‹ Le rival de Don JuanChapitre 9 sur 19 · TES YEUX DU · texte numérisé non relu

TES YEUX DU

Jean et la Galliego rentraient du Parc Marie-Louise, quand leur calèche croisa une voiture de cercle qui passait au grand trot sous les platanes des « Delicias ». Don Praxedès se leva tout à coup de la banquette, et, le chapeau à la main, il fit un salut cérémonieux aux deux amants. Avec la voiture, la silhouette du petit homme à barbe de velours disparut très vite dans les profondeurs de l'Avenue :

— Toujours galant, Don Praxedès ! — dit machinalement la Galliego.

Mais Jean, qui avait remarqué au passage les deux Mecklembourgeois à robe noire luisante :

— Avez-vous vu?... Quelles bêtes superbes!... Ces gens de Séville vous ont des écuries principes !...

— Superbes, en effet!... — jeta la Galliego, distraite.

Elle ne donnait aucune attention aux luxueux équipages qui descendaient la chaussée. Jean ne se lassait pas de les regarder.

Il était six heures du soir. Tout ce qui restait à Séville de gens riches et titrés à cette époque de

villégiatures et de bains de mer, tout ce monde se consolait de ne point parader sur des plages élégantes, en venant étaler quotidiennement aux « Delicias » la somptuosité de ses attelages. Les fines mules andalouses, entièrement carapaçonnées de résilles de soie blanche, filaient, les oreilles droites, dans le papillottement des pompons rouges et le tintement grêle des grelots de nickel. Des jeunes gens coiffés de larges feutres, en pantalons de coutil très simples, aux visages rasés comme des statues d'éphèbes antiques, chevauchaient des genêts d'Espagne qui balayaient la poussière de leurs larges queues traînantes : royales montures aux cols onduleux, aux croupes soyeuses et miroitantes sur lesquelles Yélasquez a campé les personnages de ses portraits équestres. De distance en distance, des gardes municipaux à cheval se tenaient immobiles sur leurs selles, dominant le va-et-vient des voitures. Cette pompe naïve et un peu rude ravissait Jean.

A gauche, le long des rives du Guadalquivir, des architectures de villas, des marbres mythologiques surgissaient entre les flèches noires des cyprès, les amoncellements de roses et de géraniums. A droite, derrière le fossé de la route, l'immense étendue blonde des plaines andalouses se déployait à perte de vue jusqu'aux mamelons pelés de la Sierra de Moron et jusqu'à la chaîne à peine visible de la Sierra Morena. Les chaumes des champs moissonnés pétillaient de lueurs vives comme les cassures d'une paille frappées par le soleil. Des venlas toutes blanches séparpillaient sous des bouquets d'eucalyptus, des haies de cactus et d'aloès coupaient de minces bandes vertes le jaune poudreux des terres arides. Sous un ciel tout uni, d'un gris lumineux et pâle, la vaste

huerta de Se ville luisait doucement dans le crépuscule, comme une pièce de céramique ancienne dont les couleurs légères se sont encore amorties.

La Galliego, indifférente à la grâce si fine du paysage aussi bien qu'au tumulte des chevaux et des voitures, demeurait extraordinairement taciturne. Déjà, à la Venta Eritana où ils s'étaient arrêtés pour prendre des rafraîchissements sous les buis du jardin, elle avait paru tellement absorbée que Jean lui en avait fait la remarque et l'en avait taquinée. Lui, plus que jamais, il se sentait heureux et tranquille. Ses yeux erraient sur la campagne déserte, où montaient, par places, d'imperceptibles fumées. Le bord de l'horizon commençait à se colorer d'une teinte lilas si délicate qu'elle se confondait presque avec le bleu cendré du ciel.

— Comme Henri eût aimé voir ce coucher de soleil ! — songea-t-il tout haut.

Au nom de Mautoucher, la Galliego eut un mouvement d'impatience qu'elle réprima tout aussitôt. Puis, après une minute, comme si elle eût réfléchi profondément avant de parler :

— Dites-moi, Jean!... En conscience, est-ce que vous lui trouvez beaucoup de talent, à votre ami?...

— Quelle question étrange ! — dit Jean d'un ton piqué. — Pourquoi me demandez-vous cela, chère?...

Elle répondit avec un accent de sincérité vraiment candide :

— Je ne sais. C'est un doute qui me vient!...

— Vous êtes une petite fille impertinente ! — dit Jean, moitié sérieux, moitié rieur.

— Ah !... Je ne savais pas !...

La conversation retomba. Renversés contre les coussins de la voiture, ils feignirent de considérer

les attelages qui défilaient. Mais, bientôt, la Galliego revint à la charge :

— Dites-moi, Jean !... Est-ce qu'Henri ne vous semble pas bien exalte depuis quelque temps ?

Le jeune homme haussa les épaules:

— Lui ?... il est comme toujours ! Vous vous faites des idées si bizarres !...

— C'est vous qui ne voulez pas voir, Jean !... Vous ne le remarquez donc pas, lorsque nous posons ensemble pour son fameux portrait?... Quand il se lève sous prétexte de m'arranger une draperie, de rectifier mon attitude, il a l'air de se précipiter sur moi !... Et l'expression de ses yeux ! les gestes de ses mains ! Oh!... Vous ne voyez pas, Jean!... D'ailleurs, il doit être malade. Il est constamment à se plaindre. Un jour, il souffre du foie, le lendemain, ce sont des palpitations de cœur, des névralgies, de la fièvre... Que sais-je encore !...

— C'est un malade imaginaire ! — interrompit Jean avec impatience. — Depuis le collège, je l'ai toujours connu ainsi!... Mais d'où vient que vous vous obstinez à me parler de lui, puisque vous le détestez et que c'est pour moi une réelle peine?

— Vous vous trompez, Jean! Je ne le déteste pas!

— Vous auriez tort, chère! vous auriez grand tort!...

Et, souriant, comme s'il voulait l'apaiser tout à fait par ce badinage :

— D'ailleurs, lui, il vous aimerait plutôt, je crois! La Galliego devint toute rouge :

— Je le crains! — dit-elle sur un ton qui s'efforçait d'être tragique.

Redoutant une scène, Jean continua de tourner la chose en moquerie :

— Pourquoi pas? Il vous adorerait, ce garçon!

— Jean, ne dites pas cela ! fit la Galliego suppliante.

Et brusquement, en un sursaut de révolte et de colère :

— Moi avec lui! Jamais! jamais ! Vous ne me connaissez pas, mon cher!... Lui, c'est...

Elle parut chercher des mots extraordinaires pour traduire toute l'énormité de son mépris. Elle se borna à dire avec une moue pleine d'un dédain inexprimable :

— C'est un homme de peu!...

— Qu'entendez-vous par là? — demanda Jean déconcerté.

— Je ne peux pas vous expliquer cela ! Mais je le sens profondément. Soyez-en sûr, je ne me trompe pas. Je ne me suis jamais trompée sur un homme!... Je vais vous avouer une chose! Ne riez pas de moi!... Lui, voyez-vous, il m'épouvante comme un grand trou noir, un trou où il n'y a rien que le vide ! Oui ! c'est cela!... Est-ce que l'on sait jamais ce qu'il pense, votre Henri, — et même s'il pense quelque chose, s'il est sérieux ou s'il plaisante ! Est-ce que vous le comprenez, vous?...

Jean l'arrêta avec une caresse :

— Que vous êtes romanesque, mon Dieu! Quelle tête folle!... Mais, je vous en prie, laissons ce sujet qui vous fait déraisonner. N'y revenons plus, n'est-ce pas?... D'ailleurs, à quoi bon? Il est si doux de ne songer qu'à nous deux!.:.

Leurs mains s'étreignirent comme pour un pacte de bonheur égoïste.

Ils longeaient les grilles fleurdelysées du Palais de San-Telmo. Les équipages se multipliaient. On n'en-

tendait sur les quais déserts que le grincement d'un monte-charge, en face d'un navire en partance. Parmi les mâtures et les cordages, la lanterne massive de la Tour-de-TOr se profilait en noir sur le fond vermeil du couchant. Les lampes électriques s'allumaient sous les arbres de l'avenue ; des équipes de cigarières qui sortaient de la manufacture de tabacs envahissaient les tramways. Les véhicules trop chargés démarraient lourdement et, par intermittence, des fulgurations bleuâtres jaillissant des roues éclataient dans l'ombre. Une grande lueur phosphorescente environna la voiture qui ramenait Jean et la Galliego. Le visage du jeune homme s'illumina. Elle vit la douceur de ses yeux :

— C'est étrange comme je vous aime, Jean! — dit-elle en se serrant contre lui avec un mouvement presque lascif.

