A CONFIÉ LA GARDE DE CETTE CITÉ
Machinalement il se répétait : « Je te jure que je suis Tange Raphaël !... » Comme éclairé d'une lueur soudaine, il songea : « Quel cri de foi dans ces mots ! Quelle volonté ardente ! Quel désir effréné de vaincre quand même!... » Il songeait à l'acte qu'il devait accomplir; et, devant ce singulier monument qui dressait ses dorures au milieu de la cendre et de la mort, théâtral et funèbre comme un catafalque, il lui sembla que c'était son acte même qui se dressait devant lui, dans toute sa démence orgueilleuse !
Puis aussitôt, avec une mauvaise joie, il se dit : « C'est cela ! Je me luerai magnifiquement^d'une manière digne de moi î Henri Mautoucher ne peut pas mourir comme tout le monde!... » — Il se recueillit, cherchant encore le moyen : — « Oh ! j'ai trouvé ! C'est à Séville que la chose se fera!... Oui ! à Séville, sur la Giralda, comme l'Anglais, entre les deux grands lys en fer forgé!... » Mais dans le même moment un soupçon affreux s'insinua : « C'est à cause d'elle toujours ! Ne mens pas ! C'est à cause d'elle que tu veux retourner à Séville ! Tu veux la revoir ! Lâche ! Lâche ! ... 0 mon Dieu, mon Dieu ! . . . »
A l'idée de la Galliego, sa résolution chancelait. La nécessité de mourir ne lui paraissait plus aussi évidente ; et, lorsqu'il sonna à la porte du Vieil-Alcazar, il était dans un trouble inexprimable.
Il attendit un instant sous un grand mur nu, blanchi à la chaux. Le lieu avait l'air inhabité. Pourtant, une jeune fille vêtue comme une servante vint ouvrir, un peu surprise à la vue d'un visiteur : « La propriété, — disait-elle, — appartenait à un particulier et elle ne renfermait aucune curiosité ! » Mais Mautoucher insista pour entrer.
LE RIVAL DE DON Jt'AN
Elle lui fit ti le jardin qui, par une su
sion de terrasses descendait jusqu'au lit du fleuve. Les allées étaient envahies par des herbes jaunies, et les corbeilles brûlées de soleil n'avaient guère d'autre
ornement que des géraniums qui séchaient sur pied dans la terre aride.
— Vous voyez qu'il n'y a rien, caballeroï — disait la jeune fille, — alors ce n'est pas la peine, n'est-ce pas?...
Elle fit mine de remonter. Mautoucher. apercevant un bouquet d'arbres sur la dernière terrasse, l'entraina dans l'escalier.
Ce fut pour ses yeux un rafraîchissement et un émerveillement véritables. Bien que contenu dans un étroit sj . cet ilôt de végétation perdu à l'extrémité du jardin, donnait une impression de luxuriance quasi-tropicale. Il y avait là tout un enchevêtrement de palmiers, de magnolias, d'orangers, de ficus dont les lianes géantes rampaient sur le sol comme des racines sorties de terre. Au centre, s'arrondissait un grand bassin à demi rempli par une eau bourbeuse où s'échevelaient des filaments de plantes aquatiques et d'où montait une exhalaison lourde, lég ment putride. L'endroit était paisible, les feuilles des ficus et des magnolias, si épaisses qu'on y voyait à peine.
Mautoucher ayant manifesté l'intention de se reposer sous cet ombrage, la jeune fille eut un sourire moqueur, laissant deviner qu'elle comprenait peu cette fantaisie. Elle réj are :
— Vous voyez qu'il n'y a rien, caballi Cependant elle ae voulut pas contrarier le visiteur.
Elle alla môme lui chercher une chaise à la maison. Quand Mautoucher se fut installé, il s'avisa qu'il avait
soif. Elle lui rapporta un verre d'eau qu'il vida d'un trait :
— Maintenant, laissez-moi seul, je vous en prie. — lui dit-il en lui rendant le verre, — j'ai besoin d'être seul!...
