‹ Le rival de Don JuanChapitre 17 sur 19 · LE (( MISERERE · texte numérisé non relu

LE (( MISERERE

Le lendemain, Mautoucher se remit en route pour Séville.

Pendant tout le trajet, il fut seul dans son compartiment. Livré à l'obsession de l'idée fixe, il ne pouvait penser à autre chose qu'à son double projet de meurtre et de suicide. Pour y réussir, il avait beau entasser les combinaisons les plus adroites, aucune ne le satisfaisait; et il s'y évertuait d'autant plus, avec l'obstination d'un mathématicien qui s'acharne à la solution d'un problème. Le fait même d'assassiner ou de se tuer n'était point en question pour lui. La conviction que ces deux choses devaient s'accomplir dominait sa pensée comme les suggestions de l'hypnose dominent la conscience d'un hystérique.

Deux images flottaient sans cesse devant ses yeux : la plate-forme de la Giralda avec ses bouquets de lys en fer forgé, — le seul lieu du monde, il le savait, où il pouvait conquérir sa délivrance, — la Galliego étendue sur le divan de cuir bleu et râlant,

la gorge prise dans l'étau de ses mains ! Tantôt ces deux visions lui apparaissaient avec une netteté si saisissante qu'elles effaçaient toute réalité et qu'il demeurait éperdu d'horreur devant l'acte accompli. D'autres fois, elles étaient confuses comme un rêve, elles le fascinaient comme un mirage et elles le sollicitaient par je ne sais quelles promesses de voluptés inouïes. Toutes ses énergies se tendaient pour y atteindre. Tout son être semblait résorbé dans une force unique, effrénée, qui l'entraînait, qui le poussait invinciblement à tuer et à se détruire : ce serait une ivresse qui dépasserait toutes les jouissances possibles! Par intervalles, les deux images s'évanouissaient, le tumulte de sa pensée se calmait peu à peu. Il recommençait à réfléchir, échafaudait des combinaisons nouvelles. Alors, c'étaient des calculs interminables, torturants, qui lui congestionnaient le cerveau et qui l'épuisaient, comme si tout ce qui lui restait de vie se consumait dans ce dernier effort !

Mais il se rappela une lettre qu'il avait écrite à Jean, avant de quitter Cordoue. Il lui annonçait qu'il viendrait peut-être le surlendemain à Séville pour chercher la caisse de ses manuscrits et que sans doute il passerait une nuit au Palais d'Orgaz, avant de reprendre l'express de Paris... « Cette caisse, pourquoi Pavait-il laissée? C'était absurde, en somme!... » Subitement, il comprit l'arrière-pensée sournoise qui avait inspiré sa conduite : il avait machiné spontanément cette ruse grossière, pour que quelque chose le rattachât encore à la danseuse, pour qu'il pût la retrouver plus sûrement et ne pas manquer son coup ! Ainsi donc l'acte libérateur était déjà résolu avant son départ pour Cordoue! A son insu, quelqu'un avait

décidé cela et il savait bien qu'il était impossible de désobéir à ce quelqu'un. Loin de s'en effrayer, il s'en réjouit, en voyant combien les racines de cet acte étaient profondes en lui.

Désormais un état double se partagea son esprit jusqu'à la fin : une docilité d'automate, une inconscience absolue pour tout ce qui touchait à sa résolution; et, pour tout le reste, une lucidité presque maladive, une sorte d'exaspération du sens critique qui le rendait impitoyable à lui-même et aux autres. Son attitude extérieure se modelait sur cet état contradictoire. Quand il était possédé par la hantise de l'idée fixe, son visage devenait arrogant, superbe, il avait un air d'audace intrépide que corrigeait aussitôt le besoin irréflchi de dissimuler, de dépister les soupçons; et quand il faisait un retour sur lui-même, quand il devenait son propre juge devant « la chose » réalisée, étalée sous ses yeux, un affolement le saisissait. Ce n'était pas du remords, c'était la terreur du coupable vulgaire qui fuit les représailles de la justice; c'était un véritable aplatissement, une envie de ramper, de s'enfoncer sous terre. Mais, dans ses épouvantes , comme dans ses accès d'exaltation criminelle, il conservait toujours la même lixité du regard. Ses prunelles étaient sans flammes, sans expression d'intelligence, stupides comme deux pierres et l'on n'y sentait la vie qu'a la tension excessive qui dilatait tout le globe de l'œil et qui semblait sur le point de le faire éclater.

Lorsqu'il descendu du train, le bicorne d'un garde civil qui stationnait sur le quai de la gare le frappa tout de suite. Il prit peur, comme àCordoue, lorsqu'il avait aperçu l'agent de police, devant la porte de l'hôtel. Jouant des coudes au milieu de la foule, il

se précipita vers la sortie. Il se courbait le plus possible, essayait de rapetisser sa haute taille. Puis» aussitôt qu'il fut dans la rue, son assurance lui revint. Il acheta un bouquet de jasmins que lui offrait une vieille femme et il en fleurit sa boutonnière: après quoi, il fit avancer une voiture et, se carrant sur les coussins, la mine hautaine, affectant une tranquillité qui l'illusionnait lui-même, il commanda au cocher de le conduire à l'Hôtel de Castille.

Dès le premier abord, la maison lui déplut. Bien que le mouvement des touristes fût à peu près nul à cette époque de Tannée, il y avait encore trop de monde à son gré. Se souvenant de la visite inopinée de Michel Bottéri, il redouta l'arrivée de quelque connaissance parisienne, qui trahirait son incognito. D'ailleurs, don Praxedèsquiprenait ses repas au dehors pouvait être amené là par un ami. Il lui demanderait des explications, avertirait Jean. A tout prix il fallait trouver un gîte moins fréquenté !

