que le peuple reste toujours peuple, quels que soient les titres dont on l'affuble, le bien-être qu'on lui donne, la culture qu'on l'oblige à subir, et qu'enfin on ne fait pas des âmes d'hommes libres à des esclaves!...

— Qu'en sais-tu? — dit froidement Michel, — l'âme populaire, ce sont les ténèbres pour nous! Respectons ce que nous ne connaissons pas ! Qui peut dire ce qui s'agite dans ces bas-fonds, et si cette nuit n'est pas féconde, en travail de tout un monde nouveau?...

— Je t'attendais là! — dit Jean. — Voilà où vous en êtes tous! Vous avez peur d'offenser le Dieu inconnu. On appelle cela de la largeur d'esprit. Eh bien! moi, je m'en moque, de votre largeur d'esprit ! J'ai besoin de vivre avant d'être intelligent. Or, nous mourons de votre coupable faiblesse pour les faibles. A cause de cette faiblesse, à cause de cet agenouillement stu" pide devant le bon plaisir des multitudes, le siècle qui finit n'aura été qu'un vaste gâchage d'énergies. Il aura été le siècle des foules : il aura eu d'elles toutes les révoltes, toutes les ignorances, toutes les basses sentimentalités. Il faudrait cependant en finir avec cette désastreuse mystification!... Vous le voyez

comme moi! Les esclaves nous débordent, nous submergent, nous imposent leurs tares et leurs plaies comme des choses dignes de respect. On s'attendrit sur les tuberculeux, on choie tous les débiles, mais personne ne songe à relever les forts qui succombent. C'est l'écrasement systématique de tout ce qui est robuste et sain, de tout ce qui dépasse le niveau de l'universelle médiocrité! Par tous les moyens, on s'acharne à tuer l'individu. Et moi, je dis que c'est un crime contre l'ordre, car la nature veut l'individu comme l'arbre veut le fruit! Au lieu de cela, on dirait que le vœu de toute l'Europe décadente, c'est le retour àl'amorphisme et à la confusion primitives!... Écoutez autour de vous les prédications socialistes, songez à l'épouvantable avenir que ces gens-là nous réservent, et voyez d'autre part ce que font les vieilles monarchies conservatrices. Que ce soit le césarisme judaïque des Anglo-Saxons ou le despotisme slave, tous tendent au même but que le socialisme : le nivellement, la mort de l'individu! L'Europe va devenir une vaste Chine! Ce sera le Monde gris à côté du Monde jaune, je ne sais quoi d'innommable et d'immensément morne, un Océan de platitude et d'imbécillité!

Jean, très échauffé, avait développé cette tirade tout d'une haleine, excité davantage par les sourires dédaigneux de ses amis. On le laissa jeter tout son feu, après quoi Mautoucher lui dit d'un ton souverainement impertinent :

— Mon cher, tu nous ressers nos propres idées! Ce n'était pas la peine, vraiment ! j'imagine d'ailleurs que tu nous juges au moins aussi aristocrates que toi!... Mais, que veux-tu? Nous avons beau nous draper dans notre orgueil d'intellectuels, nous comprenons bien que toute résistance est inutile contre l'envahisse-

ment démocratique. On n'endigue pas un torrent comme celui-là, on ne remonte pas le cours de l'évolution!...

— Oh ! l'évolution! — dit Jean, — encore un de ces grands mots dont on s'éblouit! En abusez-vous, vous autres gens de lettres, de ce jargon scientifique! Vous n'avez à la bouche que « sélection, dissolution, sénescence », que sais-je encore? Un pays est un organisme, un citoyen est une cellule sociale, et Ton nous adjure éloquemment de devenir « de bonnes cellules »! Certes, je ne suis pas un savant, j'ignore ce que valent au juste ces termes en histoire naturelle ou en physiologie, mais je suis certain que cette phraséologie étrangère transportée dans la politique ou la littérature n'est que de la creuse rhétorique ! Tu me parles de l'évolution démocratique, comme d'une nécessité inéluctable, comme d'un fait, ayant le caractère d'une loi naturelle. Or je constate que toutes les grandes époques historiques ont été des réactions énergiques et violentes contre l'entraînement fatal des circonstances. L'Allemagne d'aujourd'hui en est la preuve. Elle n'est devenue si grande que parce qu'un beau jour, contrairement à son caractère, contrairement à tout son passé, elle a voulu rompre brusquement avec son idéalisme spéculatif et son inertie bourgeoise pour se faire la plus positive, la plus conquérante et la plus agissante des nations!... Est-ce là ce qu'on appelle la liberté humaine? je n'en sais rien, je ne suis pas plus métaphysicien que je ne suis savant. Mais je constate qu'au rebours de ce qui se passe en histoire naturelle, il y a eu, dans l'histoire politique et sociale de ce peuple, un saut brusque, une scission radicale, enfin la manifestation inopinée d'une énergie se retournant contre elle, dans un su-

prême effort !... Quel exemple pour nous! C'est ainsi que nous devrions agir contre la contagion démocratique! Autrement il faut abdiquer, il faut signer notre déchéance !... Oui, c'est à cela que nous marchons! Certains même, comme vous deux, se suicident de gaité de cœur!...

— Alors tu veux lutter? — dit Michel dont la face s'attrista de plus d'ombre.— Ah ! je la connais, la lutte, et mieux que toi! Nous ne sommes pas taillas pour elle!... Et puis, tu sais, — comme l'écrivait Taine quelque part, — il y a des besognes qu'un gentilhomme ne peut pas faire! Moi, je préfère renoncer! — et même je t'avouerai ma complète abjection : je renonce sans regret !

— Je te plains ! dit Jean.

— Oh! toi, tu es un ardent!... Tu es resté sain, toi! C'est incroyable, tu es comme Claude! Moi j'aurai du moins la franchise de me montrer tel que je suis!

Comme s'il voulait se justifier à ses propres yeux et à ceux des autres, comme s'il tenait à expliquer la trahison de sa destinée, il se mit à récriminer contre les événements et les hommes, contre la dépression morale de l'époque. On l'avait si mal armé pour l'action!...