Mais en tournant des regards inquiets de tous côtés il distingua, à travers la pénombre, le corps étendu d'un petit garçon qui était couché à plat ventre, sous le rebord de la margelle, et qui paraissait dormir. Mautoucher eut un sursaut craintif :
— Qui est-ce? — demanda-t-il à la jeune fille.
— C'est mon frère... le petit du jardinier!... Alors elle cria d'une voix forte :
— Lève-toi, Rafaelete!
Le bambin ne bougeait pas. Elle le prit paH'épaule et elle le secoua violemment :
— Lève-toi, Rafaelete!... C'est mauvais de rester toujours par terre!
L'enfant finit par se soulever. Péniblement il se mit debout. Le visage bouffi était exsangue, les paupières gonflées et rouges, les yeux atones, à l'expression stupide :
— Est-ce qu'il a la fièvre ? — interrogea Mautoucher, en simulant de la compassion.
— Non, caballeroî C'est un mal qu'il a dans la tète!... Un sort qu'on lui a jeté!
Frappé par cette idée de maléfice, il considérait l'enfant idiot toujours immobile, et ces yeux sans regard lui inspiraient une vague frayeur :
— Emmenez-le, je vous en prie! Je désire être seul!
La jeune fille entraîna l'enfant dont les jambes flageolaient et dont la tête, comme si elle était trop pesante, retombait sur la poitrine. Au moment où ils allaient disparaître au tournant de l'allée, il leur cria :
LE RIVAL DE DOfl JUAN US
— Il faut consulter un médecin!
Puis, ne les voyant plus, il éprouva un grand soulagement.
D'abord, il goûta quelques instants de détente. Le calme, le recueillement de cette retraite agissaient sur lui. La lumière filtrait si douce entre les larges feuilles des magnolias!... Soudain, son imagination rebondit douloureusement : « Les magnolias de l'Alcazar de Séville! » Et voici que tous les détails de cette matinée brûlante qu'il y avait passée avec Jean et la Galliego revivaient dans son esprit : la rencontre dans le Patio des Bannières, le bassin de Neptune éclatant comme un morceau d'émeraude sous la lumière rose du soleil levant, les Bains de Maria de Padilla, les myrtes du Labyrinthe, leur causerie autour de la vasque et le caprice enfantin de la danseuse tendant ses joues au jaillissement rigide du jet d'eau et la façon dont elle avait prononcé : « Henri, je vous trouve exquis, ce matin! » ... Quel charme ensorcelant dans ses souvenirs!...
Il s'y abandonnait délicieusement, en une complète inconscience, lorsque l'idée de la mort inévitable s'offrit de nouveau à sa pensée ; et il eut immédiatement l'intuition très nette que jamais il ne pourrait se tuer tant qu'elle serait vivante! C'était elle qui le retenait, qui l'enchaînait à la vie!... « Alors quoi? La tuer d'abord?... » Le cauchemar de la nuit dernière serait-il donc prophétique? Est-ce que l'instinct aurait parlé, supérieur à sa volonté et à sa raison?... Oui! oui! ce rêve" lui avait prescrit son devoir!... » Sa haine longuement amassée se remettait à bouillonner en lui. Il repassait toutes ses humiliations et il songeait avec rage à la façon odieuse dont elle l'avait traité : ce pied de femme qui l'avait repoussé
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impitoyablement, lorsqu'il était devant elle, étendu sur les dalles, abîmé de douleur et de désespoir, il avait laissé comme une souillure ineffaçable sur son corps!... « Oh! l'abominable créature!... »
Toutes ses idées se confondaient. Tiraillé par mille résolutions contradictoires, son esprit flottait dans un doute épouvantable. De nouveau tout était remis en question, car il le savait bien : ceci dépendait de cela! Sa mort n'était possible que par celle de l'autre!... Il hésitait. Les instants se perdaient en débats interminables. Une grande heure s'était écoulée. Le crépuscule tombait très vite.
Étonnée de ce que le visiteur n'eût point reparu, la fille du jardinier descendit jusqu'à la dernière terrasse. Elle s'alarma davantage en voyant qu'il ne remuait pas :
— Caballero, voici la nuit! Nous allons fermer la porte du jardin!
