‹ Le rival de Don JuanChapitre 13 sur 19 · I. Gravata, grêlée : dialecte napolitaiu · texte numérisé non relu

I. Gravata, grêlée : dialecte napolitaiu

— Je crois bien! Jean, il est comme moi! Il me ressemble!

— Qu'est-ce que tu comprends, voyons! — dit la vieille avec insistance.

— Tout!

— Mais quoi?

— Tout!... Je l'aime, voilà!

La vieille joignit les mains, consternée d'une telle exaltation. Elle reprit, en hochant la tête :

— Et s'il ne veut pas!...

— S'il ne veut pas?... Eh bien! ce sera un lâche, un bourgeois méprisable! Je le quitterai, je m'en irai bien loin, pour tout oublier! Je m'engagerai à Pétersbourg, ou en Amérique!... Oh! j'y ai déjà songé!...

Tout à coup, des larmes lui montèrent aux yeux. Sanglotante, elle balbutia:

— Ou bien je me tuerai !

Elle s'était jetée dans les bras de sa mère. Elle rétoufîait de son étreinte, comme affolée à l'idée de la mort, et se cachant, pour ne pas la voir, dans le sein maternel. Les lèvres tremblantes, la vieille la baisait au front :

— N<»n! tara mia, tu ne te tueras pas! On ne se tue pas ainsi! Ce sont des mots de théâtre, qu'on dit en se tordant les bras. Je connais cela, va ! J'ai joué tous les rôles d'amoureuses!... Non! console-toi! Tu épouseras plus tard quelque beau cavalier... quelqu'un de mieux que- lui, un chambellan, comme la Ghibertiî... un ambassadeur! qui peut savoir ?...

Elle caressait lentement les cheveux de la jeune femme, cherchant des mots d'affection pour l'apaiser. Alors elle lui dit :

37i LE RIVAL DE DON JUAN

— Ne te désole pas! S'il te quitte, je reste, moi! Nous resterons nous deux, comme toujours!... Nous deux, fille chérie! Oh! je t'aime plus qu'eux tous!...

Elle mit dans cette phrase un tel accent, à la fois si plaintif et si résigné, que la Galliego, touchée jusqu'au fond de l'âme, en oublia son propre chagrin. Elle se dégagea des bras de sa mère, et, lui baisant les mains, elle lui dit de sa voix la plus tendre :

— C'est vrai, bonne mère! Personne ne m'a aimée comme toi! Tu ne demandes rien, toi, en échange de ce que tu me donnes!... Et c'est toi qui me consoles, pauvre vieille chérie, toi qui as souffert plus que je ne souffrirai jamais !... Oh! mère, quelle vie que la tienne! quelles tortures! Tu es une sainte, toi!... 0 mère, je t'aime passionnément, je t'admire et je te remercie!...

A travers ses larmes, elle contemplait ce vieux visage ridicule et touchant, ce masque d'actrice à l'épiderme usé par le fard, dont les chairs tombantes, es rides affreuses, disaient la vie de misère, d'abjection et de sacrifice. A ce rappel des rudes années de son mariage et des années pires qui avaient suivi, la vieille se mit à pleurer à son tour; puis, le souvenir évoqué de celui qui l'avait rendu si malheureuse finit par l'attendrir. Ce mari si injuste et si dur, elle en était toujours éprise :

— Écoute! — dit-elle à la Galliego, — j'ai tort de vouloir te consoler! Puisque tu l'aimes, aime-le jusqu'à en mourir. Il n'y a que cela de bon, de souffrir pour ceux qu'on aime!... Cela fait du bonheur plus tard !... Ah ! cara mia, cara wia, si tu savais!...

La Galliego se reconnut toute dans ce cri d'amour indomptable :

— Oh ! tu es bien ma mère, toi !

Elles s'embrassèrent encore une fois, elles s'étreignirent et elles restèrent ainsi l'une contre l'autre, sans parler, ne trouvant plus rien à se dire. Alors la jeune femme, se laissant aller à toute sa désolation, eut une crise nerveuse. Tout son corps fut agité de convulsions, ses mains se crispaient, ses bras devenaient rigides, et, tandis que sa mère lui baignait les tempes, elle poussait un hoquet continu en se renversant le cou sur le dossier de la chaise.

Peu à peu les membres se détendirent, la respiration se fit plus égale. Elle se mit à pleurer abondamment, comme si elle ne devait jamais s'arrêter, et, tout en pleurant, elle appuyait ses yeux et sa bouche contre les joues molles et fraîches de la vieille, elle s'égratignait aux pendeloques de corail qui cliquetaient à ses oreilles...

Bientôt elle s'abandonna, brisée, accablée d'une immense fatigue. Son souffle calme paraissait insensible. Son cou s'inclina sur l'épaule de sa mère> sa poitrine se gonfla d'un grand soupir, et elle s'endormit.

Avec mille précautions, la vieille Garcia lui arrangea la tète sur un oreiller ; puis elle appela Sérafine pour qu'elle l'aidât à coucher la Galliego. Du geste, elle imposa silence à la camériste :

— Madame vient d'avoir une crise ! — dit-elle à voix basse. — Soulevez-la I nous allons l'étendre sur mon lit!

Toutes deux ensemble elles la déshabillèrent, mais la vieille voulut boFder elle-même la couverture, comme elle faisait quand la ( ialliego était petite. Puis, Payant contemplée un instant avec une expression de pitié et de tendresse infinies, elle déposa sur son front un dernier baiser :

— Dors, ma mie ! — dit-elle, — je t'aime, moi !

Et s'essuyant les yeux, reprenant sa liasse de feuilletons, elle s'installa à son chevet et elle la veilla jusqu'au matin.

Pendant ce temps, Mautoucher errait à l'aventure dans les rues de Séville. Après avoir roulé des projets de vengeance, entassé les résolutions les plus violentes et les plus contradictoires, il succombait à une telle hébétude qu'il était presque sans conscience. Au hasard, il marchait droit devant lui, il marchait toujours. Comme minuit sonnait, il se trouvait sur l'Alameda. Alors, ainsi qu'il avait coutume, il redescendit par la rue de Trajan.

La large avenue était presque déserte. Quelques groupes stationnaient encore devant la taverne où l'assassinat avait été commis. Machinalement Mautoucher s'approcha. A l'intérieur, deux agents de police causaient avec le patron. 11 reconnut le mari de Sérafine à sa raie dans le dos et à ses nombreuses . bagues. Près du comptoir, une servante agenouillée recouvrait avec de la sciure une grande tache humide.

Appuyé sur sa canne, il suivit la lugubre opération. Puis les derniers curieux se dispersèrent. Le mari de Sérafine et son camarade, ayant bu un verre d'anisette avec le patron, se retirèrent aussi. La servante tordit un torchon au-dessus d'un seau, après quoi elle jeta dehors le contenu qui s'étala sur le pavé en une flaque d'eau rougie. Elle donna encore un coup de balai sur le seuil de la boutique, et, ramassant le seau et le torchon, elle rentra d'un air tranquille : c'était fini!... Cependant, Mautoucher ne bougeait pas.

— Qu'est-ce que vous voulez, caballero ? — lui cria le patron qui apportait les volets de la devanture. Il tourna les talons sans répondre et il se remit en

marche. Mais, quelques pas plus loin, il s'arrêta sous un bec de gaz. Stupide, il regardait son ombre s'allonger démesurément sur les dalles du trottoir, et il ne savait plus où aller...

Page 1