— Ah! oui! elle est jolie, l'éducation que nous avons reçue!

— Nous sommes une génération de bons élèves ! — dit Mautoucher, — on n'a fait de nous que des disciple

— Pourtant nous étions pleins de bonne volonté et d'une naïveté sans bornes !

— Combien naïfs ! reprit Mautoucher. Et nos maîtres ! 'Parlons-en! Quels solennels niais! A dis-

tance, ils me font l'effet d'effrontés charlatans, mais, ce qu'il y a de pire, c'est qu'ils étaient de bonne foi ! Hélas! mon cher :

... C'étaient de bien grand' bêtes Que nos régents du temps jadis!

... Vous souvenez-vous de quel air intrépide Brenous lançait cette citation du haut de sa chaire?... Inconscience admirable !

On rit à ce souvenir. Ce fut un accès de gaîté où l'on se détendit un instant. Les figures oubliées du collège s'évoquèrent dans leurs mémoires : d'abord Saint-Lager, l'un des professeurs de philosophie au lycée Henri IV :

— Vous vous rappelez, — dit Michel, — avec quel recueillement on entrait dans sa classe! On aurait dit une église!...

— Ou un temple protestant! — rectifia Mautoucher.

— Et comme on l'écoutait! Et nos angoisses, lorsqu'il nous exposait la critique de Kant, qu'il démolissait l'univers sensible et la métaphysique à grands coups d'arguments! Et ce front triomphant qu'il eut, au début du second trimestre, quand il nous apporta la bonne nouvelle : « Enfin, messieurs, la loi morale existe et la réalité du monde extérieur est sauvée!... » Ah! quel soupir de soulagement! Ce fut une délivrance! Les cancres eux-mêmes, sur leurs bancs du haut, sentirent une allégresse! Pourtant je confesse que, malgré tous mes efforts, je m'expliquais mal l'acharnement de Saint-Lager à édifier une morale toute battante neuve. Il cherchait péniblement des bases, des fondements, il décrétait des impératifs.

Moi, j'acceptais tout cela béatement, n'osant trop approfondir. Saint-Lager réapparaissait avec la majesté de Jéhovah lui-même. Depuis, j'ai changé mon maître de morale!... C'est un brave Espagnol, Rafaël, le charretier de ma ferme, qui a succédé à Saint- Lager. Nous avons causé, il m'a tout appris, et ma foi! je reste stupéfait de la facilité avec lequel le charretier Rafaël résolvait le problème qui tourmentait si fort ce pauvre Saint-Lager!. .

— Ce Saint-Lager, quel important nigaud! — dit Mautoucher. — Mais, mon cher, j'étais comme toi, je l'admirais! Pendant quelque temps nous avons été en correspondance. Maintenant, je ne sais trop ce' qu'il est devenu!...

— Il est en Sorbonne, il est de l'Institut. Il continue à pérorer et à écrire effroyablement. Ce sont toujours des «bases» et des «fondements!...» Fondement de la sociologie.de la pédagogie, de l'esthétique !.. .Oui, mon cher, de l'esthétique ! Voyez-vous cela, Saint- Lager dans l'esthétique!...

Mautoucher pouffa :

— C'est le cas de le dire : Quel fondement que cet homme !

Un se délecta dans ces petites méchancetés d'écoliers. C'était comme une vengeance tardive, qu'on se plaisait à raffiner. Au milieu des rires qui éclatèrent en huée, Jean jeta subitement le nom dr Lagoupillière.

— Lagoupillière! — reprit Mautoucher, — mais c'est un nom de sacristain!

— Aussi est-il marguillier a Saint-Sulpice! — dit Michel. — Tu te souviens, c'était le collègue et l'ennemi de Saint-Lager : le catholique contre le protestant!... Je revois son grste onctueux et bénisseur, et

il me semble l'entendre encore lorsqu'il nous débitait d'une voix dolente ses considérations pessimistes sur la misère de l'homme. Cela durait des mois, cela n'en finissait pas, — le tout pour aboutir à son grand morceau mystique qu'il déclamait avec des larmes dans le gosier. Vous vous souvenez! Il s'arrêtait brusquement. Une pause ! Un silence pathétique, comme appesanti par la méditation... Et, lentement, à voix basse, avec un trémolo imperceptible, cela reprenait sur une note suave : « Et c'est pourquoi, messieurs, il nous faut un Sauveur! » — Il resservait cela tous les ans à date fixe!...

— Et vous vous rappelez, dit Jean, ce qui arriva notre année?... Ce pitre de Grézégut s'était embusqué dans la salle voisine où il y avait un harmonium, et lorsque Lagoupillière, d'un air contrit, attaqua sa fameuse tirade, on entendit tout à coup gémir l'Hymne du Sacré-Cœur! Comme un seul homme, toute la classe entonna :

Sauvez ! sauvez Rome et la. France !

... Ce fut un fou rire général! L'effet rata complètement et pour toujours. Mais Lagoupillière avait la rancune tenace autant que cléricale: il exigea l'expulsion du coupable!

Le rappel de cette histoire en provoqua d'autres et, comme s'ils rajeunissaient à remuer tout ce passé futile, ils se les contèrent surabondamment Michel conclut :

— Au fond, tous ces gens-là se ressemblaient. Lagoupillière et Saint-Lager n'étaient ennemis qu'en apparence. Ils. se sont retrouvés à l'Institut, ils fraternisent sous la Coupole. Leurs idées peuvent être différentes, ils ont même esprit. De part et d'autre, c'était

le même bavardage, emphatique et vide, le môme mépris de toute réalité. Entre « l'appel au sentiment » de l'un, et « l'impératif catégorique » de l'autre, je ne vois pas de différence. Ces gens-là étaient ivres de formules. C'étaient les docteurs de l'Absolu!...

