‹ Le rival de Don JuanChapitre 3 sur 19 · LES BIJOUX DANS LES VIGNES · texte numérisé non relu

LES BIJOUX DANS LES VIGNES

L'express du matin les emportait vers Barcelone.

Jean Puig, tout enorgueilli d'une telle maîtresse, ne quittait pas des yeux la Galliego. Elle, souriante, relevait de temps en temps la tête vers lui, sans prendre la peine de cacher sa joie,— en jolie fille qui s'offre un caprice. A cùté d'eux, Mautoucher, très causeur, ne paraissait point sentir la fatigue d'une mauvaise nuit, les émotions de la veille l'ayant tenu éveillé jusqu'au jour. Il n'éprouvait qu'une sorte de trépidation fébrile par tout son corps, — excitation toute physique, analogue à celle qui l'agitait, certains soirs, lorsqu'il se forçait au travail, après de longues heures de surmenage intellectuel. Les mots l'entraînaient comme malgré lui et, tout en parlant, il considérait la danseuse avec une nouvelle surprise.

Cette créature d'apparence si frêle et si timide, était-ce bien cette Galliego que les affiches tapageuses de l'Olympia représentaient en grande courtisane antique, les cheveux épars, soulevant un flot de draperies tourbillonnantes et multicolores?... Sa mise très discrète dénotait, au contraire, l'évidente intention de pas-

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ser inaperçue. Avec sa jupe de drap bleu marin, sa blouse plissée de taffetas cerise, où tranchait le velours noir d'une régate, le col et les poignets de linge empesé, le canotier de paille crème à la voilette de dentelle épaisse, elle avait plutôt l'air d'une petite bourgeoise en voyage de noces. Comme pour compléter la ressemblance, — sur le coussin de la banquette, enveloppé dans sa couverture de soie Pompadour, un exemplaire de l'inévitable Quo Vadis? faisait claquer ses pages ébouriffées par le courant d'air des portières.

L'attention d'Henri se reporta instinctivement vers un quatrième personnage qui occupait l'autre bout du compartiment, une vieille très fardée, la propre mère d'Antonia, laquelle restait imperturbablement immobile et silencieuse.

Le contraste était presque risible. La bonne femme étalait une robe de satin noir toute fripée. Ses épaules, comme sa taille, disparaissaient sous une espèce dejnantelet, vrai fouillis de guipures dépareillées et roussies par l'usage. Sur ses faux cheveux, ballottait un invraisemblable chapeau tout fleuri de glycines : c'était la toilette dépenaillée et pompeuse de ces vieilles sordides que l'on voit errer, le soir, dans les cafés de Naples. Mais son immobilité, ses pommettes avivées de rouge et surtout une atroce parure de corail lui donnaient l'aspect d'une vieille idole barbare. Mautoucher s'égaya du collier à triple tour et des boucles d'oreilles formées d'énormes racines écarlates qui semblaient des molaires fraîchement arrachées.

Au moment où il se retournait, son regard rencontra celui de Jean. Il ébaucha un sourire. Jean leva imperceptiblement les épaules, en faisant une moue significative et en indiquant d'une œillade la Galliego,

qui, en ce moment, écartait la courtine pour voir le paysage.

Aussitôt Mautoucher se rappela les cancans qui circulaient dans le monde des coulisses sur cette étrange manie qu'avait Antonia d'afficher sa mère en tous lieux. Elle l'imposait à chacun de ses amants et elle n'acceptait pas un souper que la vieille n'y fût en tiers. Elle exigeait pour celle-ci les plus grands égards, voulant qu'on la servit toujours la première. On racontait qu'en plein Restaurant de Madrid, elle avait soulïleté un rastaquouère brésilien qui s'était permis sur sa mère une plaisanterie de mauvais goût.

Pour quelle raison tenait-elle si fort à la présence maternelle même au milieu de ses frasques? Mautoucher ne parvenait point à le deviner. Il se demandait quel lien, même physique, pouvait unir deux êtres si profondément dissemblables. La Galliego n'avait rien de sa. mère. Ce visage flétri et comme souillé par le maquillage n'offrait aucun trait qui évoquât l'ovale si pur et l'expression presque virginale de l'autre. Et la flamme caressante qui brûlait dans les yeux de la danseuse avec une telle suavité, était-ce bien la même qui agonisait dans ces prunelles éteintes, dont la couleur semblait perdue?

Mautoucher eut un battement de cœur soudain. 11 éprouvait le même trouble qui l'avait saisi, la veille, sur le quai de la gare, lorsque, pour la première fois, la Galliego l'avait enveloppé de son regard si doux.

La tête appuyée contre le capitonnage du wagon, elle écoutait Jean qui lui détaillait l'itinéraire jusqu'à Séville. Le romancier ne se lassait point de la contempler. Il comprit la célébrité européenne de sa beauté.

Avec un tremblement intérieur qu'il craignait de

trahir au dehors, il s'énumérait toutes les perfections de cette tête, qui ne se rattachait à aucun type connu, mais qui semblait les fondre tous dans un exemplaire unique ; et, en 'la contemplant, la sincérité de son émotion se mêlait malgré lui de mille souvenirs d'esthète. Si la fraîcheur du teint, le nez qu'on soupçonnait d'être un peu court, étaient d'une Parisienne, la bouche allongée en arc très mince, avec ses coins légèrement retroussés, s'apparentait, en son dessin impeccable, aux bouches classiques des primitifs italiens. Les yeux largement ouverts et presque à fleur de tête, étaient ceux des Conceptions les plus enivrées de Murillo. Le cou d'une délicatesse extrême, offrait les inflexions élégantes et toute la gracilité de la statuaire florentine. Il s'inclinait mollement, comme accablé par le poids de la lourde chevelure noire qui se gonflait en bandeaux ondulés ; et sur toute cette figure à l'éclat si tranquille, dans les yeux surtout, respirait cette terrible candeur de vierge que Bernardino Luini a prêtée à la Salomé du Louvre.

Mautoucher, qui s'attendait à trouver dans la Galliego toute la vulgarité prétentieuse de la cabotine, ne put dissimuler son étonnement : ce n'était pas une actrice, c'était une femme, une vraie femme!... la plus adorable de toutes les maîtresses!