Mautoucher eut l'air de sortir d'un songe. Il ricana amèrement :
— Ah! vous aussi, vous me chassez!... C'est bien! je vais sortir!
Comme il se levait, un chant d'oiseau à l'accent étrange s'élança tout à coup derrière la masse sombre des arbres. C'était une mélodie légère, aérienne, pareille au chant de l'alouette, mais on devinait qu'elle' était modulée par une voix humaine. Henri prêta l'oreille :
— Oh! ce chant! comme il est suave! Savez-vous ce que c'est?...
— Si, caballero! ce sont les prisonniers qui chantent. Ils se promènent sous le préau après le repas du soir. . .
— Les prisonniers?
— Oui! Il v a une prison! Là!... derrière le mur!...
LE RIVAL DE DON JUAN I \i
Le chant d'alouette reprit sur une note plus haute. à la fois ironique et tendre, comme un appel sans espoir. Immédiatement la hantise de la folie ressaisit Mautoucher. à cette évocation tragique de la prison. <• Lui aussi, il allait être enfermé, puisqu'il était foui... puisqu'il allait devenir fou! C'était suri c'était sur... i
D'un geste fébrile, il mit une pièce de monnaie dans la main de la jeune fille, et, se précipitant à traies allées, il s'enfuit en courant, connu entendait déjà derrière lui les pas du gardien sonnant dans les corridors.
Il ne s'arrêta qu'au bout de la rue, devant le monument du Triomphe. Une dernière fois, il se demanda : « Où aller? », ne pouvant se résoudre à regagner son hôtel, par crainte de rencontrer le garçon qui l'avait surpris pendant sa crise. Certainement, cet individu avait divulgué ce qu'il avait vu! Il était plus prudent de ne rentrer qu'à la nuit noire !
Un peu rassuré par le calme qui l'environnait, il se décida à s'engager sur le pont du Guadalquivir.
L'autre rive, où s'échelonnaient quelques bâtisses délabrées, s'étendait confusément dans le crépuscule. Mautoucher se souvint : c'était le Campo de la Verdad, le Champ de la Vérité! Et. avec sa manie de symbolisme, il se sentit attiré vers la désolation de cette lande sauvage qui portait un nom si sonore et qui, peut-être, par une suggestion mystérieuse, allait lui dieter la Vérité et le Devoir!
\ gauche du pont, il prit un sentier, escaladant un monticule qui dominait le lit du fleuve. La terre friablo, mouvante, comme si elle était faite d'une cendre très iine, s'enfonçait sous ses pieds, et, avec un in de dégoût, il heurtait des choses ianomahles. Il lui semblait marcher sur un amas d'immondices
accumulées depuis des siècles. Des chiffons, des éclats de verre, des détritus de poterie émergeaient du sol à demi enfouis, ou s'étalaient en tas qui craquaient sous les semelles de ses chaussures. De loin en loin, s'alignaient des] rangées de tuiles et de briques, de grandes jarres en terre cuite. Sans doute il devait y avoir une fabrique à proximité ! Un enfant à demi nu traînait une casserole trouée. D'autres poursuivaient une bande de jeunes porcs au poil ras et à la peau bleuâtre. Des fientes humaines s'étalaient innombrables, exhalant une atroce puanteur. Mais ce qu'il y avait de pire, c'était la poussière soulevée par les ébats des enfants, une poussière gluante, asphyxiante qui saturait toute l'atmosphère et dont l'incommodité s'ajoutait à la chaleur des fours à briques allumés dans le voisinage :
La gorge sèche, Mautoucher avançait toujours, espérant trouver un coin solitaire. Devant lui. sur la berge opposée, Cordoue se déployait tout entière avec ses petites maisons blanches ensevelies sous la chaux. On aurait dit un écroulement formidable, un immense amoncellement de décombres, d'où surgissaient seulement les hauts murs tout nus de la gigantesque cathédrale. Quelques becs de gaz clairsemés s'espaçaient sur le parapet d'une promenade où ne passait personne. Au-dessous, le Guadalquivir coupé de barrages roulait silencieusement ses eaux jaunes et limoneuses, fécondité inutile et perdue au milieu de ces terres avares! De l'autre côté, régnait la steppe sablonneuse avec ses collines pelées, ses grands espaces vides où ne poussait ni un arbre, ni une plante. Partout triomphait l'image de la mort!
