LE COEUR D'OR DE L'ARCHEVEQUE
LE CŒUR D'OB DE l'aRCHEYÈQCE
Lorsque Sérafine, portant sur un plateau le chocolat et les biscuits du déjeuner, entra dans la chambre de Mautoucher, elle trouva le romancier très absorbé, les deux coudes sur la grande table de cuivre, la tête entre les mains. À dessein, elle heurta un fauteuil pour forcer son attention. Henri releva la tête :
— Vous avez pleuré, Sérafine! vous avez les yeux -! — dit-il négligemment.
Par pure comédie, elle nia, prit un air mystérieux,
afin que Mautoucher l'interrogeât et la plaignit. Elle
de souriiv. Mais Henri paraissait se
désintéresser complètement à ce petit manège. Alors,
elle dit tout :
— Oui, monsieur, j'ai pleuré! C'est mon mari qui me luit des miseras!... le coquin, le brigand, le voleur! Ah! monsieur, quelles canailles que Les hommes!...
Les larmes de la camériste se remirent à couler
} comme deux fontaines. Mautoucher, redoutant son
bavardage, lui jeta une phrase* de consolation banale
et, saisissant une plume, il écrivit au hasard, en feignant de ne plus s'apercevoir de sa présence.
— Vous êtes bon, vous, monsieur! — insista Sérafme éplorée, —r ce n'est pas vous qui feriez souffrir une femme! Cela fait si mal !... Ah!...
Mautoucher, involontairement ému par l'accent de cette plainte, la regarda de nouveau avec une expression de pitié, mais comme il n'ajouta pas une parole. Sérafme se décida à s'en aller, hésitante pourtant et prête à rester au premier signe d'encouragement. Sur le seuil de la porte, elle répéta encore :
— Vous êtes bon, vous, monsieur! Vous ne feriez pas cela certainement!...
Mautoucher entendit un gros sanglot dans le corridor. Un instant, il prêta l'oreille. Son visage s'assombrit de plus en plus, comme si cette vulgaire douleur se répercutait en lui.
Il s'était levé, ce matin-là, en proie à une hypocondrie que toute la fête du réveil n'avait pu vaincre. Le soleil andalous redevenu brûlant riait entre les lames des persiennes closes. Mais il avait la tète lourde, l'àme accablée d'une inexplicable angoisse. Michel était parti la veille au soir, et Mautoucher s'était séparé de lui avec regret, comprenant qu'il allait être bien seul maintenant. Il s'était couché sous l'impression triste de ce départ. Toute sa nuit avait été agitée d'épouvantables cauchemars qu'il essayait maintenant de se rappeler.
Une seule image était restée dans sa mémoire... Était-ce la hantise de la face pâle de Michel Bottéri s'inclinant vers lui, lorsqu'il montait en wagon? Il avait eu la vision très nette d'une tête de Christ imprimée sur un linge par les sueurs de l'agonie et les liquides verdâtres de la décomposition. Les joues
caves étaient couvertes de moisissure, l'épidémie mince semblait prêt à se rompre sous la poussée des os disjoints, les globes des paupières marquées de plaques bleuâtres se gonflaient au fond des orbites, et, de la morsure des épines enfoncées dans le front, ce n'était pas du sang, c'était du pus qui coulait. Mais ce qui passait l'horreur de cette pourriture, c'était l'expression de la figure inerte : une expression de souffrance et de luxure tout ensemble. Les lèvres démesurément allongées et tombantes étaient abjectes à voir. Cette face sacrilège, plus blême encore dans la blancheur du linge, s'était imposée à lui avec une violence si douloureuse qu'il ne voyait qu'elle se détacher sur un fond de ténèbres. Longtemps il avait haleté sous le regard vide de la tête sinistre. Il lui semblait qu'elle se rapprochait de lui, qu'elle s'incorporait à lui, et, au cri de terreur qu'il avait poussé, il s'était réveillé à la fin, le cœur oppressé, la respiration pénible, pris d'une peur atroce.
En ce moment, voici qu'il l'apercevait encore, la tête luxurieuse et souffrante. Elle flottait sur le linge du linceul, à deux pas de la table, aussi effrayante de netteté que pendant la nuit. Mautoucher sursauta brusquement à l'apparition de l'image : « Ah çà ! — cria-t-il tout haut — est-ce que ce serait de l'hallucination ? — Est-ce que je deviendrais fou?... » Bouleversé, il se leva de sa chaise, se mit à marcher à grands pas. L'image s'était déjà dissipée. Alors il éclata d'un rire nerveux : « Suis-je imbécile de me laisser impressionner par cette fantasmagorie de bonne femme!... » Aussitôt, il analysa son cauchemar, il se l'expliqua logiquement : « Parbleu! cette tête abominable, je la connais trop! Je l'ai vue cent
ôl\ - LE RIVAL DE DON JL'AX
fois à la vitrine de Vollon, le marchand d'estampes delà rue Racine! C'est le frontispice des gravures macabres et catholicisantes du peintre breton Yves Kerdren!... Quel charlatan que cet individu!... »
Pour tromper l'obscure inquiétude qu'il éprouvait encore, il philosopha sur les rêves. La panique superstitieuse qu'ils déchaînaient, c'était, en somme, quelque chose de tout physique. C'était un reste des terreurs ancestrales, l'affolement de l'anthropoïde devant les caprices apparents de la nature toutepuissante. Il venait de revivre une des minutes d'effroi d'une humanité trèslointaine et que cependant il portait encore dans sa chair : « L'atavisme nous pé~ nètre! — songeait-il, — c'est peut-être même toute notre substance ! La conscience de notre « moi » actuel n'est qu'une lueur fugitive qui s'abime bien vite dans l'inconscience illimitée de la race!... »
Le souvenir de son père s'évoqua aussitôt. Ce souvenir ne l'attendrit point, car il ne l'avait guère aimé. Le général était dune humeur bilieuse, d'une sensibilité exaspérée qui le portait aux pires violences. Il était mort d'un abcès au foie qui l'avait fait souffrir pendant de longues années : « Sûrement, — pensa Mautoucher, avec une crainte égoïste, —je mourrai de la même maladie! J'en sens les germes en moi! Je suis même déjà malade, quoi qu'en disent les médecins ! Et comme tout se tient, comme il y a réciprocité d'action du physique au moral, ainsi s'expliquent mes abattements, mes tristesses sans cause, les incertitudes, les contradictions où je me débats! Pourtant une seule chose au monde me préoccupe et me passionne!... Un seul être!... »
Au même moment, la silhouette onduleuse de la Galliego passa devant lui, se lixa, avec la même appa-
rence do réalité que, tout à l'heure* la tête de Christ. 11 mit à soutenir cette vision un acharnement comparable à la ferveur du mystique qui se provoque à l'extase. A vouloir douer de vie ce fantôme, il épuisa
toutes ses forces Imaginatives; il tortura son âme avide, inutilement : « Gomme tout cela est vain! La réalité elle-même, j'en suis sûr d'avance, ne me satisferait pas davantage! Et cependant je meurs de n'y avoir point touché!... »
Un état double se partageait son être. Il s'ausculta moralement, s'étudia, voulut se rendre compte, par habitude d'analyste et peut-être avec le vague espoir que la méditation l'apaiserait. Jusque-là, il avait eu la manie du journal intime. Les moindres émotions qui l'agitaient lui paraissaient des événements plus extraordinaires et plus importants que des révolutions et des bouleversements d'empires. Ses moindres penséesavaient à ses yeux un prix infini. Chaque soir, il se racontait à lui-même avec un soin méticuleux, mais, depuis son arrivée à Séville, il avait subi une telle transformation, il avait vécu dans une exaltation si continue et si véhémente, qu'il n'avait même pas songé à reprendre son journal interrompu.