— Quelle chose bizarre! — dit-il tout à coup, — je vous ai vue cent fois sur la scène; mais je serais passé devant vous sans vous reconnaître. Vous n'êtes plus la même ! mais plus du tout!...

— Et moi, — reprit-elle en riant, — je ne vous ai jamais tant vu qu'hier soir : ce qui ne m'empêche pas de me souvenir toujours combien vous avez été aimable pour moi, — et de vous en remercier encore!...

Elle faisait allusion à un article dithyrambique de Mautoucber sur les danses qu'elle avait inaugurées à l'Olympia, l'année précédente.

— Mais ce n'était que justice ! — dit Mautoucber. — Je me rappelle, vous jouâtes dans le Triomphe de /3acclius,ce ballet-pantomime machiné par Fontanges et Lélian Pernyn! Vous étiez Ariane! vous fûtes divine!...

Jean fit une profonde révérence à la Galliego :

— Chère amie, je vous félicite! Un compliment d'Henri, cela vaut son pesant d'or, tellement c'est rare !...

Celle-ci s'inclina, le sourire aux lèvres, et ses beaux yeux un instant arrêtés sur Mautoucber prirent une expression charmante de coquetterie féminine et de déférence légèrement moqueuse.

Le romancier, avec son regard fixe de myope, obstinément dirigé sur elle, lui causait cependant un vague malaise. Il dit tout à coup, ayant l'air de quelqu'un qui sort d'an rêve :

• — Oui ! c'est bien cela ! Je me rappelle ! Vous aviez un grand manteau de soie rose parsemé de bouquets de roses naturelles, des ^pampres dans la chevelure, des bijoux lumineux sur la poitrine et sur les bras: et, sous ce grand manteau qui traînait derrière vos sandales, vous portiez une tunique d'une couleur merveilleuse et indéfinissable. On aurait dit un tissu de perles humides, des perles encore ruisselantes des eaux marines! Et quand vous entraîniez les draperies de votre manteau dans la giration vertitigineuse de la danse, c'était autour de vous comme une nuée printanière, empourprée de toutes les roses du couchant, où scintillaient les lueurs électriques de vos bracelets et de vos bagues. Alors vous vous

appuyâtes sur le thyrse sauvage, vos cheveux se dénouèrent et votre gorge parut se renverser sous la violence d'un baiser ou sous la pointe d'une épée invisible... Et vous restâtes ainsi, la gorge offerte, le cou ployé comme une morte!... Oh! vous fûtes divine ! . . .

Mautoucher avait élevé la voix pour couvrir le bruit des roues. Son timbre, généralement âpre et sourd, s'était soudainement éclairci. Il avait pris une sonorité cristalline et pénétrante qui ne tenait pas tant au jeu des syllabes harmonieuses qu'à la profondeur de son émotion. C'était une voix tellement insolite, que Jean le regarda d'un air étonné; et, lui, tout en parlant, il eut une minute la conscience très nette que jamais plus il ne retrouverait un tel accent, d'une douceur aussi persuasive, — comme si, en l'espace d'une seconde, il eût changé de nature!

La Galliego, un peu gênée par ce lyrisme, balbutiait des phrases de protestation et de remerciement. Elle désirait, d'ailleurs, le ménager comme critique dramatique. Si les prétentions donjuanesques du romancier étaient célèbres dans le monde des théâtres et s'il en était devenu un pceu ridicule, son autorité ne s'en était point diminuée : Mautoucher était une puissance!

La marche du train venait de se ralentir. Brusquement le bruit des roues cessa, et l'un et l'autre se turent, frappés de la hauteur étrange de leurs voix qui détonnèrent dans cette accalmie où ne s'entendait plus qu'une vague rumeur de foule et le cri intermittent des employés : « ftarbonne! Narbonne ! »

Aussitôt Mautoucher, songeant au Théâtre-Latin, et, comme saisi d'une inspiration heureuse :

— Vous devriez venir danser l'an prochain au

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théâtre de Jean! Ce serait un événement sensationnel!... Je vous ferais un article à révolutionner tout Paris !

Jean Puig, que ce projet paraissait contrarier, soutint mollement l'invitation de son ami. Mais la Galliego s'excusait :

— Vraiment, monsieur, cet honneur est bien lourd pour moi ! Je serais perdue sur cette scène gigantesque. Moi, mon jeu est tout en nuances. Il me faut une scène restreinte comme celle de l'Olympia, un public d'amateurs...

Très simplement, comme devant un homme du métier, elle se mit à expliquer à Mautoucher ses idées sur son art. Mais celui-ci prêtait moins d'attention à ses paroles qu'à son attitude et à sa physionomie. De temps en temps, la jeune femme baissait les yeux pour éviter le regard fixe de Mautoucher. Elle parlait, les deux mains allongées sur les appuis de la banquette, en inclinant le cou selon le geste gracieux qui lui était familier. Les globes de ses yeux remontaient un peu vers les sourcils. Et Henri la revoyait telle qu'elle lui était apparue dans le Triomphe de Bacchus, lorsque, rejetant son manteau en arrière, elle secouait sa chevelure et se renversait la gorge comme sous une bouche vorace et avide de baisers. Mais les yeux tranquilles de celle qui parlait semblaient démentir par leur indifférence virginale, la frénésie passionnée de ce souvenir. Alors un autre souvenir revint à Mautoucher, celui de ce jeune homme qui s'était tué pour la Galliego. C'était un sous-officier de dragons, porteur d'un des plus grands noms de France. Cinq ans auparavant, ce suicide avait causé un grand scandale dans les journaux, et il avait valu a la (ialliego une assez vilaine réputation

d'insensibilité. Puis, peu à peu, l'oubli s'était fait, et cette tragique histoire s'était perdue dans le bruit grandissant que soulevaient les succès" de la danseuse.

Mautoucher imagina un instant la figure du jeune dragon. Un flot d'amertume se répandit en lui et tout à coup il s'aperçut avec stupeur qu'il en voulait moins à la Galliego de sa cruauté qu'il ne détestait cet inconnu pour avoir occupé jadis la pensée de cette belle fille. Il éprouvait contre le mort je ne sais quel ressentiment jaloux... Cette idée fit en lui comme un choc brusque. Il se reprit immédiatement : « Quel imbécile je suis.! — se dit-il à lui-même. — Yais-je à première vue m'amouracher de cette cabotine comme une -collégien? Jean a bien raison : cette chasse au cotillon est un enfantillage!... Au moins, lui, il se laisse aimer!... » Et repoussant l'obsession de toutes ses forces, il fit semblant de s'intéressera la conversation de la Galliego, qui, devant la contenance un peu bizarre de Mautoucher, s'était retournée vers Jean Puig.