La mauvaise nuit qu'il passa le détermina tout à fait à changer d'hôtel. Jusqu'à près de deux heures du matin, des bruits le tinrent éveillé. De l'eau jaillissait près de lui, le long d'une cloison, crépitait en se brisant sur du marbre. Le ronflement de l'ascenseur se propageait à travers les étages ; et, à chaque instant, des domestiques circulaient dans les couloirs, charriant des seaux dont les anses criaient d'une façon intolérable pour ses nerfs. Et c'étaient des frôlements contre les murs, des pas étouffés par les nattes des corridors des chuchotements, des éclats de voix qui brusquement se taisaient, toute une rumeur mystérieuse et menaçante que son imagination grossissait et qui le faisaient haleter d'effroi. Le complot dont sa pensée délirante était sans cesse

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tourmentée devenait une réalité. Il se persuadait qu'il était entouré d'ennemis.

Il dormit à peine, et, dès qu'il fut habillé, il battit toute la ville en quête d'un nouvel abri. Finalement il jeta son dévolu sur une « casa de huespedes » d'apparence très modeste, malgré son enseigne pompeuse : A laVictoria, — laquelle était située dans le quartier de l'Université et dont la clientèle était composée surtout d'étudiants. L'air parfaitement bête du patron, un Galicien, nommé Alonso, le rassura plus encore que les dehors chétifs de rétablissement.

Le patron lui fit visiter ses plus belles pièces, et d'abord, afin de l'éblouir, la chambre de son principal client, un juge d'instruction attaché au tribunal de Séville. Sur la table s'alignaient de nombreuses paires de bottines, les unes soigneusement recouvertes de housses, les autres toutes préparées et moulées surdes formes en bois. Le luisant des vernis était si éclatant, les cuirs d'une telle finesse et le travail d'une telle élégance qu'on aurait dit des objets précieux faits pour une vitrine de musée. Mautoucher s'ébahit à la vue des chaussures admirables. Il voulut savoir quel était le propriétaire et quand Alonso, avec son air niais, lui eût dit que c'était un juge, il fit un mouvement de recul, comme pour se sauver. Mais il était si las d'avoir couru la ville, qu'il se résigna malgré ses craintes, à passer la nuit dans l'établissement.

A la grande surprise du Galicien, il choisit un cabinet borgne dont l'unique lucarne s'ouvrait sur une cour intérieure et qui n'avait pour tout ameublement qu'un lit de fer, une chaise de paille et une cuvette de tôle émaillée posée sur trois pieds. Pour justifier la modicité de son logis, il se donna comme élève de l'École des Beaux-Arts de Paris.

Le matin suivant, après un sommeil très-calme, il s'éveilla singulièrement dispos. Toutes ses terreurs avaient disparu. De nouveau, il se sentait impatient d'agir et il se disait, qu'il fallait se hâter, lorsque la servante lui apporta une lettre de Jean, qu'on lui avait réadressée de Cordoue. Il l'ouvrit tout inquiet, appréhendant quelque nouvelle fâcheuse, — l'avance de leur départ peut-être ! Mais Jean se bornait à l'avertir, sans un mot d'explication, qu'il prolongeait indéfiniment son séjour à Séville. On lui expédierait sa caisse de manuscrits, ou s'il tenait, par raffinement de précautions, à venir la prendre lui-même, Sérafine avait l'ordre de lui garder sa chambre prête et de le recevoir, « au cas, disait Jean, où nous serions forcés de nous absenter. *> Il ajoutait en post-scriptum, comme pour lui donner son congé définitif : « Dp toutes les façons, nous nous verrons à Paris dans trois mois! Adieu, cher! »

La lecture de ce billet jeta Mautoucher dans une véritable rage : « il avait deviné juste! Ce prétendu départ n'avait été qu'une feinte pour l'éloigner. Les voilà qui restaient maintenant ! et, sans doute, ils étaient toujours plus épris l'un de l'autre!... » Immédiatement, son plan fut arrêté. Il s'accorda trois jours pour l'exécution de son projet. Pendant ce temps il surveillerait les allées et venues des hôtes du Palais d'Orgaz, et, si tout allait bien, le soir du second jour, il adresserait à Jean une dépêche signée du nom de don Praxedès, qui manderait le jeune homme à Huelva par le premier train du lendemain, sous prétexte d'une communication des plus pressantes. 11 consulta l'horaire : il n'y avait que deux trains par jour, et, comme le trajet jusqu'aux mines de Tharsis durait plus de sept heures, il était impossible à Jean

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de revenir le même soir. Donc il aurait toute une nuit pour faire sa besogne ! Il se présenterait très tard au Palais d'Orgaz, lorsque la lialliego serait déjà couchée, il aurait l'air d'arriver de Cordoue, et, puisque Paco et Sérafîne étaient prévenus de son retour, il n'éveillerait aucun soupçon et il entrerait comme chez lui !