Ce matin, sous l'influence du trouble où l'avaient jeté les cauchemars de la nuit, il sentit de nouveau le besoin de se confesser. Il tira de sa malle un volumineux cahier, il s'assit à sa table et «tout d'abord il relut attentivement la dernière note qu'il avait écrite. Elle était datée de Séville, du soir même de l'arrivée :
« Il n'y a que l'art qui ne mente pas, parce qu'il est le mensonge conscient de lui-même! Je vais m'y jeter corps et âme !... »
Ayant parcouru ces lignes, il froissa la page avec
dégoût : « .Étais -je assez cuistre, grands dieux! Estce moi qui ai pu penser cette prétentieuse platitude! Que suis-je, sinon un flux et reflux perpétuel d'idées qui passent et qui se détruisent? Où et quand ai-je jamais existé, moi Henri Mautoucher? Que suis-je donc? où est la substance de mon être? Ai-je seulement une substance?... »
Il se recueillit un instant, dun air accablé, puis il se mit à écrire de sa belle écriture étudiée et fleurie, aux boucles luxuriantes :
« 2 octobre 1901. — Il me semble que cette journée va être décisive pour moi. La crise que j'appréhendais va se déclarer. La venue de Michel l'aura hâtée peutêtre. En tout cas, il m'aura éclairé sur moi-même! Pauvre ami! Dans quelle détresse je le retrouve! et de quelle voix il m'a dit, en nv embrassant, lorsque nous nous sommes quittés : « Je te dis adieu! Nous ne nous reverrons plus! moi je suis fini! C'est mon dernier voyage!... » Je sais bien qu'il exagère sans le vouloir sa pose désespérée et qu'il met une coquetterie inconsciente à se composer cette attitude de moribond. Mais il y avait dans son accent une sincérité qui ne trompe pas. Dévoyé comme moi, par une éducation mauvaise, il languit de n'avoir pas su dégager son être véritable sdans le moment opportun. Et ce qui aggrave son mal, c'est la clairvoyance impitoyable de sa pensée. Au moins, on nous aura appris à ne pas nous leurrer sur nous-même!...
« Moi aussi, je vois clairement mon état. La seule différence entre nous, c'est que, moi, j'ai des velléités de guérir, que je crois encore à quelque chose et que toutes les illusions de ma jeunesse, rendues plus impatientes par la déception, se sont ramassées follement sur un objet unique! Oui, je crois encore!
Cette Sévîlle m'a tellement ensorcelé! A de certaines
minutes divines, elle m'a donné une telle confiance dans ma force!... »
Il posa sa plume, comme fasciné par la Ville de joie. Les heures les plus belles qu'il venait d'y vivre repassèrent devant son esprit. Il comprit Faction magnifique et bienfaisante qu'elle avait eue sur lui :
« D'abord, elle m'a délivré du mensonge de l'Art, en me révélant tout d'un coup la beauté de la Vie. Elle m'a révélé la nature de Jean, que j'avais la sottise de mépriser!... Comme il a parlé, l'autre soir! Comme il nous écrasait! Comme il avait raison ! Il y a chez lui des réserves d'énergie et d'audace, une sûreté, une intrépidité d'espérance qui sont pour nous un vivant exemple! Sans le savoir, il conspirait avec Séville pour m'arracher à mes vieilles erreurs. L'un et l'autre ils ont purifié, élargi ma conception de l'art. Je l'avais conçu comme quelque chose de tellement étriqué, de tellement pauvre et de tellement distingué! Ah! oui! c'est cela qui m'abusait : la distinction facile des petits talents!... Est-ce que Murillo était distingué, lui?... Il se moquait bien de cela! Il n'avait pas honte de trafiquer de sa peinture! Comme le dernier des marchands d'images, il expédiait aux Grandes-Indes ses Jésus et ses Vierges pêle-mêle avec la pacotille destinée aux nègres. Et il se soumettait à cette nécessité de son métier, il acceptait cela, lui qui avait du génie! .Nous autres, gens de l'élite, comme nous nous appelons pompeusement, nous écrivons pour trois personnes! Lui il peignait pour une ville entière! Il exprimait l'âme de toute une race !...
— Oh! faire cela! — s'écria tout haut M au toucher, lisi un instant par ses rêves de gloire.
Il eut un tressaillement d'orgueil, en songeant qu'il
avait compris cet art classique, à la fois si grand et si simple. Il sentait que, comme l'avait dit Jean, les choses les plus héroïques et les plus nobles s'appuient sur des réalités misérables et, que, pour être un grand artiste, pour conquérir les foules, il faut être resté peuple par les racines les plus profondes de son être, il faut avoir les mains encore rudes et calleuses du labeur paternel!...
Tristement, il conclut : « C'est peut-être un mérite de penser ainsi ! Mais tout cela ne sort pas de mon intelligence! C'est un mirage qui flotte hors de mes prises et que ma volonté n'atteint pas. C'est une idée étrangère à moi!... Il n'y a qu'une chose que je sente vivre en moi, qui soit vraiment moi-même! C'est mon amour pour cette femme! Quelle absurdité I Moi, Henri Mautoucher, avec ma culture, mon expérience, mon scepticisme, mes instincts de domination, tomber aux pieds d'une danseuse comme un adolescent timide! On ne voudra pas y croire! Et cependant, c'est ainsi! A quoi bon songer ailleurs, puisque tout le reste m'est indifférent! Jean en parle à son aise! Il peut insulter des plaisirs dont il est las et rassasié! Moi j'en suis avide, peut-être, hélas! parce que je n'ai pas assez aimé lorsque j'étais plus jeune. Il faut croire que j'avais cela dans les moelles et que ce sentiment est une force terrible puisqu'il a tuut dévasté sur son passage !... »
Alors, avec une honte débordante et dans un mouvement de révolte contre lui-même, il s'énuméra toutes les raines que cet amour avait amoncelées en lui : ses théories, ses règles de conduite, son amour-propre, sa gloriole littéraire ! Il avait perdu cœur à son métier. L'art lui-même, tel qu'il venait d'en avoir la révélation, — le sincère, le grand ! — ne le passionnait plus :
LE RIVAL DE DON .11AN .il!)