Elle souffrait visiblement de la chaleur. Il était une heure de l'après-midi. Le soleil dans son plein échauffait la carapace de tôle du wagon de façon si intolérable qu'elle se sentait défaillir. Elle lutta un instant, puis, se renversant contre le dossier delà banquette, elle ferma les yeux :

— Jean, je vais dormir ! — dit-elle sur un ton câlin.

Mautoucher s'empressa d'ouvrir les ventilateurs. La vieille, sortant de son apparente somnolence, chercha dans son réticule deux grosses oranges à peau fine qu'elle se mit à décortiquer très vite avec des doigts prestes et qui semblaient tranchants comme des couteaux :

— Voulez-vous vous rafraîchir? — demanda-t-elle d'une petite voix d'enfant bien humble, — elles sont aussi douces que le miel...

Elle fit passer des tranches sur des morceaux d'écorce. On s'extasia. Des oranges, au mois d'août, c'était une rareté. Le suc, concentré en un sirop à la fois savoureux et frais, se répandait abondamment dans la bouche. La Galliego se ranima en aspirant la liqueur sucrée qui ruisselait entre ses doigts.

Un souffle chargé d'iode traversa tout à coup le compartiment. Les stores palpitèrent. La mer était toute proche. On entrait dans la région des étangs et des lagunes. De grandes surfaces d'eaux immobiles, d'un bleu extraordinairement clair, se développaient à l'infini jusqu'à la chaîne violette des Corbières. De loin en loin, on apercevait quelques voiles blanches éparpillées, des cabanes de pêcheurs qui penchaient sur leurs pilotis, et, tout près de la voie, de longs réseaux de filets tendus dont les mailles tremblaient avec le remous des petites vagues.

Jean poussa un cri joyeux :

— Nous sommes chez nous ! C'est l'étang de Leucate!... Voici Salses!... Voici ma maison là-bas!

Dans le vent de la course, on vit passer une grande maison à toit rouge, qui avait l'aspect d'un château campagnard. Elle décrut très rapidement derrière un rideau de cyprès et de platanes. Mautoucher et Jean s'étaient mis à la portière pour la voir. Leurs souvenirs d'enfance se réveillaient en foule. Plus loin, c'était Rivesaltes, le vignoble des Puig. Ils se rappelèrent mutuellement leurs chevauchées, au temps des vendanges, leurs courses folles à travers la campagne, et le soir, les soupers dans la vaste cuisine de la ferme avec le « granger » et sa femme, au milieu des pa-

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niers débordant de raisins, dans l'odeur des grappes qui s'écrasaient...

Le train filait à toute vapeur. Bientôt on aperçut le lit sablonneux de la Têt avec ses bordures de lauriers-roses et, sur l'autre rive, les clochers en fer forgé de Perpignan. Mautoucher songea à leurs promenades du jeudi le long des berges.

— Te souviens-tu?... C'était avec Baptiste, l'ordonnance de mon père!...

La Galliego, curieuse, interrogea les deux jeunes gens :

— Vous vous connaissez donc depuis si longtemps? — demanda-t-elle.

— Je crois bien! — dit Jean, — Henri et moi nous sommes presque deux frères, nous avons été élevés ensemble.

Il expliqua leur liaison. Le père d"Henri avait été longtemps en garnison à Perpignan, comme général de brigade. C'est ainsi que les deux familles avaient noué des relations. On se visitait assidûment pendant l'hiver, et, l'été, on se retrouvait réunis aux bains de mer d'Argelès, — la villa du banquier Puig et celle du général Mautoucher étant voisines.

— Oh ! ces baignades d'Argelès ! — dit Henri, — quel cauchemar pour ta mère ! Tu te souviens?... Elle nous défendait de dépasser le môle!... Ah! elle était joliment sévère, Mme Puig!...

— A propos, — fit Jean tout à coup, — et la tienne?... tu ne m'en parles jamais...

— C'est bien inutile! — répondit sèchement Mautoucher.

Et il ajouta avec un cynisme voulu :

— D'ailleurs... est-ce que j'ai jamais eu de mère^1 moi?...

La Galliego regarda Mautoucher avec un air de reproche. Il y eut une minute de silence embarrassé. Mais Jean, qui paraissait comprendre, reprit aussitôt le fil des souvenirs, comme pour chasser l'idée importune, et, s'adressant à la Galliego :

— Plus tard, nous nous sommes rejoints à Paris, au lycée Henri IV, le vieux lycée de mon père... Nous étions là un petit groupe d'exilés : un Lorrain, Claude Gelée ; un Lyonnais, Michel Bottéri. Moi, j'étais le seul Catalan de toute notre division, et, comme Henri était presque mon compatriote, vous comprenez, notre amitié s'est resserrée encore! A nous quatre nous formions un petit cercle très fermé, très à part. Quand nous fûmes étudiants, l'association s'est maintenue : on ne nous appelait que « les Henri IV! » Ainsi, cet Algérien que je vous ai présenté hier, c'était Claude Gelée!...

Mais Mautoucher, qui gardait une rancune inexplicable contre le colon, détourna la conversation :

— Et Bottéri, qu'est-ce qu'il devient? Je n'en ai plus de nouvelles, mon cher!

— Moi non plus ! — dit Jean. — Claude, qui est son intime, s'est montré fort discret. Il parait qu'il a eu des déboires politiques en Algérie, qu'il s'est marié là-bas avec la fille d'un militaire... un mariage singulier, même un peu louche, si j'en crois mon cousin le cardinal. Enfin, ce que je sais positivement c'est qu'il vit à quelques lieues d'Alger dans une villa splendide, au bord de la mer, et qu'il devient de plus en plus hypocondre... C'est un malade, selon Claude!...

— Dis plutôt un raté! — fit Mautoucher avec hauteur.

L'arrivée à Port-Bou et la descente forcée pour les visites de la douane interrompirent ces épanche-

ments. Ils se dispersèrent dans les salles de la gare.

