COMME UNE FEMME ÉPERDUE D AMOUR
Toutes les cloches en branle célébraient la fête de l'Immaculée. C'était l'heure où la procession commémorative sortait de la cathédrale. Mautoucher s'éveilla d'un lourd sommeil sans rêves, un de ces sommeils prostrés qui suivaient ses excès de travail et qui, loin de réparer ses forces, achevaient de les dissoudre. Il se sentait inerte et l'esprit vacant, le corps effondré dans une stupeur mêlée d'un vague bien-être, comme au lendemain d'une maladie longue et dangereuse.
Il lui semblait que les choses qui l'entouraient avaient perdu leur signification habituelle. Tout lui paraissait décoloré et vide. La réalité immédiate prenait à ses yeux une apparence fantomatique aussi lointaine, aussi morte que les ultimes vibrations du bronze sonore qui venaient de se dissiper dans l'air. Il se complut d'abord dans cette sensation d'apaisement illimité, d'agonie lente, privée de conscience et de douleur. Puis il s'indigna contre lui-même, en une révolte brusque de l'instinct vital. Il eut honte
de s'abandonner ainsi. Il s'effraya en constatant combien sa pensée se rétrécissait chaque jour. Les idées qui l'occupaient jadis n'étaient plus que des souvenirs à demi effacés, des signes dont il avait perdu le sens. C'était un rapetissement progressif et fatal de son intelligence; et il éprouvait quelque chose de l'angoisse d'un homme qui marcherait ployé sous la voûte d'une cave et qui verrait cette voûte s'abaisser de plus en plus jusqu'à l'emmurer vivant !
« Bientôt, — pensa-t-il, — il n'y aura plus rien en moi... que le désir absurde et acharné de cette possession ! Quelle déchéance ! Comment cela s'est-il fait ? Comment ai-je pu en venir là? Comment pouvais-je l'aimer?... Car je ne l'aime plus maintenant! Non! Sûrement, je n'ai plus la force de l'aimer! Je suis comme le taureau ensanglanté, qui a trop vu le rouge de la muleta pour foncer encore sur l'oripeau illusoire, et qui s'accule à la barrière du toril, résigné à mourir... Moi aussi, j'ai trop souffert! C'est fini!... » Et il se rappela le cri que la pauvre Sérafine avait laissé échapper un jour devant lui : « Cela fait si mal !.. Ah ! »
Alors il essaya de réfléchir. Ce fut pis. Tous ses cloutes, toutes ses velléités d'espérances, bien plus pénibles que la certitude de la défaite, l'assaillirent de nouveau. Il comprenait que si la douleur, par son excès même, était devenue insensible, elle restait latente. Le mal reviendrait encore : il le devinait, il en était sûr, hélas! — « Oh! je ne veux pas! je ne veux pas! » — se dit-il épouvanté, comme s'il se débattait contre une force toute-puissante, étrangère et supérieure à son vouloir. — « Je ne l'aime pas pourtant ! — Si ! tu l'aimes toujours! » — Et, pour la première fois, il eut la claire conscience d'un sen-
timent monstrueux, un sentiment si semblable à son amour qu'il se confondait avec lui! C'était une haine féroce contre la Galliego, une haine qu'il percevait plus vivace que son amour, et qui cependant participait à la nature de son amour même, qui était faite de toutes les impuissances, de toutes les rancunes, de toutes les amertumes empoisonnées de cet amour déçu. C'était une haine qui allait jusqu'à la soif du sang ! « Oui ! Il fallait qu'elle s'en allât, qu'elle disparut!... La tuer?.. Pourquoi non, si cet acte seul était capable de le sauver! Et quelle joie de la faire souffrir à son tour!... »
Son imagination échauffée l'emportait vers des rêv^s de représailles impossibles. Il combinait des circonstances propices, machinait des pièges compliqués, mais si naturels d'apparence, si pareils à des accidents que la danseuse y eût succombé comme par hasard. L'ingéniosité du romancier habile à imiter les trames des événements se donnait carrière en toute naïveté professionnelle, lorsque bientôt il se ressaisit, il reprit pied dans le réel. Le ridicule et l'extravagance de ces inventions le frappèrent lui-même. Il ne s'épargna pas les sarcasmes : « Me voilà en plein mélodrame maintenant! Je vais me mettre à jouer les Antony! Oui! c'est cela : Elle me résistait, je l'ai assassinée!... Et dire que j'en suis là!... »
De plus en plus honteux, il s'apparut comme un être prodigieusement grotesque, et il resta un instant tout interdit, à subir l'humiliation de cette idée déprimante. Puis, s'étant analysé plus intimement, il reprit courage : « Eh ! non! ce n'est pas cela, Dieu merci ! Je suis bien loin de cette niaise sentimentalité romantique. Je ne crois pas aux droits imprescriptibles de la passion et je ne suis pas assez fat pour m'imaginer
qu'on ne me résiste point... Je la déteste parce qu'elle m'a brisé ma vie, parce qu'elle me Ta rendue impossible... et peut-être pour une cause encore plus profonde et que je ne puis pas préciser, je ne sais quelle contrariété de nature qui vient de la chair et du sang, cette hostilité mystérieuse et irréductible qui pousse deux races à s'entre-détruire, sans motif, sans but apparent, uniquement pour la satisfaction sauvage de s'exterminer!... »
Avec ses habitudes de raisonneur et sa déplorable virtuosité de sophiste, il prétendait ainsi s'expliquer à lui-même, ne pouvant admettre que ce qui lui arrivait ne fût pas extraordinaire et inouï, et cédant toujours au besoin de magnifier ses moindres émotions. Il fallait que l'univers entier fût intéressé et mêlé à sa disgrâce. Sa haine contre la Galliego devenait à ses yeux quelque chose de formidable et de presque sacré.
Plein de rage, il évoqua la scène de la veille, il se vit aux genoux de la danseuse, et il entendit la voix basse et sifflante : « C'est Jean que j'aime, entendez-vous? Jean!... votre ami!... » Ace souvenir, il se troubla tout à coup. Jean! Il n'avait pas songé à lui, dans l'accablement qui avait suivi son entretien avec la Galliego. Si elle avait parlé, la situation allait se compliquer étrangement! Cette simple réflexion lui fit perdre la tête. Il fallait partir au plus vite, sans une minute d'hésitation !...
Il s'habilla à la hâte : « Avant ce soir, je serai à Cordoue ! je n'ai pas envie de me faire chasser comme un laquais!... » Et, bousculant ses hardes et ses papiers, il commença les préparatifs du départ. Soigneusement, il cacha, tout au fond de sa malle, les dessins voluptueux qu'il avait composés durant ses insomnies
du mois précédent. Mais il ne put résister à la tentation de les feuilleter encore une fois et, à mesure qu'il les contemplait, il sentait sa résolution fléchir. Il s'attardait sur une de ses dernières aquarelles, — celle qu'il aimait le plus, — lorsqu'on frappa à la porte de la chambre. Jean parut, l'air sombre et préoccupé. Mautoucher dissimula vivement le dessin accusateur sous une pile de journaux. Il tremblait comme un coupable. Sûrement, Jean savait tout! C'était pour lui demander raison qu'il était monté. Pourtant son visage ne trahissait aucune colère. En le voyant s'asseoir tranquillement, Mautoucher se raffermit. Jean, très contrarié, lui dit tout de suite :
— Quelle désagréable nouvelle! je ne pouvais pas prévoir!...
— Quoi? — interrogea Mautoucher, résolu à payer d'audace.
— Tiens! vois!
