LE SALON DE PORCELAINE
Le jour suivant, vers neuf heures, lorsque Mautoucher descendit dans le patio de l'hôtel, il trouva Jean et la Galliego en conférence avec une petite personne gesticulante qui était mise à la mode des filles du peuple et qui se répandait en offres de services et en protestations de dévoûment. La Galliego la présenta :
— Sérafine, ma nouvelle camériste!... Elle est française, savez-vous! C'est Jean qui me l'a découverte ici! Quelle attention aimable! Moi qui ne sais pas un mot d'espagnol, que serais-je devenue avec un*- femme de chambre andalouse!...
La petite personne se redressa dans sa mantille couleur citron aux longs effilés blancs, et elle dit avec un fort accent gascon :
— Certainement que je suis française ! Ma mère, la pauvre! était sévillane, mais mon père... que Dieu le •repose! était du département du Lot, en France!... Il faisait le cordonnier, — zapafero, comme nous disons, — dans le faubourg de Macarena. Moi, je suis été baptisée à Macarena, sur la paroisse Saint-Gil!... Si
Univers**
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madame veut jeter un coup d'oeil à mon acte de baptême !...
— Je vous remercie, Sérafine! — dit la Galliego en repoussant un papier graisseux que la femme de chambre avait tiré de son corsage.
Mais celle-ci insista pour que sa maîtresse parcourût au moins le certificat, qu'elle venait de déployer :
— Madame saura que j'ai servi à Bône, en Afrique, chez la dame du consul d'Angleterre... Son Excellence la dame du consul!... il fera bientôt cinq ans!
Elle se rengorgea dans sa mantille et, avec une volubilité extraordinaire, elle se mit à donner une foule de détails sur « la dame du consul » :
— Une personne difficile, certainement!... Et regardante, madame ! Elle avait acheté une balance pour peser le sucre et le café! Ah! la cuisinière n'en menait pas large!...
Les rires accueillant cette naïveté l'encouragèrent. Elle ne s'arrêta plus. Elle parlait dans un français colonial, où se confondaient toutes les langues méditerranéennes et que panachaient des mots d'arabe et d'argot parisien. On la dévisagea plus curieusement. Sa maigre figure laissait voir des traces presque effacées de petite vérole. Mais la chevelure, coquettement tordue àl'andalouse, était fleurie de jasmins, les yeux noirs brillaient avec une ardeur extrême, elle avait le geste fébrile. Jean l'interrogea sur son séjour en Algérie.
— Que diable êtes-vous allée faire là-bas, Sérafine?
Aussitôt la femme de chambre se troubla, rougit, | chercha des phrases évasives : « Une de ses tantes l'avait emmenée à Alger, elle avait un commerce en
Afrique!... Et puis la tante était morte, alors elle avait dû se débrouiller toute seule... »
— Ah ! Maria Santisima! ce n'est pas commode dans ces pays de sauvages?... Enfin! on fait ce qu'on peut! Comme on dit, n'est-ce pas, monsieur, chacun pour soi et Dieu pour tous!...
Jean, redoutant des confidences fâcheuses, l'interrompit tout de suite :
— Votre mari, Sérafme, est bien garde municipal?...
— Oui, Monsieur, il est dans la police! C'est quelqu'un d'à peu près, mon mari!... Un bel homme, vous verrez ! D'ailleurs, si nous nous sommes mariés...
— Cela me suffit, Sérafine : c'est tout ce que je voulais savoir!
Mais Sérafine commençait déjà l'éloge de son mari. Il fallut la mettre à la porte pour couper court à son bavardage.
Dès que la camériste fut sortie, la Galliego se retourna vers Jean :
— Il n'y a que vous, cher ami, pour songer à ces menus détails d'intérieur!...
— Oh! moi, je n'ai aucun mérite, — dit Jean, — c'est Laurent, mon correspondant de Séville, qui m'a déniché cet oiseau rare!... Mais je ne vous ai pas dit le plus beau, — la surprise que je vous réserve! Je vous ai loué le palais des comtes d'Orgaz, une merveille de style baroque!...