Une heure après, ils se retrouvèrent sur les banquettes en velours rouge malpropre de l'express espagnol. La chaleur lourde était un peu tombée. Mais une invincible torpeur les oppressait. Jean et la Galliego qui s'étaient tus allaient s'assoupir. La vieille, toujours immobile et silencieuse, paraissait absorbée dans la contemplation d'un réticule de satin jaune posé devant elle sur la tablette du compartiment. Mautoucher qui l'observait entre ses paupières mi-closes, se demandait qael défilé interminable de songeries pouvait bien occuper cette femme, pour la tenir ainsi figée dans une rumination perpétuelle. Poursuivi par une vague réminiscence, il redoubla d'attention et bientôt il revit — toute semblable à celle de la vieille, — la figure ratatinée d'une princesse des Asturies, sorte de fée Carabosse, qui se tient derrière la famille de Charles IV, dans le fameux tableau de Goya qui est au Musée du Prado. C'étaient les mêmes longues boucles d'oreilles, les mêmes lèvres obstinément pincées, les mêmes yeux tout chargés de réticences tragiques!... Sûrement, la mère de la Galliego, comme la vieille Infante, devait garder d'horribles secrets!... Puis il s'amusa luimême du romanesque invraisemblable de cette supposition, il s'accusa de littérature, et sa pensée revint tout naturellement au livre qu'il projetait d'écrire à Séville, et qui devait être un roman, une aventure passionnelle, dont il tenait déjà la formule, mais dont il cherchait encore l'intrigue, les trouvant toutes banales et archi-usées...

Il ébaucha un plan. Malgré la fatigue qui l'accablait I après cette nuit d'insomnie, il éprouvait une allégresse inexplicable, comme le sentiment d'un bonheur

sans cause. Il se recueillait en lui-même, indifférent au paysage et aux choses extérieures. C'est à peine s'il admira un instant le coucher du soleil sur le cap Creuz et l'illumination de la mer dans le crépuscule.

Mais plus tard, Gérone, surgie tout à coup sur son rocher, avec son âpre profil de vieille forteresse catalane, l'arracha à ses méditations. Bien que la nuit fût proche, on distinguait encore les hautes maisons bardées de fer, dont les murs descendaient jusque dans le lit torrentueux du rio à sec, et par-dessus la masse des édifices, les campaniles de la cathédrale surchargés des sculptures tourmentées et fastueuses de la Renaissance espagnole.

Mautoucher s'exclama :

— Oh! Jean! Jean! regarde! Une apparition du xvir siècle! Gérone!... C'est prodigieux! Cette ville m'évoque d'un coup toutes les batailles monarchiques. Je vois Condé avec les armées de Catalogne!... tu te souviens? Condé au siège de Lérida, menant l'assaut au son des violons?... Je vois les musiciens! ils ont des rhingraves de velours, des jarretières roses et des nœuds jonquilles à l'épaule, leurs perruques blondes s'inclinent sur le manche des instruments... Oh! je vois les musiciens! Ils jouent l'air d'Armide! Entends-tu la musique des violons?... les violons sur la tranchée!...

Ce fut la dernière fusée de son imagination. Jusqu'à Barcelone, il se laissa bercer par le chant monotone des roues, comme anéanti par le poids d'émotions de ces deux journées. Il avait les lèvres sèches, un peu de fièvre aux tempes, mais cette sorte de surexcitation était tellement une habitude de son corps, qu'il ne s'en troubla point. Tout s'abolissait pour lui en une sensation unique de fatigue et de joie sans bornes.

Le lendemain, quand il s'éveilla dans sa chambre d'hôtel après un pesant sommeil, plein d'hallucinations et de cauchemars, il se surprit à répéter le nom de la Galliego. Avec un soubresaut de luxure, il revit la gorge offerte, et aussitôt il perçut nettement une voix ironique, qui lui chuchotait à l'oreille : « Tu l'aimeras! tu l'aimeras, le danseuse!... » Furieux, il haussa les épaules et sa propre voix répondit tout haut dans la pénombre silencieuse de la pièce : « Imbécile ! » D'un énergique effort il brisa l'enchaînement, des images qui l'entraînaient, et, comme sa pensée cherchait un repère, elle s'accrocha à la phrase de Lamartine, dont sa mémoire subissait encore la hantise : « Si je revois jamais les collines de Fiesole... »

Il courut à la fenêtre, écarta les volets intérieurs, et, sur le balcon déjà chauffé par le soleil de huit heures, il continua de déclamer la grande phrase mélodieuse. En bas, tout le long des Ramblas bruyantes, les tramways et les voitures circulaient en files ininterrompues. Les bonnets rouges des portefaix éclataient çà et là entre les branches des platanes. Des blanchisseuses chantaient dans une mansarde de la maison voisine. La gaîté de la rue, ces bruits de foule ardente qui montaient vers lui dans les flots de la chaleur caniculaire, le rassérénaient, lui apportaient la simple confiance de vivre, comme aux portefaix qui, la cigarette aux lèvres, stationnaient en bas, sur le seuil de l'hôtel.

Il était d'humeur souriante, lorsqu'il passa du balcon dans sa chambre. Il en examina curieusement le mobilier, qui ne lui déplut point. C'était une de ses manies de relever les moindres banalités en les associant par la pensée à des souvenirs d'art. Il

appelait cela : « Faire de la beauté autour de soi. » Un buste de femme qui se dressait sur une console entre les deux fenêtres, lui remit dans l'esprit les terres cuites vernissées de Luca délia Robbia, et il songea aux chevaleries légendaires de Tennyson en considérant les faïences anglaises à sujets moyenâgeux qui décoraient les parois de la cheminée...

Sa toilette s'acheva au milieu d'idées gracieuses que sa fantaisie se plaisait à créer et à dissiper et qui devenaient ainsi comme une perpétuelle flatterie pour son amour-propre. De temps en temps, il reprenait à la façon d'un thème musical la grande période lamartinienne, et, tout en répétant cet acte machinal, il constatait le calme absolu de son esprit. Plus que jamais il se sentait un fort, un triomphant dans la vie, — cette vie dont il fallait se jouer pour atteindre le bonheur et qui n'était, selon la parole des Maîtres, qu'une illusion à transposer dans l'art.