Et il tendit à Henri une lettre qu'il recevait à l'instant même. Celui-ci s'effraya de nouveau. Était-ce une dénonciation écrite par un domestique?... Mais il se rassura, enlisant l'en-tète : Banque Puig et O, Perpignan. Il parcourut rapidement les lignes : L'oncle de Jean, le directeur de la maison depuis la mort de son père, lui intimait Tordre de revenir au plus tôt. Il s'étonnait de son absence prolongée et il lui enjoignait d'être à Perpignan avant huit jours. Une importante réunion d'actionnaires avait été décidée àl'improviste...
— Ce n'est que cela! — fit Mautoucher qui contint mal sa joie.
— Mon Dieu! — reprit Jean, — je venais m'excuser auprès de toi! Nous allons être obligés de partir avant la date convenue... Tu sais que, dans notre fà-
mille, on ne badine pas avec l'autorité du chef!...
— Oh! tu es tout excusé! — dit Mautoucher qui savoura méchamment l'ironie de ses paroles, — moi-même je viens de me décider à vous quitter dès ce soir. Il faut que je séjourne quelque temps à Cordoue, pour mon roman.... tu te rappelles sans doute?...
— Alors, tu nous attendras à Cordoue ! Nous reviendrons ensemble!... Il est bien inutile de nous séparer, n'est-ce pas?. .
— A quoi bon? Nous nous quitterons ici ?...
Sans oser se l'avouer, Mautoucher espérait vaguement que Jean allait insister pour qu'il consentit à les rejoindre en route. Mais celui-ci ajouta simplement :
— Dans tous les cas, tu nous préviendras de ce que tu comptes faire, dès que tu seras arrivé làbas!...
Il y eut un silence. Ils paraissaient très gênés l'un et l'autre, comme des gens qui ne peuvent pas se dire tout ce qu'ils pensent. Finalement Jean se leva et ils se serrèrent la main très mollement.
— Dans cinq jours nous partons! — conclut Jean, — le temps de préparer Antonia à ce départ et de régler mes affaires avec don Praxedès!...
Il s'arrêta sur le seuil et, comme s'il balançait encore :
— Crois-le, cher ami, cela m'ennuie bien!... surtout à cause d'Antonia !
A peine Jean était-ii sorti que Mautoucher regretta de lui avoir annoncé ses intentions : ce retour si hâtif au lendemain d'un incident que son ami ne pouvait pas ignorer, cette préoccupation de la Galliego, tout cela devait trahir quelque complot ma-
LE Kl VAL DE DON JUAN 387
chiné par celle-ci. Pourquoi d'ailleurs Jean se seraitil décidé si vite à la renvoyer à Paris, lui qui semblait de plus en plus amoureux d'elle? Le stratagème était évident : on s'était servi de cette feinte pour l'éloigner de Séville : « Et si je ne partais pas ? — se dit-il tout à coup, — oui ! si je ne partais pas... à seule fin de les exaspérer, de leur infliger jusqu'au bout le châtiment de ma présence?... »
Il n'était plus homme à reculer devant une indélicatesse, et il n'avait même pas conscience de la fausseté de sa situation,
Machinalement il revint à ses malles et il se mit à ranger des photographies tout en cherchant un prétexta plausible pour rester. On frappa de nouveau. C'était Sérafine. Elle entra, la mine futée et réticente. Quand elle eut fermé la porte, elle tira un pli cacheté de la poche de son tablier :
— Madame m'a chargé de vous remettre ceci! — dit-elle. — Madame m'a bien recommandé de vous le remettre en mains propres !
Les petits yeux de la camériste pétillaient de malice. En femme qui s'y connaît, elle paraissait flairer quelque belle intrigue galante. Mais Henri ne s'aperçut de rien. Avant qu'elle eût tourné les talons, il avait déchiré l'enveloppe. Il lut avidement : « Mon cher Henri... »
Ce fut un transport de joie à la vue de ces premiers mots. Elle ne lui en voulait donc pas, puisqu'elle le traitait toujours en camarade. Soulagé d'un poids énorme, l'âme débordante, il continua sa lecture : « J'ai réfléchi depuis hier, — disait la Galliego, — je ne puis pas vous garder rancune de ce qui s'est passé. J'excuse votre égarement, comme j'espère que vous excuserez les paroles dures ou blessantes que j'ai pu
vous adresser dans un moment de colère ou d'oubli. Mais vous devez comprendre qu'après un incident comme celui-là, votre devoir est de vous retirer. A cette condition seule, je ne dirai rien à Jean. Si je ne puis pas vous aimer comme vous le voudriez, je désire au moins que vous gardiez l'estime et la confiance de votre ami. Vous pouvez compter sur ma discrétion absolue. Adieu!... »
Le sens de toute cette lettre échappa à Mautoucher. Ses yeux seuls déchiffrèrent les phrases. Il n'avait retenu que les mots du début : « Mon cher Henri », qu'il se répétait tout haut, comme un maniaque. Ces quelques mots avaient décidé de son sort. Ils lui semblaient si doux, après les mépris dont la Galliego l'avait écrasé ! Il s'imaginait les entendre dans la bouche de la danseuse. Elle prononçait les syllabes de son nom avec cette inflexion câline qu'elle "prenait parfois et qui était plus suave qu'une caresse : « Oh! l'entendre encore! La voir une dernière fois ! »
C'en était fait de ses tergiversations ! Il renonçait à son projet de départ pour Cordoue : « Elle ne me refusera pas cette suprême faveur! — songea-t-il, — ce ne sont plus que cinq jours à passer ensemble, puisqu'ils vont rentrer en France!... et Jean ne pourra pas s'en fâcher, lui qui m'invitait tout à l'heure à les accompagner jusqu'à la fin !... »
Immédiatement il se tortura l'esprit pour trouver un moyen d'approcher de la Galliego et de lui parler en secret.
Un bruit de pas retentit sur la placette, généralement déserte pendant cette heure chaude. Mautoucher courut à la fenêtre et il aperçut Jean qui sortait. Sans doute, il devait aller chez Don Praxedès pour l'avertir de sa détermination. Ainsi la Galliego était
seule en ce moment ! Il fallait saisir l'occasion, sans perdre une minute ! Aussitôt il sonna Sérafîne :
— Madame est chez elle? — demanda-t-il, en s'efforçant de prendre un ton détaché.
— Oui, monsieur.
— Au Salon de porcelaine, n'est-ce pas?
— Au Salon de porcelaine.
— Bien!... Dites -moi, Sérafine, vous allez me rendre un service!...
Et, sans attendre sa réponse, il écrivit quelques mots au bas d'une carte de visite, la banale formule pour prendre congé !
— Sérafîne, veuillez porter ceci chez don Enrique Garcilaso, le peintre !... Vous connaissez son adresse, c'est au bout de Macarena!... Comme la distance est un peu longue, je vous engage à prendre une voiture. Voici un douro pour la course!...
La femme de chambre ne se fit pas prier. Elle partit enchantée, avec son douro. Mais il fallut attendre que Paco lui eût découvert une voiture. Le concierge descendit jusqu'à la Place du Triomphe. Un bon quart d'heure se passa. Mautoucher bouillait d'impatience. Embusqué derrière les persiennes, il guettait anxieuspment l'arrivée de la calèche. Enfin l'attelage déboucha devant le Palais dans un vacarme de sonnailles. Le cocher était furieux, il injuriait Paco, à cause de l'étroitesse des rues où, disait-il, il avait failli accrocher vingt fois. Alors ce fut une discusssion interminable avec Sérafine, au sujet du pourboire. Pour en finir, Mautoucher intervint. Du haut du balcon, il jeta une piécette à l'individu qui se décida à démarrer, et il ne quitta la fenêtre que lorsque le bruit des grelots se perdit dans le dédale des petites rues ombreuses.