— Il n'y a qu'à voir leurs élèves ! — dit .Mautoucher. — Depuis la nouvelle loi militaire, ils ont formé toute une génération de licenciés-ès-lettres. On a ouvert toutes grandes les portes des Sorbonnes, on a pris tout le monde pêle-mêle, comme si tout le monde était appelé à la vie intellectuelle, comme si cette atmosphère de la spéculation n'était pas dangereuse, irrespirable pour le plus grand nombre! Ils ont fabriqué des ânes chargés de science indigeste et de diplômes, et voici que ces gens" se mettent à sévir fâcheusement. Ils nous inondent de leurs écrits, ils écoulent, sous forme d'articles ou de romans, le tropplein de leur bagage universitaire! Le Uype, le chefd'œuvre de cette espèce me parait être notre ancien camarade, Emile Christelle, qui met en romans sociaux ses vieux cours de philosophie... avec quelle prolixité inlassable, vous le savez! Et quand on pense que ce malheureux Christelle, s'il était moins savant, s'il avait l'intelligence moins annihilée par la mémoire, aurait eu peut-être une pauvre petite originalité, un petit talent sentimental et touchant!...

— Mon cher, interrompit Michel, battons notre coulpe : c'est notre histoire aussi!... Tiens! il y a trois jours, je roulais toutes ces idées à Tolède! J'avais fait un détour jusque-là pour revoir la grande rosace de la cathédrale et le Saint-François d'Assise d'Alonso Cano... .le parcourus les nefs et les sacristies, j'étais seul. Ma femme, toujours souffrante de ses migraines, était restée à l'hôtel... Ce fut une désillusion:

je ne retrouvai plus la plénitude et la fraîcheur de ma première émotion. Alors, alléché par un guide, je me laissai conduire au Musée provincial, uniquement à cause d'un portrait de Torquemada qu'on y conserve. Je vis une croûte abominable, sans expression ni style. Je sortis, ne sachant trop où aller, car je connais par cœur cette triste Tolède! Machinalement je m'engageai dans un sentier qui longe la bouche du Tage, à l'endroit où le fleuve est le plus resserré entre les gorges et où l'on ne voit plus rien que la pierre aride. Les eaux grossies par les pluies récentes entrechoquaient des quartiers de roches en un fracas de tonnerre. C'était sinistre à voir et à entendre. Il faisait un vent épouvantable. Je fermai les yeux sous les tourbillons de poussière et j'avançais à tâtons au bord du gouffre, risquant, à tous moments, d'être emporté dans les ravins. Je n'avais devant moi que les hauts murs de la Casa de démentes, la Maison des fous. Je ne sais pourquoi, cette grande bâtisse toute neuve m'apparut tout à coup comme un nquiétant symbole. Je me mis à réfléchir sur moimême... Jamais l'ironie de mon existence, jamais la méprise initiale de toute ma vie ne m'est apparue de façon plus lamentable. Détourné de mes instincts natifs par toutes les disciplines qu'on m'imposa, c'est seulement après de longues années stériles que j'arrivais à me connaître. On m'avait laissé croire que j'étais fait pour penser et pour agir. Hélas î je n'étais qu'un mystique et qu'un voluptueux. Livré davantage à moi-même, je fusse devenu tout autre!... Et songeant à l'austère figure du Grand-Inquisiteur que je venais devoir, je médisais que, sans doute, j'eusse été un prêtre, un évêque, un fondateur d'ordres contemplatifs, un saint peut-être!... Mais on a refoulé toutes

ces aspirations véridiques, on a écrasé ma pauvre âme sous un amas de choses étrangères et pernicieuses! Maintenant, c'est fini! Le ressort vital est brisé! Je n'ai plus la foi qui fait vivre !... Ah! si j'étais moins lâche et si j'avais moins d'orgueil, je sais bien ce que je ferais : j'entrerais dans un cloître dp Chartreux et je demanderais pour unique faveur qu'on m'y laissât me détruire en paix !...

Jean, résigné à tout entendre, ne desserra pas les lèvres, et Mautoucher se disait en lui-même : Il en devient ridicule et mélodramatique, ce pauvre Bottéri! » Ils laissèrent Michel s'abîmer dans ses réflexions tragiques. Cependant Mautoucher, qui tenait à son idée interrompue, poursuivit :

— Tu as raison ! cest par l'encombrement, c'est par le fatras stérile que nous périssons, hélas ! — et c'est ce qui me trappe le plus dans la littérature d'aujourd'hui. Nous sommes les descendants de grands hommes dont le talent dépassait déjà intiniment le génie. Nous autres, nous avons plus de talent encore, une mémoire encore plus surchargée, mais pas du tout de génie! Je le redis, nous sommes une génération de bons élèves! Nous nous noyons dans la copie et dans l'imitation. Il y en a qui se sont mis en tête de recommencer Ronsard. D'autres nous fabriquent du Musset presque authentique... Et note que la plupart <»nt un savoir-faire étonnant. A leurs débuts, il> ont été des enfants prodiges qu'on a salués avec transport. Mais ils ne produisent rien de viable, ils avortent misérablement : ce qui ne les empêche pas de continuer à écrire, de découper leurs lectures en interminables romans. Cela devient du mécanisme pur. Cette littérature donne l'impression d'une usine! J'y pensais L'autre jour, fn parcourant le dernier

livre de Christelle. J'avais la sensation d'une énorme machine à écrire et, dans le fond de mon cœur, je souhaitais l'invention à bref délai d'une machine à lire, pour soulager le-pauvre lecteur!