Jean et la Galliego l'attendaient dans la salle à manger de l'hôtel, et, tout en déjeunant, ils parlaient de Valence, où ils devaient s'arrêter le lendemain. Ce serait la dernière étape avant d'arriver à Séville. La jeune femme insistait pour que l'on séjournât à Grenade :

— Vous ne savez pas !... Grenade, c'est le pays de mon père ! je serais si curieuse de voir Grenade à cause de lui!...

Et se retournant vers Mautoucher qui venait d'entrer, elle lui dit de sa voix la plus insinuante :

— Monsieur Henri, je vous en prie! Dites donc à Jean qu'il faut passer par Grenade!...

C'était la première fois qu'elle l'appelait par son prénom. Cette familiarité peut-être involontaire transporta le romancier, et le ton d'imploration cares-

santé qu'avait pris la Galliego acheva de donner le change à sa vanité.

— Oui! pourquoi pas Grenade, au lieu de Séville?... D'abord, c'est un nom plus reluisant, il me semble!...

— Allons donc! tu en es encore au Dernier des Abencérages! — lui dit Jean. — Mais, cher ami, Grenade c'est un endroit pour Anglais, un musée, un cadavre de ville piétiné par les touristes!... Quelle différence avec ce lieu de plaisir, cette grande ville de joie qu'est la Séville moderne!...

Et il concéda qu'au retour seulement on s'arrêterait à Grenade. La Galliego dirigea vers Mautoucher un regard plein de reconnaissance, comme s'il l'avait aidée à obtenir une importante faveur. Celui-ci, qui l'observait, la trouva sensiblement changée depuis la veille. Ce n'était peut-être qu'une nuance de physionomie ; cependant la sagacité toujours en éveil du romancier la perçut tout de suite, et l'exagéra.

Elle avait la même toilette de petite dame en voyage de noces. Mais l'air d'indifférence légèrement ironique avait disparu de ses yeux. Il y avait dans l'accent de sa voix je ne sais quoi de plus enveloppant et de plus soumis. Deux ou trois fois, elle se reprit, ayant dit «tu» à Jean, comme par mégarde. Lorsqu'ils sortirent pour visiter la ville, il lui sembla qu'elle s'appuyait avec plus de complaisance sur le bras de son ami. Il vit bien que l'amabilité de la Galliego avait une autre cause que le désir de lui plaire et, pendant une minute, ce lui fut une réelle peine.

Ils remontèrent lachaussée centrale des Ramblas, au milieu des éventaires des fleuristes. Mautoucher, en proie à une inconsciente jalousie de mâle, se tenait tout près de la Galliego, la frôlait presque et il s'éver-

tuait à l'éblouir par sa faconde. Croyant la flatter ainsi, il tournait en ridicule les chapeaux surchargés des femmes qui, par groupes, revenaient de la messe du matin, leurs chapelets enroulés autour du poignet. 11 signalait le casque à pointe des petits soldats espagnols, et, trouvant leurs uniformes grotesque, il s'en irrita. Jean finit par lui dire :

— Mon Dieu ! quel débordement de mauvaise humeur! Tu es vraiment bien bon de t'occuper de toutes ces laideurs!... Tiens! regarde plutôt cette belle fille qui t'offre des bouquets de tubéreuses et d'oeillets blancs... ou ces admirables gaillards en soutane !...

Des prêtres passaient, types accomplis de race catalane. Us ressemblaient à des valets de cuadrillas, avec leurs visages rasés, leurs cous de taureaux, leurs bajoues à la Yitellius, leurs narines épatées et largement ouvertes. Mautoucher s'acharna dessus, les déclarant d'une vulgarité repoussante. Il bafouait, il injuriait. Démolir un être ou une chose, c'était sa façon à lui d'affirmer sa force et, en quelque sorte, sa personnalité. Il ne s'apercevait point combien ces allures déplaisaient à la Galliego.

Par la rue Ferdinand VU, ils s'acheminèrent vers le Palais de la Députation provinciale, pour voir le porche et les patios gothiques. La grande rue commerçante se déploya devant eux, suspendant au-dessus de leurs têtes l'alignement de ses globes électriques qui se balançaient à un fil transversal, comme les réverbères de l'ancien temps. La Galliego s'arrêta tout à coup devant un bazar :

— Sentez-vous, dit-elle, cette odeur de savonnerie, de patchouli, de boites en sapin de Nuremberg?... Cette odeur des bazars, elle me donnait la fièvre

quand j'étais petite! Elle m'enivre toujours! Elle me rappelle Paris, les étalages de la Noël, les boutiques des boulevards!... Vous comprenez cela, vous, monsieur Mautoucher, cette poésie des joujoux... des poupées en grands atours !.

Elle prononça ces derniers mots d'un air extasié. Mautoucher, radieux, confessa des admirations enfantines toutes semblables. Ils causèrent, plus amis. Mais les grands magasins de bijouterie commençaient à déployer leurs vitrines étincelantes. La Galliego n'y tenait plus. Elle quittait à tout instant le bras de Jean Puig, s'immobilisait aux devantures :

— Oh! ces diamants roses, ces turquoises, ces perles blondes!... Regardez donc ces perles!... et ces émeraudes ! C'est aussi beau que chez Yever!...

Un bracelet ayant excité sa curiosité Jean s'empressa de le lui offrir. Après un refus de pure cérémonie, elle se décida à suivre le jeune homme qui avait déjà franchi le seuil du magasin.

Le bijoutier retira le bracelet de la vitrine, le fit reluire avec la peau de daim, l'offrit à la visiteuse, puis il alla chercher d'autres. écrins qu'il aligna devant elle. Les petites boites de maroquin s'entrebâillaient discrètement, montrant l'eau dormante des joyaux étalés. Mais, à peine frappée par la lumière, l'eau semblait se briser et jaillir en mille fulgurations bleuâtres, comme si toutes les flammes captives dans l'ombre frileuse des écrins eussent éclaté au même instant. Le scintillement des pierres faisait autour de la Galliego un cercle de faux. Son visage resplendissait, c'était une transfiguration complète et soudaine. On eût dit que la nacre aphrodisienne des perles, les clartés des diamants, des saphirs et des émeraudes, l'azur laiteux des turquoises, tous les fluides subtils

qui émanaient des gemmes la pénétraient d'une chaude caresse, où son être se dilatait et s'épanouissait. Dans tout son corps, par tous ses traits, se lisait une sorte de volupté sensuelle au contact des pierres qui paraissaient l'émouvoir comme l'approche d'une chair et comme un attouchement amoureux. Elle poussait de petits rires nerveux, elle allait d'un bijou à l'autre, s'appuyant sur la boiserie de la vitrine avec le mouvement d'une chatte dont on stimule l'échiné et qui s'étire et se pâme, en crispant ses ongles.