Mautoucher se frotta les mains : le tour était joué ! Jean retenu chez don Praxedès, Sérafine expédiée à l'autre bout de Séville, il était le maître du logis. Personne ne viendrait le déranger, pendant qu'il serait auprès d'elle !
Il entrebâilla avec précaution la porte de sa chambre et il descendit l'escalier en étouffant le craquement de ses chaussures ! Dans un éclair de conscience, il entrevit la mesquinerie de ces petites ruses : « N'était-ce pas ridicule et même un peu vil ce qu'il faisait là? Et qu'allait-elle penser de cette faconde s'introduire dans sa chambre, à la dérobée... comme un voleur! » Une rougeur de honte lui monta au front, mais il descendait quand même, sournoisement, l'oreille au guet, évitant de heurter ses talons contre le fer des rampes : « A quoi bon cette démarche? Sais-tu seulement ce que tu vas lui dire?... » Hésitant, perdu, il s'arrêta une seconde au bas de l'escalier, puis il se remit en route à travers les corridors : « Tant pis ! C'est absurde, mais il faut que je la voie, il faut que cette chose s'accomplisse! Quoi cette chose? Tout! tout ce qui doit m'arriver !... » Et il continua d'aller, emporté par la force mauvaise qu'il avait reconnue en lui, l'autre soir, tandis qu'il montait à la Giralda, — cette obscure puissance de destruction qui échappait aux prises de sa pensée et qui l'entraînait avec l'inexorable fatalité d'une loi physique !
Jl traversa 1' « Armoria », puis le « Salon de baile » toujours clos, dont les fresques et les dorures faisaient une lueur confuse dans la pénombre. Le piano solitaire reflétait son image sur le parquet éblouissant, comme le soir de son premier aveu. Mais il ne distinguait rien de ce qui l'entourait. Il s'appliquait seule-
ment à ne pas glisser sur les losanges d'ébène, et quand il pénétra dans le boudoir qui précédait le Salon de porcelaine, il n'avança plus que sur la pointe des pieds.
Elle était là ! Par la porte entrouverte, il percevait un frissonnement d'étoffes remuées. Mais il lui semblait que les battements de son propre cœur couvraient tous les bruits et qu'elle devait les entendre de l'autre côté de la cloison. Défaillant, il s'appuya contre un meuble, comme si sa résolution l'abandonnait. L'ignominie de cette surprise surgissant tout à coup dans son esprit, il fut sur le point de s'enfuir.
Des paroles entrecoupées arrivaient jusqu'à lui. Alors la curiosité fut la plus forte. Il écouta : la Galliego monologuait à voix haute : « Oui ! cela valait mieux ainsi!... D'ailleurs il va partir ! Il faudra bien qu'il parte ! Je le tiens maintenant par cette menace de le dénoncer à Jean!... » C'était de lui qu'il s'agissait. Il s'approcha de la porte et, à travers le treillis mobile des soies emperlées qui masquaient l'ouverture, il regarda.
La Galliego était étendue sur le divan de cuir bleu. Encore tout émue de la lettre qu'elle venait d'écrire à Henri, elle discutait sans cesse avec elle-même les raisons de sa conduite et, à de certains moments, elle regrettait de s'être montrée trop clémente. Elle it pas s'avouer les motifs secrets qui lui avaient dicté cette lettre : la peur inconsciente de la cabotine habituée à trembler devant les caprices du feuilletoniste et peut-être aussi larrière-pensée de se garder Mautoucher pour plus tard, de s'en servir contre Jean, le jour où elle voudrait exciter sa jalousie. Au souvenir de Jean, elle poussa un grand soupir, où s'exha-
laient toutes ses impatiences, toutes ses révoltes contré' l'inflexible volonté de l'homme.
Gomme attiré par ce soupir d'angoisse, Henri s'approcha davantage. A travers les effiles pendants qu'il craignait d'ébranler par son souffle, il la voyait toute. Il lui semblait même que parfois leurs regards se rencontraient et que les yeux de la danseuse le fixaient avec une muette expression de colère. Elle se retourna péniblement, s'accouda sur un oreiller. Elle avait penché la tête, son cou incliné formait un pli charnu à la naissance de l'épaule. Les dentelles de son peignoir traînaient jusqu'à terre. Mautoucher n'y tint plus. Il écarta d'un geste brusque les perles cliquetantes de la portière, il se précipita, il s'abattit au pied du divan, à genoux :
— Antonia, c'est moi ! J'ai voulu vous dire adieu ! Un cri perçant retentit. De cet homme qui se ruait
vers elle, la Galliego n'avait vu que les prunelles flamboyantes et si extraordinairement dilatées qu'elles lui paraissaient béantes comme des bouches qui hurlent. En un sursaut de terreur elle s'était dressée, elle était debout. La main tendue, elle courait à la sonnette électrique. Mautoucher eut un rire extravagant et cruel, véritable spasme sardonique, où Taccent de la joie se mêlait à l'insulte et à la folie :
— C'est inutile! Personne ne viendra. Sérafine et Jean sont sortis!
Indignée, furieuse, elle se retourna vers Mautoucher, dans une attitude de défi. Elle lui cracha son mépris à la face.
— Vous êtes ignoble ! Vous essayez de me prendre par fraude, et vous entrez ici comme un malfaiteur ! . . . Sortez! ou j'appelle, je pousse des cris à ébranler la maison! je vous fais jeter dehors par le concierge !...
Alors, très humble, la tête basse, il se releva. Sa haute taille fléchissait, ses épaules trop larges semblaient accablées sous la pesanteur d'un fardeau. Les bras ballants, il se tenait courbé en une contenance ridicule et lamentable :
— Non, Antonia — dit-il d'une voix blanche, — je n>* veux pas vous prendre! ne craignez rien! Je voulais seulement vous demander en grâce de m'accorder encore quelques jours... pour m'accoutumer à l'idée affreuse que je ne vous verrai plus ! Après cela, je vous le jure, je m'en irai. J'irai je ne sais où, mais vous serez délivrée de moi pour toujours . . . Oui ! hélas, pour toujours!
Il fondit en larmes :
— Car je ne veux pas guérir, Antonia! je ne guérirai jamais! J'aime mieux mourir que de ne plus souffrir à cause de vous!...
Elle haussa les épaules avec un air de dégoût :
— Quelle comédie!... Je vous le répète, monsieur, sortez!
Mautoucher se remit à genoux devant elle :
— Antonia, il faut que vous m'écoutiez une dernière fois! Je n'espère pas vous fléchir, je n'espère plus que vous m'aimerez! Mais je désirerais au moins l'aumône de votre pitié!... Voyez où j'en suis! Voyez ce que vous avez fait de moi ! Dites-moi que vous ne m'en voulez pas. Dites-moi que ma souffrance vous touche. Je ne vous en demande pas plus... Antonia!
