‹ Le rival de Don JuanChapitre 4 sur 19 · k Tl est minuit !... et la demie · texte numérisé non relu

k Tl est minuit !... et la demie

grave et prolongé d'une inexprimable mélancolie.

Mais ce qui, pour Henri, passait en suavité les délices de cette nuit, ce qui resplendissait plus haut que la clarté lunaire, c'était le charme incomparable de Valence, ce charme qu'il ressentait plus profond-à^^ travers la féerie des souvenirs : Valence!... C'était bien le grand jardin plein de fleurs et de musiques dont Jean parlait l'autre soir : le jardin sentimental et voluptueux, l'éternel pays des guitares et des romances d'amour, — vieille poésie toujours jeune, immortelle comme la terre elle-même! Elle flottait sur la ville endormie avec le parfum des jasmins et des chevelures féminines , avec les effluves aromatiques des palmiers et des orangers qu'enfiévrait la senteur des marécages et des rizières humides!... Oh! sur ce balcon de Valence, dans le prestige de l'heure silencieuse, la lune était vraiment trop belle! Elle déchirait le cœur comme une mélodie trop prolongée de violons qui sanglotent ! Il se mêlait à son éblouissementje ne sais quelle tristesse funèbre!...

L'appréhension confuse se précisa. Henri tressaillit tout à coup en reconnaissant l'image de la danseuse. Hélas! où était-elle en cette minute? Il la vit au bras de son amant, sous les rameaux des allées, dans la transparence bleuâtre de l'air nocturne; et aussitôt sa mémoire trop sûre lui murmura les phrases mêmes de la Tentation : « Tu peux, n'est-ce pas, nous apercevoir marchant dans les bois sous la lumière de la lune? A la pression de nos mains jointes un frémissement nous parcourt; nos yeux rapprochés épanchent de l'un à l'autre comme des ombres immatérielles, et notre cœur se remplit; il éclate; c'est un suave tourbillon, une ivresse débordante... »

Il entendit rire les gens de l'hôtel, qui rentraient

leurs chaises en les heurtant contre la porte. Immédiatement l'illusion disparut. Il s'invectiva lui-même avec dureté pour s'être laissé prendre à une fantasmagorie sentimentale créée par son imagination. Est-ce que tout cela n'était pas son œuvre? Ce charme même dont il décorait Valence, est-ce que son àme d'artiste n'en était point l'unique ouvrière? Qui le sentait à cette heure, ce charme? — Personne, sans doute, et Jean moins qu'un autre! Ah! il était bien seul à s'en rassasier sur ce balcon plein d'ombre, devant cette place déserte!... Et, se rappelant ses résolutions de la veille, il se dit avec force : a Rien ne me prendra ! Je veux rester libre! Je suis le maitre... le Maître!... »

Quand il se fut couché, il tarda longuement à s'endormir. A tout instant, il prêtait l'oreille , croyant saisir un bruit de pas dans la chambre voisine; il crut même reconnaître la voix de la Galliego; et, dans la clarté fantômale de la lune qui remplissait toute la pièce, il restait les yeux ouverts et il était triste à en pleurer.

Pendant ce temps, Jean et la Galliego revenaient par la grande avenue ombragée de platanes qui va du Grao à la Gloriette.

Sitùt qu'ils avaient quitté l'hôtel ils avaient pris une voiture et ils s'étaient fait conduire jusqu'à la plage où ils s'étaient installés sur la terrasse d'un Casino, en face de la mer.

Il y avait foule. Tous les bourgeois riches que leurs affaires retenaient en ville s'y donnaient rendez-vous chaque soir. Les hommes dominaient. Arborant des cravates somptueuses et constellées de brillants sur des plastrons aux glaçures impeccables, ils se près-

saient devant un théâtre en planches qui occupait tout le fond de la terrasse. Des comédiens y jouaient une zarzuela; et, de temps en temps, la musique, simplette d'un orchestre éclatait, soulignant des gestes ou des paroles.

Pour plus d'intimité, ils avaient choisi, à l'autre bout, une des tables réservées aux soupeurs et qu'un paravent isolait des autres. Une petite lampe portative, surmontée d'un abat-jour japonais, faisait un cercle lumineux sur la nappe où Jean avait étalé ses ustenciles de fumeur. La carafe frappée, les verres d'orangeade où trempait une paille de maïs, luisaient joyeusement dans la pénombre. Ils causaient, le coude sur la table, comme deux jeunes mariés qui goûtent la douceur du chez soi, après le repas en tête-à-tête. La Galliego, secouant l'abattement de cette journée torride, semblait seulement s'éveiller. C'était son heure à elle, l'heure de la rampe, le moment où elle entrait en scène avec son cortège de figurantes et de ballerines!... Ce souvenir l'amusa. Le souffle fort de la mer dilatait sa poitrine, le parfum des algues la grisait. Elle devenait enfantine et rieuse. Jean, dans une naïve expansion d'égoïste qui voudrait voir tout le monde heureux autour de lui, éprouvait un peu de remords en pensant à l'ami délaissé :

— Au fait, — dit-il tout à coup, — pourquoi n'avoir pas emmené Henri ? Il aurait été si content de nous suivre!...