Finalement, elle se décida pour le premier bracelet qu'elle avait vu. Jean le lui attacha au poignet. C'était un simple anneau d'émail vert avec des incrustations d'or qui représentaient des Chimères et des Victoires alternant.

Elle le contempla un instant sur son bras, puis, poussant un grand éclat de rire, sans se soucier de ceux qui étaient là, elle se jeta au cou de son amant et elle l'embrassa sur chaque joue.

Mautoucher, qui l'avait crue si froide, la regardait ébahi. Il flottait autour d'elle une violente odeur de lilas de Perse. Elle avait le sang aux pommettes, ses yeux agrandis rayonnaient comme deux miroirs pleins de soleil : « Quel bel être de passion, — songea -t-il, — et qu'elle doit être ardente au plaisir! Quelle vie intense dans ces membres frêles!... » Dès cette minute, il la convoita furieusement.

Ils errèrent à travers la ville. Mais pour Mautoucher, cette minute de convoitise décida de sa journée entière. Il n'admira plus rien, il ne vit plus rien, ni les patios du palais provincial, ni la nef de la cathédrale, ni le rétable de Santa Maria del Mar, ni aucune des richesses d'art dont Barcelone abonde. Il s'hébétait sur la pensée unique de la Galliego, ne la quittant

pas, ne sortant pas de son ombre, suivant obstinément le couple amoureux, au risque de passer pour indiscret. Le seul ravissement de sa présence, la joie de se sentir avec elle allaient si loin qu'il était presque sans désir.

Le soir, ils allèrent à pied jusqu'à Barceloneta, ce faubourg populeux qui s'étend, en face de Barcelone, sur une mince bande de terre rongée par le flot. L'activité bruyante de ce quartier plaisait à Jean. C'était l'heure où les ouvriers du port rentraient du travail, et où ceux de la ville se précipitaient vers les bains et les guinguettes de la plage, pour prendre le frais, manger des coquillages et des fritures. Tout le long du Paseo nacional, les tramways écrasés de monde se succédaient sans interruption.

Un double courant de montée et de descente sillonnait l'avenue. D'un côté, les travailleurs citadins, les employés, les petits bourgeois, les mères avec leurs filles, les vieilles traînant des provisions, les jeunes en mantilles de soie blanche, la figure barbouillée de poudre de riz, marchant gravement à cùté de leurs novios, — de l'autre, les ouvriers de la marine, les portefaix, les charretiers, les charpentiers, les chauffeurs et les mécaniciens, le mouchoir de cotonnade bleue négligemment noué autour du cou, les bourgerons enfumés et luisants de cambouis. Les chemises noircies bâillaient sur les torses nus. Des relents de sueur humaine et d'immondices mêlés à une odeur de parfumerie crapuleuse flottaient avec la poussière de la rue. Mais la lumière décomposée faisait resplendir toute cette humanité sordide. Les linges salis , les visages fatigués prenaient un éclat et une noblesse véritable dans le flamboiement

prodigieux dont le couchant environnait la grande cité maritime.

A l'extrémité du port, le soleil sombrait lentement derrière les tours de Santa Maria del Mar qui se dessinaient en noir sur le ciel embrasé, comme deux cyprès gigantesques devant un bûcher funèbre. Le profil des édifices et des dûmes baignait dans une lueur de safran qui, sur le bord de l'horizon, s'exaltait jusqu'à la pourpre vive. Vers les hauteurs, tout le firmament avait la rougeur sanglante d'un œil humain, un rouge enflammé et douloureux, où ne s'apercevait que la silhouette sinistre de Montjuich et le lourd chapiteau de la colonne de bronze que surplombe l'effigie triomphale de Christophe Colomb.

Tous trois s'étaient arrêtés au bord de la chaussée, le regard tourné vers la ville ; et, comme Jean demandait à la Galliego si elle aimait ce paysage, Mautoucher, dans sa ferveur, devança la réponse de la jeune femme. Il affirma la beauté du spectacle et, se retournant vers celle-ci :

— D'ailleurs, tout est beau avec vous!...

Il lui sembla que les suavités éparses de la lumière s'étaient rassemblées autour d'elle et qu'à travers sa face candide luisait la face même du soir. Son émotion devant la ville s'accrut de tout le trouble indéfini où le jetait son désir renaissant.

Mais, Jean ayant proposé de revenir en barque, ils descendirent vers les quais. De loin, un batelier à bonnet rouge leur faisait des signes...

La barque évolua parmi les chalands encombrés, les pontons et les bateaux-mouches, et, quelques instants après, ils étaient au milieu du port, en pleine eau miroitante. Ils eurent une impression d'immensité subite.

Les couleurs trop épanouies du couchant venaient de s'éteindre. Une vibration ondulait à peine à la cime des montagnes. L'ombre grandissante] envahissait tout l'orient du ciel, où une lune de neige montait entre des nuages légers. Une teinte grise, diaphane et brillante comme la nacre, s'étendait dans le firmament. Alors ce fut la pause crépusculaire, cet instant fragile qui précède l'entrée des choses dans la nuit, minute douteuse où une nouvelle aube semble naître. Un jour de limbes descendait sur les eaux mortes, les rumeurs de la ville et du port s'apaisaient dans l'éloignement et dans le vague de l'air. Des voix qui venaient des navires arrivaient chuchotantes et mystérieuses, et, parfois, l'ululement prolongé des sirènes, en déchirant tout à coup le silence, le rendait comme stupéfiant. La barque paraissait glisser dans un monde de rêve, les avirons des autres barques montaient et s'abaissaient sans bruit, en un long geste indistinct, comme aux mains de bateliersfantômes, et l'on frôlait la coque écarlate des lourds vaisseaux marchands immobiles sur leurs ancres et pareils à des monstres endormis.