Il arrangea tout cela très froidement, avec la même satisfaciion de virtuose que s'il eût ordonné la composition d'une nouvelle ou d'un chapitre de roman. Aucun remords, aucune idée morale ne troubla la sérénité de son esprit, tellement il était convaincu de la nécessité de cet acte, et lui qui était si clairvoyant par ailleurs, lui que la manie du raisonnement et de l'analyse possédait plus que jamais, il ne s'apercevait pas de tout ce qu'il y avait d'involontaire et de mécanique dans ce travail criminel de sa pensée. Quand il se fut bien assuré que son plan était parfaitement réalisable, qu'il n'avait rien laissé au hasard ni à l'imprévu, il s'applaudit cyniquement de son machiavélisme. Pour payer d'audace, il voulut même déjeuner à table d'hôte, devant le juge! Il ne fallait pas que cet individu put s'imaginer qu'il était le coupable ! « Ah ! on allait bien voir de quel front il l'aborderait :

Sans saluer personne, il entra dans la misérable salle à manger, à la lumière avare et que saturait une fade odeur d'huile et de ragoûts faubouriens. Le juge était assis au haut bout de la table, comme à une place d'honneur. Quelques étudiants en médecine l'entouraient. Mautoucher s'installa à l'extrémité opposée et, tout en (1 ('pliant sa serviette, il promena un regard insolent sur ses commensaux. Aussitôt, il se troubla. l'n silence s'était t'ait. Il lui sembla qu'on le considé-

rait avec défiance, le juge surtout, un gros homme apoplectique à figure brutale de tortionnaire. On se remit à causer. On parlait du crime de la rue de Trajan dont l'instruction avait été confiée au magistrat. Tout tremblant, Mautoucher prêta l'oreille : Plus de doute! C'était de lui qu'il s'agissait! C'était lui qu'on accusait! Le juge le lui donnait assez à entendre par les regards sévères qu'il lui lançait continuellement ! Les yeux des autres le dénonçaient aussi. Ce tête-àtête devenait effrayant!... D'un mouvement brusque, Henri se leva de table, et, comme une bête traquée, il remonta, en courant, les escaliers du premier étage et il se barricada dans sa chambre.

Affaissé sur sa chaise il essayait de réfléchir : « Encore une fois il devait s'en aller, il devait chercher une autre cachette! Le juge savait tout!... Et d'ailleurs ces étudiants en médecine finiraient bien par découvrir sa folie! Certainement qu'ils la découvriraient, puisque c'était leur métier, à ces carabins ! Alors sortir? se mettre en quête d'un autre hôtel?... Il sentait bien qu'il n'en aurait pas la force. Et puis, à quoi bon? Est-ce que ses ennemis ne le suivaient pas à la trace? Est-ce qu'ils n'infestaient pas toute la ville? Ils avaient des émissaires dans tous les hôtels. Où qu'il se réfugiât, ils le débusqueraient sûrement!... »

Résigné à tout événement, il se jeta sur son lit, attendant qu'on vînt l'arrêter. Puis, à la longue, il s'assoupit, vaincu par la violence de l'émotion.

Une heure se passa. Lorsqu'il rouvrit ses yeux, il avait tout oublié, — la justice, les étudiants en médecine, les poursuites de ses ennemis! Il n'y avait plus dans sa conscience que l'idée fixe du meurtre qui l'agitait avec une frénésie croissante.

Son air bravache reparut. Il se précipita dehors, ne pensant plus qu'à cette « chose » qu'il devait exécuter. D'abord il était nécessaire d'espionner Jean, de s'assurer qu'il n'avait aucuns rapports avec don Praxedès, car autrement la dépèche eût manqué son effet. Rien de plus facile! Mautoucher connaissait les habitudes de son ami ! Il savait par cœur l'emploi de toute sa journée!

Maintenant il était trop tard pour aller le retrouver aux Delicias. Mais Jean viendrait avec la Galliego achever la soirée au « Café nacional ! » Mautoucher s'y rendit en hâte, aussitôt après son dîner. Leur place accoutumée était encore vide. C'était en entrant, dans la première salle, sous la rosace du ventilateur ! Henri monta jusqu'à la galerie en pourtour et, faisant approcher une table de la balustrade, il posta sa chaise de façon à pouvoir observer le couple d'en haut, sans être vu.

Ils parurent vers dix heures. L'un et l'autre avaient un visage souriant. Mautoucher remarqua que lorsque les yeux de la Galliego s'abaissaient sur son amant, il y brillait un éclair singulier. Elle mangeait un sorbet lentement, en gardant un instant la cuiller dans sa bouche avec une expression de jouissance infinie; et pour Henri, ce n'était pas le sorbet qu'elle savourait, c'était la délectation de sa victoire. A ce spectacle, toute sa haine se déchaîna contre elle. Chose bizarre! il n'en voulait pas à Jean. Il l'admirait plus que jamais d'être un fort, un heureux et il l'excusait presque du mal qtie celui-ci lui faisait sans le savoir. C'était uniquement sur la danseuse que retombai! -a jalousie. N'était-elle pas faite pour être possédée par les hommes? Alors il était juste que Jean la possédât!... Mais pourquoi ne voulait-elle pas de lui, Mau-

toucher? Pourquoi n'avait-il pas son tour, lui aussi? Pourquoi le repoussait-elle, puisqu'elle se donnait aux autres?... L'idée du meurtre s'enracinait de plus en plus dans son esprit. Elle faisait frémir d'avance ses mains crispées contre la balustrade. Durant les deux heures qu'ils furent là, il ne quitta pas des yeux la danseuse. Sans bouger, dans une immobilité inquiétante à voir, il la couvait du regard avec une palpitation de joie féroce, et il dirigeait constamment sur elle l'effort exorbitant de ses prunelles distendues, comme s'il voulait envelopper sa victime d'une torpeur magnétique avant de la frapper à mort.