« Pourquoi donc m'intéresserait-il? Est-ce que ces gens de Séville, est-ce que tous ces Espagnols éprouvent le besoin dune littérature ? Ils vivent, c'est assez! Moi, si j'ai écrit jusqu'ici, c'était pour me consoler de ce que je n'avais pas, pour consoler d'autres deshérités et d'autres impuissants comme moi! Au fond, l'art, même le grand, c'est un plaisir de pauvre!... »
« Tu mens! tu mens! — protestait une voix tout au fond de lui, — tu cherches à f éblouir pour justifier ta passion! Tu mens à cause d'elle!... Eh bien, oui! c'est à cause d'elle! Tout est par terre à cause d'elle! Quelle dérision! Comme on se moquerait de moi. si l'on pouvait savoir!... Mais non! cette crise serait arrivée quand même, avec une autre! Il y a dans ma nature une contradiction qui devait éclater tôt ou tard! Malgré que j'en aie, malgré tout ce que j'ai fait pour me persuader le contraire, je suis un sentimental! Jean disait vrai! Le sentiment comprimé devait se venger d'une façon terrible! Mais je ne pouvais pas m'attendre à une telle violence ! Car il me la faut, cette femme! Il me la faut, n'importe comment, par tous les moyens! Cela m'est égal qu'elle ne m'aime pas! Dussé-je la prendre de force, je l'aurai! C'est sa chair que je veux!... »
Il s'était levé d'un mouvement furieux. La bassesse des menaces qu'il proférait ne le scandalisait point. La tare plébéienne, masquée par l'éducation et les dehors brillants des idées apprises, se manifestait à son insu en un débordement de paroles injurieuses et gros* La senle chose qui le frappa, lorsqu'il
B'arrêta devant sa glace, ce fut l'expression presque féroce du bas de son visage. Les muscles de la bouche étaient durement contractés, le rictus se ser-
rait, marquant une ride profonde aux deux coins des lèvres. Cet indice d'une obstination forcenée le réjouit : « Oh! je suis un volontaire, moi! Je la veux, cette femme ! Je l'aurai ! Mes bons amis m'ont assez dit que je n'étais qu'un arriviste. J'arriverai encore à cette belle conquête! Je ne veux pas me résigner. La résignation est une faiblesse honteuse!... Et puis, quoi? Je n'étais peut-être au monde qiïe pour cette passion! Eh bien! je la veux dans tout son paroxysme, dans toute sa folie, fût-ce au prix des pires souffrances!... »
Et se rasseyant devant sa table, il écrivit d'une main fébrile, au bas de la page, en gros caractères romains : J'AURAI LA GALLIEGO. La plume trop appuyée faillit se briser sur le papier. Les lettres désordonnées et comme dansantes semblaient tracées par une main d*enfant et elles formaient un contraste étrange avec la soigneuse calligraphie des lignes précédentes. On aurait dit le paraphe d'un fou s'étalant sur un manuscrit précieux. Mais Henri s'usait les yeux sur ces lettres, il se les répétait sans cesse, comme si, par un miracle de volonté, le corps de la danseuse effleurait ses lèvres au même moment où il prononçait les syllabes de son nom!
Le lendemain de cette crise, un événement insignifiant en apparence le rendit à toute la passion douloureuse du désir, — cette fois pour toujours!
C'était un dimanche, et, dès le matin, la Galliego avait déclaré à Jean son intention d'assister à la grand'messe de la cathédrale. Était-ce pour s'acquitter d'un vœu secret qu'avait formé son cœur d'Espagnole et de catholique, ou voulait-elle achever de séduire Jean par une affectation de piété superficielle,
en femme du monde qui sait à quoi Les convenances l'obligent? Il ne chercha pas à approfondir et np vit là qu'un caprice sans importance.
Ils sortirent vers neuf heures. Mâutoueher, qui les espionnait comme toujours, s'empressa de les suivre. Il constata qu'ils entraient à la cathédrale par la Porte du Pardon, et, pour n'avoir pas l'air d'être sur leur piste, il stationna pendant un assez long temps dans le Patio des Orangers. Il s'assit sur la margelle de l'antique piscine des ablutions, comme ce matin de septembre, où, tout à l'ivresse première de son amour, il était venu raffermir sa foi dans la Vie, au spectacle des paysannes en prières devant la statue de la Vierge, sous le flamboiement de midi, parmi les parfums des sèves et le bourdonnement des abeilles. Quelle chute et quelles tortures depuis ce jour d'orgueil et d'imprudent triomphe ! Il s'abima dans toute l'amertume de son humiliation.
Lorsqu'il pénétra dans la cathédrale, la messe allait finir. Un peu aveuglé d'abord par ce brusque passage du grand soleil aux demi-ténèbres des nefs immenses, il eut une impression d'obscurité confuse et de solitude. Pourtant les vitraux étincelaient, et une assistance nombreuse se pressait dans le vaste espace qui sépare le Coro de la C api lia mayor. Mais les proportions colossales de l'édifice écrasaient tout et rendaient tout indistinct.
Il s'approcha des fidèles qui semblaient un petit troupeau perdu dans l'ombre du grand vaisseau de pierre. Ses yeux errèrent un instant. 11 aperçut la (ialliego, la tête couverte d'un.- mantille, agenouillée sur les dalles, au milieu des femmes du peuple et des petites bourgeoises vêtues de percales éclatantes. Kilo paraissait prier avec ferveur. Dans son costume
de coutil blanc, Jean était debout derrière elle, adossé à un pilier. Il fit un signe à Mautoucher, qui essaya de traverser la foule pour les rejoindre. Mais un suisse l'arrêta d'un geste brutal. Les orgues tonnèrent, la grille du Coro s'ouvrit avec fracas, un coup de hallebarde retentit sur le pavé et, précédé d'un huissier, la masse d'argent sur l'épaule, d'un camérier portant la croix archiépiscopale, — avec sa suite de chanoines et de diacres en dalmatique, dans son camail de pourpre, apparut au sommet des degrés le cardinal^archevêque de Séville .
La foule agenouillée fit un mouvement vers l'étroit passage qui conduit du chœur à l'une des portes de sortie et que des bedeaux et des suisses défendaient avec peine. Tous les regards étaient tournés vers l'archevêque. Mautoucher lui-même, malgré les pensées absorbantes qui l'agitaient, ne put s'empêcher d'admirer cette pompe imprévue et très simple.