Mautoucher se laissait aller à cette illusion d'attente et de mélancolique anxiété qui remplissait toute l'étendue à l'approche de la nuit. Comme la terre et la mer, on eût dit qu'il espérait confusément quelque chose] l'avènement d'un prodige, d'un bonheur surhumain. Ses yeux cherchèrent la Galliego. Elle se tenait à la proue, enveloppée dans une écharpe de Smyrne en soie violette striée de bandes orangées. Ses joues blèmies par l'humidité marine étaient toutes pâles et semblaient décolorées. Sous le petit chapeau canotier, sa grêle silhouette ramassée frileusement dans les plis de l'écharpe sombre offrait

une apparence misérable et chétive. On eût dit une petite pauvre grelottant sous un châle bariolé et ridicule, dans le brouillard matinal... Quel contraste avec l'image glorieuse qu'il avait pressentie! Il lui en voulut de s'être dupé lui-même et, pendant une seconde, son cœur se serra, comme si on lui eût arraché une réelle joie.

Ce ne fut qu'une pointeMouloureuse. Le'sentiment pénible s'effaça presque aussitôt en un brusque retour d'ironie. Dès qu'ils mirent pied à terre devant la statue de Colomb, Mautoucher se trouva tout autre. Le mouvement des quais l'enfiévra de nouveau. Il piétinait les rails où des wagons roulaient encore. Les grands paquebots transatlantiques en partance pour la Havane ou les Philippines crachaient des flots de fumée. Des cloches sonnaient à bord, répondant au timbre saccadé des tramways qui circulaient sur la promenade, dans le grondement sonore des fils conducteurs ; et, cherchant à dominer le tumulte, le romancier, avec son imagination éprise de symboles, s'attachait de toute sa pensée à la colonne commémoratrice qui dressait au-dessus des foules l'Inventeur d'Amériques, le doigt tendu vers les Eldorados et les Florides fabuleuses. Le souffle des navigations héroïques l'emportait. Il se sentait à* la veille d'un grand départ pour des pays vierges, d'où* lui aussi, il rapporterait l'Or, en témoignage incorruptible, — l'œuvre sublime si longtemps entrevue!...

D'un mouvement^ involontaire, par un besoin instinctif d'épanchement, il-se rapprocha de la Galliego et, sans la voir, l'esprit ailleurs, il jeta cette phrase :

— Oh! vous nous glorifiez les paysages!... Jamais je n'ai senti si profondément que ce soir !...

Jean ne s'étonna point de ces compliments hyper-

boliques, habitué de longue date au lyrisme voulu de Mautoucher. Et la Galliego paraissait se complaire à ces éloges, se drapant dans le pailletage de cette rhétorique comme. dans ses oripeaux de théâtre et se jugeant haussée à la dignité d'inspiratrice. Indolente, elle se laissait bercer au rythme des mots. Henri s'imagina qu'il était capable de l'émouvoir, qu'il agissait réellement sur elle par la toute-puissance de son art. Une satisfaction vaniteuse déborda de lui.

Lorsqu'il fut seul dans sa chambre, avant de s'endormir, il s'analysa longuement, ayant coutume, chaque soir, de récapituler sa journée. L'espèce de jubilation fiévreuse qui soulevait tout son être lui fit peur-un instant : « Ah çà ! est-ce que je serais pris? — se demanda -t-il stupéfait; — ce serait plaisant, en vérité!... » Mais tput de suite il se calma. Les sophismes accoururent en foule pour le tranquilliser : « Au fond, qu'est-ce?... Un petit mouvement de luxure, un simple caprice sensuel ! » Il avilissait ainsi la passion naissante, croyant par là même la rendre inoffensive. Et il se répétait : « Non, vraiment ! ce n'est pas autre chose!... Alors quoi?-.. La posséder? La séduire? Pourquoi pas? Elle a pris goût à ma parade. Je sens positivement que je l'émeus!... Oui mais, trahir Jean? Car cela ne s'appelle pas d'un autre nom?... Ah! bah! avec cela qu'il se gênerait, lui! Comme s'il était si délicat, ce petit-fils de maquignons ! D'ailleurs est-ce qu'il y tient seulement, à cette fille ! Toutes lui sont bonnes. 1 Celle-là ou une autre!... Et puis quoi? il y a moi, moi avant tout! Nous autres, nous nous moquons I des morales!... »

Ces arguties désarmèrent son amour-propre. Cela

LE RIVAL DE DON JUAN il

ne le diminuait point. Une galanterie ainsi comprise n'entamerait pas son ironie supérieure. Il resterait l'être fort et triomphant qui se joue des vaines sentimentalités.

Content de soi, il se regarda dans la glace, retroussa ses grandes moustaches de mousquetaire, et, souriant à son image, il se redit encore avec une fatuité superbe : « Pourquoi pas?... »

Ces résolutions belliqueuses ne tinrent pas contre la lassitude d'un voyage interminable. De Barcelone à Valence, ce furent douze heures d'ennui morne dans une atmosphère de fournaise. La Galliego, dont le visage portait la trace évidente de fatigues amoureuses, fermait à demi ses paupières et ne répondait que par un faible sourire aux flatteries de Mautoucher. Lui-même ne résistait plus à la chaleur. La vieille avait fini par s'assoupir en face de son réticule. Seul, Jean Puig avait l'air de ne pas sentir cette furie du soleil. Très correct dans sa jaquette boutonnée, la cigarette aux lèvres, il feuilletait assidûment le Voyage en Espagne de Théophile Gautier, vérifiant l'exactitude scrupuleuse de la notation pittoresque. De temps en temps, il levait les yeux et il s'amusait des mines défaites de Mautoucher et de la Galliego. Il les plaisantait :

— Ah! vous êtes bien des gens du Nord, vous deux! Le soleil vous tue! Moi, il me fait vivre, il m'épanouit !... Je n'en ai jamais assez !

Henri, qui gisait sur là banquette, les mains étendues et moites de sueur, se souleva du capitonnage, et, s'adressant à la Galliego, avec un haussement d'épaule :

— L'entendez-vous, l'homme noir, le moricaud?...

Ah! tu dois être un fils de Sarrazins, toi, un descendant de pirates... ô financier!

Jean sourit dédaigneusement à l'allusion méchante. Sa brune figure avait un air reposé. La peau était sèche. La chair solide semblait boire l'air brûlant par tous ses pores.

« Quelle brute ! pensa Mautoucher en le regardant. Il n'a pas de nerfs, cet être ! Il est tout en muscles ! Il est heureux!... » Et il ajouta, faisant un retour sur lui-même : « Somme toute, un piètre bonheur! Je ne l'envie pas !... »

Et, en se disant cela, il sentait toutes ses énergies s'en aller avec l'eau qui coulait de son front et de tous ses membres.