La Galliego, sans répondre, détournait la tète. Il reprit soudain, dans un transport de passion :
— Et pourtant, pourtant!... Si vous le vouliez ! Antonia, je me sens capable de vous donner un amour comme personne ne vous en donnera!... Voyez-vous, c'est une tendresse si ancienne et si profonde,
quelque chose de si pur!... Un trésor intact qui dormait en moi depuis des années, .un sentiment vierge, que tous ceux de ma race peut-être ont nourri pendant des siècles de leurs douleurs et de leur sang, — une immense tendresse que j'ignorais, que je refoulais sans savoir et qui, aujourd'hui, voudrait jaillir et monter vers vous dans une grande aube glorieuse qui vous transfigurerait! Oh! je vous en supplie, Antonia, ne repoussez pas cette tendresse infinie!... cette chose magnifique et misérable! Ce serait un crime, je vous le jure ! Ce serait détruire une richesse qui n'a pas de prix, un bonheur que vous ne retrouverez jamais!... En ce moment, il osa lever les yeux vers elle. La Galliego paraissait troublée et mal à l'aise. Alors il s'écria d'un ton déchirant :
— Moi non plus je ne retrouverai jamais cela!... Comprenez-vous, Antonia! J'ai trente-cinq ans! Demain je serai vieux, je ne pourrai plus aimer! Ce sera fini!... Oh! cette idée me désespère! J'aurai perdu ma vie ! j'aurai perdu ma vie !...
A genoux devant elle, il se tordait les bras. La Galliego en avait oublié sa colère. Encore une fois elle était prise par la contagion du sentiment. La détresse de Mautoucher était la sienne : c'était sa propre plainte qu'elle venait d'entendre! Elle songeait, elle aussi, qu'elle n'était plus jeune, et, convaincue que Jean ne l'aimait pas, elle frémissait, appréhendant l'horreur d'une vie sans amour.
En la voyant attristée et perplexe, Mautoucher s'enhardit :
— Je vous en conjure ! — reprit-il d'une voix douce, insinuante, — accordez-moi ces cinq derniers jours!... puisque vous partez, puisque nous ne nous reverrons plus!...
Elle tressaillit aussitôt :
— Je pars? — demanda -t- elle vivement, — qui vous l'a dit?...
— Qui me Ta dit?... Mais Jean lui-même!... Vous ne saviez donc pas? Il rentre en France!... et sans doute il vous renvoie à Paris!...
— Il me renvoie ! — s'écria la Galliego, hors d'ellemême.
Ce fut un coup de théâtre. Elle ignorait encore la décision de Jean qui, par crainte d'une scène, avait différé de l'en instruire. Bouleversée, elle se laissa tomber sur une chaise, ne sachant que penser de cette nouvelle et soupçonnant les pires choses. Tout à coup elle fixa durement Henri :
— Ne mentez pas ! — dit-elle en épiant les moindres contractions de son visage, — c'est vous qui lui avez conseillé cette lâcheté ! Vous avez cru que vous m'auriez plus facilement, quand il ne serait plus là! Et vous avez machiné ce départ, sous un prétexte quelconque!... Oh! je vous crois capable de tout, monsieur, vous qui espionnez aux portes, qui inventez je ne sais quels mensonges pour éloigner Jean et Sérafine et pour venir me surprendre!... Il n'y songeait pas, Jean, à ce départ! Comment cela s'est-il décidé à l'improviste? Comment cela s'est-il fait? Vous le savez, monsieur, j'en suis sûre!...
— Je vous jure que je n'y suis pour rien, Antonia !
— Oh! les serments ne vous coûtent rien!... un misérable comme vous !...
— injuriez-moi, si vous voulez ! Jetez-moi à la figure les derniers outrages! De vous, Antonia, j'accepterai tout! Je vous l'ai dit, c'est une joie trop douce de souffrir par vous!... Tenez! je voudrais que vous
marchiez sur moi, que vous m'écrasiez sous vos pieds!...
Il se couchait devant elle, il étendait son long corps sur les dalles et il se roulait, en sanglotant, savourant jusqu'à la lie la volupté de son humiliation. Mais la Galliego, atterrée à l'idée de se séparer de Jean, ne le regardait même pas. Timidement, Mautou cher avança ses mains suppliantes :
— Ne me touchez pas ! — dit-elle, en le foudroyant d'un regard de mépris.
Ses narines se fronçaient, les coins de sa bouche se contractaient, comme si elle avait la nausée ; mais les mains pitoyables se tendaient toujours :
— Ne me touchez pas! — répéta-t-elle, — vos mains me répugnent! Elle me font peur, vos mains d'assassin!...
Elle avait reculé sa chaise, elle s'était levée, tremblante de fureur :
— Mais allez-vous-en donc, monsieur!... Vous ne comprenez pas que vous êtes de trop ici? Vous ne sentez pas le dégoût que vous m'inspirez?...
Comme s'il ne percevait même plus le son des paroles, le malheureux se traînait vers elle sur ses mains. En branlant la tête, il gémissait d'une voix faible et enfantine, une voix de vieillard qui déraisonne :
— Non! je ne m'en irai pas, je ne m'en irai pas! Frappez- moi si vous voulez! Pourvu que je vous voie, cela m'est égal!...
— Ah ! vous ne voulez pas vous en aller!...
Elle bondit sur lui, les poings crispés. Une rage mauvaise l'excitait contre cet homme désarmé et qui, dans l'excès de sa démence, implorait ses coups comme une faveur. Brutalement, elle le poussa du pied :
— Mais sortez donc! je vous chasse, entendezvous? je vous chasse!
— Non ! je ne partirai pas !
— Allez-vous-en, homme de peu! homme de rien! Vous n'êtes pas un homme!... C'est honteux de se traîner ainsi devant une femme qui vous insulte!...
A ces mots, il se releva d'un seul mouvement, touché au vif dans sa vanité de mâle, la dernière qu'il eût gardée. Il était tout droit devant elle. Sa haute taille semblait démesurée, sa figure blême avait une pâleur de cadavre, ses grandes moustaches rousses semblaient collées sur un visage de marbre. Alors, la regardant bien en face, il lui dit lentement :
— Vous avez raison, je ne suis plus un homme! L'homme que j'étais, vous l'avez tué!... Mais prenez garde ! Le mort se vengera !
En prononçant ces mots, il lança à la Galliego un regard si terrible et si chargé d'exécration, que la danseuse porta involontairement la main à son cœur comme si ce regard l'eût atteinte en pleine poitrine. Et brusquement, raidi dans sa haine, d'un pas automatique, il s'en alla, sans retourner la tète.
Jean sortait, dans le même instant, de chez Don Praxedès. Il avait remis entre les mains de l'Espagnol l'affaire des mines de Tharsis. Maintenant, le plus embarrassant était de prévenir la Galliego de leur départ. Il prévoyait des larmes ou, tout au moins, une résistance sourde. Comment s'y prendre pour lui faire accepter sa détermination? Il y réfléchissait, tout en marchant; il cherchait un biais, un expédient qui satisfit à la fois sa conscience et son amour : Mais la lettre de L'oncle Puig était formelle!... Il la relut encore une fois, puis il en tira une autre de sa
poche, une lettre de sa^mère, qui le tourmentait peutêtre davantage. La vieille dame était à leur campagne d'Argelès, où, disait-elle, elle avait passé l'automne dans une solitude à peu près complète. Elle grondait Jean de l'avoir délaissée si longtemps et elle ajoutait avec une intention' évidente :
« C'est ta faute si Ton ne vient pas me voir. Tout le monde attend que tu sois rentré d'Espagne : ainsi Mmu de Sournya et sa fille qui m'avaient annoncé leur visite dès le printemps ! Ces dames m'écrivent qu'elles préfèrent différer jusqu'à ton retour. Voilà déjà plusieurs années qu'elles ne t'ont vu. Il parait même que Lucienne aurait déclaré à sa mère : « Nous n'irons chez Mme Puig que lorsque M. Jean sera revenu de Séville! » Tu juges d'après cela si l'on soupire après ton arrivée. Quant à moi, je suis très ennuyée d'être privée de la compagnie de ces dames, surtout de Lucienne que j'ai vue grandir et que j'aime beaucoup. Cette petite devient charmante. Tous nos amis me disent qu'elle a singulièrement embelli!... »
Jean sourit, comprenant l'arriere-pensée qui avait dicté ces lignes et il s'attendrit un instant, au souvenir de cette jeune fille qu'il avait connue toute enfant et qu'il avait fait sauter à la corde dans les allées du parc d'Argelès. Mais la lin de la lettre était encore plus explicite. C'était une leçon indirecte à son adresse :
« La seule personne que j'ai vue depuis mon installation à la campagne, c'est M"1" Bottéiï la mère. Elle s'est arrêtée une journée ici, en revenant de Lourdes, uù elle avait accompagné le pèlerinage de sa paroisse, comme elle- fait chaque année. Nous avons longuement causé de son fils. Elle est inconsolable du mariage absurde auquel il s'est laissé entraîner.