Le collier d'argent étalé sur la poitrine, en perruque bouclée et poudrée, la fraise au cou, le pourpoint de velours noir pincé à la taille, l'huissier ouvrait le cortège avec la majesté d'un héraut d'armes du temps d'Isabelle la Catholique. Puis les émaux de la croix processionnelle brillèrent entre les feux des cierges. Le cardinal, qui venait ensuite, frôla presque Mautoucher, tellement les rangs étaient pressés. La bouche mince et spirituelle, ses beaux yeux noirs souriants, il montrait un délicat profil de gentilhomme andalous. Le prélat redressait légèrement sa taille sous le poicls de la pourpre cardinalice que barrait un lourd cordon à glands d'or et dont la queue traînante était soutenue par deux acolytes. Dans un bruissement d'étoffe opulente, le flot d'écarlate tombait de ses épaules, laissant derrière lui un sillage
embrasé qui se reflétait Longuement sur les dalles de marbre.
Les femmes contemplaient avec une émotion visible cet homme si beau, qui, en une aisance de jeune dieu marchant sur des nuées, s'avançait ainsi dans son manteau lumineux. Les visages, les sombres pierres des colonnes s'illuminaient à son approche. Avidement, des fidèles se précipitèrent vers la frêle main tendue et leurs lèvres se collèrent sur l'améthyste de l'anneau pastoral. Tout à coup, le cœur de Mautoucher se mit à battre violemment. Il venait de reconnaitre la Galliego qui, se traînant sur ses genoux, s'approchait, elle aussi, pour baiser l'anneau de l'archevêque. Elle osa lever les yeux vers lui. Les rouges flammes du camail éclairaient ses cheveux et son front. Le prince de l'Église fut-il touché par cette royale beauté, ou bien eut-il le pressentiment que l'admirable créature prosternée devant lui, dans cette pose de Madeleine aux pieds du Christ, était cette célèbre Galliego dont toute l'Europe était amoureuse? Il sembla vouloir s'arrêter, sa bouche spirituelle ébaucha un sourire, et c'est d'un geste gracieux et empressé qu'il offrit ses doigts à la dévotion de la danseuse...
Maintenant, les chanoines défilaient deux à deux, cachant la tête du cortège. Le camail de pourpre flamboya une dernière fois dans l'embrasure de la Porte de los Palos qui était ouverte à deux battants, la hallebarde du suisse retomba lourdement sur le pavé, et la foule qui s'était relevée de terre, s'écoulait en tous sens, à travers l'énorme basilique.
Mautoucher, sans rien voir, était resté debout à la même plaee. Le mouvement d'inconcevable jalousie qu'il avait éprouvée, lorsque la Galliego baisait la main du cardinal, l'avait si soudainement bouleversé.
W'I'i LE RIVAL DE DON JL'AN
qu'il n'avait plus conscience de ce qui se passait autour de lui, Jamais Jean, dans tout l'épanouissement de l'amour satisfait, ne lui avait inspiré une jalousie pareille. Cet homme resplendissant, environné de ses prêtres il était au-dessus de l'humanité, et Henri se persuadait qu'au moment où il avait tendu l'anneau mystique, le visage de la femme prosternée avait éclaté d'une passion presque divine ! Mais rien ne le torturait davantage que le désir impossible de ce baiser, dont l'idée seule faisait trembler ses mains de convoitise et de désespoir!
Cependant elle était là, tout près de lui, la mantille rabattue sur le front, un peu étonnée de son attitude étrange. Jean parlait de rentrer tout de suite au Palais d'Orgaz. Alors Mautoucher sentit que, ce matin-là, il pourrait moins que jamais se séparer d'elle, que sa présence lui était une chose vitale comme l'air et la lumière. 11 chercha un prétexte pour les retenir et, songeant qu'ils n'avaient pas encore visité la Sacristia mayor, il proposa d'y entrer. Un adolescent en soutanelle qui s'était approché d'eux, tenant un trousseau de clefs à la main, joignit ses instances à celles de Mautoucher. En phrases emphatiques et sonores, il promit un amoncellement de merveilles.
La Galliegb se laissa tenter. Jean céda. Radieux, Mautoucher s'empara aussitôt du bras de la jeune femme; et, en essayant de dissimuler l'émotion qui Tétreignait encore, il lui dit à mi-voix :
— Vous étiez admirable tout à l'heure, quand vous avez baisé la main du cardinal!
— C'est entendu! — répondit-elle, avec une légère impatience. — vous savez bien que je le suis toujours, admirable !
Mautoucher reprit :
— Mais aussi quelle fantaisie d'assister à la grandmesse!... Vous aviez fait un vœu, sans doute?...
Elle parut hésiter :
— Moi! non!... je n'ai pas fait de vœu!... C'est aujourd'hui l'anniversaire de la mort de mon père! J'ai suivi la messe à son intention : voilà tout !
Henri l'écoutait avec ravissement. Le sens des paroles lui importait peu. Elle eût dit les choses les plus insignifiantes qu'il l'eût écoutée avec le même bonheur. Le simple son de sa voix lui était une volupté si grande, que le reste du monde en était comme aboli pour lui. Tous ses instincts d'artiste se taisaient dans ce tumulte de passion qui lui remplissait l'àme, et c'est avec l'indifférence d'un Barbare qu'il passait devant les plus authentiques chefs-d'œuvre. Jean ayant manifesté quelque surprise de cette apparente froideur, il lit un effort pour trouver des formules laudatives.
Pourtant ils traversaient la rotonde de la Salle capitulaire avec sa coupole où s'étalaient les fresques de Murillo, ses colonnes, ses pilastres ioniques, son élégante décoration platéresque. Puis ils s'attardèrent un instant dans la fraîcheur du patio, encombré de pierres tombales, égayé par des verdures. Le frêle panache d'un jet d'eau y retombait dans une vasque de porphyre. Mautoucher, qui n'avait pas quitté le bras de la danseuse, laissait Jean parcourir les sépultures et il n'entendait pas les explications du guide.
Ils revinrent sur leurs pas et ils s'arrêtèrent devant la porte de la Sacristia mayor qui était lourdement cadenassée et couverte d'énormes serrures. Le jeune prêtre qui les guidait parlementa à travers un guichet de cuivre et, après des grincements de clefs et de verrous, une ronde ligure de chanoine, la cigarette
la bouche, s'encadra dans l'entrebâillement des vantaux massifs.