D'abord, elle ne répondit rien, puis elle dit avec une certaine amertume :

— Jean, ma compagnie ne vous suffît donc pas?...

Il se répandit en protestations, mais tout de suite il ajouta :

— Allons ! reconnaissez-le franchement : Henri vous déplaît!

Elle hésita encore, parut chercher ses mots :

— Je sais combien vous l'aimez, — dit-elle, — mais enfin, puisque vous m'y forcez, j'avoue que les galanteries dont il m'accable me paraissent tellement inconvenantes...

Jean se mit à rire bruyamment :

— Quelle plaisanterie!... Mais, chère, il est ainsi avec toutes mes amies!... Si vous croyez que ça l'a jamais avancé à quelque chose!...

La jeune femme souffrit visiblement de cette allusion à des amours anciennes, surtout de ce rapprochement avec d'autres. Cependant elle poursuivit d'un ton très calme :

— Quand même! je le crois très exalté. Il faut prendre garde, avec lui!...

— Comme vous voudrez ! Cependant la précaution me paraît bien superflue!... Henri est la mobilité même. Chez lui, une impression chasse l'autre. S'il s'occupe de vous, c'est parce que vous êtes là, parce qu'il vous voit, parce que vous excitez son imagination. Vous êtes pour lui un sujet littéraire, rien de plus!...

La Galliego laissait parler Jean, ne l'écoutant qu'à demi et comme absorbée par une idée fixe. Elle se montait peu à peu, jusqu'au moment où, ne maîtrisant plus son émotion, elle l'interrompit en un geste brusque. Sa main scintillante de bagues s'affirma sur la nappe dans le cercle lumineux de la lampe :

— Écoutez! je vais tout vous dire : il me fait peur, votre ami ! voilà la vérité ! Il m'épouvante !... Vous ne l'avez donc pas vu, ce soir, dans le wagon ? Il me regar-

dait avec des yeux effrayants! oui!... avec des yeux de fou!...

Et, baissant la voix, comme pour dire une chose honteuse :

— Avez-vous remarqué ses mains?... Elles sont ignobles!... Des mains grasses comme celles d'une femme, et, avec cela, trapues et violentes comme celles d'un homme du peuple! Tenez ! ce matin, à la gare de Barcelone, tandis que vous preniez les billets, le portefaix de l'hôtel était à côté de moi, gardant mes bagages. Je ne sais pourquoi, mes yeux tombèrent sur ses mains. Elles étaient blanches et- molles, vicieuses, méchantes ! . . . C'étaient les mains d'Henri ! . . .

— Je ne vous connaissais pas si romanesque, chère amie! — dit Jean d'un ton de reproche.

Elle sentit qu'elle l'avait blessé. Elle se tut, un instant, et, conciliante, elle ajouta:

— D'ailleurs, je vous impose bien ma mère, je puis souffrir votre ami ! . . .

Il acquiesça d'un signe de tête, laissant trop voir combien cette présence lui était désagréable.

— Jean, pardonnez-moi! — reprit-elle.

Et, s'étant recueillie, avec l'air de faire un grand effort sur elle-même, elle dit lentement :

— Vous êtes bien le premier à qui j'adresse une semblable excuse. Je n'ai jamais demandé que des respects pour manière... Mais je sens qu'à vous je puis tout dire. Vous n'êtes pas comme les autres, vous!... Oh! laissez-le moi croire !

Et, l'enveloppant de son regard le plus caressant :

— Il me semble que mon instinct ne me trompe pas!... Voyez-vous, Jean, on me trouve extravagante d'emmener ma mère partout où je vais. Les bruits les

plus étranges circulent. Certains même jugent ma conduite impudente. Ils ne comprennent pas, ils ne peuvent pas savoir. C'est trop simple pour eux : je ne peux pas me séparer d'elle, parce que je l'aime, voilà tout ! Je l'aime éperdument ! C'est le seul être que j'aie jamais aimé et c'est le seul qui m'aime! Tous les autres me haïssent ou me jalousent ! Ah ! Jean, si vous connaissiez l'horreur de notre métier!...