Il parait que le jeune méuage n'est pas heureux:... Ah! mon cher Jean, quel exemple à méditer! Dis-toi bien qu'il en est toujours ainsi! Ces unions mal assorties ne sont jamais bénies de Dieu!... »
Il se troubla de plus en plus, à la lecture de ce passage, comme s'il voyait déjà Mmo Puig se dresser devant lui, dans ses éternel vêtements de deuils, avec sa longue figure austère, la bouche pleine de reproches et de malédictions.
Son propre état desprit l'inquiétait aussi. Il devinait bien que la Galliego n'avait pas renoncé à ses projets de mariage et, avec cela, il sentait que sa passion poar elle devenait toujours plus tyrannique et plus envahissante. Ce qui le prouvait mieux que toutes les protestations dont il l'accablait, c'est qu'il commençait à éprouver une vague jalousie à l'égard de Mautoucher, — sentiment bien extraordinaire chez lui, qui considérait la jalousie comme quelque chose d'un peu bas, en tout cas comme une grande preuve de faiblesse : « Somme toute, se dit-il, il est temps qu'il s'en aille! 11 finissait par devenir encombrant, ce garçon!... Et puis, avec une nature comme la sienne, sait-on jamais ce qui peut arriver? Si, par hasard, c'était sérieux, cette fois!... »
Il se rappela les innombrables flirtages de Mautoucher, les galanteries inutiles dont il poursuivait ses maîtresses, lorsqu'ils étaient ensemble. Mille détails de leur vie commune à Séville repassèrent dans son esprit, et voilà que maintenant il croyait y découvrir une signification inquiétante. Il fouilla ses souvenirs, rapprocha des circonstances, échafauda des conjectures. Mais aussitôt il se moqua lai -même de ses craintes : « C'était une idée si extravagante que Mautoucher put songer un seul instant à le supplanter
auprès de la Galliego! » Par un effort de volonté, il écarta toutes ces préoccupations qu'il traitait de puériles et de ridicules, et, avec son ordinaire promptitude à la décision, il arrêta immédiatement son plan de conduite : « C'est entendu! Nous partons dans cinq jours. Nous revenons par Valence et Barcelone, afin de gagner du temps. Je reste vingt-quatre heures à Perpignan et le surlendemain, je vais la rejoindre à Paris! Pourra-t-elie se fâcher? Voilà déjà trois semaines que nous devrions être de retour... ! Mais elle ne voudra pas me croire! »
Quand il rentra au Palais d'Orgaz, il trouva Sérafine qui le guettait dans la loge de Paco. La femme de chambre avait l'air très agitée. Elle lui dit, en faisant des gestes dramatiques :
— Madame attend Monsieur!... Madame n'est pas bien. Elle vient d'avoir une nouvelle crise!...
Et lui tendant un billet d'Henri :
— Monsieur Mautoucher est souffrant aussi, je crois!... Il m'a prié d'avertir Monsieur qu'aujourd'hui il déjeunerait dans sa chambre !
L'annonce de cette crise parut à Jean de fort mauvais augure. La Galliego devait savoir quelque chose! Sans doute que Mautoucher l'avait mise au courant! Il s'apprêta à essuyer la scène de désespoir qu'il cherchait à éviter et il s'exhorta à ne pas faiblir. Mais, à sa grande surprise, les choses s'arrangèrent très simplement, sans fracas ni violences.
Comme d'habitude la Galliego était passée à la salle à manger pour le déjeuner de midi. Si bouleversée qu'elle fût par la terrible altercation qu'elle venait d'avoir avec Henri, si indignée contre Jean qui lui avait caché leur départ, elle s'était excitée au
calme, elle avait réfréné ses colères et son ressentiment. Elle connaissait le caractère de Jean, elle savait qu'elle n'avait rien à gagner par les cris et les larmes et que tous ses emportements échoueraient contre une volonté inébranlable. Il valait mieux employer la séduction et les caresses, discuter posément avec lui sur l'opportunité de ce retour et l'amener peu à peu à changer d'avis, en donnant à ce changement une apparence de raison.
Lorsqu'elle entendit ses pas dans le corridor, elle se composa tout de suite un maintien. Renversée dans un fauteuil, elle s'éventait à petits coups rapides. Jean se précipita vers elle et, lui baisant la main :
— Pauvre chère amie, il parait que vous êtes indisposée ?... Vous venez d'avoir une crise?...
Elle fronça les sourcils, à cette indiscrétion dp Sérafine.
— Non ! ce n'est rien ! — dit-elle négligemment, — un simple malaise !... à cause de ces chaleurs persistantes sans doute !
— C'est bien vrai que vous n'avez rien ? — insista Jean.
— Mais non ! je vous le répète ! — fit-elle avec impatience.
Elle attendait tout autre chose. Il j eut un silence gêné. Alors Jean lui dit d'un ton très calme :
— Chère amie, je me vois obligé de quitter Séville plus tôt que je n'aurais voulu! Mais ne vous tourmentez pas : je m'arrêterai seulement vingt-quatre heures à Perpignan; le temps de régler une affaire importante, et deux jours après, je vous rejoins à Paris!...
— Vous me rejoignez à Paris? — interrogea-t-elle durement, en lui lançant un regard inquisiteur, de
l'air de quelqu'un qui veut déconcerter un mensonge.
— Je vous le promets, Antonia!
— Bon! J'ai votre parole!...
Elle se tut encore une fois, puis tout à coup elle lui demanda d'un ton brusque :
— Vous m'affirmez qu'il n'y a rien d'Henri dans tout cela? Ce n'est pas lui qui vous aurait conseillé... cette fuite ?
— Quelle plaisanterie!... et pourquoi toujours cette manie de me jeter Henri à la tête? Cela devient blessant à la fin !... Moi, je ne sais pas mentir, mais s'il vous faut une preuve, voyez plutôt cette lettre !
Il lui mit sous les yeux la lettre de l'oncle Puig. A mesure qu'elle la parcourait, ses traits se détendaient. Satisfaite, elle la lui rendit, et, avec un petit rire moqueur :
— Je ne peux pas vous en vouloir ! — dit-elle, les affaires sont les affaires, — n'est-ce pas, Jean ?...
Et, immédiatement, elle ajouta :
— Si je vous ai parlé d'Henri, c'est que j'ai mes raisons pour cela!... Je vous conterai plus tard!...
— Quoi? — demanda Jean d'une voix impérieuse, qui cependant tremblait un peu.
La Galliego s'aperçut bien qu'il avait des doutes et qu'il commençait à en souffrir. Elle répondit, en jouant l'indifférence :
— Oh! rien... Des idées en l'air! Toujours mes idées d'autrefois! Vous traitez cela de haut, vous! cela ne vous atteint pas !