Il étreignit la taille souple de la danseuse :

— Moi aussi, je vous aime î

— Oh ! vous, ce n'est pas la même chose ! Je le sens bien, allez!

— Chiquilla, vous êtes une mauvaise tête!

La Galliego se redressa vivement, et, sur un ton de fâcherie jouée :

— Chiquilla?... Qu'est-ce que c'est encore que ce nom?

— C'est de l'espagnol ! cela veut dire « petite fille »... Vous ne me défendez pas de vous appeler « petite fille »?

— Bon! C'est une habitude!... Alors je ferai comme les autres!

Elle reprit aussitôt son attitude soumise, et lui saisissant la main avec force :

— Et puis, voyez-vous, Jean! même si vous n'avez

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pas autre chose à me donner que ce nom, je l'accepte encore de vous avec reconnaissance!...

— Chiquilla, vous êtes injuste! — dit Jean d'une voix plus basse où tremblait de l'émotion. Ah ! petite, petite! vous ne savez pas! Je vous aime plus que je n'ai aimé personne!

— Nous le verrons bien, mon ami!

La phrase tomba avec je ne sais quelle dureté d'accent qui rappela au jeune homme les intonations gutturales et la brutalité amoureuse des courtisanes rencontrées jadis à Séville et en Algérie.

Cependant il n'avait pas menti. Il était si réellement épris de la Galliego, que, pour prolonger le charme de cette intimité, il avait décidé, la veille, de prolonger d'un mois son séjour, malgré les lettres pressantes de son oncle et de sa mère qui le rappelaient en Roussillon. Aucune femme ne lui avait inspiré une passion pareille. A travers les façons frivoles de la fille de théâtre, un peu gâtée par la contagion malsaine du milieu, il avait deviné, au premier abord, une incroyable candeur, cette pureté sauvage de la petite Espagnole qui peut traverser les plus basses prostitutions en restant vierge d'âme et qui, dans les bras de l'amant payé comme dans toute la folie du caprice sensuel, rêve toujours au mari de son choix qui la rendra mère. Et il considérait comme un bon signe pour elle que, dès le début de leur liaison, lorsqu'il la voyait parmi ses camarades, dans tout le débraillé des coulisses^ elle n'eût jamais trahi la moindre vulgarité.

Depuis leur arrivée à Séville, il l'observait chaque jour. Il la voyait se dépouiller peu à peu de tout son parisianisme factice. Ses manières devenaient

plus simples, et même elle lui semblait plus belle.

A son tour, il avait conscience qu'il s'était produit en lui non pas précisément une transformation, comme chez la Galliego, mais qu'il avait trouvé le parfait équilibre de toutes ses forces. Quelques jours après son installation au Palais d'Orgaz, il en avait eu la révélation soudaine en s'apercevant tout à coup dans une glace. Il avait tressailli devant sa propre image comme à l'apparition .d'un inconnu qui se fût dressé i opinément devant lui. Puis il s'était contemplé curieusement. La joie imperturbable de son regard l'étonnait. C'était ce perpétuel sourire de l'œil, cette involontaire ironie de l'être supérieur qui se joue sans effort au milieu des forces étrangères ou hostiles. Il goûtait, avec le sentiment d'une plénitude d'âme et de vigueur physique, celui d'une harmonie profonde de tout son être qui le remplissait de confiance et d'orgueil. Son visage où rien ne voilait autrefois l'expression un peu rude de la force, se décorait maintenant de grâce et comme d'un brillant de volupté.

Jean Puig comprenait qu'il touchait alors à ce point de maturité et de perfection apr.ès lequel il n'y a plus qu'à déchoir. Il avait trente-trois ans. Il était riche, aimé, triomphant. Toutes choses du monde le sollicitaient. 11 était attiré par l'action comme parle plaisir, par les jouissances du luxe comme par celles de l'esprit, et s'il se jugeait inférieur à Mautoucher par la sensibilité et le talent, il était fier de la sûreté de son goût qui le conduisait toujours vers le meilleur. Maintenant, c'était son été magnifique. En ce rapide instant, il allait pousser le rameau suprême, donner la fleur la plus belle de toute sa vie. Un pressentiment l'avertissait de se hâter. Jamais il n'avait été aussi avide,

aussi impatient de jouir. Il voulait prendre à cette Séville qu'il avait associée à son amour tout ce qu'elle pouvait fournir de délices à un jeune cœur capable des plus fougueuses émotions.

Une fièvre le poussait vers tous les lieux de plaisir: les cafés, les bouges de Triana, les théâtres en plein vent où Ton joue des zarzuelas et de vieux mélodrames romantiques. L'expansion de cette gaité publique, l'éclat d'un beau sang dans des prunelles féminines, la dégaine superbe des hommes du peuple avec leurs mouvements d'animaux en liberté, tout cela composait pour lui une sorte de poésie et d'enivrement des sens qui plaisait à sa robuste nature.

C'est pourquoi, ce même soir, en rentrant de la promenade aux « Délicias », il parla tout de suite d'aller voir les bâties de l'Alameda. Don Praxedès voulait lui montrer les danses sévillanes.

L'Espagnol parut vers neuf heures. Il entraîna Jean et Mautoucher, finit par décider la Galliego qui eût préféré ne pas sortir. La tristesse de la jeune femme persistait, malgré les attentions dont la comblait son ami.

Ils descendirent par la Place du Triomphe et la rue Christophe-Colomb. Mautoucher marchait à coté d'elle. Depuis qu'il avait commencé son portrait, il éprouvait à la fois une quiétude et une liesse d'esprit qui le satisfaisaient si complètement qu'il ne rêvait plus rien au delà. Cette œuvre à faire, c'était comme une pâture offerte à son désir. Elle allait l'amuser une minute, détourner vers un jeu innocent la violence de sa passion, et, en même temps qu'il se reprenait à sa vocation oubliée, il goûtait le plaisir de déployer une virtuosité depuis longtemps oisive. Son geste

était exubérant. Il parlait avec abondance, et la flatterie de sa parole était encore plus ingénieuse que d'ordinaire. Il lui sembla même que la Galliego se rapprochait de lui' et Fécoutait avec une sympathie inaccoutumée.

Mais la volupté de ce beau soir la pénétrait. Séville, parée de ses lumières et de ses femmes, faisait autour d'eux son habituelle rumeur de fête. Les cafés de la Galle Sierpès regorgeaient de monde. La foule en sueur se désaltérait autour des tables de marbre, où brillaient les carafes d'orangeade, les coupes de sorbets et de mantecados. Une chaleur tiède emplissait l'étroite rue. L'odeur véhémente des bouquets, les parfums des filles en cheveux imprégnaient l'air. Dominant toutes les voix, les vendeuses de billets de loterie poussaient leurs appels continus. Au tournant de la. rue Campana. la foule augmentait encore, les éclaira- es étaient plus splendides. Sur la place de la Victoire, une queue de spectateurs assiégeait le Théâtre del Duqué : — et. dans les estaminets où s'étageaient des barriques jusqu'à la hauteur du plafond, des ménages d'ouvriers attablés écrasaient dans du vin noir la neige craquante des azucarillos.

Puis, la rue de Trajan. plus calme et presque déserte, avec ses hautes maisons blanches, se déploya, véritable voie lactée, dans les profondeurs de l'ombre nocturne. Enfin ils débouchèrent sur l'Alameda. Des lueurs espacées trouaient les ténèbres épaisses. On y sentait le grouillement de toute une masse humaine. Des ritournelles de guitares, des claquements de castagnettes éclataient par intervalles. Tout le menu peuple de Macarena et des faubourgs de Séville venait j là, chaque soir, prendre le trais et se divertir en famille.

Sous les vieux sycomores malades et rabougris, des guinguettes en planches s'alignaient jusqu'à l'extrémité de l'avenue. Les chaises débordaient la chaussée qui était noire de tètes. Tout cela ondulait confusément à la clarté de quelques becs de gaz et de lampes à pétrole suspendues à des fils de fer.