Deux soirs consécutifs, il revint les épier au même endroit : chaque fois ils furent seuls. Ni don Praxedès, ni le peintre Garcilaso, ni aucune de leurs connaissances sévillanes ne les dérangèrent. Il crut même deviner à leur attitude un parti-pris d'isolement, et il s'en félicita.

Le matin il allait à la Giralda, afin de gagner la confiance du gardien et des sonneurs et de n'être pas accompagné par l'un d'eux, lorsqu'il monterait à la lanterne de la tour pour cette autre « chose » qu'il devait exécuter ensuite. Par excès de prudence, il avait demandé àl' a Ayuntamiento » une autorisation d'entrée permanente, s'étant annoncé comme un dessinateur français qui travaillait pour une manufacture de céramiques. Il désirait, disait-il, copier les arabesques des azulejos qui revêtent les parois du campanile. On lui avait accordé l'autorisation sans difficulté.

La première fois, le concierge le suivit jusqu'à la plate-forme des cloches, par acquit de conscience d'abord, et aussi par curiosité. Mais quand il vit que

Mautoucherse bornait à reproduire les lignes incohérentes des vieilles faïences, il sourit de pitié comme devant une fantaisie ridicule de touriste. Le lendemain, il jugea inutile de l'accompagner.

Restait à séduire l'aveugle, qu'il redoutait particulièrement, sans savoir au juste pourquoi, — peut-être uniquement à cause de la muette interrogation de son regard vide toujours attaché sur le visiteur. Le vieillard le reconnut. Ils causèrent amicalement Mautoucher voulut qu'il lui montrât sa loge. Il enjôla la femme du vieux, en la complimentant sur la propreté de son ménage, en admirant les deux pots d'oeillets blancs qui prenaient le soleil sur le rebord du croisillon. Tous deux furent enchantés de ce Parisien à la langue flatteuse, qui savait être si affable avec le pauvre monde 1

Les sonneurs aussi s'apprivoisaient. Mais Henri réservait toutes ses sympathies pour Candido, le gros garçon frisé qui bondissait si légèrement sur les crampons de fer fichés au mur. Quand le jeune homme sautait sur le collier du Cantor et qu'il se précipitait dans l'espace, le cœur de Mautoucher se mettait à battre violemment. Il lui semblait qu'il assistait à la répétition de « l'acte futur » : ce gros garçon insouciant lui enseignait à bien mourir ; et il éprouvait devant lui un peu de l'admiration respectueuse d'un disciple pour son maili v.

Comme Candido se reposait, après une de ses audacieuses voltiges, Henri essaya de l'interroger sur ce qu'il éprouvait au moment où ses pieds abandonnaient le collier ie la cloche. Candido relata de rire :

— Mais rien. caMlero/ jo ne pense à rien dans ce moment-là!.... Et puis cela va si vite! C'esl corne

je ne bougeais pas! Tout de suite mes pieds sont à terre!..

— Et vous n'avez pas peur?... pas la moindre peur?...

L'agile gaillard poussa un nouvel éclat de rire à cette question :

— Peur?... Pourquoi aurais-je peur? C'est mon plaisir, à moi!...

Ses gros yeux à fleur de tête rayonnaient en disant cela. L'éclat de ce regard frappa Mautoucher comme un coup de soleil soudain. Une àme venait de se lever devant sa face!... Ce fut en lui un brusque éclair de conscience saine. Il ne pensa plus à son appréhension de la mort, ni à son souci d'échapper à la douleur. Il ne vit plus que l'orgueil joyeux du bon ouvrier qui a trouvé dans la perfection de son métier le complet épanouissement de son être. Comme le sang de la race coulait harmonieusement dans les veines de ce gros garçon épanoui!... Tout entier à la surprise mélancolique de cette découverte, il se disait : « Quelle différence avec les gens que j'ai connus, estimés jadis, — les lettrés, les dilettantes, les intellectuels!... Certes, ce Candido est d'une aristocratie plus certaine que le poète Hector de Yillars ! Notre stupidité fut grande de nous imaginer que la distinction des idées est représentative de la valeur d'un individu! que l'éducation peut tirer quelque chose du néant, faire de la force et de la vie avec l'indigence d'une àme sans ancêtre ou d'une âme décadente!... » Pendant quelques minutes, Mautoucher considéra le sonneur. Celui-ci venait d'allumer une cigarette, et, tranquillement, en une sensualité de gourmet qui déguste un plat, il soufflait la fumée par ses narines.

Tout à coup, sans transition apparente, la pensée

d'Henri s'obscurcit de nouveau. Le désarroi de la folie rentra dans son cerveau malade. A brûle-pourpoint, sur un ton sarcastiqup, il interrogea Candido :

— Cher monsieur, lequel préférez -vous d'Hector de Yillars ou du poète belge Augustus Levens?...

Candido, qui, en fait de poètes, ne connaissait que des joueurs de guitare, ouvrit de grands yeux à cette étrange question. Mautoucher, avec un sourire mé" prisant, poursuivit :

— Allons! avouez-le!... Ce sont deux crétins, n'est-ce pas?

Le sonneur, ahuri, regardait anxieusement l'étranger, cherchant à saisir le sens de cette plaisanterie. Mais Mautoucher, triomphant, conclut :

— Vous avez raison, cher monsieur! c'est aussi mon avis!

— Ah! caballeroï — dit le garçon, — vous êtes comme tous les Français! Vous aimez à vous moquer du monde.

Et, plein d'un beau dédain pour ces propos futiles, il jeta le bout de sa cigarette et se pendit de nouveau au câble énorme du Cantor.