Alarmé, il la pressa de ses questions, mais elle se retrancha dans un mutisme absolu. Ce lui était une joie de l'inquiéter dans sa vanité et sa confiance. Alors Jean se souvint qu'il n'avait pas encore lu le
billet d'Henri. 11 rompit 1 -enveloppe avec impatience, pui<. ayant déchiffré les lignes tracées an crayon, il passa le message à la Galliego :
— Vous allez être contente, maintenant ! Vous ne me parlerez plus de lui !...
Elle lui avait pris le papier dos mains d'un mouvement si brusque et si avide que Jean en fut frappé. L'écriture de Mautoucher était bizarre, heurtée, avec de grands espaces entre les lettres. "Les mots à la débandade s'étalaient transversalement d'un angle à l'autre delà page. La signature en caractères énormes était entourée d'un paraphe extravagant. Henri disait: « Cher, je ne puis déjeuner ce matin avec vous. Je suis débordé par mes préparatifs de voyage. Ce soir, à cinq heures, je prends le train de Cordoue. Je t'écrirai de là-bas ! » Et il y avait encore ceci en post-scriptum : « Je te laisse en dépôt une caisse qui contrent les œuvres admirables que j'ai écrites ici. Je te la recommande! C'est toute la lyre, c'est le testament d'Orphée! Cela vaut plus que tous tes millions, ô banquier! »
— Ce garçon devient fou! — dit la Galliego en laissant retomber le billet sur ses genoux, — avez-vous remarqué les dernières phrases?...
Jean haussa les épaules.
— Enfin! — soupira la danseuse, avec une intonation triomphante- qu'elle ne put réprimer.
Il ne se choqua point do cotte joie naïvement étalée. Au fond, co départ de Mautoucher, c'était un soulagement pour tous les' deux. La Galliego en était s< heureuse, qu'elle so montra enjoaée et extraofdinairemenl aimable pondant tout le repas. Jean, ravi de voir se terminer l'incident sans plus de difficultés, encourageait encore cette gaité ambiguë. Il faisait des
i04 LE RIVAL DE DON JUAN
projets pour achever de la rassurer : « On passerait l'hiver à Nice. . . ou plutôt, dans un coin perdu de l'Esterel. On louerait une villa au bord de la mer, une petite villa entourée de pins et d'oliviers, au fond d'une crique sauvage aux roches rouges et violettes que Ton regarderait s'embraser, le matin et le soir, du haut du balcon, dans le flamboiement de l'aube et du soleil couchant!... » Il essayait de l'éblouir par toute espèce de mirages et de promesses!
Aussitôt après le déjeuner, Jean la quitta pour aller donner ses dernières instructions à Laurent, son fondé de pouvoir. La Galliego, restée seule, repassa dans son esprit toutes les phrases de l'entretien, soupçonnant sans cesse quelque piège caché. Puis, ayant longuement réfléchi, elle conclut : « Je suis persuadée qu'il est sincère! Mais quand même!.. A tout prix, il faut empêcher ce retour! Maintenant que nous sommes débarrassés d'Henri, nous pouvons fort bien passer l'hiver à Séville ! »
Au fond, elle devinait que Jean, revenu en France, livré de nouveau aux influences de famille, ressaisi par le mouvement des affaires, ne lui appartiendrait plus comme avant. Elle redoutait surtout cette Mme Puig, que Mautoucher prétendait si sévère. Et elle comprenait aussi quelle action mystérieuse Séville exerçait sur son amant. Le charme d'Andalousie se confondait pour lui avec son charme à elle. Elle se disait que, dans son œuvre de séduction, la Ville de joie lui était auxiliatrice ! Une fois sorti de cette atmosphère de plaisir, Jean redeviendrait un autre homme!...
L'air jovial, le sourire aux lèvres, il rentra à l'heure de la promenade habituelle aux Delicias. Jean
LE RIVAL DE DON JUAN '<!>:i
se réjouissait : « Maintenant, c'était fini! Plus de tracas, plus d'ennuis! Désormais il serait à elle sans partage!... On allait profiter gaîment de ces derniers jours ! » Et comme s'il s'appliquait à l'étourdir jusqu'à la fin, il lui dit aussitôt :
— J'avais oublié de vous en parler!... Ce matin, Don Praxedès m'a proposé de nous conduire chez Otero, un maître de danse, qui tient une école dans les Faubourgs. J'ai pensé que cela vous intéresserait. Alors j'ai accepté... Dites? voulez-vous?..
La Galliego prit un air de victime :
— Oh! moi, je veux bien!... Il suffit que je sois avec vous !
Il se réjouit de cette docilité feinte et il se tranquillisa tout à fait sur les dispositions de la jeune femme.
Vers neuf heures, Don Praxedès se présenta au Palais d'Orgaz, en compagnie d'un grand gaillard coiffé du chapeau cordouan et vêtu comme un paysan riche de la huerta sévillane : pantalon bouffant, courte veste d'alpaga, cravate de torero nouée sur un plastron de chemise à fleurs roses :
— C'est Pepe! — annonça Don Praxedès, — Pepe, mon intendant, celui qui dirige ma maison de campagne ! Il est venu passer la soirée à Séville, et comme il n'a jamais vu d'école de danse, je me suis permis de l'emmener avec nous! Cela ne vous déplaît pas, je pense?... Il est si brave, Pepe !
Nullement gêné, le beau rustre secoua vigourousement la main que Jean lui tendait, et il s'inclina, non sans grâce, devant la Galliego. Don Praxedès, enchanté de cette prestance, continuait son éloge :
— Vous saurez d'ailleurs que Pepe est bachelier de notre Université! Mais cela ne lui convenait guère
d'être docteur ou avocat! Pepe adore la vie des champs, c'est une âme poétique. Il compose des vers admirables!... Pepe, tu chanteras une de tes chansons à monsieur qui comprend l'espagnol, et tu composeras une copia en l'honneur de madame!...
Immédiatement la conversation s'engagea entre les trois hommes avec cette cordialité que les Sévillans savent rendre si flatteuse. Jean se prit aussitôt de sympathie pour Pepe. Par affinité de tempérament, il aimait ces natures à la fois élégantes et frustes, à cause de leur vigueur et de l'ingénuité de leur égoïsme.
Le maître de danse habitait assez loin, dans laca//e San Vicente, près de Santa-Maria-la-Real. On s'engagea dans le labyrinthe des petites rues caillouteuses et sans trottoirs, aux murs encore brûlants de l'ardeur automnale. Les hommes s'échauffaient à discuter avec Pepe de choses agricoles. Restée un peu en arrière, la Galliego les suivait, toute mélancolique. Elle s'était accoutumée à Séville, à cette vie molle, toujours en plein air, et l'idée qu'il faudrait y renoncer peut-être la consternait.
Par les portes ouvertes des tavernes, elle apercevait des bandes d'ouvriers qui buvaient les vins d'or d'Andalousie sur les tables grossières, parmi les barriques amoncelées. Au-dessus de leurs têtes, des chapelets d'ognons et de piments rouges étaient suspendus aux poutres, comme de gros colliers de pierres fausses. Les cordes des guitares ronflaient sous les doigts brutaux. Devant les seuils des maisons, de grands garçons pâles, tenant l'instrument couché sur leurs genoux, les pieds passés entre les bâtons de leurs chaises, la gorge renversée contre le mur, lançaient d'une voix stridente les mélodies gutturales et sans rythme de leurs interminables romances...