La foule se portait surtout vers un kiosque prétentieux, aux coupoles mauresques peintes en bleu et blanc qui se distinguaient de très loin. L'intérieur en était aménagé à la fois comme un bar et comme un théâtre, dont la toile de fond eût été remplacée par des rayons de bouteilles. Sur le devant, des gens assis autour de petites tables en bois formaient un vaste parterre, et, derrière eux, d'autres spectateurs qui étaient debout se pressaient en rangs si compacts que don Praxedès eut grand' peine à ouvrir un passage pour ses amis. Le public, comme dans l'attente d'une attraction extraordinaire, manifestait son impatience. Des cris partaient de tous les coins :

— La chiquilla! La chiquilla!...

Cette petite fille réclamée par les murmures du populaire était une enfant de quatre ans qui dansait à ravir les plus lascives des danses sévillanes. La chiquilla excitait nno admiration fanatique. On n'avait d'yeux que pour elle.

Un guitariste ayant attaqué une romance, aussitôt des protestations s'élevèrent. Les clameurs devenaient presque furieuses :

— Fjuera, fueral... La chiquilla, la chiquilla ' Mais celle-ci tardait- à paraître. La mauvaise humeur générale se tourna contre les nouveaux arrivants qui dérangeaient tout un groupe pour s'installer. Les appellations injurieuses de Judio et d'Heùreo s'adressèrent évidemment au proiil judaïque de don Praxe-

dès, et le chapeau parisien de la Galliego devint un point de mire pour les quolibets des femmes en mantilles. L'odeur de l'anisette montait, mêlée à la fumée acre du pétrole. Dé temps en temps, des coups de vent chauds soulevaient la poussière en tourbillon, et, avec la chaleur devenue plus lourde, l'irritation grandissait.

Tout à coup, il se fit une bousculade de chaises vers le fond du kiosque. On vit émerger un garçon de café qui élevait très haut entre ses bras la minuscule danseuse, comme pour l'offrir à la foule.

Ce fut un délire d'enthousiasme, un tonnerre d'applaudissements. Les cannes, les éventails s'agitaient frénétiquement, les chapeaux volaient :

— Bravo, bravo, chiquilla!

Le garçon déposa l'enfant, telle qu'un petit paquet de chiffon, sur une table ronde à peu près aussi grande qu'une table de salle à manger. En une vivacité de jeune singe, elle se dépêtra tout de suite de la queue volumineuse de sa jupe, et, le poing sur la hanche, elle s'avança sur le bord de la table avec cette espèce de piaffement dans la démarche qui a fait comparer les Andalouses à de jolies mules fringantes. On poussa des cris de surprise : c'était une manola en miniature. Elle avait un chignon de faux cheveux relevés en cimier vers le haut de la tête, un œillet rouge piqué au-dessus de l'oreille. Ses reins se moulaient dans une mantille éclatante et ses pieds menus dépassaient à peine les rangées de volants d'un peignoir de mousseline amidonnée qui traînait derrière elle.

D'abord elle se pavana d'un bout à l'autre de la table, en tournant ses hanches et en faisant bouffer sur ses pas le tuyautage vaporeux de ses falbalas. La

tète légèrement inclinée à gauche, sa bouche mignonne tordait un cure-dents en une mimique extraordinairement effrontée et provocante. Les bras en croix sur sa poitrine, elle marchait d'un mouvement vif et saccadé, lorsque brusquement le guitariste plaqua un accord.

Alors les bras frêles se dénouèrent et. avec le tâtonnement de l'enfant qui essaye ses premiers gestes, les petites mains s'élevèrent l'une après l'autre, les doigts cliquetants imitèrent des castagnettes. Elle se mit à danser le tango, la danse luxurieuse et brutale, venue de l'Afrique impure. Sa gorge se renversa, son ventre ondulait doucement sous les mousselines de la robe, et il y avait quelque chose de cynique et de touchant, de vicieux et de candide dans ce tout petit corps de vierge, qui, d'un air de gaucherie puérile, imitait les pires impudeurs de l'amour. Elle resta un instant immobile . le ventre tendu. Les applaudissements reprirent, plus nourris, plus furieux qu'avant. On lui lança des bouquets, des caramels, des mouchoirs de couleur. Des hommes se dressèrent en agitant leurs mains vers elles. Ils criaient :

— Bravo, chica! Ole, olè! chiqailla!

L'ovation se prolongea. Les mères attendries sentaient poindre des larmes, enviaient un pareil triomphe pour leurs filles. Partout c'étaient des phrases d'adoration, des mines pâmées et comme amoureuses :

— Oh! que gracia! como es monal...

Et les voix rauques des hommes, avec une passion insistante, soutenaient la frénésie des acclamations !

— Bravo, bravo, chiquilla!

Un couple de touristes, deux Allemands très laids. jetés là par quelque agence Cook, ayant manifesté

leur désapprobation, on les couvrit dinjures, et, en manière de protestation contre la bégueulerie de ces étrangers, on cria plus fort pour que l'enfant recommençât ses danses.

Rieuse, elle s'avança de nouveau vers le bord de la table, le poing sur la hanche, le tuyau de plume à la bouche. Puis, suspendant ses bras, elle se mit à tourner très vite dans le nuage des mousselines... Tout à coup, elle s'arrêta, les jambes flageolantes. Elle était épuisée. La sueur luisait sur ses joues pâles, ses yeux se fermaient de fatigue. Toute son attitude semblait demander grâce. Le public s'émut :

— Assez, assez!... Qu'on l'emmène!... bravo, chi eaï

On lui envoya des baisers. Elle remua ses menottes en signe de remerciement, et, tournant le dos, elle tendit ses petits bras au garçon de café qui était posté près d'elle. Celui-ci la prit contre sa poitrine et il la souleva tout enveloppée dans la traine de sa jupe trop grande comme un poupon dans ses langes qu'on porte au berceau. L'enthousiasme de la foule déborda en attendrissement. Les ovations se répétèrent, surtout lorsqu'on vit le garçon déposer l'enfant sur les genoux de sa mère, qui attendait, assise à l'angle du comptoir.

En ce moment, un bambin trotta jusqu'auprès de la femme, et, encouragé par les vivats du public, il baisa au front la chiquitla. Mais, à peine couchée dans le giron maternel, la petite danseuse s'était endormie. Elle ne bougea pas.

Le bambin, tout fier de son exploit, s'était retourné vers les spectateurs. On le salua d'applaudissements sans fin. Quelques femmes pleurèrent. D'autres se mouchaient bruyamment.

Cependant on se levait de partout, le reste du spec-

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tacle n'offrant plus rien que de fade après de telles émotions. Le cordon de curieux s'était déjà débandé.

Don Praxedès et les autres suivirent le mouvement populaire.

— Tiens ! voilà nos deux Allemands ! — fit Mautoucher.

Il montra les touristes, l'homme et la femme, qui fuyaient timidement entre les rangées de chaises désertes. L'Espagnol ne cacha pas son dégoût :

— Ces Tudesques! on ne voit plus qu'eux dans les hôtels, sur les chemins de fer, les paquebots !

— Oui! — dit Jean, — ils sont en train de détrôner l'Anglais!...

— Oh ! nous n'avons pas gagné au change! Et Don Praxedès concéda :

— Voir des Français, cela va bien! Ils sont presque de cirez nous... Mais ces êtres, qu'est-ce qu'ils viennent faire ici?... avec cette laideur!... Vous savez, à Séville et ailleurs, les enfants les poursuivent dans les rues comme des bêtes de ménagerie, en chantant derrière eux le refrain du Carnaval!...

Cependant les deux touristes, comme guidés par la sûre expérience d'un Baedeker, s'étaient acheminés vers une guinguette qui était la seconde sur le côté gauche de l'Alameda. Des gens faisaient cercle tout autour. On s'approcha.

Le dos tourné au public, un individu se démenait en cadence, aux sons d'une guitare. L'assistance le regardait avec un recueillement presque religieux, — cette espèce d'attention orgueilleuse et passionnée que les connaisseurs apportent, en Espagne, aux courses de taureaux. Des bourgeois étaient là avec

leurs femmes. Des filles, flanquées de leurs novios, se tenaient très droites sur leurs chaises, l'air cérémonieux et presque glacial.

