LA DESOLATION DE CORDOL'E
Le « Levante » avait cessé de souffler en tempête» Dans l'air lourd et brûlant, les verdures des arbustes, immobiles tout à coup, avaient paru comme frappées de mort. Une haleine de fournaise s'était répandue danB tout l'espace, roulant une espèce de cendre fine, mais si pénétrante et si dense que l'atmosphère semblait être devenue solide.
Il était onze heures du soir. Mautoucher venait d'arriver à Cordoue. Il s'était assis devant la porte de l'hôtel, sur le « Paseo del Gran Gapitan », l'Unique promenade de la ville. La foule circulait d'un bout à l'autre du terre-plein, parmi les groupes attablés de distance en distance et la débandade des chaises apportées des cafés voisins. Près du Théâtre, une musique militaire jouait des marches. La chaleur pesait moins à Mautoucher que la vulgarité bruyante de cet orchestre, fl était ébloui par les lampadaires à gaz dont les llammes trop nombreuses tremblai. -ni à travers La poussière impalpable, en un halo trouble et presque douloureux à la vue. 11 sentait la bru-
lure cuisante de ses paupières qui pressaient le globe de ses yeux comme des bagues de plomb ardent. C'était une sensation lancinante, intolérable, ajoutée à l'énervement du voyage, à l'impatience que lui causaient l'agitation et le bruit de la foule. Exaspéré, il attendait pour se coucher que tous ces gens fussent rentrés^ chez eux et, tout en tirant sa montre avec des gestes d'impatience , il regardait furieusement les promeneurs, comme s'ils lui volaient son sommeil.
Il venait de passer cinq heures en wagon, cinq grandes heures accablées, torrides. Sa prostration avait été si grande, qu'il ne se souvenait de rien. Depuis qu'il avait quitté le Palais d'Orgaz, il y avait comme un trou dans sa mémoire. Il ne se rappelait que le cri rauque de l'employé qui avait annoncé la station de Penaflor. Il s'était penché à la portière et il n'avait vu, au-dessus des maisons blanches, qu'un palmier géant qui tendait ses branches desséchées sur le fond lugubre du crépuscule : et il s'en était effrayé comme d'un présage funèbre. Puis c'avait été l'entrée en gare de Cordoue, sous le hall embrasé, dans des flots de lumière brutale... Lorsque la voiture de l'hôtel l'avait emmené, les pas des chevaux avaient soulevé des tourbillons de poussière acre, qui lui prenaient à la gorge.
Maintenant les rumeurs et le mouvement de la promenade l'avaient tiré de sa torpeur, en excitant toutes les blessures de sa sensibilité plus irritable que la chair d'un écorché. I) éprouvait non seulement une souffrance, mais une peur au contact des êtres. Dans l'état d'affaissement où il se trouvait, il n'avait plus la notion exacte des choses. Il redoutait je ne sais quelles représailles contre lui. Sa conscience se détra-
quait. Il était hanté par 1 idée d'un crime qu'il aurait commis; et le remords d'un acte inconnu et monstrueux l'envahissait, étouffant toute autre pensée, le maintenant dans une sorte de qui-vive perpétuel. De temps en temps, des bribes de réalité traversaient son esprit. Il retrouvait les détails humiliants de sa dernière entrevue avec la Galliego : « Cette fois, c'était sûr, elle avait parlé! Jean savait tout! Il allait venir pour le souffleter! » Si extravagante que fut cette crainte, il appréhendait de le voir paraître d'un moment à l'autre; et, dans l'expectative de cette rencontre qu'il croyait inévitable, il constatait en lui une lâcheté qui le désespérait.
Cependant la foule continuait à tourner sur le terreplein et la musique militaire à jouer devant le Théâtre. De sa place, il apercevait les cuivres des instruments et les casques à pointes des musiciens. La poudre impalpable qui flottait dans l'air se mêlait à sa sueur et formait sur sa peau comme une boue gluante. Des ivrognes chantaient dans la a bodega » prochaine ; et le trottoir était tout bourdonnant de moustiques qu'attiraient l'odeur du vin répandu sous les barriques en perce. Quel supplice que cette veille forcée, au milieu du vacarme de la rue, dans cet air irrespirable! Cela ne finirait donc jamais!... Et il ne comprenait pas la rage qui poussait ces gens à venir s'entasser sur cette étroite promenade tout embrumée de poussière et que les feux du gaz, flambant sur les hautes girandoles de fonte, surchauffaient d'une ardeur infernale. Il •routait les rires, de la foule, il observait le défilé incessant des visages, le rictus des bouches déformées d'une façon horrible et grotesque par les jeux de l'ombre et de la lumière; et il lui semblait que tous ces hommes et toutes ces femmes étaient ivres d'une
gaîté démoniaque, une gaîté cruelle et semblable à la furie des moustiques rendus féroces par l'odeur du vin et du sang !