Mautoucher releva la tête aussitôt. Il s'était assis à l'écart devant une table de bambou et feuilletait des photographies d'un air grognon :
— Comment dis-tu cela?... 1p palais des comtps d'Orpaz?..,
— Allons, bon! Il va m'éreinter mon palais, avant de l'avoir vu!
— Ah! je les connais, leurs palais! — riposta Mautoucher décidément désagréable. — Ça doit être comme en Italie : il suffit qu'une masure ait une porte et des fenêtres!...
— En effet, une porte et des fenêtres!... Mon cher, tu m'en diras des nouvelles, de ces portes et de ces fenêtres!...
Il entraîna Mautoucher et la Galliego, impatient de leur faire voir le somptueux logis. Chemin faisant, il conta par quel arrangement il s'était ménagé ce pied-à-terre pour toute la durée de leur séjour. Le palais était inhabité depuis des années, le comte étant mort, la comtesse passant l'hiver à Madrid et l'été à Saint-Sébastien. Elle ne revenait guère à Séville que pour la Semaine sainte... Et comme elle était un peu gênée dans ses affaires, elle avait été ravie de pouvoir louer sa maison très cher à un gentilhomme français et catholique !...-
— Oui ! — dit Jean, — rendons grâces à l'Église ! Un Anglais eût été impitoyablement éconduitl... Ah! la comtesse ne badine pas avec les hérétiques!
Au même moment, des ouvrières qui traversaient la rue se retournèrent toutes ensemble en se signalant le chapeau canotier de la Galliego. La coiffure insolite excita les rires et les plaisanteries des filles en cheveux. Elles criaient :
— fnglesesl InglesesL.. Virgen del Carmen! Mira! mira el sombrero!...
— Sont-elles laides, ces Andalouses! — dit Mautoucher qui commençait à redouter le ridicule pour son complet de cycliste. — Voyez-vous cela! Ces petites négresses qui se moquent de la belle Gai-
liego! On ne le croira pas à Paris, quand je le raconterai!...
Il prononça cette dernière phrase d'un ton parfaitement détaché, en regardant avec insolence la jeune femme toute souriante et pleine de bonne grâce au milieu des bandes de gamins qui les poursuivaient en réclamant un cuarto : a C'est étrange, se dit-il, comme elle m'est devenue indifférente! Je la vois des mêmes yeux que ces enfants!... Oui! comme un objet de curiosité, une statuette ancienne derrière une vitrine de musée!... »
Mais Jean les guidait à travers un dédale de petites rues très étroites, dans le quartier voisin de la cathédrale et du Palais archiépiscopal. A tout instant, il fallait se serrer contre les murs pour laisser passer des files d'ânes chargés de couffes. Mautoucher s'extasia sur les ânes, et spécialement sur les ânesses qu'il affirma être les seules beautés de Séville.
— En tout cas, — dit Jean, — tu ne nieras pas celleci!...
Un palais rose et blanc venait d'apparaître au fond d'une placette, où le soleil faisait un grand angle de lumière. A droite, les hauts murs enduits de chaux des maisons voisines renvoyaient des clartés aveuglantes contre la façade du frivole édifice, dont les deux belvédères s'enlevaient légèrement sur un joli ciel matinal. Du haut en bas, il était peint en rose comme une boiserie de boudoir, et, se gracieusant, se contournant, sous la surcharge des moulures et des falbalas décoratifs, dans les mille sinuosités de ses courbes fuyantes, il avait l'air de se tenir debout par le caprice d'un maître à danser. C'était quelque chose d'aérien, de fragile et d'illusoire, un palais du Pays de Tendre tombé dans un décor oriental.
Mautoucher, ébahi, se recula pour juger mieux de la perspective :
— Ah! bah! — dit-il alors, — quelle charmante absurdité!