Don Praxedès avisa une table auprès du comptoir et il fit placer les tabourets de façon qu'on pût voir de face le danseur.

D'une pâleur de cire, les hanches évasées et ondulantes comme celles d'une femme, c'était un jeune garçon vêtu à la mode des ruffians de Triana, en pantalon de cotonnade bleue luisante, en veste de torero, les accroche-cœurs plaqués aux tempes sous une casquette plate à visière de cuir. Devant lui, un homme assis, sa guitare sur les genoux, lui hurlait bouche contre bouche, les couplets obscènes d'une chanson gitane. Les figures de la danse soulignaient, amplifiaient le sens luxurieux des paroles. Il mimait toutes les phases de l'acte amoureux, imitant tour à tour les deux sexes. Les mains parlaient, les entrailles, les lombes étaient secouées d'un mouvement convulsif et, par instants, tout le corps se roidissait dans un spasme. A chaque reprise, le musicien poussait une sorte d'onomatopée stridente, frappait sur sa guitare un accord brutal comme un coup de fouet, et l'équivoque danseur, obéissant au rythme, plaquait de ses doigts joints une tape contre son ventre en un geste crapuleux et superbe qui dépassait tout!

La ritournelle recommençait et, se dandinant sur la pointe de ses bottines jaunes, il s'avançait de nouveau vers le guitariste, comme hypnotisé par la voix du chanteur et les sons de l'instrument. Ses prunelles étaient dardées sur celles de l'homme. Pareil à un masque blême, le visage avait une fixité stupide. Les yeux seuls vivaient. Il s'en exhalait une ardeur tellement bestiale que cette figure moite et comme agoni-

santé de volupté, entre les accroche-cœurs luisants de pommade, en devenait effrayante à voir.

Pourtant le public épiait sévèrement la justesse du jeu, murmurant à la moindre faute. Mais quand la perfection était atteinte, c'étaient des encouragements discrets et affectueux :

— Bravo, bravo, Pepeî

Ce louche danseur, on le connaissait par son nom. On l'aimait, on venait l'applaudir chaque soir à l'Alameda. Les ouvriers en bourgerons, les petits employés économes qui mettent dans leur poche les morceaux de sucre du café, les pères de famille avec leurs épouses et leur marmaille, tout ce monde paraissait goûter étrangement le symbolisme sensuel de cette danse.

Maintenant, le guitariste jouait seul. Le danseur, brisé par la violence de sa mimique, était tombé haletant sur une chaise. Une fille, lui passant un mouchoir sur le' front, étanchait la sueur ruisselante. A côté d'eux, la dame à lunettes qui accompagnait le touriste allemand, semblait couver le couple interlope avec une particulière complaisance.

— Tiens ! — dit Jean, — les voilà encore, ces hiboux !

Don Praxedès ricana :

— Ah! ah! nos puritains se sont mis en appétit! Mais, la Galliego restant silencieuse, il craignit que

la jeune femme ne se fût scandalisée du spectacle :

— Et vous, madame, — demanda-t-il timidement. — comment trouvez-vous?...

Elle releva vivement la tête, et, avec un bel accent d»' naïveté :

— Moi?... Mais... je trouve cela admirable, tout simplement.

La phrase s'échappa de ses lèvres comme malgré

elle. Aussitôt elle eut peur, à son tour, d'avoir choqué Jean par cet aveu, et elle s'empressa d'ajouter :

— C'est-à-dire que cet art populaire me parait le comble du métier!.:. Moi qui en suis, j'en reste stupéfaite d'admiration!... Oui! d'admiration! Voyez-vous, nous aurons beau faire, nous imaginerons des choses plus savantes, plus splendides, plus compliquées... Mais cela?... Jamais!... C'est dune vigueur, d'un enivrement... d'une beauté !

— Eh! bien, moi, — dit Jean, — toute beauté à part, j'avoue ingénument mes instincts déplorables, je trouve cela très bien!

Mautoucher rajusta son binocle et pinçant les lèvres d'un air épigrammatique :

— Mon cher, tu es comme M. de Fontanes, grandmaître de l'Université, lequel avait coutume de dire qu'il ne trouvait rien de plus agréable, après un bon dîner, qu'un bon ballet bien indécent!...

— Le vilain homme! — dit Jean. — C'est lui, de Fontanes, qui était un indécent!

— Je crois bien ! — interrompit Don Praxedès avec impétuosité, — quelle indécence voyez-vous?...

Mais, d'un geste de la main, Mautoucher l'apaisa :

— Moi non plus, je ne vois pas d'indécence! De quel droit, d'ailleurs, me montrerais-je plus pointilleux que tous ces braves gens qui viennent ici avec leurs filles regarder une chose qu'ils jugent belle... et sans doute morale?... Car enfin vous les avez vus! Comme ils se tenaient! Et quel sérieux chez tous, hommes ou femmes! Pas un rire, une plaisanterie, un mot malsonnant! Ils avaient l'air d'assister à un rite national!...

A ces derniers mots, Don Praxedès applaudit, montrant une joie enfantine et s'agitant très fort :

— C'est très bien dit, tout à fait bien dit, monsieur Mau toucher!... Moi, voyez-vous, je suis convaincu que nos courses de taureaux qu'on nous reproche tant, nos danses qu'on juge malhonnêtes à l'étranger, c'est tout cela qui empêche l'Espagne de mourir î Cela nous aide à vivre d'une petite vie obscure, mais saine, mais robuste... jusqu'au jour...

Il hésita une seconde et il jeta, les yeux étincelants :

— Jusqu'au jour où nous nous relèverons!... L'émotion patriotique de Don Praxedès causa un

malaise momentané. Cependant Mautoucher reprit:

— Quand ce ne serait que cette poésie tragique et douloureuse de la chair, ainsi offerte à tous dans sa brutale réalité!... Vous avez remarqué comme elle était triste, cette danse?... cette souffrance de tous les muscles, cet effort désespéré, cet épuisement de l'homme s'affaissant sur la chaise, la face en sueur et les yeux éteints ! ... Oh ! c'était toute l'agonie du désir ! . . .

Il se tut, se sentant en ce moment-là trop sincère, comme si sa propre parole le trahissait.

— Vous avez raison! — ajouta Don Praxedès, — l'amour, chez nous, est resté sérieux. Chez vous il est devenu une bagatelle!...

On se leva, l'Alameda se vidant peu à peu de ses flâneurs. Les lampes à pétrole s'éteignaient, les garçons rentraient les tabourets et les tables. Dans les tourbillons de poussière soulevés par le vent du Sud, ils redescendirent tous les quatre vers le Palais d'Orgaz.

Don Praxedès s'était emparé de la Galliego. Mautoucher, cédant à un mouvement d'instinctif abandon, avait pris le bras de Jean Puig. Serrés l'un contre l'autre, ils descendaient le trottoir solitaire de la rue

de Trajan, où leurs voix animées par la discussion éveillaient des échos le long des grands murs blanchis. Ils se rappelaient maintes soirées pareilles, lorsqu'à Paris, étudiants tous deux, ils remontaient le boulevard en s'enivrant de leurs projets d'avenir et en faisant sonner leurs cannes sur l'asphalte.

Henri était dans un de ces moments où il subissait avec docilité l'influence occulte et l'ascendant de son ami . Tout un travail venait de se faire dans sa pensée; et bien qu'il conservât au fond de lui son vieux levain de jalousie envieuse, il ne pouvait se défendre de l'admirer. L'état de contemplation désintéressée où l'avait amené, après le spectacle des danses, l'enchaînement de ses réflexions, lui permettait de regarder les autres et soi-même avec sérénité. C'était pour l'homme de lettres une délectation intellectuelle que de se sentir l'âme encore toute frémissante de passion et pourtant de deviser avec calme de toutes ces choses qui le faisaient si cruellement souffrir, d'avoir à côté de lui son inconcient rival et de se suspendre à son bras dans un élan de tout son cœur. Il en arrivait, par un suprême raffinement d'artiste, à se mettre à la place de l'autre, à jouir et à triompher pour Jean. Encore une fois, il était celui qu'on aime et qu'on remercie de se laisser aimer.