Alors il remarqua le passage d'une unique voiture qui, pour la seconde fois, descendait la chaussée. C'était une Victoria aux panneaux armoriés dont les vernis tout neufs jetaient des éclairs. Une grosse dame brune à carrure de Cybèle, environnée de six enfants en grande toilette, trônait majestueusement sur les coussins. Elle portait un large chapeau à panaches blancs et à rubans bleu de ciel. Gomme la voiture était trop petite pour contenir, avec sa corpulence, le débordement d'une telle progéniture, l'ainé de la famille était assis sur le siège, entre le cocher et le valet de pied. La dame brune épanouie dans sa fécondité, le dos renversé contre la banquette, s'éventait d'un air nonchalant, en promenant sur le monde un regard radieux et plein d'arrogance. Elle était convaincue qu'elle faisait partie de la fête et qu'ellemême, avec son chapeau à panache, ses marmots endimanchés et sa belle voiture, était la pièce capitale de ce spectacle nocturne. Continuellement, en un mouvement giratoire de chevaux de bois, la Victoria faisait le tour du « Paseo ».
Ce va-et-vient incessant devenait insupportable pour Mautoucher. Toute son humeur finit par se ramasser contre cette femme. Il la détestait, il souhaitait un accident qui la forçât à rentrer, comme si, elle partie, toute la foule devait se disperser, les lumières s'éteindre, la musique interrompre ses abominables flonflons. La dame brune pouvait-elle ne pas s'apercevoir de son irritation? Pourtant il la lui signifiait assez clairement en lui lançant, chaque fois qu'elle passait, un coup d'œil furibond. Chaque fois,
elle le toisait, du haut de sa Victoria, avec le mémo sourire arrogant et radieux.
Résigné à subir sa toiture jusqu'au bout, il ne s'occupa plus que d'apaiser la soif qui le brûlait. Mais la limonade tiède qu'on lui apportait de l'hôtel ne le rafraîchissait pas, et le ruissellement de sueurs que provoquait la boisson lui était un malaise pire que la soif. Il commençait à sentir les piqûres des moustiques. Les musiciens infatigables soufflaient toujours dans leurs cuivres. Un bruit de querelles et d'injures emplissait la bodega voisine; et sur la promenade, des filles poussaient par intervalles des éclats de rire aigus, qui se perdaient dans la rumeur de la foule. Le tumulte ne se calmait point. Au contraire, il paraissait grandir à mesure que l'heure avançait. Mautoucher tira encore une fois sa montre : il était minuit et demi!... « Oh! dormir! dormir! Échapper à tout cela! Échapper à cette souffrance continuelle de son corps, à cette obsession plus pénible encore de sa pensée!... » Ses yeux se fermaient invinciblement, sa tête se renversait contre le mur, mais le vacarme du dehors le maintenait dans un état d'hypnose aussi inquiète et aussi tourmentée que la veille.
... Un tintement de grelots, un cliquetis de gourmettes lui fit ouvrir les paupières. La Victoria splendide, avec ses laquais galonnés, s'approchait lentement, à la même allure cérémonieuse. Il revit la Cybèle empanachée, gisante sur les coussins, au milieu de ses marmots entassés. Son éventail battait d'un air insolent. Ses yeux noirs le narguaient. Elle riait odieuse de satisfaction béate, cette grosse femme ainsi étalée dans toute la bouffissure de sa chair et de sa morgue aristocratique! Mautoucher n'y tint plus. Il se leva de son banc, en haussant les épaules, et il
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rentra précipitamment à l'hôtel. Il en avait assez de cette parade ridicule et, de plus en plus, il était avide de s'étendre, de s'abîmer dans le sommeil!
On l'avait logé au rez-de-chaussée, dans la plus belle pièce de la maison, une grande chambre trèshaute et très spacieuse dont les fenêtres s'ouvraient sur le « Paseo ». Quand le garçon qui le conduisait eut tourné le bouton du bec électrique, il distingua, sur toute l'étendue du plafond, des taches rouges, comme des gouttelettes de sang qui s'étaient élargies sur le plâtre. Le garçon expliqua tranquillement que c'étaient les traces des moustiques écrasés. Ils infestaient tout l'appartement, — et le lit n'avait pas de moustiquaire. Mais Mautoucher était tellement épuisé de fatigue qu'il n'y fit même pas attention. Il se coucha tout de suite, au milieu des bruits de la rue, du ronflement interminable de la musique militaire.
Ce fut d'abord un sommeil harassé qu'entrecoupaient des périodes d'inconscience absolue. Peu à peu il se laissa couler dans le noir. C'était fini! Il ne pensait plus, il ne souffrait plus! Un intervalle inappréciable s'écoula... Puis, soudain, il perçut un sifflement ténu tout près de ses oreilles, et il eut sensation d'une morsure brûlante sur le dos de la main. Instinctivement ses bras battirent l'air, cherchant à atteindre l'ennemi invisible. Il se dressa en sursaut, écoutant dans les ténèbres. Le bourdonnement des moustiques s'éloignait. Un grand calme régnait au dehors. Plus de musique, plus de rameurs de foule ! La promenade devait être vide maintenant. Il n'entendait plus, sous ses fenêtres, que deux voix gutturales qui résonnaient étrangement à travers le silence nocturne : c'étaient des rôdeurs sans doute qui s'étaient assis sur le banc et qui causaient en attendant l'aube !