Michel approuvait, l'air railleur. Il brûlait d'envie de dire à Mautoucher : « Mon cher, c'est exactement ce que j'éprouve quand je te lis! » Mais celui-ci, aiguillonné par une secrète jalousie de métier, précisa sa diatribe :

— Oui! c'est à cela que nous tendons : à l'élimination complète de toute originalité, à l'intellectualisme anonyme des professeurs, à l'esthétisme des cours publics avec photographies et moulages à l'appui!... Chez les étrangers, c'est encore plus scandaleux! Vois ce que fait l'illustre Leone Cavalcanti qui nous apporte impudemment des mixtures de Taine, de Renan, de Bourget, de Schopenhauer et qui, sans se gêner, découpe tranquillement dans Flaubert les phrases qui lui conviennent... Et ce Nietzsche qui a remis aune lourde sauce allemande les plus déplaisants paradoxes de nos écrivains dusecond empire !... Et ces autres Tudesques qui nous décrivent, d'après Octave Feuillet, les élégances berlinoises!... Et ces invraisemblables Slaves qu'on invente chaque semaine et dont la sauvagerie prétentieuse nous en impose, en qui l'on voit tout le mystère et toute la profondeur des steppes... Aussi, rien n'égale la grossièreté et la roublardise de cette camelote cosmopolite ! Ces gens là se permettant des choses que nous n'oserions pas faire. Un reste de délicatesse native nous préserve de tomber si bas". Car, remarque bien que tous ces étrangers, les Slaves principalement, sont en retard d'un siècle sur. nous! Ils nous coulent effrontément de vieilles rhapsodies rolriantiques- et humanitaires qui,

reprises par un écrivain français, seraient honnies impitoyablement. Mais des industriels nous donnent cela comme le dernier mot du génie. Vu de loin, cela joue, le chef-d'œuvre à s'y méprendre. Cette vulgarité nous déborde, nous envahit, inonde le marché. Les critiques, race versatile, parce qu'elle est totalement dénuée de goût, emboîtent le pas à l'opinion. Alors cela devient de la démence. Nous croyons sérieusement à un art allemand, Scandinave, russe, polonais!... Et cela se passe en France, dans un pays qui, depuis trois siècles, ravitaille tout ce monde-là d'art et d'idées!... Triste! triste !...

— C'est la Bn! — dit Michel.

— J'en ai bien peur! — dit Mautoucher, — et quand on songe que cet épuisement d'une littérature ne fait que traduire l'épuisement d'une race, quand on constate que, chez nous, la bourgeoisie comme le peuple n'a pas d'autre idéal que la paresse, pas d'autres ambitions que de devenir employé ou fonctionnaire de l'État, alors oui ! je crois bien qu'on peut le dire : c'est la fin!

— C'est la tin de vous ! et de vous seuls ! — s'écria Jean dont l'indignation avait longtemps couvé, — c'est la fin d'une génération moribonde : la Génération de la Défaite, celle qui a été pour nous un véritable Sedan moral, un Sedan pire que l'autre!... Mais si la masse de la nation est malade comme vous l'êtes ou rumine vous affectez de l'être, je sens autour de moi, oui, je sens monter toute une jeune bourgeoisie avide d'aventures et de-butin, impatiente d'action, lasse de vos spéculations inutiles et en même temps affranchie de toutes vos ignorances pratiques! Eh bien! i't'ii suis, moi! Je combattrai avec elle. Nous ne nous Laisserons pas plus manger par la canaille

du dedans que par l'ennemi du dehors, d'abord parce que c'est l'instinct de la bête elle-même de défendre sa peau, et. ensuite, parce que nous valons mieux que la canaille!... et par ce mot j'entends aussi bien la plèbe d'en haut que celle d'en bas, tous les lâches et tous les oisifs! Je n'ai pas de préjugé aristocratique, moi! Nous autres, dans notre famille, nous sommes tous les fils de nos œuvres! c'est une noblesse, cela! c'est même la seule!... et elle est héréditaire, — comme l'autre !

Les yeux de Jean étincelèrent d'orgueil. Le bon sang des Puig bouillonnait dans ses veines. Devant ces deux fils de généraux tout glorieux des fonctions paternelles, le cousin du vieux Guillaume Puig, —le marchand de bestiaux millionnaire, — l'allié du Pape africain, du cardinal Puig, archevêque d'Alger et de Carthage, le descendant des maquignons de la Cerdagne apparut comme l'aristocrate véritable.

Mais Mautoucher ne put dissimuler son mépris pour une telle épaisseur d'idées et de sentiments :

— Mon cher, tu finis par nous agacer, Michel et moi, avec tes déclamations bourgeoises et cet étalage de brutalité voulue ! . . .

— Brutalité! — fit Jean de plus en plus agressif. — Eh bien, oui ! s'il faut lâcher le mot : je suis une brute et j'ensuis fier!... Dans l'avachissement général, cela devient rare, c'est même une distinction!... D'ailleurs, vous savez bien que toute civilisation repose sur une large base de barbarie. Et c'est parce que nous n'avons plus la rudesse de nos grands-pères, parce que le peuple d'où nous sortons s'est amolli lui-même, que nous ne sommes plus capables ni d'action politique, ni d'art, ni de littérature, ni même des raffinements civilisés d'autrefois. 11 faut être d'abord des hommes

robustes qui pâtissent et qui frappent dur, et il faut entretenir soigneusement la brutalité des masses comme la condition de notre force à nous, comme la source de toutes nos délicatesses et de toutes nos générosités. Oui, par toutes nos racines, il faut que nous trempions dans la barbarie'....

— C'est monstrueux ! — s'écria Mautoucher, révélant ainsi sa tare plébéienne, — quoi que nous fassions, l'humanité marche à plus de lumière!...

— A plus de justice ! — dit Michel.

— Les voilà bien, les théories de Saint-Lager!... ô bons élèves !

La discussion s'échauffait, des colères vibraient. Cependant Michel, d'un geste las, signifia sa fatigue et son dédain pour des débats qui ne l'intéressaient plus. On se leva de table et l'on redescendit vers Séville, en suivant les berges du Guadalquivir.

Dans la voiture qui les ramenait, tous trois restaient silencieux, comme étrangers l'un à l'autre et se taisant mutuellement une rancune. Cette réunion dont on s'était tant réjoui d'avance n'avait été, en somme, qu'une grosse déception pour chacun. Michel, qui espérait se faire plaindre, avait recueilli de médiocres sympathies. Mautoucher, tout en sentant renaître sa vieille inclination pour lui, était secrètement blessé du peu de considération marqué par Bottéri pour le personnage qu'il se croyait, et Jean comprenait qu'il était décidément bien loin d'eux.

En passant devant le Palais San-Telmo, ils entendirent des musiques qui' venaient du Théâtre Eslava :

— Entrons-y! — proposa Jean, nous y achèverons la soirée!

— Cela m'est tout à fait égal' — dit Michel.