Jean avait l'intuition précise de tout cela. Il 'sentait monter vers lui la sympathie irrésistible de Mautoucher et il devinait chez ce sentimental honteux, tout un bouillonnement intérieur de tendresse maladroite et contenue qui n'arrivait jamais à déborder complètement. Il lui laissa voir, avec une nuance de pitié virile, une telle profondeur d'affection, que Mautoucher rejeta tout à fait les ordinaires artifices de

parole dont il aimait recouvrir ses moindres sentiments. Ils se montrèrent mutuellement leur àme dans sa nudité. Ce furent peut-être les plus beaux instants de toute leur amitié.

Ils parlaient encore des danses. Mautoucher disait :

— Comme tu dois comprendre ces choses!... et ce que je t'envie, c'est que non seulement tu les comprends comme moi, en dilettante et en raisonneur, mais que tu les goûtes bonnement, comme un homme du peuple!... Ah! cher, ni la douleur ni le doute ne t'atteignent. Tous tes actes sont empreints d'une joie et d'une certitude qui me ravissent. Je t'observe souvent sans que tu t'en doutes. Eh! bien, je te reconnais tout entier dans des détails, dans des gestes insignifiants!... Ainsi, tu vas rire de ce que je te dis là, mais c'est vrai : je te regarde avec ébahissement lorsque tu manges ! . . .

— Ah! bah! — lit Jean, qui crut d'abord à une plaisanterie.

— >Ton! Je te le dis en toute candeur!... Personne lie sait manger comme toi ! tu fais cela à la fois avec le soin presque religieux du paysan et l'emportement farouche des animaux! Je m'égare, en te voyant, dans des rêveries sans fin : il me semble que c'est toute une race que tu nourris en toi!...

— Oui ! peut-être ! — dit Jean, — je tiens cela sans doute des rustres mes aïeux, pour qui la table, comme le foyer, est une chose sacrée!... Mais, vois-tu, il y a dans ma vie un simple- fait qui me distingue profondément des autres... des prolétaires intellectuels d'aujourd'hui : Moi, j'ai toujours mangé le pain de mon père, comme mes enfants mangeront le mien! Je suis le Fils de la Maison!... Cela, c'est toute une manière d'être que les autres ne peuvent pas comprendre !

Mautoucher l'arrêta, comme si une lumière subite venait de se faire en lui :

— Oh! c'est le mot du vieux Rodrigue de Bivar dans le Romancero : « Ceux de ma table et de mon pain! » — « Qu'on m'aille chercher ceux qui mangent mon pain! » — dit-il en parlant de ses hommes... Cette phrase me revient en t'écoutant. Tu as raison: je n'avais pas compris !

— Pourtant il en est de cela comme de tout le reste. Les sentiments les plus compliqués et les plus nobles reposent sur des réalités très humbles, et c'est parce qu'on l'oublie qu'on n'en est plus capable ! Ainsi l'amour!...

Henri l'attendait là :

— Oui, je connais ta théorie. En dehors du mariage, tu n'admets pas l'amour!

— Je l'admets!... mais comme une folie qui doit être très brève ! Si la passion est nécessaire et presque toujours inévitable, elle est stérile et finit par se détruire elle-même. Elle ne fonde rien. Elle néglige le seul but qui donne une valeur à l'amour : l'Enfant!...

, — Et cependant tu aimes ! — dit Mautoucher d'une voix subitement altérée.

— Oui ! — affirma Jean, sans hésiter.

Ils se turent un instant, très troublés l'un et l'autre. Jean reprit le premier :

— Quand tu me mettrais en contradiction avec moi-même, tu n'auras pas prouvé grand'chose!...

— Alors, c'est vrai? tu l'aimes donc, elle? — demanda Henri sur un ton d'angoisse, qu'il ne put contrefaire.

Jean parut un peu surpris de cette émotion soudaine,

où il ne vit qu'une marque d'intérêt pour lui. Mais il affirma encore :

— Je l'aime! Il n'y a pas deux façons d'aimer!

A cette réponse, une palpitation violente étouffa Mautoucher. Toutes ses idées se confondaient. Il souffrit une minute d'épouvantable torture : « C'était donc chez Jean autre chose qu'un caprice ! Voilà ce que cette liaison banale était devenue une vraie passion!... » Frémissant, il entrevoyait toutes les conséquences de cette découverte. Mais il se roidit de toutes ses forces pour maîtriser le tremblement qui l'avait pris. Il essaya de ruser avec l'ennemi :

— Quelle monstruosité ! Aimer une fille!... Car, tu auras beau dire, c'en est une!...

— Je ne le crois pas!... Et quand ce serait?... Moi, vois-tu, je n'ai guère aimé que des courtisanes : cela peut paraître ou très-grossier ou très raffiné. Tout dépend de celui qui juge.

— Allons donc!... Elles sont tellement stupides, ces femmes.

— Beaucoup moins que bien des femmes du monde ! ... Et puis, c'est un vieux préjugé ! J'en connais de cultivées et d'intelligentes!... Mais, je te l'avoue, il y a, chez elles, deux choses que je mets au-dessus de tout : c'est leur science amoureuse et le fond de naïveté qui leur reste presque toujours!

Et, jovial, il ajouta aussitôt :

— Oui, mon cher, elles savent leur métier! C'est là la base! Je te le disais à l'instant, tout repose sur des réalités misérables1!... Songe donc! Lorsqu'à cette science délicate, lorsqu'à cette expérience quotidienne des voluptés les plus subtiles, elles joignent un réel attachement de cœur, alors cela devient admirable ! L'art exalte le sentiment à des hauteurs inouïes.

Imagine une grande comédienne amoureuse de son rôle, s'identifiant avec lui! Ah! crois-moi, cher, il n'y a que celles-là qui sachent aimer!

Mautoucher l'éco'utait, haletant de convoitise et se sentant couler dans une tristesse sans bornes :

— Ainsi tu es sûr, — articula-t-il avec peine, — tu es sûr que toutes celles que tu as connues étaient éprises de toi?...

— Absolument!... parce que moi-même je les aimais!... Et toutes, tu entends bien? toutes!... jusqu'à la dernière des dernières! Tiens! je me rappelle une soirée chez une fille d'Alger. C'était Claude qui m'avait conduit chez elle... A la fin, encouragée par mes façons, elle se mit à me conter ses peines de cœur. Et voilà que tout à coup elle éclata en sanglots. Tu ne croirais pas!... Je ne sais à quoi je pensai alors. Moi, bonnement, je me mis à pleurer avec elle... Ah! mon cher, quand 'elle vit mes larmes, elle se jeta contre ma poitrine, elle me couvrit de baisers! Ce fut une explosion de tendresse comme jamais je n'en avais vu!... Je sentis que pour elle, j'étais Vautre, que j'étais devenu Vautre!... Jamais, non! jamais je ne retrouverai cette minute-là...

Il s'arrêta une seconde, comme s'il cherchait à fixer ce souvenir; puis il conclut de sa voix nette et tranquille :

— Vois-tu, il faut toujours être bon pour elles : c'est la seule façon de ne pas être ignoble dans ces moments-là! Moi, je considère le mépris de la courtisane comme le sûr indice d'une basse origine... Oui, comme la tare d'une âme petite et médiocre!... Et puis, il y a autre chose qui échappe aux déclamateurs vertueux ; c'est ce charme pervers que les romantiques ont chanté : cette vieille poésie

de l'or et de la vénalité; ce « caractère maudit » de la courtisane... et cette détresse de se réveiller sur un lit vendu, dans toute l'amertume de la satiété !

Mautoucher le laissait parler, de plus en plus sombre et taciturne : à travers les confidences de Jean, il croyait entrevoir des profondeurs de joies insoupçonnées, que sans doute il ne pourrait jamais connaître. Mais, par bravade, il tenta de plaisanter. Avec un rire qui sonnait faux et que démentait étrangement l'accent douloureux :

— Ah ! mon cher, tu es heureux. Tu es Don Juan ! . . . l'idole des fpmmes et des poètes !

— Don Juan! — reprit le jeune homme avec dédain — pourquoi me parles-tu de ce type conventionnel? Quelle creuse invention, ou quel plat personnage ! Quel être inapte à l'amour ! l'homme épris de la Beauté impossible, le chercheur d'Idéal est un froid rêveur qui n'aima jamais, un Don Quichotte sentimental. L'autre, celui de la comédie espagnole, n'est au fond que le soudard vulgaire, le ruffian qui trompe les filles!