Il s'abattit de nouveau sur son oreiller. Le sommeil le reprit. Un cauchemar s'ébaucha. Il lui sembla qu'il était sur le seuil du Salon de porcelaine, devant le treillis de la portière aux fils emperlés. Comme l'autre soir, la Galliego était allongée sur le divan de cuir bleu. Il avança la tête entre les soies bruissantes de la portière et il vit qu'elle dormait, la tête légèrement inclinée sur le cou : « Oh ! ce cou ! . . . » Il la contempla avec un transport de joie sauvage. D'un bond, il se rua sur elle, il l'étreignit à la gorge et, entre ses doigts crispés, il sentit craquer le cartilage du larynx La danseuse râlait : ses membres étaient agités par les convulsions de l'agonie. Lui, avec un frémissement de plaisir, il enfonçait ses doigts danè la douceur de la peau moite. C'était une jouissance inouie de sentir ce frêle souffle de femme couler entre ses mains. Mais elle ne voulait pas mourir, elle se raidissait de toutes ses forces. Il la serrait davantage, étonné de la vigueur étrange et irrésistible de ses mains qui se refermaient automatiquement, comme les deux pinces d'un étau; et tandis qu'il prolongeait la volupté atroce de cet étranglement, il commençait à deviner la duperie de cette hallucination et il se disait à luimême : « Je rêve! C'est sûr! C'est un cauchemar!... Ne faisons pas de bruit! Parlons bas!... » Il retenait sa respiration pour ne pas dissiper cette vision hideuse qu'il savait n'être qu'une apparence. Toute sa volonté se tendait pour la soutenir plus longtemps, mais cet effort même l'éveilla tout à fait.
A l'instant, la claire conscience l'illumina. L'acte, dans toute son horreur, se dressait déjà devant son esprit. Rien ne servait de le nier! Il s'était complu dans cette besogne répugnante d'assassin. Ses mains avaient froissé la chair féminine avec un tremblement
de luxure et de férocité bestiale. Et voilà maintenant qu'il s'exécrait d'avoir consenti à cette chose, qu'il avait honte et mépris, de lui-même, jusqu'à vouloir se supprimer à son tour pour effacer l'affreux souvenir ! Mais non I il était innocent de cette ignominie ! ... Ce n'était pas lui qui avait pu concevoir ce crime!... Alors, c'était V autre! C'était cette force étrangère et occulte qu'il avait reconnue au fond de son être et qui l'entraînait malgré sa raison!...
Atterré, le front en sueur, le corps brisé, il s'était relevé à demi, et ses yeux grands ouverts fouillaient les ténèbres. Sa pensée confuse se précisait. Il découvrait dans cette force qui le poussait une fatalité de la race et du sang, il se sentait la victime d'une expiation mystérieuse et, de plus en plus, cette idée s'ancrait en lui qu'on le poursuivait à cause d'un crime involontaire, que quelqu'un le traquait dans l'ombre. Les voix des rôdeurs de nuit qui causaient sous ses fenêtres l'épouvantaient, comme si elles eussent proféré des menaces contre sa vie.
Il perçut encore une fois le susurrement des moustiques et il sentit seulement l'irritation cuisante des morsures qui lui couvraient les mains et le visage. Ce fut de l'agacement et ce fut de la fureur contre ces bêtes voraces dont les piqûres le harcelaient, dans le noir, comme les flèches d'un ennemi caché. Sous l'exaspération de ces petites douleurs sans cesse répétées, la certitude d'une hostilité ambiante, d'une poursuite, d'un comp'ot tramé contre lui l'obsédait davantage. Ces bêtes invisibles et partout présentes se transformaient dans son imagination en de réels vampires qui lui suçaient les veines.
Maintenant, des sifflements légers s'annonçaient dans le silence, à peine perceptibles, comme des
vibrations lointaines... Soudain, enhardis par son
immobilité, les moustiques l'assaillirent en essaims pressés. Le frôlement de leurs ailes était sur lui, le fourmillement de leurs pattes molles et gluantes effleurait sa chair. Il essaya de faire de la lumière en tournant le bouton de la lampe électrique; mais le compteur était fermé sans doute : l'ampoule de verre ne s'éclairait point. Alors il alluma une bougie. Son oreiller, ses draps étaient tachés de sang. Dans la clarté trouble, il entrevoyait les moustiques tourbillonnant au-dessus de sa tète, d'un vol ivre, et toujours avec ce même susurrement triomphal et moqueur. Il y en avait de tout noirs, fins comme des becs de plumes ; d'autres, jaunes et visqueux, aux pattes humides de vin et d'immondices; d'autres, — les plus féroces, — étaient blancs, tigrés de noir et pareils à des grains de riz avariés. Écrasés sous le poids de son corps, plusieurs restaient collés au linge de sa chemise. Il distinguait le corselet bossu du monstre minuscule, le dard, qui, plus acéré qu'une pointe d'aiguille, palpitait encore entre les deux antennes, et la poche violacée de l'abdomen à demi crevé, d'où suintait comme un pus rougoàtre Le dégoût d'être livré à ces insectes l'emportait sur la terreur démente qu'il éprouvait alors.