Ils eurent beaucoup de peine à trouver une place,

29i LE RIVAL DE DON JUAN

bien que la salle fût très vaste, comme dans tous les théâtres d'été. Les gradins étaient combles. On jouait une pièce française et républicaine : Carlotta Gorday, o el angel cïp la Repûèlica.

— Mon cher, te voilà servi à souhait'. — dit malignement Mautoucher à Jean. — Apothéose de la Démocratie!...

— Je crois que tu te trompes! observe le public!... Tiens ! écoute ces sifflets ! T^fus les jacobins sont hués !

La pièce était d'ailleurs absurde et d'une naïveté qui désarmait toute critique. On s'égaya du grotesque invraisemblable de l'intrigue et des personnages et surtout des prétentions malheureuses à la couleur locale.

Tout à coup, des tambours roulèrent dans la coulisse, et, précédé d'une bande de gamins de Paris agitant le bonnet rouge légendaire, un régiment défila sur la scène, aux accents de la Marseillaise. Dès les premières mesures, une salve d'applaudissements éclata. Des rangées entières de spectateurs s'étaient levées, acclamant les acteurs, agitant des cannes, lançant des chapeaux en l'air. C'était comme une détente soudaine de toutes les énergies, comme un grand vent belliqueux qui avait soufflé brusquement et qui emportait toute la salle.

— Ne vous y trompez pas! — dit Jean. — Ce qu'ils acclament, ce n'est ni la France ni la République ! C'est ce que, nous autres Latins, nous avons au plus profond de nos moelles, c'est le triomphe de l'individu, c'est notre vieux rêve d'Empire, c'est la force de l'homme libre écrasant les esclaves. Écoutez la reprise! Voyez comme ils la savent tous d'instinct: « Aux armes, citoyens! » — Cela, c'est notre cri de guerre, à nous! Malgré la banalité des paroles, tout

l'héroïsme aristocratique de la race vit dans cettre phrase. Je défie bien un Allemand ou im Russe, ou nn disciple de Saint-Lager, — de jamais comprendre cela!

Le publie transporté bissait l'hymne. On redemanda la Marseillaise, on ne se lassail pas de l'entendre. Jean, emballé avec la foule, s'était levé, lui aussi. Il battait des mains, remué par le même frisson de la race, que le soir, où, à Montpellier, il avait jeté son vivat fraternel aux Catalans de Barcelone.

— C'est ridicule! — dit Mautoucher, — tout le monde nous regarde.

De tous les points de la salle, des têtes se tournaient vers eux. surtout vers Jean Puig. Les femmes dévisageaient ce beau jeune homme qui se dressait ainsi, au-dessus de la foule, les yeux ardents, le front illuminé, comme s'il concentrait en lui pour les répandre toutes les ardeurs et tous les fougueux espoirs du chant de liberté !

Une rumeur circulait : « Ce sont des Français! ce sont des Français! •» Jean cria :

— Vive la France ! m Une immense ovation lui répondit.

Au milieu de cet enthousiasme populaire qui les débordait, Michel et Mautoucher, par convenance, applaudirent avec les autres.

Les émotions diverses de cette soirée achevèrent tbler Michel. Cependant, le lendemain, sitôt levéj il oe put se tenir de venir retrouver Mautoucher. Peut-être rëgrettait-il son attitude de la veille et voulait-il la faire oublier. Il parut au Palais d'Orgaz au moment où Mautoucher s'apprêtait à sortir. Celui-ci fut flatté d'un tel empressement :

— Où veux-tu aller, cher? — demanda Henri.

— Où tu voudras!... Ici, c'est comme à Tolède et partout! j'ai tout vu! Rien ne m'amuse plus!

— Eh! bien! — dit Mautoucher, en riant, — je t'emmène au Musée, pour ne pas changer nos habitudes !... Nous irons voir les Murillo.

— Allons-y ! — dit Michel. — Nous sommes incorrigibles, comme de vieux débauchés !

Ils s'acheminèrent vers la Place de la Victoire et la rue Alphonse XII. Sous les toldos déployés d'une maison à l'autre, les rues ombreuses étaient presque fraîches. La gaité matinale rendait Séville encore plus charmante. Les grelots des petits ânes chargés de couffes tintaient joyeusement dans l'air sec; les cuisinières rentraient du marché, l'œillet piqué audessus de l'oreille, traînant un panier d'une main, et, de l'autre, maintenant contre leur ventre une énorme pastèque. Des bandes d'enfants jouaient sur le seuil des portes, se bousculaient sur les trottoirs Mautoucher, d'humeur plus égale depuis que le temps s'était rafraîchi , éprouvait d'ailleurs le besoin de prendre une revanche aux yeux de Michel. Il lui avait trop laissé voir son découragement. Honteux d'avoir si peu brillé, le soir précédent, il crut plus habile d'affecter des façons satisfaites et la décision d'un homme sûr de soi. Peu à peu, il retrouvait son aplomb d'autrefois, et, comme au collège, il se laissait aller à régenter Michel. Son compagnon lui ayant avoué une médiocre estime pour la peinture de Murillo, il soutint aussitôt l'opinion contraire, par naturel esprit de contradiction et parti-pris de relever les pires banalités en y voyant des finesses cachées pour les autres :

— D'abord, mon cher, j'étais comme toi! Je

trouvais cela atrocement poncif! Mais, depuis, j'ai réfléchi!... Yois-tu, il y a chez cet homme une fécondité, une virtuosité vraiment géniale ! Oui ! à un pareil degré, cela devient du génie! Sais-tu bien! j'ai vu des gens de métier admirer Raphaël, uniquement pour cette raison!...

— C'est un paradoxe comme un autre! — dit Michel négligemment.

Ils pénétrèrent dans l'ancienne église des Pères de la Merci, que la municipalité de Séville a transformé en Musée Provincial. Sitôt qu'ils parurent, le gardien tira les rideaux des hautes fenêtres. Un flot de lumière inonda les Murillo qui se déployaient en files serrées sur les deux murs de la nef. Ils promenèrent leurs yeux du haut en bas, mais Michel murmura :

— Tu auras beau dire ! Il n'y a rien là qui m'étonne! Tout cela est dune fadeur!