Mautoucher tressaillit, se rappelant sa visite à la Carldad et il s'étonna de retrouver ses propres paroles dans la bouche de Jean.

— Ne chicanons pas sur les mots! — dit-il. — Ce qu'il y a de sûr, c'est que tu dois goûter des voluptés à confondre l'imagination!

— Non ! des plaisirs très réels, très humains ! . . . Mais cela est si peu de chose dans une vie. Que reste-t-il de tout cet émoi du coeur et des sens?... Pas même le souvenir, car c'est un tel mirage que le souvenir!...

— Jean! parle-moi franchement!...

Et d'une voix implorante, comme s'il voulait le forcer à lui livrer son secret :

— Dis-moi, cher! Tu es bien heureux, n'est-ce pas?...

— * Oui ! mais pas tant que tu le crois !

— Pourtant, ces .triomphes de l'orgueil viril, ces jouissances de l'àme et du corps, ces abîmes de tendresse où l'on se plonge dans tout le vertige de l'amour, est-ce que vraiment on n'en rapporte rien?... Est-ce que cela est possible?...

Jean, saisi de compassion devant la plainte et la détresse infinie de cette voix, prit les deux mains de Mautoucher dans les siennes, et, les serrant avec effusion, il prononça d'un ton très grave :

— Non ! Il n'en reste rien, cher ami ! . . . Rien ! je te le jure!...

Pendant toute cette nuit, le vent du Sud avait soufflé en tempête. Lorsque le matin, très tard, Jean entr'ouvrit la glace sans tain qui fermait la fenêtre, derrière la grande Vierge du portail, il fut comme repoussé par l'haleine torride qui arrivait du dehors. On eût dit que des lames de feu zébraient l'étendue. C'était un de ces ciels pâmés et suffocants, — un ciel de plomb, rempli de poussière, de charbon et de fumée.

Ils ne sortirent pas, ce jour-là, et ils déjeunèrent seuls dans une petite pièce contiguë au salon de porcelaine. L'air asphyxiant les obligeait à s'abriter derrière les persiennes closes et ils éprouvaient un tel accablement après les voluptés effrénées de cette nuit de plaisir qu'ils étaient presque incapables de bouger. La violence sensuelle des danses monstrueuses s'était emparée d'eux. En dépit de ses tristesses, la Galliego s'y était laissée aller, d'abord avec répugnance, puis Jean l'avait entraînée par une impétuo-

site et une ardeur de passion extraordinaires. Elle avait fini par le vaincre en emportement.

Mais, après le repas, le sang renouvelé par l'abondance de la nourriture, ils se ranimèrent tout à coup. Leurs muscles surexcités se redressaient en une tension excessive et douloureuse. Quand ils rentrèrent, pour la sieste, dans le salon de porcelaine, la fraîcheur qui régnait leur fut comme un contact délicieux. Sérafme avait versé de l'eau glacée dans les alcarazas suspendus aux murs et elle avait semé les dalles de jasmins humides. Les pétales effeuillés recouvraient toute la chambre, s'éparpillaient, s'envolaient sous les pas, retombaient sur les meubles en une mince couche laiteuse et faiblement teintée de rose. Il y en avait jusqu'aux bords d'une corbeille gisant au miiieu de la pièce. Un parfum vertigineux se dégageait de cet amoncellement de blancheurs : c'était l'exhalaison lourde d'un grand jardin par un soir d'orage.

Un instant, la Galliego resta sur le seuil, immobile, la poitrine oppressée, la tête trouble et défaillante, parmi ces bouffées d'odeurs :

— Oh'. Jean, balbutia-t-elle,c'esttrop! c'est trop!... tu veux m'en faire mourir !...

— Non! viens, viens vite!

Il l'entraina vers le lit et il la força à se dévêtir précipitamment. Lui-même, avec une sorte de fureur sauvage, arrachait ses vêtements, les jetait par terre. Il marcha vers la corbeille, la vida toute sur le lit. éparpilla les jasmins de la tête auxpieds; et il froissai! la pulpe tendre des fleurs, comme si c'était une chair vivante !

— Oh! Jean, quelle folie!

Il prononça d'une voix haletante :

— Non, il faut nous en faire mourir!...

Quand ils rouvrirent les yeux, ils éprouvèrent un étonnement singulier, en apercevant la splendeur de leurs deux corps à demi ensevelis sous la neige débordante des jasmins. Aveuglés par le demijour, ils croyaient voir cela dans un rêve. Les pétales s'étaient collés à la moiteur de la peau. Les chairs jumelles s'épanchaient à travers le lit comme deux fleuves de lait roulant des corolles et des effluves. La chair virile, avec son duvet fauve, éclatait en une lueur d'ambre auprès de la chair féminine où le réseau bleuâtre des veines formait par places une imperceptible lividité qui flottait, pareille à une ombre diaphane, sur toute cette candeur épandue. Ils se touchaient d'un doigt hésitant et timide, comme de tout jeunes enfants qui prennent conscience de leur corps ; et dans l'engourdissement de leurs pensées, ils peinaient pour formuler des paroles, ne trouvant que des mots bégayants et confus. La Galliego promenait lentement ses mains sur la courbe de ses hanches. Naïvement elle s'admirait :

— Je m'aime, moi! — dit-elle soudain. — Regarde, Jean, comme ma mère m'a bien faite!...

Il tourna la tête. Elle la lui prit dans ses bras avec véhémence :

— Toi aussi, tu es bien!... Oh! « tu as tes yeux du Sud!» -

Elle en soutint l'éclat, une seconde, cherchant à lire jusqu'au fond des noires pupilles :

— Dis! pourquoi les appelles-tu ainsi, tes yeux? Est-ce que c'est un si grand secret ? Je veux que tu me dises, entends-tu?...

— Oh! tu le connais, le secret !... Chiquilla, c'est toi qui me les donnes, ces yeux-là... Le Sud, pour mou

c'est le soleil, c'est la joie, c'est le pays où Ton aime ! Mes yeux du Sud, ce sont mes yeux de volupté ! Désappointée, elle fit une petite moue d'impatience :

— Tu te moques de moi ! — dit-elle.

Et aussitôt, se redressant de tout son buste, elle respira fortement et elle fit claquer sa langue sèche contre son palais.

— J'ai soif! — dit-elle, — je meurs de soif... Jean, donne-moi à boire de l'eau, de l'eau glacée !

Au dehors, la pluie de feu tombait toujours. Jean se rappela le soir brûlant de leur arrivée à Séville : le flamboiement de midi sur les solitudes mornes, et, au pied des roches arides, Cordoue fumante dans son désert de sables. Il entendit le cri des vendeuses d'eau sur les quais des gares : « Agua! Agual De l'eau, de l'eau ! » Ce cri se confondit avec celui de la Galliego • ce fut la soif de la terre elle-même, de la grande plaine andalouse dévorée par l'ardeur de l'été.

Il décrocha le vase d'argile poreuse qui s'évaporait contre le mur et il tendit le goulot à la jeune femme : Avidement, elle y appuya ses lèvres.

Jean se mit à rire :

— Tune sais pas boire! — dit-il. — Tiens, regarde!... Et soulevant la gargoulette très haut au-dessus de

sa tête, il ouvrit sa bouche sous le jet violent du liquide, buvant à mesure que l'eau tombait, comme font les moissonneurs dans les champs.

Elle essaya de l'imiter. Mais, maladroite, elle s'inonda la gorge. Un filet d'eau, d'une fraîcheur tranchante, ruissela entre ses seins, coulajusqu'à son ventre. Elle poussa un cri strident, en frissonnant de toute sa peau. Jean lui prit des mains la gargoulette chavirante. En une sorte de mouvement réflexe, elle sauta hors du lit, se dressa toute nue sur lès dalles :

— On étouffe dans ces jasmins! — gémit-elle. — cette tiédeur est énervante!...

Mue par un caprice puéril, elle se précipita vers une console, se laissa choir sur une chaise, et, embrassant à deux mains la tablette de marbre, elle s'y coucha de toute la longueur de son torse. Elle frottait ses joues, écrasait ses seins contre la plaque froide et polie :

— Oh! que c'est bon, Jean, si tu savais! C'est meilleur que ton eau, va!