Avec des mouvements frénétiques, de véritables gestes do combattant, il chassa les botes altérées. Elles se dissipèrent un instant. Il forma les yeux, vi ni de dormir quand même.
Aussitôt, les escadrons volants se rassemblèrent. Des ailes frôlaient son front, dos pattes fourmillantes travaillai. 'iit sa peau. Il sontait le chatouillement des trompes qui foraient l'enveloppe dos veines. Au claquemenl de sa main violemment projetée, un sillle-
ment de rage répondait, le cri de colère de la bête dérangée de sa proie. Puis cétait un moment de silence absolu, où il ne percevait plus rien que le battement fiévreux de ses tempes... Et de nouveau reprenait le bourdonnement sourd, lointain. Les moustiques s'avançaient en rangs compacts, ils se reformaient en ordre de bataille. D'abord, un seul se décidait à l'attaque. Lentement il enfonçait son aiguillon, et tout à coup il s'envolait avec un sifflement joyeux semblable à un bruit de cymbales, une sorte de chant de victoire. On aurait dit qu'il ralliait les autres. Alors tous accouraient en une rumeur guerrière. Ils se hâtaient : l'aurore allait venir; et comme s'ils sentaient l'approche du jour, ils redoublaient de fureur et d'avidité.
Quand les premiers rayons de soleil se glissèrent dans la chambre, ils parurent se calmer. Mautoucher avait les mains et la figure en sang. Sa pensée flottait douloureusement entre la réalité et le cauchemar. Succombant à une lassitude infinie, il s'écroula sur son oreiller. Tout s'éteignait sous ses paupières closes. Il s'engloutit dans le sommeil avec la pesanteur d'une pierre qui tombe au fond d'un puits. Ce fut un repos terrible, sans rêve, sans mouvements, inerte comme la mort.
Il ne s'éveilla qu'à midi, en pleine chaleur. Des flots de lumière inondaient la pièce. Les yeux brouillés, Mautoucher s'était dressé sur son séant et, promenant des regards étonnés autour de lui, il ne se retrouvait plus : « Où était-il? Qu'est-ce que c'était que cette chambre? Il lui semblait qu'il n'était plus lui, qu'il avait changé de corps et d'âme »... puis peu à peu il crut se souvenir. La sonnerie d'un timbre retentit. Effaré, hagard, il sauta à bas de son lit, courut à la
porte, tourna brutalement la clef et il se tint sur le seuil, à demi nu. dans sa chemise en désordre et maculée de sang, comme s'il cherchait quelqu'un. Ses yeux scrutèrent l'ombre du vestibule : « Personne ! C'est étrange!... »
Finalement il rentra, pressa le bouton de la sonnette électrique. Après un assez long temps, un garçon parut ; et tout de suite Mautoucher :
— Est-ce qu'une dame n'est pas venue me demander?
— Non, caballero!
— Mais si! je vous dis qu'une dame vient de sonner chez moi !
— Je vous assure que non, caballero!
Il considéra le domestique avec méfiance et il grommela entre ses dents :
— Allons donc! Vous essayez de me tromper! vous êtes avec eux aussi, vous! Vous voudriez faire croire que je l'ai tuée !
Le garçon se mit à rire, s'imaginant que c'était une plaisanterie. Cependant cet homme en chemise, au visage congestionné, aux gestes et aux propos incohérents, lui inspirait une vague inquiétude. Il répéta :
— Aucune dame n'est venue, caballero!
Mautoucher reclaqua violemment la porte sur lui.
Il tira le verrou, il se retourna, et, sans éprouver la moindre surprise, il vit la Galliego qui était assise sur un fauteuil, à l'angle de la toilette, comme une personne en visite; Joyeux, il s'écria :
— Ah! je savais bien que vous étiez ici!... C'est vous, n'est-ce pas? C'est bien vous?... Mais par où ètes-vous donc passée que le garçon ne vous a pas vue ?...
Elle ne répondait pas. Elle avait sa physionomie habituelle, l'air très calme : et, tout en se renversant contre le dossier du siège, elle tournait entre ses doigts le manche de son ombrelle. Alors, avec un rire convulsif, il s'avança sur elle en gesticulant :
— Je savais bien que vous viendriez!. . Voyezvous! Moi, on ne me résiste pas ! Parce que... je vais vous dire! Écoutez!... je vais vous dire un grand secret : Eh ! bien! moi, je suis Don Juan!...
Il rit plus haut, et, pieds nus, dans sa chemise maculée de sang, il se dandinait en faisant des grâces et en frisant sa moustache. Soudain, il se précipita, le doigt tendu, la mine hautaine :
— A genoux ! Adorez-moi ! Je suis don Juan!