Haute comme une salle de palais, la Sacristia mat/or s'ouvrit devant eux. L'impression de magnificence que produisaient, dès l'entrée, la carrure majestueuse des piliers quadrangulaires et l'élancement des voûtes en berceau, s'augmentait encore par l'éclat de tant de richesses confusément entassées. Des bras de lumière en bronze doré, des lanternes d'argent aux invraisemblables ciselures s'alignaient au-dessus des lourdes armoires en chêne sculpté. Les ustensiles ordinaires du culte, les bénitiers, les navettes, les plats d'argent, les encensoirs encombraient de longues tables cirées ; et, d'un bout à l'autre, c'était un chatoiement d'étoffes précieuses jetées pêle-mêle sur des escabeaux, gisant à l'abandon devant les vestiaires, ou suspendues aux murs en un fastueux étalage de draperies croulantes : des surplis, des aubes de dentelle, des étoles et des manipules, — tout le somptueux déshabillé sacerdotal!
Autour de ces linges épars, flottait comme une odeur mystique émanée des cires, des encens et des chrêmes ; et, dans le demi-jour voluptueux qui tombait du transparent cerise des hautes fenêtres, dans le chuchotement des voix discrètes, le va-et-vient des pas amortis, le murmure caressant des soies qu'on déployait, on aurait dit un grand boudoir sacré. An milieu, sous la pomme du lustre, des sacristains à figures effrontées de jeunes pages secouaient un immense tapis semé de bouquets éclatants. Leurs silhouettes se réfléchissaient avec le tapis sur le pavé de marbre, dont le poli avait pris une blondeur et une douceur d'ivoire; et chaque fois que leurs bras s'agitaient, c'étaient toutes les fleurs d'une Fête-Dieu
qui s'abattaient sur les dalles miroitantes, et toute une envolée de lueurs chaudes qui se dispersaient à travers la Sacristia mayoret qui, rebondissant le longdès mur- diaprés, s épanouissaient jusqu'aux voûtes.
Les courtines abritant le Vestiaire des Cérémonies, voltigèrent sur leurs tringles. L'adolescent en soutanelle les écarta devant les visiteurs, et, tirant des planches de leurs rainures, il étala les ornements des solennités catholiques : les rochets et les chasubles, les chapes pesantes pour les processions et les b '-nédictions pontificales. Constellées de pierres fines, les quatre plus belles, celle de la Nativité, colle de Pâques, celle de la Pentecôte, et celle du Corpus apparurent drapées sur des mannequins. Les toiles rugueuses e! splendides scintillaient dans la pénombre. Brusquement, la Galliego avait quitté le bras de Mautoucher, et, malgré la défense du sacristain, elle s'obstinait a palper les brocarts durcis et bosselés de fil d'or.
L'adolescent s'impatientait. Il les entraina devant le TenebrariQj 1«- candélabre gigantesque que l'on place devant le maître-autel, le jour du Vendredi-saint.
Mais la custode monumentale, le chef-d'œuvre de Juan de Arfé, éclipsait tout par sa m -a ri-
- ■ invraisemblables. Haute de douze pieds, tout entièi -ont ciselé, elle offrait plusieurs super-
positions d'architectures que surmontait une coupole terminée par une croix : véritable fouillis d'arcades, 3, de clochetons et de pinacli s! I. - fines arêtes «1. - - nervures des croisillons trilo-
uisaient délicatement comm
la minutie d'un tel labeur confondaient l'imagination. Mautou - salta tout à fait
acle. La face rayonnante, il se retourna vers la Galli' -
— Oh! voyez donc, chère! C'est colossal!... Vous pourriez vous tenir debout sous la coupole!
— Vous êtes fou! — dit-elle d'un ton scandalisé.
Mais, lui, il la voyait au centre de la custode, souriant à travers le disque de cristal qui se dressait sur un mince support aiguisé en croissant de lune. Maintenant, sa sensibilité d'artiste se réveillait dans toute l'effusion de l'extase amoureuse. Il ne concevait pas de plaisir plus haut que de jouir de toutes ces belles choses auprès de celle qu'il aimait.
Cependant le chanoine obèse, ayant rallumé sa cigarette à la flamme d'un cierge, s'avança en geignant. Il choisit des clefs dans son trousseau, ouvrit toutes ,les serrures d'une profonde armoire qui s'élevait jusqu'au rebord des dernières fenêtres, et le sacristain poussa lentement les volets. La paroi intérieure était dorée du haut en bas. Soudain une grande lueur vermeille se répandit sur les dalles, comme un coup de soleil jaillissant entre des nuages. Il y eut une minute de stupeur et d'éblouissement.
Le trésor venait d'apparaître tout entier. Avec ses scintillations de gemmes et de métaux émergeant des fonds obscurs, il semblait se creuser comme une grotte féerique, où l'on aurait accumulé les richesses les plus rares de la terre. A cette apparition fantastique, devant.ce ruissellement des magnificences lapidaires. Mautoucher frissonnant retrouva ses enthousiasmes d'enfant pour la Tour-de-1'Or. Il s'éprit plus que jamais de la poésie de l'Or. Il revécut un instant l'antique épopée des Amériques, les illusions splendides et les rêves de gloire des Colomb, des Pizarre, des Cortez, de tous les chercheurs d'or! Ce trésor ouvert, c'était la révélation de toute l'Espagne héroïque.'... Ses yeux suivaient anxieusement la main du jeune
LE RIVAL DE 'DON JUAN* d29
prêtre qui promenait un flambeau de cire le long des vitrines, éclairant tour à tour les patènes, les custodes, les ciboires, les chandeliers, les croix portatives, les croix pectorales, les innombrables calices en cristal de roche. Le flambeau s'arrêta plus longuement devant un vieux crucifix à l'aspect fruste et comme encrassé par une patine séculaire, mais tout hérissé de topazes, de turquoises et de coraux que fixaient de lourdes agrafes. Il avait été fondu avec le premier or envoyé des Grandes Indes par Christophe Colomb... Le flambeau se déplaça. On ne vit plus la relique vénérable : deux ostensoirs prodigieux rutilaient sous la croûte de pierreries qui mangeait l'or de la matière. L'un était entièrement couvert de perles. L'autre, œuvre d'un artiste italien du xvnr siècle, apparaissait comme la folie géniale d'un orfèvre qui aurait épuisé toutes les ressources inventives de son imagination en raffinements inouïs et fastueux. Encadré par les gerbes symboliques, l'orbe cristallin destiné à recevoir l'Hostie s'épanouissait au milieu d'une treille chargée de grappes. Les épis des gerbes étaient d'or. De grosses perles noires agglutinées formaient les grains des raisins. Les queues étaient de rubis et les feuilles, d'émeraude. Mais l'art de l'ouvrier l'emportait encore sur la prodigalité insensée et sur la beauté des pierres.