Ébahi, il la regardait s'étirer, tout en aspergeant les jonchées de jasmins avec le contenu du vase. Pour activer Tévaporation, il ouvrit une porte et la glace de la fenêtre.

— Jean! Jean! viens faire comme moi! .

Elle semblait câliner le marbre de la console, qu'elle tenait à pleins bras, comme une petite fille qui dorlote sa poupée. Mais le contact de la pierre glacée contre les seins nus l'énerva tellement, qu'elle se leva toute chancelante, et, en titubant, elle vint s'abattre sur le petit divan que dominait, au milieu du salon, le portrait du roi Charles III. Ce divan était recouvert d'un cuir bleu si souple et si moelleux qu'il jouait à s'y méprendre le chatoiement du satin. La fraîcheur du cuir l'irrita comme un attouchement voluptueux. Elle attira Jean près d'elle et, le frôlant de sa gorge dure, les mains jointes à son cou :

— Oh ! tu es en sueur ! Ta poitrine est froide comme le marbre !... Oh ! laisse, que je m'y couche!

Elle s'empara de lui. Jean, subjugué par la force de passion qui était en elle, lui obéissait sans résis tance...

La Galliego écarta les cheveux qui voilaient ses yeux et, la première, elle se releva sur le divan, l'air indomptable et jamais lasse :

LE RIVAL DE DON JtJAN 258

— Dors sur mes genoux! — dit- eue, — tu es fatigué, toi!...

Il se laissa prendre la tête qu'elle arrangea, sur ses genoux rapprochés, comme sur un coussin, de manière que les yeux du jeune homme pussent voir les siens. Le dos étendu contre le cuir frais du divan, une de ses jambes se repliait fortement, tandis que l'autre, pendante, balayait le sol. Les cuisses ouvertes, il sentait avec délices passer le long de sa peau frissonnante le léger courant d'air qui venait de la fenêtre entrebâillée. Les doigts de la Gai li ego étaient plongés dans la toison tiède de ses cheveux. C'était une caresse lente, infinie et très douce. Jean, les paupières closes, balbutia :

— Tu me rendras fou avec cette caresse!... Quelle folie! Que nous sommes peu sages !

— C'est toi qui m'affoles ! C'est ta faute! Hier, moi je ne voulais pas. Mais tu m'as prise!... Oh! comme tu me prends, mon Dieu, comme tu prends!... Voistu, c'est a cela qu'on te reconnaît! Tu entres partout de la même façon, avec une violence et une douceur irrésistibles!... Oh! tu es le maître, toi!

Elle le flattait ainsi, poursuivant une arriére-pensée tenace qui ne l'avait pas quittée, même au paroxysme du plaisir. Tout a coup, elle fit un mouvement brusque, comme pour l'obliger à se relever et lui parler face à face : Jean, les yeux toujours clos, se plaignit :

— Pourquoi te déranges-tu?... Chère, caressemoi! Je voudrais être ainsi, toujours!...

— Si tu consentais pourtant!...

Elle se recueillit et, d'une voix basse, insinuante :

— Dis?... tu veux que je sois à toi, toujours?

Ses lèvres chaudes s'unirent à celles de Jean en un

baiser profond, puis, s'arrachant violemment, elle mit sa main sur la bouche vorace qui cherchait la sienne. Sa voix se faisait encore plus basse et plus pénétrante :

— Jean, dis que tu veux bien ! Dis que tu veux bien!... Nous vivrions ensemble, dans ta maison! Oh! dans ta maison!... Je quitterais tout, tout! Ce serait pour toujours !... Tu sens bien que c'est notre bonheur à tous deux, et moi, je sens que tu m'aimes, comme on doit m'aimer! Vois -tu, on ne peut pas faire autrement que de m'aimer! C'est vrai, n'est-ce pas, que je suis belle? ...

Elle tendit encore une fois ses lèvres et, les retirant aussitôt, elle écarta avec le même geste la bouche tremblante et convulsive :

— Tu me dis que je suis belle ! Mais je suis encore meilleure ! Jean, tu ne te doutes pas! Je te découvrirai tout ce que je suis !... Comprends-tu? Autrefois, j'étais méchante, je n'avais pas de cœur, je faisais souffrir les hommes et cela me rendait orgueilleuse ! Toi, tu m'as donné un cœur, tu m'as faite ce que je suis maintenant! Oui, c'est toi qui m'as faite! Tu m'as tout appris ! Avant de te connaître, je ne savais pas ce que c'était qu'aimer. Et c'est si bon d'aimer, c'est si beau, n'est-ce pas, Jean ?...

— Chiquilla!

Il mit dans cette appellation enfantine toute l'ivresse et toute la passion tendre dont son âme débordait, et ce mot, il le prononça avec une telle suavité d'accent que lui-même il s'en émut jusqu'aux larmes.

Elle, tranquille, poursuivait :

— Alors, c'est bien vrai que tu ne te délies plus de moi?... Car j'ai bien senti, va, que tu te défiais de

LE RIVAL DE DON Jl'AN ZD i

moi... parce que je suis une danseuse. Mais tu verras, tu verras...

Et, se cachant la tète contre la poitrine de Jean, comme si elle n'osait pas achever sa phrase, elle murmura :

— Quand je serai ta femme !...

Jean ne répondit point. Pourtant, elle l'avait si sûrement conquis, durant ces semaines, par ses adresses de courtisane comme par la sincérité touchante de son amour, et, dans cette minute, elle le captivait par un tel charme de volupté, qu'il épousa presque le rêve de la danseuse. C'était une chose possible! Il la voyait, sans répugnance, dans la haute salle à manger du logis familial, sous l'œil sévère de Mme Puig la mère, dans la toilette élégante et simple qu'elle avait portée à Se ville...

Avec l'infaillible prescience féminine, elle sentit tout à coup fléchir la volonté virile. Elle redoubla ses caresses, et Jean, les lèvres errantes sur sa gorge délicate, lui disait :

— Oh! oui! nous resterons toujours ensemble!... Je le savais bien, que je n'avais jamais aimé personne comme toi!... Pour moi aussi, c'est quelque chose de tout nouveau!...

A ces mots, elle pensa le tenir enfin ! Elle se crut sûre de la victoire. Une joie sans bornes l'inonda. C'était fini, maintenant! Plus de luttes, plus de tristesses ! Elle allait accomplir le vœu secret de toute sa vie ! Il lui semblait qu'elle était devenue une autre femme, un être d'une essence supérieure, planant pour toujours au-dessus des réalités avilissantes ! Les somptueuses merveilles du Salon de porcelaine aidaient davantage à l'illusion. Le cadre d'or de l'efligie princière rayonnait comme une gloire derrière

258 LE RIVAL DE DON Jl'AN

elle et, à travers la glace unie de la fenêtre, elle apercevait les draperies tourbillonnantes de la grande Vierge du portail, en assomption sur ses nuages de marbre !...

Elle bondit, en battant des mains, et, dans tout l'étourdissement du triomphe, elle se mit à danser. L'excès de son bonheur la grisait, toute sa chair vibrait encore des chocs répétés du plaisir. Comme le soir où elle avait exaspéré les désirs d'Henri par la séduction de son art, elle perdit toute conscience. L'instinct orgiastique de la ballerine se réveilla en elle avec les appétits mauvais de la courtisane : elle fut l'àme tumultueuse qui charme les foules brutales , la force anarchique et violente qui se déchaîne et qui se brise !

Hors d'haleine, elle s'affaissa sur le divan, la poitrine palpitante, en criant :

— J'ai soif! j'ai soif!

Et, avec un rire de folie, les prunelles troubles et hagardes :

— Jean, donne-moi du Champagne! du Champagne glacé!... il y en a là, tu sais, dans la chambre!...

Du doigt elle montrait la pièce contigùe, où ils avaient pris le repas du midi. Le mouvement qu'elle fit eut quelque chose de si impérieux, et il se dégageait de tout son corps un tel soufle de démence que Jean alla chercher le vin, entraîné par elle, gagné par la contagion de son exemple.