Puis, ayant rassujetti son binocle, tout à coup il se précipita sur Jean :
— Mais, mon cher, sais-tu bien que c'est admirable? Il n'y a pas à dire : c'est admirable!
— C'est toi qui vas me l'apprendre, maintenant! — fit Jean stupéfait.
La Galliego, ravie, se confondait en remerciements. Jean triomphait, joyeusement, sans nulle fausse modestie. Cependant, il ajouta :
— Au fond, c'est Henri qui avait raison!... C'est une masure... de la brique sous du plâtras!
Mais déjà Mautoucher s'était approché du portail, tout entier en marbre blanc, comme les jambages des fenêtres et les balustres cintrés des balcons. Supportant le linteau en saillie, deux nègres aux musculatures violentes et tourmentées s'arcboutaient contre les troncs de deux palmiers dont les panaches épanouis retombaient en parasols aux angles de l'architrave. A leurs pieds, des boursouflures de marbre imitaient des vagues roulantes. Des bêtes marines ouvraient leurs gueules de monstres, tordaient leurs croupes squameuses, fouettaient l'onde de leurs queues. Des cornes d'abondance en forme de conques épanchaient leur trésor de fruits exotiques, bananes, goyaves, ananas, et ainsi toute la richesse des Amériques avec leur flore, leur faune, leurs esclaves noirs, se dressait sculptée dans la pierre brillante, au seuil de la maison, comme un trophée à la gloire des ancêtres conquistadors.
Au-dessus du portail que barrait transversalement
la palme desséchée du Dimanche des Rameaux, une niche de reposoir abritait une statue de la Vierge sous un tel fouillis d'ornementation que toutes les lignes se confondaient. De chaque côté, de lourdes tentures semblaient frémir au vent. Des rubans envolés, des glands de portières avec leurs franges tourbillonnaient parmi des vases renflés en bulbes. Des anges aux longs corps onduleux montaient et descendaient à travers des fumées d'encens, s'évanouissaient en nuages, en amoncellements de vapeurs flottantes que transperçaient des faisceaux de rayons jaillis du tabernacle comme d'un soleil d'ostensoir. Dominant ce chaos de formes et de figures mouvantes, un Séraphin couché sur des nuées embouchait la trompette et suspendait une couronne au-dessus de l'Image sainte.
— Mais c'est fou! — disait Mautoucher, — c'est absolument fou!... Et voyez ce mélange de sacré et de profane... ce carnaval catholique et païen!
Il montrait dans les bordures des fenêtres des petits amours qui sortaient d'une coquille en agitant des torches. Les deux étages répétaient le même motif. Derrière la dentelle des balcons, — avec leurs vitres unies comme des glaces, les hautes fenêtres paraissaient des trumeaux Pompadour encadrés de rinceaux d'acanthes et de guirlandes de roses.
Mautoucher laissa retomber son binocle en un geste admiratif.
— Toutes mes excuses! dit-il à Jean.
Et soudain, lui secouant la main avec violence :
— Ah! cher ami, quel cadre pour mon roman!... Il y eut presque de la tendresse dans ce cri de
joie involontaire, qui fit sourire Jean Puig et la Galliego.
Derrière eux, le portier de l'hôtel, accoutumé aux enthousiasmes des touristes, attendait impassible, son trousseau de clefs à la main. C'était un petit homme maigre et maladif, vêtu d'une veste d'alpaga et d'un pantalon de cotonnade bleue à ,1a mode des toreros. Il avait l'aspect malpropre, ses pieds nus s'étalaient entre les cordons des espadrilles.
— Paco, — dit Jean, — conduisez-nous!...