La danseuse s'était levée du fauteuil, diaphane et légère comme une ombre. Elle reculait vers la fenêtre et son visage s'altérait si vite que Mautoucher ne la reconnaissait pas. Maintenant, c'était la pauvresse honteuse qu'il avait évoquée un soir, dans le port de Barcelone, sur la barque qui les ramenait vers la ville. Elle avait un châle rapiécé sur les épaules, un chapeau de salutiste lui cachait les cheveux. Au fond de la capote, la tête se rapetissait de plus en plus. La peau flasque se flétrissait, se ridait. Le nez un peu court se creusait, se creusait sans cesse... Mautoucher, béant de stupeur, contemplait le prodige. Une poussière noire se formait dans les fosses nasales mises à nu, comme celle qui remplit le cœur d'une pomme rongée par un ver : — soudain, la tête, pourrie, décharnée, semblable à une tête de squelette, se détacha du tronc et roula par terre, en rebondissant. Il poussa un cri de terreur. La réaction fut instantanée, foudroyante. Avec une clairvoyance inexorable la raison lui revint. Il n'y avait rien devant lui que
ses bagages. Ses vêtements étaient entassés pêle-mêle sur le fauteuil et son nécessaire de toilette s'étalait sur le marbre de la commode.
Il se jeta sur son lit en pleurant : « Je deviens fou ! C'est sur! Je viens d'avoir une minute de jfolie! » Il se prenait le front à deux mains, comme s'il cherchait à retenir sa raison fuyante, et il se raidissait dans uû suprême effort de volonté pour conjurer le mal : « Oh! c'est inutile! Je le sais bien! C'est à la folie que je cours! Alors, la mort! la mort tout de suite ! Il n'y a que la mort pour me sauver!... »
Déjà il songeait au moyen. Mille combinaisons d'une ingéniosité extravagante se pressaient dans son esprit. Mais ses habitudes de réflexion froide et méthodique dominèrent bientôt son trouble. Il se dit : « Il faut ruser! Les gens pourraient savoir! Ils pourraient m'empècher! Ce serait pire que tout! Ce serait l'hôpital, les gardiens, la camisole de force!... Oh! la mort, plutôt que l'horreur de la folie !... »
A partir de cette minute, un prodigieux instinct d'hypocrisie se développa en lui, une hypocrisie qui se mêlait à ses moindres actes et qui finissait par n'avoir plus de but, tellement elle s'appliquait à des choses insignifiantes. C'était un besoin de mensonge et de déguisement perpétuel.
D'abord, il voulut déjeuner seul dans sa chambre, de peur de se trahir à table d'hôte. A la stupéfaction du garçon, il ne demanda que de la glace, et lorsque celui-ci lui apporta le repas complet sur un plateau, il plongea la main dans le seau de nickel qui contenait la glace ei il s'en introduisit des morceaux entiers dans la bouche.
En s*en allant, le domestique interrogea d'un aii obséquieux :
— ^Monsieur désire-t-il un guide, une voiture?...
— Non! non! je ne veux rien! ni guide ni voiture je ne sortirai pas! Vous entendez? je ne sortirai pas!...
Pourtant il se décida à prendre un peu de nourriture. Ensuite il se recoucha. À l'heure de la sieste, quand les bruits de la maison se furent apaisés, il s'évada mystérieusement de l'hôtel, en lançant de tons cotés des regards craintifs.
Un agent de police stationnait à la devanture d'un café. Il se persuada que cet individu l'espionnait. Vivement il obliqua à droite, puis, par un manège astucieux et compliqué, il revint à gauche sans être vu de l'agent, et, accélérant tout à coup son allure, il s'enfonça dans les ruelles qui conduisent à la cathédrale.
Sous le rayonnement de la lumière crue, la désolation de Cordoue prenait un air tragique et grandiose. Tout était désert. De loin en loin, de vieux palais délabrés déployaient la tristesse de leurs façades aux étroites fenêtres grillagées et aux portes toujours closes. Enduits d'une couche épaisse de chaux, où se détachaient les squelettes des palmes bénites suspendues aux barreaux des balcons et des miradors, ils ressemblaient à des sépulcres tout blancs avec leur décoration de bouquets et de couronnes funéraires. Les murs des maisons basses, presque entièrement dépourvues d'ouvertures, étaient lugubres comme d<s murs de prisons. Mautoucher se croyait dans une ville morte; et, se rappelant la foule qui se pressait, la veille, sur le « Paseo », — ces visages démoniaques, ces musiques enragées, cet éclat de gaité factice, — il imaginait une nécropole dont les morts, avides de plaisir et de bruit, ressusciteraient, chaque soir, aux lumières d'une fête.
Plus il se rapprochait de la cathédrale, plus les ruelles se rétrécissaient. Une odeur d'huile rance, de crottin et de sueur de mulet imprégnait l'air. Elle se dégageait du suintement des murailles et des pavés. Les seuils étaient luisants d'usure et de vétusté, et une crasse séculaire graissait les vantaux épais des portes à ferrures. On étouffait dans ces boyaux étriqués, où la chaleur s'était comme accumulée et qu'emplissaient les émanations fétides des cuisines et des déjections humaines. Mautoucher se hâta d'arriver au parvis.
Le bruit de ses pas éveilla une bande de gamins qui dormaient allongés sous le portail du campanile. Ils se ruèrent sur l'étranger en criant :
— La Mezquita1! la Mezquitaï mésiéi
Ce fut une bataille autour de lui. Les plus effrontés lui demandaient cyniquement l'aumône :
— Cinq centimes, mésiéi Cinq centimes!