Dès qu'elle avait aperçu l'ostensoir, la Galliego n'avait pu retenir un petit cri involontaire :
— Oh! Jean! c'est trop!... c'est trop beau!
Le son de sa voix était le même que, ce soir de volupté, où, entrant dans le Salon de porcelaine, parmi les eiïluves des jasmins effeuillés, elle s'était écriée : « Tu veux m'en faire mourir! » Jean tressaillit en reconnaissant une intonation toute pareille et aus-
sitùt l'emportement passionné de cette scène ressuscita dans son souvenir. D'un mouvement brusque, elle s'était rapprochée de Jean, elle lui avait pris la main et, la serrant dans 'la sienne, elle s'écrasait le front contre la vitrine, pour mieux repaitre ses yeux du miraculeux ostensoir. Elle regardait, puis elle se retournait vers son amant, le visage illuminé, les pupilles extraordinairement brillantes; et, avec un frémissement de plaisir par tout son corps, elle répétait : — N'est-ce pas, Jean? Comme c'est beau!... Tout ce qu'il y a de chimérique, d'infini et de désordonné dans l'àme féminine s'effrénait en elle durant cette contemplation. Elle était heureuse. Son regard extasié semblait dire à Jean : « Toi seul peux comprendre ces choses. Tu es l'homme riche et fort, tu es le maitre des Splendeurs!... Oh! je t'aime, toi!...
Les reflets dorés des volets entr'ouverts l'enveloppaient toute et la transfiguraient. Mautoucher la revoyait telle qu'elle lui était apparue à Barcelone, dans le magasin de l'orfèvre. Il se le rappelait : c'avait été le premier éveil de son désir! Vraiment cette femme si belle n'avait tout son prix qu'au milieu des choses rares et précieuses comme elle! On aurait dit que toutes les vertus occultes des gemmes s'épanouissaient dans sa chair. Elle dépassait tout ce qu'il avait osé rêver et, comme pour justifier sa passion à ses propres yeux, il se disait que sans doute elle égalait les courtisanes les plus illustres de l'histoire ou de la légende. Il songeait : « Être l'amant de cette femme et l'immortaliser comme les Thaïs et les Phrynés immortelles!... Cet amour, ce serait peut-être, pour lui aussi, le chemin de la gloire, ce serait le coup de la grâce qui le sacrerait grand écrivain!...
Cependant, le sacristain, avant de refermer le trésor, montrait à la Galliego une dernière curiosité, un coeUr d'or surmonté d'une petite croix. L'objet semblait très simple, presque pauvre en comparaison du resle. Mais le travail en était d'une délicatesse et d'une légèreté qui contrastaient avec l'opulence écrasante des deux ostensoirs. La Galliego le considéra plus attentivement, lorsque le chanoine eut déclaré :
— C'est dans ce cœur en or que l'on porte le Saint- Viatique à Monseigneur l'Archevêque de Séville. Il est très ancien! On compte qu'il a déjà servi douze fois!...
Mautouclier vantait la ciselure du couvercle ou étaient* gravés les attributs encharistiques. La danseuse ne paraissait pas l'entendre. Se rappela-t-elle tout à coup le séduisant et somptueux cardinal dont elle venait de baiser l'anneau et, à ce mot de Viatique l'image de la mort mêlée à des images de volupté s'offrit-elle brusquement à son esprit? Elle eut un imperceptible tremblement d'émotion :
— Quel singulier bijou! — dit-elle. — Ce cœur d'or pour porter le dernier Sacrement!... Oh! je voudrais l'avoir!...
— Vous l'aurez! — dit Mautoucher qui se précipita vers elle.
Ni Jean, ni la Galliego ne comprenaient ce qu'il voulait dire.
— C'est uni' plaisanterie! — aflirma Jean, en haussant les épaules.
— Du tout ! Rien n'est plus sérieux!...
Kl. arrêtant d'un geste le sacristain qui refermait les volets dorés, il tira un carnet de sa poch'1 • •! se mit .i dessiner rapidement le bijou sacré. Lorsqu'il rentra son crayon dans l'étui, il dit encore, avec un accent de jubilation étrange :
— Vous l'aurez, chère! je vous le promets!... La Galliego se fâcha presque de cette insistance :
— Enfin, Henri, m'expliquerez-vous ce que signifie?...
— Ne me demandez rien! ne m'interrogez pas!... Vous verrez ! vous verrez !
On crut à un de ces caprices bizarres dont Mautoucher était coutumier. Mais lui, à leur grand étonnement, il s'empressa de les quitter sur le seuil de la cathédrale et, à l'instant même, il courut chez un orfèvre de la calle de Mercadérès, que Don Praxedès lui avait jadis recommandé.
Il allait, insouciant, à travers les rues bruyantes qu'emplissait l'animation de midi. Il ne réfléchissait pas que cette extravagante fantaisie allait lui coûter tout l'argent de sa nouvelle. La joie d'offrir à là Galliego une chose qu'elle avait pu souhaiter l'occupait tout entier. Un remerciement d'elle, cela surpassait tous les bonheurs humains !
— Vous m'entendez? — dit-il au bijoutier, — je tiens à une exactitude scrupuleuse !
Celui-ci examina le croquis que lui tendait Mautoucher :
— Je connais! — reprit-il aussitôt, — c'est le cœur d'or de l'Archevêque, qui est au trésor de la cathédrale!...
Et laissant retomber le papier d'un air indécis :
— Ce sera très difficile à reproduire !
— Qu'importe! — répliqua Mautoucher superbement.
Le bijoutier, surpris par le ton de sa réponse, releva la tête vers lui. Mautoucher le regarda aussi. C'était un grand jeune homme brun à la pâleur splendide, le front encadré par une abondante chevelure d'un noir
intense. L'expression à la fois troublée et triomphante du romancier ne lui échappa point. Comme par une obscure sympathie, il devina la préoccupation de Mautoucher, et avec cette vivacité familière des Andalous, la mine railleuse et souriante :
— Ah! caballero! — dit-il, — vous êtes amoureux ! . . .
Mautoucher, sans rien répondre, sourit aussi. Mais il l'eût volontiers embrassé pour cette phrase!
Tandis qu'il s'attardait dans la boutique de la calle de Mercadéràs, Jean et la Galliego étaient rentrés au Palais d'Orgaz sous le coup d'une allégresse qu'ils ne connaissaient plus depuis quelque temps. Cette messe à la cathédrale, les émerveillements partagés devant les vitrines étincelantes du trésor, toutes ces émotions extraordinaires les avaient fait sortir de la réserve un peu froide qu'ils observaient maintenant l'un vis-à-vis de l'autre. La Galliego était comme ivre de tant de richesses contemplées et, sans qu'elle en eût nettement conscience, elle voyait toujours son amant à travers la vision éblouie qu'elle en avait gardée.