L'homme souleva sa casquette et, précédant les visiteurs, il les fit passer par sa loge qui prenait jour sur une petite rue latérale. C'était l'entrée habituelle, la grille du portail ne s'ouvrant que pour les grandes réceptions. « Elle ne s'était plus' ouverte depuis la mort du comte, — déclara Paco. — La comtesse venait si rarement et elle était toujours en deuil !... »
Une écœurante odeur d'huile emplissait la loge, qui servait à la fois de cuisine et de chambre à coucher. Mautoucher se boucha le nez, fronça les sourcils. La femme du concierge berçait un nourrisson sur ses bras, au milieu d'une marmaille d'enfants très sales, pendus à ses jupes. Assise sur une chaise, une grosse commère en mantille à fleurs, un œillet d'Inde piqué au-dessus de l'oreille, se tenait immobile, ses deux mains croisées sur son ventre :
— C'est Milagro, la cuisinière ! — dit Paco à Jean, — elle attend les ordres de Votre Excellence!...
La grosse femme se leva, salua cérémonieusement, et tandis que Jean s'expliquait avec elle, Mautoucher et la Galliego pénétrèrent dans le patio, qu'égayait toute une végétation de licus, de bambous et de palmiers-nains. A la vue de ces étrangers, un énorme chien danois se mit à aboyer avec colère, en tirant sur sa chaîne et en s'élançant contre la jeune femme. Paco s'interposa :
— Paix, Ventilero! paix!... Ce sont les nouveaux seigneurs !
Il avait pris entre ses deux mains la gueule du chien pour l'empêcher d'aboyer, puis il lui caressa longuement les oreilles, en conviant la Galliego à s'approcher :
— Caressez-le, madame, il est très doux, vous verrez!... Quand il connaîtra Votre Grâce!...
Jean, qui rejoignait le groupe, traduisit les paroles de Paco. La Galliego, s'enhardissant, llatta de ses doigts chargés de bagues la tète Une du chien. Mais Mautoucher, cessant tout à coup de considérer les faïences peintes du jet d'eau, s'avança d'un air rageur :
— Ces chiens sont insupportables ! Je ne comprends pas qu'on caresse un chien ! Il n'y a pas d'animal plus mal élevé, plus indiscret, plus goujat, plus inesthétique!...
Et comme la Galliego se montrait blessée de cette sortie inattendue, il en éprouva une véritable joie. Ce lui fut une satisfaction d'avoir déplu à la maitresse de son ami. Alors Jean, craignant un retour de mauvaise humeur, le prit par le bras, et, lui faisant franchir le seuil du vestibule où les mots de la Salutation Angélique : AVE MARIA, étaient incrustés en mosaïque dans les carreaux du pavé, il l'arrêta devant le grand escalier de marbre qui conduisait au premier
Instantanément, son irritation tomba. La magnificence de cet escalier #oyal, l'ampleur des degrés, la solennité des marbres, lui inspirèrent une sorte de vénération, et, tandis que Jean montait tranquillement les marches en homme qui se sent chez lui, il l'enthousiasma pour Lés nymphes de Zarcillo dont Les silhouettes maniéré lient les rampes.
108 LE RIVAL DE DON Jl'AN
A la hauteur du premier étage, un grand corridor se déploya, tout fourmillant de piques et d'armures, tout blasonné d'écussons héraldiques : c'était « l'armeria » des comtes d'Orgaz. Au fond, à gauche, s'ouvrait un salon à l'ameublement moderne dont le mauvais goût révolta Mautoucher. Il nota au passage les poufs second Empire, les cadres de peluche, les bibelots japonais expédiés par quelque bazar parisien. Il n'eut pas le temps de regarder. Une enfilade d'appartement pompeux occupait toute l'aile gauche. La salle de bal refléta sur son parquet, losange d'ébène et de bois de citronnier, les grandes fresques historiques du plafond, où Pradilla avait peint, dans les mêmes tons clairs et vibrants que sa Reddition de Grenade, l'entrée triomphale de Christophe Colomb à Séville, après la découverte du Nouveau-Monde. Malgré les persiennes closes, c'était dans la salle comme un coup de soleil de midi qui faisait reluire les ors des boiseries et des frises et qui, par les portes ouvertes, se répercutait en traînées lumineuses, jusque dans les pièces voisines. Deux grands boudoirs se succédaient encore. Enfin Paco, ayant relevé une tenture, s'arrêta religieusement sur le seuil d'une pièce minuscule, — la merveille du palais, le « Salon de Porcelaine. »
Il était situé juste au-dessus du portail, derrière la statue de la Vierge dont on apercevait les draperies gondolantes et le diadème de pierres fausses à travers une haute glace sans tain qui formait le fond de la niche.