Les autres, le bousculant, lui prenant la main, continuaient à vociférer :
— La Mezquitaï La Mezquitaï
Dans cette âpre mendicité espagnole, dans cet acharnement contre la proie, il retrouvait la fureur des moustiques qui, toute une nuit, l'avaient harcelé de leurs morsures. Il avait beau brandir sa canne, l'essaim bruyant des muchachos s'attachait à sa trace. Ils le pourchassèrent jusque dans le Patio des Orangers.
Des fontaines coulaient dans des vasques, de l'ombre régnait sous les galeries du pourtour. Il aurait souhaité de se reposer là. Mais les petits men-
' La Mezquita, la Mosquée, nom populaire de la cathédrale de Cordoue.
diants féroces ne le lâchaient pas. Un chien de garde s'élança brusquement hors de sa niche, et, tirant sur sa chaîne, il se mit à aboyer contre le visiteur. L'idée fixe d'une poursuite, d'une hostilité permanente qui l'entourait, se représenta encore une fois à l'esprit de Mautoucher.
Il se précipita vers la Porte des Palmes, pour se réfugier à l'intérieur de la cathédrale.
Aussitôt ce lui fut une sensation de fraîcheur et d'allégement. Une pénombre douce, transpercée de lumière vive, comme celle qui tombe des hautes branches dans les forêts du Nord, emplissait l'immense vaisseau solitaire. Les neuf cents colonnes légendaires, ces colonnes voyageuses venues de Byzance, de Carthage et de Rome, entrecroisaient clans tous les sens leur végétation architecturale. Un cercle d'humidité et de moisissure s'élargissait à la base des fûts, comme ces mousses parasites qui poussent aux pieds des chênes. Mautoucher leur jeta à peine un coup d'œil : ces choses ne l'intéressaient plus : Ni les grilles, ni les stalles du « Coro », ni les chefsd'œuvre de la « Sacrista mayor », rien ne le sollicitait, et, devant le défilé interminable des colonnes fameuses, il se disait que les poëtes et les romanciers en avaient singulièrement exagéré la beauté! Elles étaient trapues et sans grâce. Les marbres enfumés n'avaient plus d'éclat ni de couleur : « Quel impudent et quel inutile mensonge que Fart! »
Maintenant il n'avait plus qu'un désir : trouver un coin d'ombre où se cacher loin des regards soupçonneux, et là, se recueillir pour prendre en paix une décision suprême. Il le fallait : « c'était une nécessité inéluctable ! »
Des débris de plâtre, de petits cailloux craquaient
sous ses chaussures. Il était au fond de la troisième mosquée, celle du calife Al-Mansor. Un échafaudage de madriers soutenait la voûte à demi écroulée qui laissait voir tout un pan de ciel. Contre le mur, des sacs de chaux, des pièces de charpente étaient en lassées. Il s'assit là, sur l'extrémité d'une poutre, parmi les gravats et la poussière des décombres.
Pourtant il goûtait une délectation physique a ne plus sentir le poids de la chaleur, Pimportunité de la dure lumière du dehors. L'endroit était si retiré, si frais, si reposant! C'était une réelle oasis au milieu de cette Cordoue embrasée et fumante! Tout à coup il songea : « Ce climat trop fort m'a tué ! Ce pays est meurtrier!... o Et, dans le même moment, il se rappela une phrase de Jean qui l'avait frappé, car sa susceptibilité maladive prêtait une importance aux moindres paroles et il avait la superstition du pressentiment. Cette paroie, Jean la lui avait dite à Montpellier, sur la terrasse du Peyrou, en se moquant de ses enthousiasmes devant la statue du Roi : « Ce pauvre ami ! Le soleil lui porte à la tête ! » Et Claude avait répondu : « Qu'est-ce que cela va être à Séville ! »
« Hélas! sans le savoir, ils avaient deviné juste! Cette ardeur continuelle avait exaspéré ses nerfs. L'équilibre, déjà si instable, de sa sensibilité avait achevé de se rompre. Jour par jour, la destruction lente de sa raison s'était accomplie, et voici qu'il était au bord de la démence!... « Être fou! Je vais devenir fou!... « A cette idée, il eut un sursaut de révolte, et toute sa volonté se tendit encore pour une rée. Chose bizarre! Jamais sacons- : n'avait été plus lucide. La certitude très nette s'imposait à lai, que la pensée prête à s'éteindre pro-
jetait en lui une éclatante et dernière lueur; et il éprouvait quelque chose de l'angoisse d'un homme atteint de la cataracte et qui, avec des affres indicibles, sentant la cécité prochaine, compte les heures et les minutes avant de sombrer vivant dans les ténèbres !