La descente au buffet de Tarragone fut un nouveau supplice. Sur le quai de la gare, l'atmosphère était embrasée et crépitante comme, dans les champs, lorsqu'on brûle la paille après la moisson. Des myriades de mouches avaient envahi la salle à manger. Avant de présenter un plat, le garçon les chassait avec une époussette en papier. Elles s'envolaient en grosses plaques noires qui se déposaient partout, sur les verres et les assiettes comme sur les figures des convives. La nappe gâcheuse en était toute fourmillante. Leur bourdonnement continu, le frôlement de leurs ailes donnaient une appréhension de saleté hostile et tenace qui devenait intolérable ; et l'odeur putride des poissons et des viandes excitait le dégoût jusqu'à la nausée.

Quand ils furent réinstallés dans le wagon, on eût dit que l'ardeur caniculaire redoublait sa violence. Mautoucher, les yeux à la dérive, s'abandonnait, en proie à une sorte d'hallucination lucide. Une frénésie sensuelle le tortura. Des images voluptueuses, dont la

Galliego était la cause, se levaient d'elles-mêmes dans son cerveau désemparé. De temps en temps, il ouvrait les yeux pour vo»ir la jeune femme, puis il les refermait aussitôt, comme si la réalité fût inégale à son rêve. Brusquement tout son être se prostrait dans une détente nerveuse. Le défilé des images luxurieuses s'arrêtait. Tout devenait noir et vide. Alors il s'épuisait en efforts douloureux pour faire renaître les visions disparues. Sa pensée tendue en une angoisse de désir haletait après une inutile poursuite dont l'objet péniblement atteint ne lui laissait qu'un sentiment mortel de satiété et de découragement.

Cependant, vers cinq heures, entre Tortose et Sagonte, une fraîcheur saline le ranima. Dans un éblouissement, la mer apparut.. Les plages étendirent leurs sables étincelants de micas. Des criques ensoleillées se succédèrent. Les cactus, les palmiers solitaires émergeant de la terre rougeàtre annoncèrent les régions africaines. Puis des champs de vignes coururent tout le long de la voie. Les raisins mûrissants éclataient entre les feuilles des pampres...

Mautoucher, s'éveillant tout à fait, les considéra, cherchant à définir une rapide sensation de beauté. La terre avait une couleur d'or. Les grappes jaspées des raisins brillaient sous les ceps comme de lourds joyaux taillés dans des pierres violettes ; et il y en avait ainsi dans toute la plaine, à perte de vue, jusqu'à la chaîne des montagnes. C'était, à travers l'espace, un ruissellement de couleurs précieuses. Henri toucha le bras de Jean Puig, en lui montrant la campagne :

— Oh! vois donc! On dirait des bijoux dans les vignes!...

Ce fut l'unique souvenir qu'il conserva de ces

heures accablantes. Mais l'arrivée à Valence acheva de dissiper les songes malsains de l'après-midi, qui avaient pesé sur son esprit comme une lourdeur d'orage.

La ville alanguie et molle les accueillit dans la tiédeur moite de ses petites rues en labyrinthe. Ils s'y reposèrent, ils y goûtèrent la détente physique qu'on éprouve dans les bains maures, en sortant de l'étuve asphyxiante pour se coucher sur les dalles fraîches du patio. Cette Valence romantique, — Valencia del Gid, comme disent les Espagnols, — avait si profondément frappé Mautoucher lors d'un premier voyage, qu'une foule de sensations oubliées le ressaisirent en arrivant et ajoutèrent au bien-être momentané qui le pénétrait tout le charme nostalgique du souvenir.

Après le dîner, la Galliego et Jean ayant disparu, il descendit jusqu'à la Place de la Reine. Il entra dans un café où il était déjà venu, chercha la table où, quelques années auparavant, il avait pris.des « mantecados» en compagnie d'une jolie fille de Valence. Le lieu était presque désert. Il n'y avait, autour d'une grande table ronde en marbre blanc, qu'une bande de paysans de la huerta, qui dégustaient des boissons glacées.

Ces hommes lui parurent admirables.

Le foulard rouge noué en chignon s*urla nuque, en culotte courte, les pieds nus chaussés d'espadrilles, les mollets enveloppés de bandelettes de toile, ils écoutaient gravement discourir l'un d'eux qui parlait avec un fort accent guttural. Mautoucher remarqua la rangée des, orteils énormes qui dépassaient les semelles de corde, il mesura les larges plantes habituées à fouler la terre grasse des rizières. Puis ses

yeux s'arrêtèrent sur les visages rasés. Les traits étaient d'une régularité sculpturale. Ils étaient beaux et impassibles comme des chevaux... Et devant ces êtres d'une autre race que la sienne, devant ces types parfaits et cependant si voisins de l'animalité, il se remémora les théorèmes spinosistes sur l'identité de l'âme et du corps : « La vigueur physique d'une race n'est-elle pas le signe visible de sa vigueur intellectuelle? Et celle-ci, n'est-il pas inutile qu'elle se traduise par des concepts abstraits, si elle suffit à ordonner une vie avec sagesse et beauté?... » Il se rappela que ces idées étaient familières à Jean. Il les analysa avec une curiosité inquiète.

Minuit sonnait lorsqu'il rentra a l'Hôtel de Rome. Le clair de lune était tellement intense que la poussière des trottoirs luisait comme en plein jour. C'était une nuit d'été spendide et chaude, dans un ciel si radieux qu'on ne voyait plus les étoiles. Henri courut au balcon, fasciné par la clarté prodigieuse qui tombait des hautes fenêtres. A ses pieds, toute la petite place de Villarasa, avec ses vieux logis de style rocaille, ses maisons neuves aux ogives hispano-mauresques , se découpait dans une lumière irréelle comme une lumière de décor. On aurait dit un soir de fête. Et cependant tout restait simple et patriarcal. En bas, les gens de l'hôtel causaient en prenant le frais devant la porte. Les cochers somnolaient assis sur les brancards des tartanes; et l'on entendait la cantilène traînante du sereno annonçant les heures :

— Son las doce!... y mee-dia! l...

La voix se perdait dans les ruelles lointaines qui renvoyaient en écho : y mee-dia!... avec un accent

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