Aussitôt, le portier commença son explication habituelle, comme devant des touristes. Mautoucher, impatienté, lui imposa silence. Il s'était arrêté devant une coupe d'agate surmontée d'un monstre ailé
qui se dressait au centre, sur un piédestal d'albâtre :
— C'est un travail français, — reprit Paco avec obstination, — un présent du roi Philippe V de Bourbon à Don Francisco de Orgaz, capitaine-général dans les armées de Sa Majesté catholique... Mais que Vos Excellences veuillent bien examiner d'abord l'ameublement!...
La Galliego s'exclama, joignit les mains avec des mines de surprise enfantine :
— Oh! voyez donc! Tout e$t en porcelaine ici ! les chaises, les fauteuils, les tables et jusqu'au lit!... oui ! le lit lui-même! Regardez!...
Elle toucha les plaques de porcelaine peinte qui revêtaient la bordure du lit en forme de nacelle. Des figures mythologiques s'enlevaient en couleurs vives sur les fonds émaillés. Jean sourit malicieusement :
— C'est votre lit, madame! — dit-il à la jeune femme, en lui faisant une profonde révérence, — vous y dormirez ce soir!...
Elle se releva toute rouge : elle venait de s'apercevoir dans un grand miroir ovale qui dominait le lit et dont le cadre de porcelaine touchait presque la frise. La légende de Galathée s'y racontait en une série de médaillons enchâssés dans une guirlande de roses, de bluets et de pavots.
Le plafond était couvert par une fresque dans le style de Natoire et de l'École française du xvnr3 siècle. Une Vénus sortant des flots au milieu d'un troupeau de Néréides et de Tritons embouchant des conques, se détachait en clair sur l'azur d'un ciel pimpant.
La Galliego baissa les yeux devant Mautoucher qui exulta :
— C'est d'une puérilité exquise, ce boudoir !... Avezvmi- remarqué ? ces fauteuils, qui ont l'air de joujoux,
ces consoles encombrées de brimborions en porcelaine et qui semblent de petites tables préparées pour des dînettes de poupées!... Et ces boites à musique sous leurs gaines de verre!... Est-ce joli encore, ces boites à musique !...
Il s'avança vers une console pour palper un des fragiles instruments et, dans le mouvement qu'il fit, il dérangea une chaise dont le dossier émaillé heurta l'angle d'une bergère. Il eut peur d'avoir fêlé le meuble délicat. Paco se mit à rire :
— Que Votre Excellence soit sans crainte ! Elle peut s'y asseoir en toute tranquillité!
Lui-même, donnant l'exemple, s'installa sur un fauteuil recouvert de soie jaune. Mautoucher, avec des précautions risibles, s'assit sur le rebord de la chaise. Mais, à peine l'avait-il effleuré qu'une mélodie cristalline s'échappa, en chevrotant, de l'intérieur du siège. Il se releva effaré. C'était encore une boite à musique dissimulée dans la profondeur du capitonnage.
— Oh ! elle est ahurissante, cette maison! — s'écria Mautoucher, agitant ses longs bras qui ramèrent en une mimique burlesque.
On s'amusa de l'innocente malice de Paco, qui ne manquait jamais d'offrir ce divertissement aux visiteurs. Rayonnant, il se prélassait sur son fauteuil avec un sans-gêne plein de bonhomie. Quand il eut bien joui de son effet, il déclara en promenant sur toute la pièce un grand geste circulaire :
— Vos Excellences sauront que tout cet ameublement a été exécuté à l'ancienne manufacture de Triana, sur les dessins de Don César de Orgaz, fils de Don Francisco et favori de Sa Majesté le roi Charles III...