Oh! 1p cri sauvage et passionné de ces hommes rades, comme il retentissait dans le cœur de la Galliego! Cet appel d'amour, traversant la nuit chaude, devant les portes éclairées des tavernes, elle aurait voulu l'écouter encore et sans trêve! L'air nocturne lui semblait, ce soir, tellement chargé de langueur! Les guirlandes de jasmins dégageaient une telle fièvre de volupté!... Elle songeait aux siestes ardentes, sous les claires peintures du salon de porcelaine, dans le lit parsemé de pétales effleuillés. Cette odeur des jasmins, elle était vertigineuse! C'était toute Pâmé voluptueuse de Séville qui respirait dans l'ivresse de ce parfum!...
Ils étaient arrivés à la maison d'Otero. En familier du logis, Don Prax^dès, négligeant de heurter le marteau, pénétra tout de suite dans le corridor où il entraîna les visiteurs.
Le patio était déjà très animé. Les locataires de chaque étage avaient descendu leurs chaises et l'on causait à mi-voix, en attendant le commencement de la leçon.
(•tTO se précipita au-devant de Don Praxedès qui, sans cérémonie, lui frappa sur l'épaule et le présenta à ses amis :
— Que c'est étrange! — dit tout à coup la Galliego à Jean, — il ressemble à mon père!... Mon père aussi avait une figure d'àbbi
( Itero paraissait pénétré de respect pour don Praxedès II 9'en pn ssait autour de lui, tandis que son fils, un leste gamin au uez retroussé et à la mine es] de muchacho andalous, installait, au premier rang, des chaises destinées aux nouveaux venus. On prit place sans façon à côté des bonnes femmes en tabliers de cotonnade et dos artisans en bras de chemise, les
pieds nus sous les cordons poussiéreux de leurs espadrilles. Seule la robe de soie grise d'une dame anglaise tranchait sur le linge fatigué et misérable de ce public de pauvres. La dame était là comme chez elle, interpellant ses voisines, écorchant l'espagnol avec un horrible accent britannique et, dans l'exubérance simulée de ses gestes, elle accrochait sans cesse un volumineux paquet de breloques qui s'entrechoquaient contre sa cuisse.
— Qui est-ce? — demanda tout bas Don Praxedès à Otero.
Celui-ci, n'osant pas répondre, fit une moue qui voulait dire : « Oh! pas grand'chose! » Et aussitôt il se retourna vers ses élèves qui caquetaient, et se chamaillaient bruyamment, alignées sur un banc de bois comme à l'école primaire. A un froncement de ses sourcils, les petites se turent. Il plaqua un accord sur sa guitare et une fillette de douze ans, légère, glissant à fleur de sol, s'avança au milieu du patio.
Elle battait les premières mesures d'une manche g a, danse de caractère assez semblable aux bourrées limousines ou auvergnates. Le fils d'Otero remplissait le rôle de l'amoureux. Il s'agenouillait d'un air humble, l'enfant s'avançait sournoisement vers lui, et, tout à coup, elle tournait le dos en lui allongeant une tape sur la joue. Rapide, virevoltant sur ses pieds menus, elle s'enfuyait bien loin du galant gïfflé, qui, se remettant debout, recommençait toute une mimique enjôleuse. Les jambes maigres de la fillette tourbillonnaient si vite qu'on ne distinguait plus que le ballonnement envolé de son petit jupon. Elle fuyait pour revenir plus agile. C'était la voltige agaçante d'une guêpe qui médite une piqûre.
Don Praxedès dit à Jean :
— Vous voyez cette enfant, qui semble si gaie, si insouciante! Eh bien! au fond de son petit cœur, elle tremble de ce que nous allons penser d'olle. Cette répétition, c'est une épreuve terrible dont elle s'épouvante sûrement!... Songez! la danse, pour elie, c'est le gagne-pain de demain. Et presque toutes sont ainsi ! Leurs mères se saignent pour payer leurs leçons. Elles se privent sur le manger! Otero est si dur, si exigeant! ..Ah! vous ne savez pas tout cet qu'elles cachent de larmes sous leurs grâces et leurs sourires ! C'est bien touchant, n'est-ce pas, cette danse pour le pain?...
L'enfant venait de terminer la dernière figure de de la manchega. Anxieuse, elle se tournait vers le public :
— Allons ! applaudissons-la ! — fit don Praxedès, — la mère sera si contente !
La Galliego attendrie avait donné le signal des applaudissements. Pepe qui était assis près d'elle, très digne sous son grand chapeau cordouan, détacha un œillet blanc de sa boutonnière et le jeta à la petite danseuse. Mais déjà la damp anglaise tirait de sa poche un dragooir. Elle appela l'enfant, lui offrit des pastilles de chocolat, et, la retenant par la main, elle ne cessait pas de lui caresser la chevelure et de lui dire des mots câlins.
Cependanl Otero avait glissé quelques mots à l'oreille de Don Praxedès. Il pinça de nouveau sa guitare et une seconde figurante s'élança en tourbillonnant au milieu du ptitio. Elle était grande, celle-là, déjà formée, une vraie jeune fille.
— Regardez-la. bien! — murmura Don Praxedès, — L'étoile d'Otero!... Elle a d'ailleurs un nom prédestiné! Elle s'appelle la Gloria!
La danseuse, élevant ses bras en l'air, fît claquer des castagnettes. Elle s'arrêta une seconde en face de Jean» et, Tayant enveloppé d'une oeillade infiniment tendre, elle bondit brusquement et disparut à l'autre extrémité de la cour. A partir de cette minute, Jean fut convaincu qu'elle ne dansait que pour lui.
La Gloria revenait mainte nant, balançant ses hanches sur un rythme vif et saccadé . Elle développait les figures du tango, la danse luxurieuse et brutale. Mais Jean ne remarquait pas la lasciveté des gestes. Il ne voyait que les yeux de la Gloria, — ces beaux yeux andalous qui, chaque fois qu'elle passait devant lui, se plongeaient dans les siens avec une expression si aimante et si triste. Un pli d'amertume était creusé au coin des lèvres de l'adolescente. Après la confidence de Don Praxedès, il devinait combien elle devait être avide de lui plaire. A chaque reprise, il lui criait des bravos, il applaudissait à outrance. Les beaux yeux d'esclave soumise s'abaissaient vers les siens, et, dans un élan de reconnaissance, où l'on sentait qu'elle mettait tout son cœur, la Gloria disait à Jean :
— Muchas gracias, cab aller o!
La voix était si douce, si pénétrante et il y tremblait une telle pudeur de vierge, qu'il n'osait pas soutenir son regard et que des larmes lui montaient aux paupières.
Alors, gagné par une émotion à la fois suave et forte, il oublia tout ce qui se passait autour de lui. Il ne vit plus les yeux épris de la Gloria, ni les gestes du tango impur, ni le ciel andalous déployant audessus du patio plein d'ombre le resplendissement de ses étoiles. Il était tout entier sous la fascination de Séville. C'était un trouble plein de délices, où se
LE RIVAL DE DON JUAN Hl
mêlait peut-être un peu de pitié pour toutes ces misères enfantines qui se tenaient là, souriantes et parées, avant d'entrer à leur tour dans « la danse pour le pain ! » Mais rien ne l'émouvait plus que cet hommage naïf d'une petite vierge inconnue, ce don d'amour si candide qui s'offrait de lui-même sur son chemin, et qu'il ne cueillerait jamais!