Ce soir-la, malgré les investigations les plus minutieuses, Mautoucher ne parvint pas à rejoindre Jean et la Galliego. Contrairement à leur habitude, ils ne parurent point au « Café nacional. » Très tard, il regagna son gite, — exaspéré et divaguant : « Oh! je le devine! c'est elle qui l'empêche de sortir! Elle se cache, la misérable! Elle a peur de moi!... »

Comme il tournait à l'angle de la Calle Sierpès, la petite mendiante qui le guettait autrefois à la sortie du Palais d'Orgaz , accourut vers lui, en lui tendant une touffe de jasmins. Rudement, Mautoucher repoussa les fleurs : o C'est cela! La voilà qui essaie

de m'attendrir, maintenant ! Elle m'envoie un bouquet!... » L'enfant, accoutumée aux caresses d'Henrir restait tout interdite de cet accueil brutal. Cependant elle s'enhardit, et, dé sa voix la plus enjôleuse :

— Donne-moi cinq centimes, senorito l

Elle offrait alternativement ses jasmins et son vieux numéro tout maculé de ÏImparcial. Mais Mautoucher lui demanda sévèrement :

— C'est une dame qui t'a remis ce bouquet pour moi?... Allons! ne mens pas!...

La petite se troubla. Elle finit par avouer :

— Oui. seùorito, c'est une dame!... la marchande de la place San-Salvador !

Il la regardait d'un air soupçonneux. L'enfant avait au doigt la bague de cornaline achetée avec la piécette qu'il lui avait donné quinze jours auparavant; et, pour plus de pompe, elle s'était enroulé autour du poignet une bande de fer-blanc qu'elle avait arrachée au couvercle d'une boîte de cirage. Très fière de ce bracelet de son invention, elle tenait sa main bien en évidence. Alors, voyant que Mautoucher ne la grondait pas (car elle avait volé son bouquet), elle finit par lui dire avec son effronterie de gamine sévillane :

— Tu me trouves jolie, n'est-ce pas, senorito?... Tiens ! regarde mon beau bracelet!...

Mautoucher, haussant les épaules, lui jeta un « cuarto » et tourna les talons. Mais l'enfant, qui espérait avoir encore une piécette, ne le lâcha pas. Elle courut derrière lui, et, se mettant à sauter, elle lui criait :

— Tu es mon mari, mon petit mari! Ah! ah! j'ai ta bague, senorito! j'ai ta bague!...

Elle le poursuivit à travers le dédale des ruelles et plie entra avec lui dans le patio de la « casa de hues-

pedes », où Alonso, le patron, somnolait sur un vieux canapé. Mautoucber, les yeux égarés, lui dit :

— Cette petite est folle: Il faut renfermer:... Vous devriez prévenir le juge, les étudiants en médecine:...

Le Galicien se mit à rire de son rire opaque et, croyant trouver un compliment des plus flatteurs pour son hôte :

— Vous ne voyez pas qu'elle est amoureuse de vous, caballerot

Pourtant, il se souleva de son canapé, et, avec beaucoup d'égards, il mit la petite mendiante à la porte.

Le lendemain, Mautoucher eut un tressaillement de joie, en voyant Jean et la Galliego faire leur entrée au • Café nacional ». Ils n'avaient donc pas quitté Séville, comme il le craignait: Mais, quand même, il fallait se presser: D'un moment à l'autre, ils pouvaient s'absenter!... Et tout à coup, il se rappela ce projet de voyage à Grenade, dont la jeune femme avait parlé à plusieurs reprises.

Aiguillonné par le besoin toujours plus pressant d'en finir, il fut sur le point de lancer la dépêche men songère. Mais il réfléchit qu'il était tard et qu'avec les lenteurs du télégraphe espagnol, Jean risquait de ne la recevoir qu'après le départ du premier train pour Huelva. Il la remit au jour suivant.

Ce fut pour lui une complète journée de bonheur. La certitude que sa délivrance était proche l'exaltait tellement que, deux fois de suite, il faillit en faire la confidence à la bonne qui le servait. Avec une promptitude déconcertante, il passait de la confiance enfan. Une à la dissimulation la plus rusée. Mais dans l'une et l'autre de ces dispositions contraires, il goûtait une joie sans bornes.

Vers sept heures, il rédigea sa dépêche, après quoi il s'en fut diner somptueusement à la Venta Eritana. L'esprit en repos, il se coucha aussitôt rentré à l'hôtel et il s'endormit d'un sommeil paisible.

Dès l'aube, il était debout. Il se fit conduire immédiatement à la Gare de Cordoue et il se mit en observation dans un « estanco », qui se trouvait en face de la salle des billets, afin de constater que Jean s'était bien embarqué pour Huelva. Quelques minutes avant le départ, il l'aperçut qui descendait de voiture. 11 semblait soucieux et de mauvaise humeur. Paco le suivait portant une valise. Mais Henri ne respira que lorsqu'il vit le concierge reprendre seul le chemin du Palais d'Orgaz.

Le soulagement qu'il éprouva fut de courte durée. Son impatience était si grande qu'il eût voulu courir tout de suite chez la Galliego... Il s'en alla à l'aventure, il gâcha sa matinée en courses interminables dans Triana et le long des beiges du Guadalquivir. On le vit même rôder aux abords de la Manufacture de tabacs, comme s'il cherchait à user par la marche la violence de son agitation.