A la seule façon dont elle lui parlait, Jean devinait que son ascendant sur elle était redevenu souverain; et, avertie par son tact de femme expérimentée, elle comprenait bien qu'il lui savait gré de subir sa domination avec cette complaisance amoureuse. Un besoin d'épanchement réciproque se trahissait entre les phrases banales et circonspectes qu'ils échangeaient pour s'éprouver.
Afin d'être plus libres, ils déjeunèrent seuls dans le cabinet attenant au Salon de porcelaine; et, lorsque Mautoucher fut remonté dans sa chambre, ils vinrent s'abriter contre la chaleur dans le Salo)i de baile.
A cette même place, — quinze jours auparavant, — le romancier lui avait murmuré un commencement d'aveu. C'était par un soir étouffant, tout semblable à celui-ci. Le soleil flambait entre les persiennes closes, et le piano à l'abandon au milieu de la grande salle déserte allongeait son ombre mélancolique sur •le parquet d'ébène. La Galliego s'attrista soudain à ce souvenir. Tout ce qui lui rappelait Mautoucher lui était naturellement antipathique, et elle en conçut un fâcheux présage pour le succès de la tentative qu'elle venait de concerter. Sa chimère ne l'avait pas quittée. Taciturne, l'air préoccupé, elle cherchait ses mots :
— Comme vous voilà songeuse tout à coup! — dit Jean, qui lui prit les mains pour la tirer de sa torpeur feinte.
Elle tourna lentement la tète vers lui, en exagérant l'expression désolée de son visage :
— Vous allez me trouver encore une fois bien petite fille! — dit-elle — et même un peu sotte! Mais tant pis! Je vous le dirai; puisque je le pense!... Jean! ne protestez pas : vous ne m'aimez plus, comme avant! Il y a quelque chose entre nous!... Oh! je sais bien ce que c'est, allez!... C'est depuis ce soir où je voulais briser la coupe, où je vous ai paru si folle! Mais je ne le suis pas! Si vous me connaissiez un peu mieux, et si vous n'aviez pas tous les préjugés qu'ont les hommes, vous comprendriez que je suis au fond très sage et très raisonnable!... Jean, je voudrais causer avec vous raisonnablement !
Il s'effraya, reconnaissant dans ces paroles l'obstination indomptable de la race et prévoyant ce qu'elle allait lui dire. Cependant il prononça :
— Je veux bien causer raisonnablement!
Elle reprit avec plus d'assurance :
— Eh bien, oui! nous en causerons, quoique vous m'ayez défendu de vous reparler de cette chose!...
Il l'interrompit aussitôt :
— Écoutez-mOi! — dit-il, — presque autoritaire. L'autre jour, quand je vous ai répondu, je manquais peut-être un peu de sang-froid. Vous m'aviez irrité sans le vouloir, et je ne vous avais pas compris! Mais maintenant, je vous parle avec calme, et, croyez-le, chère amie, avec toute la franchise dont je suis capable : Eh bien! je m*étonne que vous vous entêtiez à commettre une action indigne de vous! Oui, ce serait un»:* très grande faute, non pas sans dout pour moi, mais pour vous, chère amie !... une faute dont vous vous repentiriez plus tard!
— Je ne saisis pas ! — répondit-elle durement. Elle sentait, dressée contre la sienne, une volonté
inflexible. Dépitée, ne sachant plus que dire, elle recourut aux arguments qu'elle avait préparés et mis en ordre dans sa mémoire :
— Raisonnons! — dit-elle. — D'abordvous ne m'accuserez pas. je pense, d'obéir à de bas calculs. Une femme de votre monde pourrait se laisser séduire par l'appât de ce qu'on appelle « un beau mariage. ». Moi, votre fortune ne me tente pas; je suis assez riche! Je gagne tout ce que je veux : le luxe dont je jouis, vous ne pourrez jamais me le donner, quand vous le voudriez!...
— Et c'est ce que vous regretterez un jour!...
— Non! je méprise tout cela! Mais laissez-mm m'expliquai'! Donc l'argent me touche peu! Je ne désire pas davantage entrer dans une société d'où je suis exclue par ma condition. Je la connais trop, cette société, jr l'ai vue de trop près-! J'ai coudoyé tout ce qui porte un nom à Paris, j'ai reçu chez moi des Altesses
et des princes du sang, et j'ai su en obtenir tous les égards qu'on accorde aux femmes du plus haut rang '. Je n'en suis pas plus fière !...
— Sans doute ! — d'it Jean ironique, — et vous quitteriez le plus aisément du monde ce milieu si brillant pour venir vivre en bourgeoise médiocre, dans un trou de province !
— Oui ! mais avec vous !
— Qui vous empêche d'être avec moi? Ne pouvonsnous pas nous aimer, sans sacrifier votre vie si belle, votre art dont vous êtes éprise?...
— Oh! mon art! — fit-elle avec dédain. — Je le déteste depuis que je sens qu'il m'éloigne de vous 1 . . .Et puis, je vais tout vous avouer, Jean ! ... Je suis lasse de cette vie de théâtre! Voyez-vous, j'ai bien réfléchi depuis que je suis ici. En regardant les femmes de ce pays, j'ai appris à voir clair en moi-même, je me suis reconnue comme l'une d'elles, car je suis de leur race et le sang ne se renie pas! Ces filles, elles dansent .toutes comme moi, lorsqu'elles sont jeunes. Cette folie delà danse, elle est dans l'air de Séville! Mais cela passe très vite. Les danseuses d'hier deviennent aujourd'hui des mères admirables ! Moi aussi, je comprends maintenant qu'il y a quelque chose de plus sérieux que le plaisir, de plus sérieux que l'art. Les années que j'ai vécues jusqu'ici me paraissent tellement vides! Je suis tellement humilliée de n'être qu'une « artiste ! »
— Quelles divagations! — dit Jean. — Ecoutez, chère amie ! Vous jugez mal en ce moment! Je ne sais quelle mauvaise contagion vous gagne. Mais vous voilà comme Henri, qui à présent s'est mis en tête de renier son métier!... Je ne puis admettre qu'un artiste calomnie son art, l'unique supériorité dont il puisse se prévaloir aux yeux des autres et, somme toute, l'unique
raison qu'il ait de vivre! J'exècre une telle apostasie! Je dis que c'est une pose ridicule, ou de la démence toute pure ! Ceux qui en viennent là ne sont pas des artistes véritables. Il faut -que chacun suive sa voie, avec résignation, avec bonne volonté, avec enthousiasme, si c'est possible... Moi, je ne pourrais pas être autrement que je ne suis!...
— Je ne le sais que trop! — dit amèrement la Galliego.