De plus en plus frappé, Mautoucher méditait sur cette idée : «Le suicide! La mort! Cette funèbre
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Cordoue ne prêchait pas autre chose! » Et songeant aux plus illustres de ses enfants, les Sénèque et les Lucain, il imaginait des cadavres étendus dans des baignoires de marbre, les veines ouvertes et taries, à demi soulevés par l'eau sanglante. « Oh! Cordoue, c'était bien cela!... De la cendre et du sang!... »
Et par contre, avec ce goût de néant, quelle frénésie dans son ciel embrasé ! Quel excitant pour la volonté que ce climat torride! Comme la rêverie creuse, l'héroïsme fou, les caprices bizarres de la pensée, l'imagination désordonnée et fantasque, l'ivresse de l'abstraction déraisonnante devaient s'épanouir ici, sous l'action de ce feu infernal, dans ce vide de la nature désolée! C'était bien le pays des Averroës et des Gonzalve de Cordoue, des théologiens épris d'irréel, des paladins se précipitant, bride abattue, vers des exploits impossibles. Et c'était bien encore la patrie de ce Valdès Léal, qui lit resplendir l'horreur des charniers et de la pourriture! De l'aridité de cette ville de cendres s'échappait une âme forcenée ! Mautoucher revoyait le Triunfo éclatant sous ses dorures, parmi les masures croulantes, et il réentendit le cri de foi invincible, la révolte de la volonté enragée de victoire : « Je te jure que je suis l'ange Raphaël!... »
Tout à coup la bande de pourceaux se rua sur lui. Traqués par les enfants, ils poussaient des grognements furieux et ils s'élançaient vers le haut de la berge en faisant rebondir sous leurs pattes les débris de pots et les tuiles cassées. Au contact des bêtes immondes, Mautoucher saffola. Il se mit à courir, pris d'une panique, se croyant toujours poursuivi. Il redescendit le monticule et, contournant le « castillo », il s'engagea sur une pente qui dévalait jusqu'au bord du Guadalquivir.
Haletant, il s'assit sur une grosse pierre. Comme le niveau de la berge était en contre-bas, il n'apercevait plus rien de la ville que les jardins du séminaire et la statue 'de l'archange Raphaël. Le fleuve immobile s'étendait tout noir à ses pieds comme un marais croupissant et plein de miasmes. Par dessus les crêtes de la Sierra de Gordoue, l'or du couchant brillait d'un éclat mélancolique. C'était dans l'air un calme surprenant, un silence presque surnaturel.
Alors il s'apaisa lui-même, il se recueillit, sentant que le moment était venu. Comment cela se fit-il? Il ne réfléchit pas, mais il comprit que sa décision était mûre. Ainsi qu'une chose simple, raisonnable, naturelle, sa pensée se formula sans résistance dans son esprit : «Je vais revenir à Séville pour nous tuer ! Il le faut: .. »
Un piétinement sourd ébranla le sol. Mautoucher se retourna. Il distingua là silhouette d'un enfant qui tenait par la bride deux mulets efflanqués. Les animaux le frôlèrent presque en passant. Ils entrèrent dans l'eau. La nuit étant tout à fait tombée, Mautoucher ne les apercevait plus. Un clapotement à peine perceptible arrivait du fleuve. Sur le pont, une voix cria :
— Paco ! Paco !
Personne ne répondit. Au milieu du silence et des ténèbres, il ne saisissait qu'un petit bruit de déglutition, — l'écoulement du liquide dans le gosier des bêtes. Puis les mulets remontèrent avec l'enfant qui les tenait par la bride. La voix cria encore :
— Paco ! Paco !
Puis plus rien! Un silence absolu!... Tout s'était effacé dans la nuit sans lune : la ville morte semblait s'être abîmée dans son linceul de cendres !