Quand il reparut, elle se dressait au milieu du salon, secouant ses cheveux épars sur ses épaules. Elle avait saisi la fameuse coupe d'onyx, présent du Roi Catholique à Don Francisco de Orgaz, et, d'une main, elle l'élevait en l'air avec une attitude pompeuse. Le cercle de brillants et d'émeraudes enchâssés

dans le pied de la coupe étincelait entre les fentes de ses doigts. Des camées, des cabochons de jade et de turquoise en décoraient les lianes. Un alérion d'émail vert, au bec d'argent, aux pattes de corail rose, comme suspendu sur les bord, formait l'anse du vase, et l'oiseau chimérique semblait battre des ailes sur le poing levé de la danseuse.

— Que tu es belle! — s'écria Jean, émerveillé de cette nudité splendide de la Galliego, ébloui par l'éclat des gemmes qui couronnaient sa main.

Elle abaissa la coupe royale :

— Verso! — dit-elle.

Et quand il l'eut remplie, elle l'approcha des lèvres du jeun»1 homme.

— A moi, maintenant!

De nouveau, elle éleva la coupe dans sa main, avec la même pose théâtrale.

— 'A nos noces! — dit-elle. — Jean, tu entends ! je bois à nos noces !...

Elle but d'un trait la liqueur crépitante, et aussitôt, comme prise d'un commencement d'ivresse, elle chancela, s'écroula sur un siège, et son bras tendu retomba brusquement. Alors, avec des yeux égarés, elle regarda fixement la coupe qu'elle tenait toujours, elle dit d'une voix saccadée, au timbre étrange :

— Oh ! Jean ! si nous la brisions ! . . .

Sans attendre sa réponse, debout tout de suite, elle brandit le vase précieux, balança son bras en poussant un éclat de rire déchirant. Instinctivement, Jean ferma les paupières pour ne pas voir la merveille rebondir en morceaux sur les dalles. Soudainement 'dégrisé, il se jeta sur elle, lui arrêta le bras violemment :

— Mais vous êtes folle, ma chère !

Ce fut dit d'un ton si dur et si méprisant, que la Galliego pâlit. Immédiatement la raison lui revint. Honteuse, elle passa ses doigts sur son front et, baissant les yeux :

— Pardonne-moi! C'est un enfantillage!... Tu me las dit : je ne suis qu'une petite fille!...

Avec mille précautions, elle replaça la coupe sur son piédestal. Jean la regardait, très-calme maintenant.

— N'est-ce pas, Jean? tu me pardonnes? — répétât-elle encore.

— Pourquoi te pardonner ? Je ne puis pas t'en vouloir! Ce nest pas ta faute, à toi!

Elle fut heureuse. Elle l'emmena vers le lit de porcelaine, où les jasmins effeuillés achevaient de se flétrir, et s'asseyant sur le bord, tout contre lui, elle suspendit ses bras au cou du jeune homme :

— Merci, Jean! — dit-elle, — tu es bon, toi! Tu m'aimes comme je suis!... Ainsi, c'est bien vrai, Jean? tu m'as donné ta parole !

En disant cela, elle retira vivement une bague de son doigt :

— Tiens ! — dit-elle, — elle est à toi ! C'est ta bague de fiançailles!...

Abasourdi, il hésita une seconde, se demandant s'il ne valait pas mieux entretenir en elle cette illusion; mais aussitôt sa droiture protesta. Il écarta doucement l'anneau offert :

— Non, chère amie ! Ce que vous me proposez est impossible!

— Impossible! — reprit la Galliego hors d'ellemême. — Jean, tu m'as menti?...

Son regard fouillait avec angoisse les yeux clairs de son amant. Il revit la figure égarée qu'elle avait Tins-

tant d'avant et le geste stupide de la femme ivre brandissant la coupe pour la briser :

— Non ! — prononça-t-il encore, — je ne vous ai pas menti! Je n'ai jamais voulu!... Xe me parlez jamais de cette chose!...

Elle le repoussa de sa poitrine et, terrible, elle cria :

— Je le savais bien, que vous ne m'aimiez pas!... que vous étiez incapable de m'aimer !

Les larmes l'étouffaient. Elle se jeta sur le lit, s'enfouit la tête dans les jasmins pour y cacher ses pleurs. Puis son chagrin se tourna en une crise de fureur. Tout le corps agité de sanglots, elle battait le mur de ses pieds, elle écrasait les oreillers sous ses poings crispés. L'odeur amoureuse des fleurs amoncelées exaspérait sa colère, comme une dérision de ses espoirs. Elle saccagea tout le lit, se roula sur les pétales encore tièdes de leurs étreintes, elle les mordait, les recrachait de sa bouche :

— Oh! les sales fleurs! les sales fleurs!

Et hurlante, elle lançait à pleines poignées les corolles flétries des jasmins.

La Galliego ne parut pas au diner, et, comme Mautoucher s'enquérait d'elle, Jean prétexta une indisposition. Mais il se montrait tellement absorbé et, contrairement à son caractère, il était d'humeur si mélancolique, qu'Henri soupçonna quelque événement.

Le lendemain, il fut tout surpris de voir la jeune femme étaler des mines éplorées qui faisaient un singulier contraste avec sa gaité des jours précédents. Elle se dit souffrante et ne vint pas poser à l'atelier.

De plus en plus intrigué, il descendit chez Paco, après la sieste, avec l'idée de se renseigner, en inter-

rogeant habilement la vieille Garcia. La tertulia était au grand complet : Madame mère, Milagro, Sérafine, Paco et sa femme ! On se récria, à l'apparition de Mautoucher. Depuis qu'il s'était mis au portrait de la Galliego, on regrettait ses absences.

Cependant, aux questions insistantes qu'il lui fit à brûle-pourpoint, la vieille ne répondit que par des phrases embarrassées : « C'était cette chaleur accablante, ces coups de sirocco perpétuels, qui fatiguaient sa fille ! Décidément, le climat de Séville ne lui convenait pas! Elle était bien changée, depuis le commencement de leur séjour!... »

Et, malgré le décousu ordinaire de sa conversation, elle acheva de dérouter Mautoucher, en concluant tout à coup :

— Voyez-vous! Elle ferait mieux de se marier!... Il faut se marier !... Mariez-vous, monsieur Mautoucher!...

L'éloge de la Galliego qui s'ensuivit, comme toujours, et auquel elle mêla celui du romancier, sembla, cette fois-là, si évidemment prémédité, qu'il crut y voir un encouragement et une invitation indirecte. Il se persuada même que la vieille lui témoignait une sympathie significative et qu'elle le couvait avec des yeux quasi-maternels.

Elle répéta encore :

— Mariez-vous, monsieur Mautoucher!... Voyez Sérafine qui est mariée, comme elle est contente!

La femme de chambre exulta, et, tout de suite, avec sa gesticulation abondante et passionnée :

— Je crois bien que je le suis !... Ah ! monsieur, si vous connaissiez mon mari !...

Mautoucher se souvint d'avoir rencontré l'individu rôdant vers tmidi autour du Palais d'Orgaz, et il lui

avait laissé le souvenir d'un bellâtre assez répugnant.

— Il est dans la police, vous savez! Il est garde municipal! Cela lui va si bien, l'uniforme!... avec sa raie jusque dans le dos, comme les personnes du grand monde, des bagues plein les doigts!...

Les yeux noirs de la camériste étincelèrent dans la laide figure marquée de petite vérole. Mautoucher la considéra avec un sentiment de pitié et de dégoût et, pour la première fois, il fut honteux d'une telle société : « Est-elle bête, la pauvre fille! » — songeat-il. Et il fit un retour désolé sur lui-même : « Où en suis-je venu, de me complaire dans un milieu semblable !... Après tout, je suis au niveau de cette misérable ! Être épris d'une cabotine ou d'un argousin, c'est tout un! Oui! « Qu'importe le flacon! » De part et d'autre, c'est la même duperie! Quel mensonge, mon Dieu! que le sentiment ! Jean a bien raison : au fond de tout cet émoi, derrière toutes ces poses et toutes ces attitudes à la fois grotesques et tragiques, peutêtre qu'il n'y a rien... que de la sottise!... »

Mais Sérafine, s'excitant de plus en plus devant les autres femmes, énumérait avec admiration toutes les bagues de son bel époux :

— Vous ne croiriez pas, monsieur, il en a trois rien qu'à son petit doigt!... Et quand il lève la main en fumant son cigare, on dirait la bénédiction du Saint-Sacrement, tellement ça brille!...

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