Il s'apparut dans toute sa misère, il dévoila toutes ses tares, il mit le doigt dans toutes ses plaies : ce fut la confession finale du moribond!... Il se disait: « J'exagère! Ce n'est pas ce climat qui m'a tué! Le mal vient de plus loin, il est plus profond ! Ailleurs, tôt ou tard, il aurait éclaté quand même! C'est la race qui est malade en moi ! »
Alors il cita devant lui tous les siens, tous ceux qu'il avait connus, comme un juge qui somme des coupables de lui livrer l'aveu. Il revit son père, sa mère, toute sa famille, et, à leur souvenir, il eut un ricanement d'insulte : « Ma famille ! Est-ce que j'ai jamais eu de famille? Est-ce que j'ai jamais eu de père? Est-ce que j'ai jamais eu de mère?... »
Avec une rage froide il précisa ses griefs. Son père ne l'avait jamais élevé et il ne s'était occupé de lui que pour contredire ses goûts ou pour le maltraiter. Tourmenté par sa maladie de foie, rongé d'ambitions mesquines, il était la terreur du foyer; et Mautoucher entendait encore les éclats de colère brutale que soulevait en lui l'inconduite de sa femme, une pauvre folle d'hystérique, éprise de pantalons rouges et qui était la fable de toutes les garnisons où ils passaient. Au lendemain de la mort du général, elle s'était empressée d'épouser un bellâtre de capitaine qui avait été son amant lorsqu'il était officier d'ordonnance de son mari. C'est depuis que Mautoucher avait cessé tous rapports avec elle ! Et son oncle, le frère de sa mère,
LE RIVAL DE DON .11' AN 'i37
le joueur, le décavé de Monte-Carlo qui avait fini par le suicide! Les détails ignominieux lui revenaient en foule. 11 étalait toutes les hontes des siens, il remuait toutes les vilenies : Ah ! il était bien du même sang que tous ces misérables qui lui avaient transmis leur lot de souffrance et d'instincts pervers ! Il s'irritait contre eux, et, plus il les jugeait coupables, plus il prenait, à ses propres yeux, l'apparence d'une victime expiatoire.
Puis sa rancune s'apaisa dans une soudaine pitié : a Pourquoi leur en vouloir? Ils étaient irresponsables, ... les malheureux, les pauvres êtres!... Ils avaient cédé à toutes les tentations; ils s'étaient laissé vaincre par toutes les forces destructrices qui les travaillaient. Au lieu d'économiser l'énergie de la race et de l'augmenter par un effort toujours plus large et plus embrassant, ils l'avaient dissipée dans des aventures, gaspillée et perdue sur des objets futiles. Lui, leur héritier, il se trouvait maintenant les mains vides!... Oui ! c'était bien cela! Cette indigence, cette pauvreté d'être, c'était tout son mal! L'éducation avait pu le tromper longtemps. Elle n'avait fait de lui qu'un personnage factice, un fantôme de théâtre, pompeux et vain: elle lui avait caché son néant sous un tas d'oripeaux illusoires qui, à cette heure, s'effilochaient et s'arrachaient au vent de la folie!... »
Il redoublait de sévérité envers lui-même, comme s'il trouvait dans la clairvoyance impitoyable de cet examen l'unique motif qui lui restât de ne pas se mépriser tout à fait. Il se répétait : « Je ne suis rien! je n'ai rien en moi ! Mon âme est sèche et stérile !... Oh ! elle s'en doute bien, cette Galliego qui me traitait d'homme de peu/ Kilo devine la misère vivante que je suis, et c'est pourquoi elle se détourne de moi avec
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horreur; elle comprend trop que je ne suis pas assez fort pour m'imposer à son amour et que je ne suis pas assez faible non plus pour mériter sa compassion, car elle sent l'orgueil terrible qui est en moi et qui l'humilie!... Hélas! parce qu'elle m'a traité durement, parce qu'elle m'a rendu malheureux, je m'imaginais que j'étais tendre, capable d'affection et de dévouement ! Mais il n'y avait au fond de tout cela qu'un petit égoïsme souffrant et envieux, qui s'enveloppait d'attitudes plaintives et qui essayait d'apitoyer le passant!... Non! non ! je ne suis même pas capable d'aimer! Le voilà, le péché, — le péché originel de ma race!... »
Un instant, il s'abima dans sa contrition, puis il reprit, songeant encore aux siens : « Les pauvres êtres! Il ne m'ont rien donné : aussi n'y a-t-il rien qui me rattache à eux. Je leur suis étranger, comme je suis étranger à tout. La culture que j'ai reçue n'a abouti qu'à me dissocier davantage de tout ce qui m'environne, en faisant de moi un individu à part, une œuvre artificielle, un assemblage hybride et compliqué, — un véritable monstre ! Je ne tiens à rien, je suis un errant, un vagabond!... » Et, se remémorant une parole que Jean avait prononcée, un certain soir solennel : « Ah ! moi, je ne suis pas comme lui ! Je ne suis pas le Fils de la maison! Je n'ai guère mangé le pain de mon père!... » Il se revit enfermé au collège dès l'âge de six ans, ne sortant pas toujours à l'époque des vacances et n'ayant d'autre compagnie que celle d'un jeune garçon infirme, un enfant trouvé qui était boursier et que la charité publique, élevait en attendant qu'il devint unmanœuvre au service de l'État!... « Voilà ce que je suis! Jean avait raison! Je ne suis qu'un prolétaire intellectuel !... »