Il lui prit la main affectueusement. Alors elle poursuivit plus confiante:

— Vous comprenez, Jean, je suis tout pour elle ; moi seule existe au monde. Elle n'a d'autre honheur que le mien, et comme, avec vous, c'est un vrai bonheur, j'ai voulu qu'elle nous vît, qu'elle fût témoin! Vous comprenez, n'est-ce pas?... La pauvre créature ! elle a tant souffert! Je voudrais lui donner un peu de joie!... Voyez-vous! mon père n'a pas été bon pour elle. Ce n'était peut-être pas sa faute, à lui. Il avait la tête perdue par les grandeurs. Je vous l'ai dit, il venait de Grenade, d'une famille, où tous, de père en tils, étaient maîtres de danse. A seize ans, il avait donné des leçons de mandoline à l'Impératrice Eugénie, quand elle n'était encore que comtesse de Montijo. Alors, — vous savez peut-être cela? — lorsqu'elle devint Impératrice de France, une foule de Grenadins accoururent à Paris, croyant y faire fortune par sa protection. Mon père fut admis aux Tuileries pour enseigner les danses espagnoles aux dames de la cour. Ce fut le grand malheur de sa vie. Il y prit un goût de luxe et de dépense, qu'il ne put pas longtemps satisfaire. Ces danses espagnoles, ce n'était qu'un caprice passager. Bientôt on le remercia, on l'oublia. Il dut gagner sa vie, tant bien que mal, dans les petits théâtres parisiens. C'est à cette époque qu'il

connut ma mère qui, était venue à Paris avec une troupe napolitaine pour jouer au Théâtre-Lyrique. Ils s'épousèrent. Le martyre de la pauvre femme commença, traîna des années... Heureusement, — oui, je dis : heureusement, — mon père mourut quelque temps après les premiers désastres de la guerre allemande, comme emporté avec sa souveraine dans la débâcle de l'Empire... Nous restâmes seules, nous étions venues nous échouer dans ce misérable quartier du Jardin des Plantes qu'habite toute une bohème italienne, — modèles de peintres, musiciens ambulants, vendeurs de moulages et de statuettes... Nous avons enduré la misère noire ! Oh ! des choses atroces, des choses que je ne peux vous raconter!... Ma mère fut admirable! Si vous saviez ce qu'elle a souffert, je ne dis pas seulement pour me donner le pain, mais pour m'arracher à ce milieu abominable, pour faire de moi ce que je suis devenue !... Toutes les ignominies qu'une femme peut subir, elle les a acceptées pour moi. Pour moi, elle aurait donné son âme comme elle donnait son corps!... C'est affreux, n'est-ce pas, ce que je vous dis là? Mais je ne veux voir dans toutes ces laideurs que l'énormité de son amour. Je me rappelle seulement que je lui dois tout, à cette misérable, oui! tout, tout... même les seules joies de tendresse que j'aie jamais connues ! Oh ! c'est bien vrai, Jean, je vous le jure!...

Les larmes jaillirent de ces yeux, son accent s'altéra, et, avec une voix étrange, qui semblait remonter du plus profond de son être :

— Maman! C'est maman!...

Elle eut un grand hoquet convulsif et elle s'abattit sur la nappe, la tête entre ses mains. Alors Jean, remué tout à coup par cet appel enfantin, retrouva

instinctivement, dans sa langue maternelle, les mots des mères catalanes :

— Plurispas, minyonete*!...

En disant cela^ il caressait doucement la chevelure de la jeune femme pour l'apaiser. Il s'arrêta aussitôt, tout saisi lui-même de cet involontaire retour au langage natal et il reprit en français :

— Ne pleurez pas, chère amie! Voyez! Nous ne sommes pas seuls!...

Un bruit de pas se rapprochait. A l'autre bout de la terrasse, l'orchestre venait d'attaquer un air. Des salves d'applaudissements éclataient.

La Galliego releva vivement la tête et, souriant à travers ses larmes :

— Encore une fois, Jean, pardonnez-moi! C'est ridicule de pleurer ainsi ! Est-ce que je sais seulement pourquoi? Car enfin, je suis heureuse ce soir, très heureuse!,.. C'est peut-être de joie que je pleure, cher ami!...

Elle sentait toute l'ardeur de sympathie dont Jean l'entourait. Ces mots si doux qu'il avait prononcés en la consolant, la touchaient presque autant que le don total de son être. Et lui, il éprouvait à la fois de la surprise et une obscure satisfaction d'orgueil. Comme Mautoucher, il s'étonnait d'être en présence d'une vraie femme et non plus de la danseuse à renommée bruyante qu'il avait connue l'année d'avant. Il s'attribuait tout l'honneur de cette métamorphose, et, une fois de plus, il vérifiait l'excellence de sa méthode en amour : « Rien n'est tel que de les aimer bonnement, sans arrière-pensée, comme si cela devait durer toujours!... »

Page 1