Tout à. coup, une inquiétude le tourmenta. Il eut peur de s'être trompé en consultant l'horaire des trains ! Si, par hasard, Jean pouvait être de retour dans la soirée! Épouvanté, il revint à la Gare de Cordoue, lut l'affiche placardée au-dessus du guichet; mais il ne fut tranquille qu'après avoir interrogé un employé qui confirma les indications de l'horaire.

Il déjeuna au buffet, puis, reprenant sa course errante à travers la ville, il s'échoua de guerre lasse dans un café de toreros, qu'il découvrit au fond d'un cul-de-sac voisin de la Calle Sierpès. Vainement il tenta de s'intéresser à la lecture des journaux espa-

gnols. La sensation exaspérée de l'attente empêchait sa pensée de se divertir à quoi que ce fût. L'ébranlement de ses nerfs était si profond qu'il en ressentait une véritable douleur physique : c'était comme une impulsion matérielle qui le jetait dehors et contre laquelle il luttait avec une souffrance aiguë de tous ses membres, jusqu'à se cramponner des deux mains à la banquette où il était assis.

A bout de forces, il céda. Encore une fois il se remit en marche et il finit par s'arrêter au couvent de Santa- Paula, où il était venu souvent contempler, devant la chapelle, les sculptures du portail.

11 s'assit sur le petit mur surmonté d'une grille qui sépare la cour du jardin. Des odeurs capiteuses l'étourdissaient. Derrière lui, il y avait des touffes de lys, des buissons de roses épanouies par les premières pluies de l'automne. Les sèves des orangers suintaient de l'écorce, exhalant un fort arôme auquel se mêlaient comme, des bouffées d'éther. En face, le porche de l'église, sous son revêtement de marbre, resplendissait tel qu'un blanc reposoir enveloppé de mousselines. Des médaillons de faïences peintes brillaient enchâssés dans des couronnes de fleurs délicatement fouillées. Au centre, un large écu écartelé aux armes de Castille et d'Aragon dominait la devise des Rois- Catholiques : Tanto monta... Mais rien de tout cela ne l'émouvait.

Il avait perdu le sens de l'art. Ce n'était, à ses yeux, qu'une illusion mauvaise, *incapable de le rattacher à la vie; et, comme à nn Barbare, il lui venait des envies de briser toutes ces merveilles qu'il ne comprenait plus. Maintenant le monde lui était un livre fermé : « Cela ne le regardait pou!... et d'ailleurs il n'y avait rien! »

Indifférent aux choses extérieures, sa pensée se retourna contre lui-même.

Il perçut le frémissement d'impatience qui bouillonnait par tout son, être. Il écouta, comme on se penche sur un puits de mine pour saisir la rumeur pourde du travail souterrain. Ce travail, en lui, s accompagnait d'une douleur intense. C'était le lancinement interne d'un cancer, la poussée continue et fiévreuse d'un abcès qui veut crever!... Sa conscience reflétait si imparfaitement ce qui passait* dans ces profondeurs! Mais, en vérité, qu'importait sa conscience?... Alors il comprit ce qu'il n'avait fait qu'entrevoir lorsqu'il avait deviné pour quelle raison scélérate il avait laissé au Palais d'Orgaz sa caisse de manuscrits : Le crime était virtuellement accompli! La lutte, les remords, la révolte contre sa déchéance, tout ce drame intime s'était déroulé à Cordoue. Le passé avait déjà enseveli tout cela. Maintenant l'acte ne l'intéressait plus. C'était cette formalité insignifiante que les héros de tragédie exécutent dans les coulisses du théâtre!... Et pourtant il fallait que cela fût réellement! Il se mourait de perpétrer cette chose de ses mains. La force destructrice le torturerait jusqu'à ce quelle s'échappât de lui!...

Peu à peu, le calme, ,1e recueillement de ce lieu religieux assoupirent sa souffrance. La terrible lucidité qui succédait à ses accès de folie l'éclaira avec une netteté qui semblait s'accroître de plus en plus à l'approche de la mort. Il reconnut la loi de toute sa nature : une volonté brute, déchainée au hasard, avec l'illusion que sa raison la conduisait!... Oui! C'était bien cela! Les faits ne l'avaient jamais intéressé. Il n'y avait en lui que l'émoi lyrique, vague, illimité, suscitant un mirage de force trompeuse qui

se détruisait bientôt elle-même et qui s'évanouissait dans l'ironie. Il était impuissant à créer, comme à aimer les choses pour elles-mêmes. Il les dépassait toujours, il les écrasait à peine étreintes!... Et lentement il se répétait, scandant les mots, comme un juge qui prononce une sentence : « Ame anarchique et violente, àme faible et forcenée, — àme d'esclave! »

« Ame d'esclave ! » Des larmes de honte lui brûlaient les paupières. Involontairement il regarda autour de lui, comme s'il avait peur que quelqu'un ne l'aperçût dans son abjection. Personne ne l'observait. Bien loin de lui, au fond de la cour, sur le seuil d'une petite maison basse, la femme du jardinier était assise avec son nourrisson.

Soudain la femme cria :

— Juanete! Juanete!

Entre les buissons de roses du jardin, un homme apparut, un arrosoir à la main. La femme cria de nouveau, d'une voix aigre, vulgaire :

— Juanete ! viens tenir le petit !

Il posa son arrosoir contre le mur et il prit l'enfant dans ses bras. La femme rentra dans la maison. Alors il se mit à marcher au milieu de la cour, en murmurant une berceuse. Mais, ayant levé la tète, il reconnut Mautoucher qui, plusieurs fois, avait parcouru le cloître avec lui. A pas mesurés, il s'avança, serrant son fardeau avec précaution.