Mautoucher était secrètement du même avis. Il ne répondit pas. Cependant leurs yeux erraient d'un bout à l'autre de la galerie, depuis les plinthes jusqu'à la naissance des voûtes. Bientôt, la sensation confuse qu'ils avaient ressentie en entrant, se débrouilla. Parmi toutes ces toiles de différentes écoles, les Murillo éclatèrent tout à coup, non seulement à cause de la luminosité propre des fonds, mais par la vertu d'une maitrise extraordinaire. Tout le reste s'éteignait autour d'eux! Les autres tableaux prenaient des tons verdâtres ou fuligineux, les figures grossières semblaient découpées dans du papier peint. Mautoucher s'écria :

— Avais-je raison!... Et remarque bien, cher ami, que toutes ces toiles qui paraissent si misérables sont signées des plus grands noms de la peinture espagnole ! Voici des Zurbaran, des Valdès Léal, des

Pablo de Cespedès, des Herrera, des Roëlas... Tiens! voici là-bas une grande machine historique de Garcilaso, un peintre d'ici que je connais, qui s'est fait faire de la réclame jusqu'à Paris : à coté du plus petit Murillo, comme cela parait mesquin et fluet, malgré les dimensions colossales !...

Prenant le bras de Michel, il l'obligea à examiner ni détail une Adoration des Bergers :

— C'est prodigieux de science et de technique, — continua Mautoucher. — Ah! moi, je cote cela énormément ! Manier le métier avec cet esprit, cette dextérité! Je t'assure, on ne sait plus travailler dans ce goùt-là! Moi. qui ai un peu tripoté la couleur, je puis te le garantir... Regarde ce Jésus qui étale son petit derrière d'enfant sur les pages d'une Bible ouverte !... Cette opposition de tons entre la blancheur des chairs et la blancheur des feuillets, le duveté et le rugueux du papier, la saillie des caractères imprimés, l'épaisseur de la tranche rouge du livre! Cela va jusqu'au trompe-l'œil !... Et cette Vierge qui est fameuse, parce qu'elle a été peinte sur une serviette pour le cuisinier du couvent ! Et toutes ces Conceptions!... Elles se dénombrent par douzaines, les Conceptions de Murillo ! Quand on pense qu'il n'y en a pas une seule médiocre, vraiment on se sent saisi de respect, presque de stupeur, devant une telle fécondité et une telle sûreté de main !...

Ébranlé, Michel commençait à s'intéresser davantage, mais, par lassitude de toute discussion, il écoutait disserter Mautoucher sans lui répondre. Jls finirent par s'asseoir sur une banquette, en face du Saint- Thomas de Villanueva faisant i aumône. Autour d'eux, c'étaient la solitude et le silence. Le gardien était sorti dans la cour du cloître pour fumer une cigarette,

LE Kl VAL DE DAN IUÀN B&9

et il n'y avait, à l'autre bout de la salle, qu'une grosse fille noiraude, aux yeux en cabochons, qui copiait avec zèle une Sainte-Famille.

Mautoucher s'était tu. Ils se recueillaient l'un et l'autre. L'atmosphère de cette église^ comme imprégnée de Murillo, agissait lentement sur eux. Sans rien dire, ils se laissaient faire, subissant avec docilité l'influence mystérieuse des toiles. Mais Mautoucher, qui se perdait à distinguer entre tant de Vierges et d'Enfants-Jésus, de Saint François d'Assise et de Saint Antoine de Padoue, s'ébahissait de cette abondance, de cette facilité inépuisable, de ce renouvellement perpétuel des mêmes sujets.

— Avoir créé tout un peuple de figures! — dit-il à mi-voix, comme se parlant à lui-même, — avoir inventé toute une mythologie catholique! Il me semble que c'est bien quelque chose !...

Et se retournant vers Michel :

— Note que ses Vierges ont chassé de l'imagerie pieuse les Vierges mêmes de Raphaël, qui paraissent froides à coté. Il a fixé pour jamais des figures et des légendes. Comme un théologien, il a défini des dogmes dans une langue plastique incomparable et, avec cela, accessible aux intelligences les plus humbles. Et ce qu'il y a de plus fort, ce qui fait éclater décidément la maîtrise étonnante de cet homme, c'est qu'il s'est attaqué à des sujets impossibles des extases, des apparitions, des miracles, des apothéoses de chairs glorieuses et surnaturelles ! Et qu'il est arrivé à faire croire à tout cela, adonner a l'irréel l'apparence de la réalité, que dis-je? à mêler, à fondre si intimement la réalité familière et triviale avec l'idéalité divine qu'on ne peut séparer l'une de l'autre! Su Sainte Elisabeth soignant les teigneux me

parait aussi belle et aussi vraie que les plus vigoureuses toiles de Yélasquez!...

— Oui! peut-être! dit Michel, et cependant!... Yélasquez, vois-tu, c'est le grand des grands! Les Espagnols ont bien raison de l'appeler « le peintre de la vérité » el pintor de la Verdad! Tous les autres paraissent faux et conventionnels auprès de lui !

Mais Mautoucher impatienté :

— Chez Murillo, c'est une autre sorte de vérité, mon cher! C'est quelque chose qu'on ne peut guère saisir qu'ici, à Séville! Moi-même j'ai été longtemps avant de m'en apercevoir. Il faut vivre à Séville, pour sentir cela !...

Et aussitôt, d'un ton plus tranchant, comme s'il formulait un axiome essentiel :

— Et puis! Et puis!... C'est un homme qui savait admirablement son métier! Tout est là, mon cher!

Il s'excita si bien sur Murillo, qu'en sortant, il s'arrêta chez le concierge pour acheter des photographies. Son exemple détermina Michel à en faire autant.

Ils étaient encore tout pleins de Murillo et ils n'avaient guère échangé que des réflexions d'esthétique, lorsqu'ils retrouvèrent Jean au Café national, où celui-ci avait donné rendez-vous à Don Praxedès. L'ex-attaché d'ambassade, se levant de sa chaise, accueillit Michel avec des compliments cérémonieux. Il tenait à la main une liasse volumineuse de banknotes. Il avait l'air épanoui :

— Ah! ah! je vais avoir mon petit million!... et quelque chose avec!