Dans sa joie, il se retourna vers la Galliego, cherchant la douceur de ses yeux. Il lui sembla que la beauté triste des jeunes danseuses se réfléchissait en elle avec une intensité de passion plus adorable; et il goûta tout l'orgueil d'aimer une telle créature. A côté d'elle, Pepe, le beau paysan de la hùerta sévillane, se tenait très droit sur sa chaise. La taille mince, les épaules larges, il redressait sonrude visage bruni par le soleil des plaines. Les jambes croisées, il étreignait d'une main sa bottine de cuir jaune à la cambrure parfaite du coude-pied. Perdu dans la contemplation de la Gloria, émerveillée par le jeu des rythmes souples, il demeurait immobile, et sa figure cuivrée aux traits rigides et fins avait des reflets métalliques comme le bronze d'une statue. Jean admirait ces deux êtres ainsi réunis par le hasard de la rencontre. Il se disait qu'il avait devant lui deux types incomparables d'humanité, et, l'esprit tout plein des souvenirs anciens qui lui apportaient encore l'âpre jouissance des regrets, l'âme toute remuée par le charme fuyant de cette heure trop brève, il songeait qu'il n'avait jamais connu de félicité plus haute.
La Galliego, comme si elle se doutait des pensées qui occupaient Jean, comblait de louanges la Gloria :
— Ah! Jean! — lui dit-elle d'une voix subitement changée, nous ne verrons plus cela !...
— C'est vrai î Et il répéta :
— Profitons de ces quelques jours ! Ils restèrent jusqu'au bout, ne pouvant s'arracher
à ce patio, où se donnait la dernière fête de leur amour. Quand ils partirent, il n'y avait plus là que la dame anglaise qui causait mystérieusement avec la mère de la Gloria.
Don Praxedès et Pepe les quittèrent à l'entrée de la Calle Sierpès. Il était près de minuit. Mais la foule était encore compacte. Les magasins illuminés étalaient leurs orfèvreries et leurs céramiques éclatantes. L'odeur des jasmins et des tubéreuses alourdissait l'air. Les boutiques des coiffeurs étaient pleines de gens qu'on rasait, et les équipes de garçons drapés dans leurs longues blouses à carreaux bleus promenaient les blaireaux et les houppes neigeuses sur les tètes innombrables que reflétaient les glaces.
Un peu las, Jean et la Galliego entrèrent, pour se reposer, dans un café populaire. Les murs, blanchis à la chaux, étaient nus, les tables de bois mal essuyées. Mais dans la cour intérieure, on aurait dit l'éclat factice d'un feu de bengale. Autour de la vasque du jet d'eau, des touffes de lauriers-roses, éclairées par des ampoules électriques, montaient en gerbes lumineuses, comme le bouquet d'un feu d'artifice. Les fleurs épanouies formaient des grappes si denses qu'on ne voyait plus les feuilles ; et les teintes des pétales diversement colorés, depuis la pourpre vive jusqu'au rose léger des jacinthes printanières, semblaient pâlir et se dégrader peu à peu pour se ranimer en un flamboiement subit, pareil à celui d'un brasier qu'évente un soufflet de forge. La pulpe des chairs végétales transpercées de clarté avait l'apparence de la vie.
On aurait dit un fleuve de sang- ('lancé dans la lumière.
Éblouis, ils s'approchèrent . puis ils s'assirent dans la fraîcheur qui montait du bassin. Ils étaient silencieux l'un et l'autre. Les conversations, les rires de la salle bruyante les entouraient. Ils respiraient cette chaude haleine de vie. Soudain, un guitariste lança \f premier couplet d'une romance avec cette même voix stridente, qui avait tant troublé la Galliego dans la rue San-Vicente. Elle regardait le chanteur se renr la gorge en arrière, et ses yeux se fixaient obstinément sur la sombre ouverture de la bouche, d'où s'échappait interminablement la farouche complainte qui se traînait sur des notes d'une acuité presque douloureuse. Elle se contrista davantage. Cette mélopée la faisait souffrir comme un chant d'adieu qu'on eût chanté pour elle. Les fleurs purpurines des lauriers-roses scintillaient dans la clarté, telles de petites âmes joyeuses. C'étaient le dernier reflet de l'apothéose, l'embrasement final de la grande fête nocturne. Alors elle comprit qu'elle ne pouvait plus s'en aller...
Lorsqu'ils furent de retour au Palais d'Orgaz, ils se trouvaient dans un état singulier. C'était du bonheur et c'était de l'effroi devant le lendemain. Toute leur âme était vibrante : ils devinaient qu'ils ne dormiraient pas, cette nuit-là!
Ils s'étendirent sur le divan de cuir bleu, à cette même place, où, un autre soir, ils s'étaient rassasiés de voluptés jusqu'à la folie. Tout à coup Jean se releva et, avec une expression étrange, il dit à la (ialliego :
— Antonia, faites-moi cette grâce!... dansez-moi la danse de la Gloria!.».
Surprise, elle le considérait, essayant de lire sa pensée :
— Pourquoi me demandez-vous cela?... Je n'ai pas le cœur à danser!
— Si! Faites-moi cette grâce!... Vous le savez bien : c'est la Galliego tout entière que j'aime. Je vous veux toute! je vous veux toute!...
Elle l'interrogea encore du regard, puis elle paru faire un grand effort sur elle-même. Ses bras se nouèrent au-dessus de sa tête. Elle dansa.
Elle dansa comme une femme éperdue d'amour. Ce fut un miracle d'art. La simple danse populaire, tout instinctive et toute sauvage, devenait une merveille de science et de beauté : c'était un air rustique transposé par un maître ! Jean, ébahi, la contemplait. Tout ce qui l'avait charmé dans la danseuse de carrefour reparaissait dans la Galliego avec une splendeur totale.
Et chaque fois qu'elle passait devant lui, elle abaissait ses yeux devant les siens, et il frémissait en reconnaissant la même caresse, la même soumission d'esclave!...
Oh! ces yeux d'Immaculée!... ces yeux rendus immortels par le génie du plus amoureux de tous les peintres! Ils le dominaient à leur tour par un sortilège de faiblesse toute-puissante! Dans l'envol des pieds si rapides qu'ils paraissaient immobiles, dans le vent des draperies flottantes, il voyait grandir l'image delà Conception radieuse, de la Vierge pleine de grâce et d'humilité, exempte de la souillure humaine, la Vierge à la chair glorieuse, en qui la volupté même se purifiait !
Mais elle, comme une femme éperdue d'amour, elle dansait. Elle s'épuisait à ce jeu qui était pour elle la
lutte suprême. Hélas! ce n'était pas comme là-bas, dans le patio sordide de la rue San-Yicente! ce n'était pas la danse pour le pain! C'était pire : c'était la danse pour l'amour, la danse pour la vie ... A cette pensée, son cœur se serrait. Elle refoulait des larmes prêtes à couler, et elle dansait toujours! Lorsqu'elle s'abattit, palpitante, sur le divan, Jean saisit dans une étreinte forcenée :
— Jamais vous n'avez été si belle! je vous aime! je vous aime!.... 0 Chiquilla! petite âme aimante!
Elle appuyait sa joue contre la sienne :
— Vous ne me connaissez pas! Vous ne me connaîtrez jamais!...
Au même instant, ses sanglots éclateront :
— Oh! Jean, — murmura-t-elle dans un baiser, — Jean! il ne faut pas nous en aller! Là-bas, ce ne serait plus comme ici!...
C'était elle maintenant qui le tenait embrassé. Il ne répondait pas, mais il sentait sa volonté fléchir. Séville avait vaincu. La créature faible et triomphante ne rouvrirait plus ses bras : il était le captif de l'Immaculée!