Dans l'excès de son abaissement, il s'injuriait d'avoir caressé jadis tant d'illusions, d'avoir rêvé la gloire et l'amour : « La gloire? Elle me dédaigne, elle aussi! Le génie est sain, moi je suis un malade!... Et pour continuer à faire ce que j'ai fait, à combiner misérablement de petits artifices de style, à exercer ce métier de duperie publique... Oui ! de duperie! Car je n'ai rien dire, — vraiment cela n'en vaut pas la peine!... Aimer? Est-ce que je puis aimer? Est-ce que je ne sais pas que je ne puis pas aimer, bien que je meure du désir d'aimer?... Alors c'est fini ! Il n'y a plus rien pour moi... que la folie qui me guette!... Ob' cette folie, elle est trop certaine! Je l'ai dans mon sang! Je suis le fils de ma mère !... »
Il ne pensait plus. Le sentiment de la mort inévitable l'envahissait. Il ne discutait pas : c'était une chose résolue ! Il devait mourir, s'il voulait se sauver de la folie, s'épargner cette suprême abjection. Cette idée s'imposait à lui comme une contrainte matérielle à laquelle on ne résiste point. Mais à la tin sa vanité se redressa : « Je meurs parce que je le veux bien! Rien ne m'y oblige! Je ne suis pas fou! Si je meurs, c'est pour venger, c'est pour glorifier les miens! Je suis le descendant d'une race d'esclaves et de révoltés qui se sont usés lamentablement à de petites passions, à de petits désordres, à des révoltes timides contre l'ordre établi parles morales! Eh bien, moi qui les porte tous dans mon âme, moi qui sens leurs volontés chancelantes s'épanouir superbement dans la mienne, je vais réaliser leur vœu secret, leur désir impuissant! Je vais créer un acte magnifique fait do toutes leurs faiblesses, de toutes leurs servitudes, de toutes leurs lâchetés. Je vais me détruire, non pas comme eux par nécessité, mais dans l'omni-
potence de mon vouloir. Ma mort, comme ma vie, sera un chef-d'œuvre de volonté!... »
Frémissant d'orgueil, il voyait le désert des nefs s'étendre à l'infini devant ses regards. Il poussait du pied les décombres amoncelés, et, dans cette solitude et ce silence, dans cette mort des ruines où il se sentait le seul être vivant, son existence lui semblait avoir une valeur incalculable et il s'admirait à l'égal d'un dieu, de pouvoir briser une chose si précieuse ! . . .
Mais il s'aperçut qu'on l'observait. Des paysans endimanchés qui visitaient la cathédrale sous l'escorte d'un sacristain s'étaient arrêtés, un peu surpris à la vue de cet homme immobile au milieu des plâtras et qui ne paraissait même pas remarquer leur présence.
Pris de peur, Mautoucher se leva en toute hâte et, faisant un détour derrière le « Coro » , il s'enfuit par une porte latérale.
Dehors, l'éclat violent de la lumière lui blessa les yeux, la chaleur étouffante lui ôta la respiration. Le supplice de tout son corps allait recommencer ! Où aller à cette heure? Sa chambre d'hôtel l'effrayait à cause des cauchemars de la nuit, des hallucinations du réveil. Il s'imaginait confusément que quelque chose de sinistre y était resté qui allait l'assaillir au retour... Alors il se rappela que le Yieil- Alcazar devait être proche. Le guide qu'il avait lu à Séville parlait de verdures abondantes et fraîches...
Il descendit la rue tortueuse qui longe le mur de la cathédrale, en s'abaissant vers le Guadalquivir.
Brusquement, à la hauteur du Palais épiscopal, il s'arrêta, saisi par un spectacle inattendu, qui s'empara de lui avec toute la force dominatrice d'un symbole. Tout au fond de la perspective, une colonne dorée, surmontée d'une statue d'archange aux ailes
déployées, s'enlevait, en un relief prodigieux, sur un ciel d'un azur tellement intense et tellement dur qu'on aurait dit une voûte solide faite d'un métal éblouissant. Derrière la colonne, il n'y avait plus rien que la noire silhouette d'une vieille forteresse démantelée qui commandait jadis la tête du pont; — sur l'autre rive du fleuve, quelques cabanes sordides perdues dans une immense plaine sablonneuse comme une steppe africaine, et, dans le lointain, des mamelons pelés où fumaient des feux de chaume. La colonne paraissait surplomber au bord du vide. Tout autour, régnait l'espace nu, — on ne sait quelle figure concrétisée d'étendue abstraite, géométrique et morne.
\ ses pieds, une masure branlante qui servait de bureau d'octroi étayait à grand'peine sa façade lézardée. Toutes les ouvertures étaient closes. Pendue à la muraille, une cage grossière emprisonnait une perdrix qui dormait, la tête sous son aile. Un àne à l'échiné saignante était attaché à un anneau de fer et il ne bougeait pas plus que les débris de pierre qui gisaient sur le sol. A l'entrée du pont, une porte monumentale étalait pompeusement son architrave croulante et les cylindres disjoints de ses pilastres doriques : c'était un mélange de grandeur hautaine et d'insolente décrépitude. La colonne dorée portant la statue de l'archange s'élevait au-dessus de tout cela, — et cette chose extravagante et fastueuse s'appelait le Triunfo, — le Triomphe !
Mautoucher s'approcha du socle que surchargeaient des sculptures bizarres et il lut l'inscription :