Naïvement, il fit part de sa joie à Michel et à Mautoucher :

— Vous ne savez pas! Le change est à quarantecinq!... Alors, n'est-ce pas, j'avais pour sept cent

mille francs en billets de France! Sept-cent-mille-

francs! Ils y sont!... tenez!

De son doigt lin et velu. l'Espagnol feuilleta rapidement les banknotes, afin qu'on se rendit compte!

— Alors je profite de la hausse du change! J'attendais cela tous les jours. J'ai laissé monter, monter! Maintenant, c'est iini ! Il va y avoir une dégringolade formidable ! Je troque mes billets de France contre des billets espagnols. Vous voyez le bénéfice, le taux étant à quarante-cinq!... Ah! je vais avoir mon petit million! Bonne affaire pour les mines de Tharsis!...

Et prenant frénétiquement la main de Michel :

— Monsieur Bottéri, j'apprends, par votre ami, que vous êtes un capitaliste considérable! Vous devriez entrer dans notre spéculation! Une entreprise admirable! Demandez plutôt à M. Puigl... Cher monsieur, nous allons couler la compagnie anglaise!

Michel, un peu surpris, se défendit avec embarras, prétextant que tous ses capitaux étaient engagés en Algérie. Mautoucher et Jean souriaient de l'attaque directe de Don Praxedès.

— Oh! ne vous scandalisez pas! — dit l'Espagnol qui remarquait les clins d'yeux ironiques. — Il faut comprendre! Dans notre pays, nous sommes tous ainsi j Nous aimons l'argent!... Nous tenons cela sans doute de nos ancêtres, les conquérants des Grandes- Indes! Nous rêvons toujours delà Castille-d'Or!...

Il frappa sur un journal déployé devant lui :

— Vous ne savez pas?... ce qu'on raconte làdedans?... qu'un vient de découvrir de vastes régions aurifères sur la frontière du Portugal! des gisements d'une richesse fabuleuse!... Voyez-vous cela! Si c'était vrai!... Avec nos ports, notre marine reconstituée, nous serions encore une fois les maîtres du monde!

— Ils ne doutent de rien, ces Espagnols ! — souilla Mautoucher à l'oreille de Michel.

— Ce n'est guère comme nous! — murmura l'autre.

Mais Don Praxedès s'échauffait sur cette idée. Peu à peu la conversation dévia vers la politique. On parla de la France :

— A propos! dit-il, je vous félicite! J'ai appris par Pepe, mon homme d'affaires, lequel était présent, qu'on vous a fait une ovation, hier, à l'Eslava!

— C'est vrai! dit Michel en riant, nous étions confus de tant de sympathie !

— Oh ! c'était de la pure courtoisie ! — fit modestement Don Praxedès, — nous savons pratiquer l'hospitalité, voilà tout!

— Youdriez-vous insinuer qu'on ne nous aime pas ici? — demanda Mautoucher.

— Dieu m'en préserve! Nous vous aimons, nous vous aimons même beaucoup!... autant qu'on peut aimer ses anciens ennemis!...

Et comme Jean avait lancé le mot d'alliance :

— Une alliance avec vous? Je n'y crois pas! — répliqua vivement Don Praxedès. — Désirez-vous avoir notre opinion à tous, notre opinion de derrière la tète?... Eh bien! c'est que, dans une guerre européenne, vous seriez encore une fois vaincus!

Jean bondit :

— Vous n'avez pas le droit de le dire !

— Si! si! Laissez-moi vous expliquer! — fit Don Praxedès, sentant qu'il avait été trop loin. — Nous autres, comme il est juste, nous cherchons avant tout notre intérêt!... Alors, n'est-ce pas, nous lier avec vous?... D'abord, vous êtes désorganisés, vous n'avez pas de gouvernement!...

Il s'enferrait de plus en plus, et l'explication annoncée devenait pénible, lorsque l'arrivée de deux personnages qui le saluèrent avec pompe le tira de cette impasse.

Mautoucher reconnut tout de suite le peintre Enrique Garcilaso, chez qui Don Praxedès l'avait conduit, la semaine précédente. Le peintre, gros monsieur bedonnant, aux mains chargées de bagues et aux breloques importantes, présenta son confrère, Don M;muel de la Rosa. Tout fier de sa réputation sévillane, de ses toiles vendues à Londres et en Amérique, il avait l'air de protéger et comme d'excuser le petit homme ridicule qui l'accompagnait.

— J'ai convié ces messieurs en l'honneur de M. Bottéri! — annonça don Praxedès, — je sais que votre ami est grand amateur de peinture!... Alors, n'est-ce pas, ces messieurs lui feront visiter leurs atelier-:

Cette politesse mélangée d'arrière-pensée mercantile amusa Michel. Il engagea l'entretien avec don Manuel de la Rosa, dont les façons timides et le visage enfantin lui avaient plu. C'est presque un nain. Il avait de petites mains de femme, effilées et menues, une petite tète complètement glabre, au teint d'une invraisemblable blancheur, la blancheur molle et luisante d'un ventre de grenouille. On aurait dit un revenant d'un autre siècle, et on le voyait, la tabatière entre les s, en habit vert pomme, un jabot de dentelle sous le menton soigneusement épilé.

— Oh ! moi, je ne peins que des fleurs ! — disait-il à Michel. — Il faut croire que j'avais un nom prédestiné : mon grand succès, ce sont les roses! j'ai bien

yé d'autre chose. Mai-, que voulez-vous, monsieur? la vue des maîtres rend modeste

— Vous avez voyagé, sans doute? — interrogea Michel. — Vous connaissez le Prado?

— Moi! non! Je ne suis jamais sorti de Séville. Je vis au milieu des Murillo. Je sais bien qu'il existe d'autres grands peintres. Mais je n'ai aucun désir de les connaître!... parce que, voyez-vous, monsieur, si je les connaissais, il me semble que j'aimerais moins mes Murillo!... et je les aime tant, mes Murillo !