— Non! ne m'accusez pas d'égoïsme ! Je vous jure que je ne pense qu'à vous, en cette minute... à vous deux ! Laissez-moi vous redire que ces idées sont extravagantes et maladives. Soupirer après une petite existence mesquine, quand on peut la mener large et fastueuse, vouloir rentrer dans la foule, quand on peut lui donner un peu de joie, l'exalter vers de grandes choses, peut-être la conduire, j'estime que c'est une lâcheté coupable!... Mais, hélas! vous êtes tous ainsi! Michel Bottéri parlait comme vous l'autre jour! Vous êtes pris de lassitude; vous renoncez, vous aspirez à redescendre!...
La Galliego, dominée par l'idée fixe, ne l'écoutait point.
— Jean! — finit-elle par dire, — vous ne me comprenez pas !... Ah! oui ! il y a quelque chose entre nous ! Mais c'est bien pis que je ne pensais. Ce n'est pas seulement un malentendu passager, c'est toute une façon de voir!... Que voulez-vous? je suis restée beaucoup plus Espagnole que vous ne pouviez le croire. Une Française ne s'expliquerait pas plus que vous mon entêtement au mariage. Mais moi j'ai grandi dans des sentiments tout autres. C'est avec eux qu'on m'a élevée. Mon père et ma mère se sont mariés, parce qu'ils s'aimaient, sans hésiter un instant, sans
avoir même la pensée qu'on peut agir différemment',! J'ai des camarades à Paris, des Allemandes, des Autrichiennes, dont les maris habitent Vienne ou Berlin, ce qui n'empêche pas celles-ci de leur rester fidèles ! Et tenez! la Ghiberti!,.. Vous connaissez la Ghiberti, la fameuse cantatrice italienne?... Elle a épousé à Pétersbourg un chambellan de l'Empereur, parce quil l'adorait!... Allez! vous aurez beau dire, Jean! Le mariage, c'est la plus grande preuve d'amour qu'un homme puisse donner à une femme. Aussi, moi qui vous sacrifie tout...
Elle s'arrêta une seconde et elle ajouta tristement :
— Il est vrai que vous ne me demandez rien! Jean ayant protesté d'un geste, elle poursuivit,
résignée :
— : Que m'importe, après tout !... Mais moi qui vous aime, il m'est impossible de concevoir autrement les choses. Je vous aime, avec l'amour de tous les miens, je vous aime de la même façon qu'ils se sont aimés. Nous sommes toutes ainsi, du haut en bas de l'échelle, depuis la marquise jusqu'à la cigarière ; nous sommes comme cette pauvre Sérafme, qui est affolée de son mari. Ce qu'il nous faut, c'est un homme, notre homme, comme à la dernière des femmes du peuple! Le reste, ce ne sont que des caprices des sens, des satisfactions de la vanité où le cœur n'entre pas!...
— Je sais tout cela! — dit Jean, — et même, je vous l'avoue, ce culte du maître n'est pas pour me déplaire!... Mais, chère amie, pouvez-vous penser comme Sérafme, ou, si vous le voulez, comme la plus blasonnée des marquises andalouses? Oubliez- vous que vous êtes la Galliego et que si les autres, — pauvres filles ou gpandes dames, — n'ont rien de mieux à faire que de se jeter dans le mariage, vous
devez chercher dans votre ait un emploi plus noble de votre vie!... Réfléchissez-y donc! Votre lot esl vraiment digne d'envie! Vous, vous n'avez rien à sacrifier! Il vous est permis de rester une grande artiste sans être obligée de cacher votre amour. Ce que l'on ne pardonnerait pas à une autre, on vous en fera presque un mérite. On vous admirera de poétiser la passion, en lui donnant un peu de ce prestige, qui s'attache aux héroïnes de théâtre. Pour toute une génération peut-être, vous serez une vivante leçon d'amour! Et vous aurez eu tout de la vie : les jouissances du cœur, comme celles du luxe, la volupté d'agir et de dominer, la réputation, la popularité, la gloire! Que souhaitez-vous de plus?...
Ébranlée, indécise, elle le laissait parler sans lever les yeux. Jean se flattait déjà de l'avoir convaincue. Il tenta un argument suprême :
— Vous avez bien changé ! — dit-il sur un ton de compassion. — Vous n'êtes plus celle que j'ai connue à Paris! Oh! je vous en prie, vous avez tout à y gagner : redevenez pour moi la Galliego !
Elle le regarda avec une expression d'angoisse :
— Confessez-le! — dit-elle, — vous en avez peur, de la Galliego !
Au ton de ses paroles, il devina seulement ce qui se passait en elle depuis six semaines. Il entrevit tout ce qu'elle s'était imposé d'elïorts et de contraintes pour se transformer et lui offrir d'elle-même une image qu'elle croyait rassurante. Il fut atterré d'une telle peine, si complètement inutile :
— Oh! quelle erreur, pauvre amie! — s'éciia-l-il en la serrant contre sa poitrine, — vous ne pouviez pas vous méprendre davantage! Je vous aime tant comme vous êtes! oui! je vous l'avoue! si vous
n'étiez pas la Galliego, peut-être que je vous aimerais moins!...
La phrase partit avec un accent de sincérité si naïve que celle-ci, soudainement éclairée, le repoussa violemment et se mit à fondre en larmes. Elle le voyait maintenant : ce qu'il aimait en elle, c'était l'actrice célèbre, et, comme avait dit Mautoucher, « l'être public et sacré », — peut-être, hélas! la courtisane!
Elle ne s'arrêtait pas de sangloter. Jean, interdit par cette explosion brusque de désespoir, s'épuisait à la consoler.
— Pourquoi pleurez-vous, petite ? Puisque nous ne nous quitterons pas ! Puisque je vous l'ai promis!... Autrefois, je m'imaginais qu'il n'y avait qu'une façon d'aimer! Mais vous m'avez appris un nouvel amour! Je vous le jure, petite ! Je vous le répéterai sans cesse : je n'ai jamais aimé personne comme vous!...
Dans sa détresse, elle avait un tel. besoin de le croire, qu'elle s'abandonna à son étreinte. Elle rentra ses larmes.
— C'est bien vrai, ce que vous me dites? — interrogea-t-elle d'une voix enfantine.
— Oh ! Chiquilla !
La voix mâle et douce mit dans ces syllabes la même inflexion caressante qu'elle avait eue déjà, en une minute de passion inoubliable. La Galliego n'y résista point. Mi-boudeuse, mi-souriante, elle protestait pourtant :
— Cela veut dire « petite fille », n'est-ce pas?... Oh ! je le sais bien, je ne serai jamais pour vous qu'une petite fille !
Jean l'étourdit de ses baisers, et, quoiqu'elle emportât comme le sentiment d'une défaite, elle se laissa entraîner, presque heureuse, à la Cristina...