Henri aurait voulu éviter cette approche. La lôte baissée, les yeux obstinément fixés à terre, il voyait venir les pieds nus du jardinier qui jouaient librement dans l'ouverture du pantalon de toile bleue reié au-dessus de la eheville. L<" sable craqua sous teila. L'homme était devant lui. Sur un ton de compassion, il interrogea :

— Vous avez l'air triste aujourd'hui, caballero?... Mautoucher, ébauchant un geste vague, ne répondit

pas. Un peu décontenancé, l'homme le considéra un instant, puis il caressa l'enfant qui pleurait, agitant ses petits bras, ne voulant pas dormir. Il s'excitait à l'embrasser. Ce fut bientôt tout un débordement de tendresse paternelle. Avec une sorte d'avidité, il collait sa bouche sur tout le corps de son enfant, il dévorait de baisers cette chair si tendre qui sortait de lui. La chemise entr'ouverte bâillait, montrant le hâle de la poitrine velue. Il avait une maigre figure d'ascète aux pommettes saillantes, au long nez recourbé. Le crâne, chauve comme celui d'un moine, apparaissait sous une couronne de cheveux clairsemés.

Subissant malgré lui la présence de l'homme, Mautoucher suivait du regard cette mimique passionnée. Un sentiment d'une douceur profonde l'envahissait. Tout à coup le jardinier se retourna vers lui et, avec une familiarité naïve, où perçait un peu d'orgueil :

— N'est-ce pas qu'il est beau, mon petit?... Voyez, caballero, il a les yeux comme des étoiles!

Se courbant à demi , il invitait Mautoucher à admirer l'enfant étendu sur ses bras; et aussitôt, par bonté d'âme simple, qui a besoin de faire partager son bonheur à quelqu'un :

— Dites ! Vous ne voulez pas l'embrasser aussi? Henri avança ses lèvres sans répugnance ; et quand

il eut baisé le front de l'enfant, il prononça avec un accent de désolation navrante :

— Vous êtes heureux, vous !

— Moi, caballero?... je. suis plus heureux que le roi d'Espagne!... Voyez-vous! Pourvu que j'aie du pain, et que le soir, après le travail, je puisse embrasser mon petit, je suis trop content !...

Cette joie lui fit mal. D'un signe las, il manifesta au jardinier qu'il désirait être seul. L'homme s'éloigna, recommençant à murmurer sa berceuse. Mautoucher le regarda s'en aller, et sa tête retomba entre ses mains : « Oh! même pas cela ! Ne pouvoir même pas prétendre au bonheur de ce misérable!... Me réaliser dans un autre être que j'aimerais comme la créature de ma chair et de mon àme, que j'aimerais plus que moi-même!... Hélas! moi, je suis le négateur, le destructeur de la vie!... »

En ce moment une rumeur de prières s'éleva sous les voûtes de la chapelle. C'était l'office du soir. Les voix des carmélites dominèrent le grondement de l'orgue et, avec la majesté lugubre du plain-chant, les versets des psaumes se déroulèrent :

— Miserere mei, Deus, secundum magnam miser icordiam tuam .'

En entendant ce cri de pénitence, qui ressuscitait en lui toutes ses terreurs d'enfant à l'idée du Juge inévitable, il éclata en sanglots. Il s'abima dans la contrition. Il lui sembla que tout son endurcissement se fondait, que son cœur se libérait d'une charge ancienne sous laquelle il étouffait : « 0 mon Dieu, ayez pitié de moi! Donnez-moi d'être humble, donnezmoi d'être bon! Mon Dieu, qu'est-ce que je vous ai fait pour être un méchant... pour être un deshérité?... »

L'orgue prolongea son mugissement, puis les voix implorantes reprirent :

— Ecce >,n'iui ni iniquitatibus conceptus sum et in peccalis concej)it m>' mater mea.

L'allusion du texte sacré le bouleversa. « Ma mère m'a enfanté dans le péché!» 11 le savait : la folie maternelle pesait sur lui comme un châtiment. Il en

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avait conscience, il était sur que bientôt, qu'à l'instant môme peut-être, la démence furieuse allait le saisir tout entier! « Quel supplice! Traîner avec moi cette pensée affreuse ! Est-il possible, mon Dieu, estil possible d'être plus malheureux!

Il se voyait au bord du gouffre. Sa raison chancelait. Soudain elle fléchit, elle se dissipa comme une fumée. Toute réalité disparut.

Il s'imagina qu'il était à l'intérieur de la chapelle. Un catafalque entouré de cierges se dressait à l'entrée du chœur. Les nefs regorgeaient de monde, et parmi les gens qui étaient là, il distinguait des connaissances ou des amis — des journalistes, des peintres, des littérateurs. L'officiant fit le tour du catafalque pour donner l'absoute, puis il se retourna vers l'assistance. Henri devina que quelque chose de terrible allait se passer. Tremblant d'une inexprimable épouvante, il guettait les lèvres entr'ouvertes du prêtre* Celui-ci articula distinctement :

— Priez pour le pauons Mautoueherï

Les paroles ténues s'amplifièrent, roulèrent sous les voûtes en un fracas d'ouragan déchaîné Le tympan de ses oreilles bourdonnait à se rompre, ses tempes allaient crever, comme le soir où la symphonie des cloches l'avait roulé dans ses ondes de bronze... Comprenant qu'il était perdu, il se leva, se précipita vers la porte, et. tête baissée, avec le mouvement d'un homme qui se jette à la mer, il s'enfonça dans la foule.