— Nous venons de les voir ! — dit Mautoucher, — nous sortons du Musée! M. Bottéri ne partage pas précisément votre enthousiasme !

A ces mots, don Praxedès, intervint et d'un air offensé :

— Ne dites pas de mal de Murillo, je vous en prie ! N'en dites pas de mal ici! Les garçons du café vous jetteraient les tables à la tête!... Vous ne savez donc pas qu'à Séville, la gloire de Murillo est un article de foi, un culte, une religion comme celle de la Vierge ou du Corpus! Il n'y a pas de bonne femme, [pas de petite cigarière crottée, pas de cireur de bottes, qui n'ait vu au moins son Saint-Antoine de Padoue, qui ne sache son nom et qui ne le vénère ! Ils l'appellent dans leur dialecte sévillan : « el senyo Murillo », Monsieur Murillo!... C'est un personnage vivant, un grand seigneur devant lequel on ôte son chapeau!...

— Mon cher, la voilà, la vraie gloire ! — dit Mautoucher à Michel, — quelle différence avec les nôtres, — nos glorioles de peintres et de littérateurs cénaculaires!

— Quand même, quand même! protesta Michel. — Je m'étonne que vous immoliez Vélasquez à Murillo! Il était sévillan aussi, il me semble, Don Diego Vélasquez de Silva.

— Oh! Vélasquez! — dit Garcilaso, — c'est autre chose! 11 est très-grand, il nous dépasse : c'est un génie universel ! Tandis que Murillo, il est à nous, et rien qu'à nous, c'est notre peintre!... le peintre de Séville!

Le gros homme, s'échauffant, peina pour traduire son admiration. On sentit déborder dans ses paroles comme un orgueil national :

— Les étrangers, — poursuivait -il, — ne peuvent guère comprendre notre amour pour Murillo! Mais tout notre peuple se reconnaît en lui. Ses Jésus, ses Yierges, ses ascètes, ses martyrs, ce sont nos enfants, ce sont nos femmes, ce sont nos prêtres et nos labou-' reurs! Mais surtout ce sont nos filles ! lia créé la petite vierge andalouse, l'adolescente amoureuse et pudique, humble et voluptueuse! Cette expression d'humilité et de tendresse si touchante, il l'a mise dans les beaux yeux de ses Conceptions, ces vrais yeux andalous tout pleins d'extase et de passion et qui semblent publier la reconnaissance de l'épouse heureuse. Les avezvous remarqués, ces yeux'?... et cette inclinaison de la tête comme accablée sous le poids d'une félicité plus qu'humaine ! et cette mollesse et cette fragilité adorable du cou!... Voyez-vous! cet homme a réalisé un miracle d'art qu'on avait vainement tenté avant lui et qu'on ne refera plus. Non seulement il a glorifié pour jamais la chair de la femme, mais il a inventé un type de beauté désespérante, le type impossible de la Vierge-Mère, cette union de la candeur angélique et de la volupté païenne !... Et il y a encore autre chose dans Murillo, autro chose qui nous émeut profondément et que je ne peux pas vous dire : c'est la suavité de notre pays, c'est Séville tout entière! Oui! ce que nous sentons frissonner dans

ses toiles c'est le souffle parfumé de notre terre, — la lierra de Maria Santisima, comme nous l'appelons, la Terre de Marie...

— Il y a aussi, un détail que vous ignorez sans doute, Enrique! — interrompit don Praxedès. — Je le tiens de don Cristoval Rebolledo, notre grand historien. Savez- vous que Murillo est venu au monde Tannée même où le chapitre de Séville proclamait le dogme de l'Immaculée Conception?.;. Deux cents ans avant l'Église de Rome! N'est-ce pas au moins étrange, cette coïncidence? Le futur peintre des Immaculées naissant pour ainsi dire de l'enthousiasme marianique de toute une ville ! Car ce furent des réjouissances sans fin : des processions, des cavalcades, des courses de taureaux, les rues pavoisées d'orillammes, la Giralda illuminée! Ah! Séville est la cité marianique par excellence!... Songez donc! Autrefois, il y avait plus de quarante églises dédiées à Marie, notre cathédrale d'abord! Et maintenant il y a encore deux cents confréries et congrégations instituées en son honneur. Et, d'un bout de l'année à l'autre, ce sont des octaves, des neuvaines, des septénaires, des triduums perpétuels!... Comprenez-vous cela, monsieur Mautoucher?Nous sommes amoureux de Marie! Et c'est pourquoi nous aimons tant Murillo, le peintre des Conceptions. Nous nous reflétons en lui. Nos femmes se mirent dans ses Vierges. Les beaux enfants qu'elles nous donnent ressemblent à ses Jésus! Murillo! c'est un de nos grands saints protecteurs! Il nous garde, il conserve notre race!...

On écoutait l'Espagnol, non sans une certaine émotion. Michel s'étonnait de cette fougue, de cette vitalité intense, de ce don merveilleux de se passionner pour les choses les plus diverses. Souriant à demi, il

revoyait encore don Praxedès renfermer dans son portefeuille sa liasse de banknotes; et Mautoucher, songeant atout ce qui s'ordonnait en lui de notions nouvelles et salutaires depuis son arrivée à Séville, saisissait le lien profond de tout cela : « Culte de l'or et de la volupté ! culte du sang et de la race ! Ils sont bien toujours les mêmes! — pensait-il, — ils n'ont pas bougé depuis des siècles! Ce peuple est d'une intégrité morale admirable! » — Mais par-dessus tout. ce qu'il sentait de plus en plus, c'était le charme de ce réalisme magnifique et bienfaisant dp Murillo, le charme même de Séville qu'il avait d'abord méconnu, et — il se le disait tout bas, — le charme de la Galliego ! Il entendait de nouveau les paroles du peintre : « Awz-vous remarqué ces yeux, cette inclinaison de la tète, cette mollesse, cette fragilité adorable du cou!... » Oh! comme c'était bien elle!...

Dominant son trouble, il dit à Michel avec son habituelle ironie :

— Don Praxedès a fort éloquemment parlé! Il me semble que nous devons au moins une réparation à Murillo!...

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