Aussitôt, le tumulte du dehors prit pour lui des proportions fantastiques. Six heures venaient de sonner. Les rues étaient pleines de filles et d'ouvriers qui rentraient des fabriques. Les oreilles de Mautoucher tintaient toujours. Le bruit qui augmentait sans cesse

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avait une signification hostile et menaçante. Les bouches l'injuriaient, les yeux flambaient de fureur à son passage. C'était contre lui que les poings se tendaient, que se levaient les cannes des promeneurs; et c'était son crime que dénonçaient les criailleiïes ininterrompues des muchackvs qui le frôlaient en courant, avec leurs paquets de journaux sous l'aisselle :

Affolé à la pensée qu'on le poursuivait, il accélérait toujours son allure, jusqu'au moment où il aperçut l'enseigne de la « Victoria ».

En coup de vent, il s'engouffra dans le vestibule, traversa le patio. La femme d'Alonso, installée sur le canapé, ravaudait tranquillement ses serviettes. Mautoucher, tout palpitant, lui lança :

— Vous n'avez pas entendu? On vient de crier à l'assassin!... C'était une clameur épouvantable dans toute la rue de Trajan !

Abasourdie, la femme la regardait avec inquiétude :

— Je n'ai rien entendu, caballero! D'ailleurs, il y a loin d'ici à la rue de Trajan !

Il ne l'écoutait pas. 11 montait l'escalier quatre à quatre. Puis, ayant poussé la porte de sa chambre, il s'y enferma à double tour.

D'abord il se jeta sur son lit et il se mit à pleurer comme un enfant : « Cela devenait intolérable ! Cette an.' lisse perpétuelle était pire que f « ait ! o M. lis instantanément, avec l'illogisme du rêve et de la folie, il sauta de L'idée du crime accompli à l'idée du crime à commettre. L'appétit frénétique du meurtre redevint l'unique objet de sa conscience. L'audace le soulevait. Toute sa volonté se redressa : « Oui, oui! Faire cela!... Vite. vite!... »

\1ops, il sentit qu'il avait faim. et. toul de suite, il sonna la servante galicienne pour qu'elle lui montât

son dîner dans sa chambre. Il mangea gloutonnement, redemanda de tous les mets. Sous l'afflux de la nourriture, la circulation du sang se refit plus égale. Peu à peu, son agitation se calmait. Quand il eut terminé son repas, il était complètement maître de lui.

A partir de cette minute, son instinctive hypocrisie de maniaque se soutint jusqu'au bout sans une défaillance. Ses pensées et ses actes s'enchaînèrent avec l'inflexible rigueur d'un mécanisme bien réglé.

Modérant la hâte fébrile qui le poussait, il s'achemina vers le Palais d'Orgaz. Il se dissimula dans l'angle obscur de la placette et il resta en faction jusqu'au moment où il vit la lumière s'éteindre derrière les vitres du Salon de porcelaine. Lorsqu'il fut bien sûr que la Galliego était couchée, il gagna la Place du Triomphe, prit une voiture, se fit conduire à la « Vietoria » pour charger ses bagages, et, donnant au cocher l'adresse du Palais d'Orgaz, il s'étudia à se composer une attitude.

L'air jovial, feignant la satisfaction du voyageur qui retrouve son chez soi, il pénétra avec fracas dans la loge du concierge :

— Paco, me voici! J'arrive de Cordoue!

Ce fut toute une démonstration amicale. Sérafine qui se trouvait là, sa mantille sur la tête, prête à sortir pour aller rejoindre son mari, s'empressa de débarrasser Mautoucher de sa valise :

— Nous attendions Monsieur ! . . . Monsieur Jean nous avait encore avertis, avant de partir pour Huelva !...

Tandis que Paco lui transportait sa valise dans sa chambre, il demanda à la camériste des nouvelles de la Galliego, sur un ton parfaitement indifférent :

— Madame est couchée, — dit Sérafine, — mais si Monsieur désire que je l'avertisse de son retour?...

Mautoucher tressaillit :

— Gardez-vous-en bien !

Comme il paraissait vouloir la congédier, elle ajouta :

— Monsieur n'a besoin de rien?... Monsieur sait bien que je suis toute à sa disposition! Moi, je ne suis pas pressée. Mon mari peut attendre, vous savez! Il est de service, ce soir!

Henri crut plus habile de ne pas brusquer l'entretien et, changeant de tactique, il parut se complaire à causer avec la femme de chambre :

— Alors vous êtes tout à fait réconciliée avec votre mari, Sérafîne?

— Oh! oui!... grâce à Dieu!

— J'en suis bien content pour vous, Sérafîne !

— Monsieur est si bon!...

Paco était descendu. Mautoucher lui recommanda de ne pas s'inquiéter si par hasard il traversait la loge de grand matin : il avait projeté une dernière excursion aux ruines d'Italica, et il désirait voir le lever du soleil sur le Guadalquivir...

Pour plus de commodité, le concierge lui remit la clef de la porte d'entrée. Il bavardait, lui aussi, avec effusion, félicitant monsieur de sa santé florissante. On était trop heureux de le revoir!...

Finalement Sérafîne lui alluma un bougeoir. Ils lui souhaitèrent de bien passer la nuit; et au moment où il s'engageait dans le couloir qui menait au patio, la camériste, avant de s'en aller, répéta encore, de façon à ce qu'il l'entendit :

— Monsieur est si bon!...

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