LE RIVAL DE DON IUAN lil
Et après une pause, du ton officiel d'un guide dans un musée :
— Voici le portrait de Sa Majesté!...
11 montra un cadre suspendu à la place d'honneur au milieu du panneau qui faissait face à la porte d'entrée. Mautoucher reconnut aussitôt la ligure de brebis maigre du monarque dilettante, mais les petits yeux clignotants démentaient par leur vivacité sarcastique l'apparence bénigne produite par rallongement du visage et les frisures moutonnières de la perruque.
Le romancier ne voulut voir que le cordon moiré de la Toison-d'or qui barrait la poitrine du souverain. Il se rappela aussitôt la salle des armures, avec ses files de cavaliers alignés sous les blasons des ancêtres et, en présence de l'effigie royale, parmi tous ces vestiges d'un luxe antique et savant, il se prit à évoquer, non sans une belle envie, l'existence fastueuse du courtisan qui avait ordonné toutes ces élégances. En même temps, une vanité secrète et un peu roturière s'éveillait en lui à l'idée d'être l'hôte de ce logis princier, de jouir presque en maître de toutes ces cboses précieuses que leur origine aristocratique ennoblissait encore à ses yeux.
Tout occupé de ces pensées, il ne songea même ■n traversant les autres appartements, à s'irriter contre les fautes de goût commises par les modernes propriétaires qui, en toute inconscience, avaient mêlé les articles de la camelote cosmopolite aux chefsd'o'iivre de l'art rocaille. Et lorsque, à déjeuner, dans la salle à manger de l'hôtel, il retrouva en face de lui la mère de la GalHego sous ses atroces parures de corail, la grosse trésorière d'Àubusson et son insupportable mari, il ne parut point souffrir de leur présence.
Le soir, après la sieste, on fit une première visite à la cathédrale et au musée. Mais l'imagination encore hantée par les splendeurs du Palais d'Orgaz, Mautoucher refusa de s'intéresser à quoi que ce fût. Tout ce que vantaient les guides avec une faconde intarissable ne fit qu'exciter ses dédains. En sortant de la cathédrale par \& Puerto, mayor, la vue du grand porche restauré dans le plus pur goût du xme siècle lui fut un prétexte à diatribes. Il s'emporta contre La sottise des architectes :
— Est-ce inintelligent, ces restaurations gothiques!... D'ailleurs, cette église allemande est un nonsens dans ce pays bédouin ! Les gens du xvnr3 siècle avaient eu bien raison de cacher toute cette barbarie tudesque sous un jupon d'architectures rococo. Les romantiques étaient des ânes ! Moi, j'en tiens pour le badigeon et les replâtrages modernes!...
Les Murillo du musée ne l'apaisèrent point. La renommée du grand artiste sévillan lui parut une mystification et il traita sa peinture de « confiserie dévote ". Mais il triompha surtout de la laideur des femmes.
— Ah ! encore une jolie fumisterie, cette prétendue beauté des Andalouses !... Regardez-les donc ! Toutes des gitanes ou des mulâtresses!... Des nez en pied de marmite, un teint café au lait, une vilaine peau collée sur des os pointus!... Quand je vous dirai que, depuis ce matin, je n'ai pas encore aperçu ce qui s'appelle une ligure passable!...
Il ne s'enthousiasma qu'à San-Salvador, qui fut la dernière huile avant de rentrer au Palais d'Orgaz. La fraîcheur de cette église élégante le séduisit d'abord. Mais, dans la pénombre, des rétables géants resplendirent sons la .profusion de leurs dormes. De loin, on
eût dit des cavernes d'or obstruées de stalactites et de décombres, tellement la richesse ornementale était exubérante. C'était un rêve de décorateur en délire, le fouillis inextricable d'un grand jardin abandonné. Une végétation grouillante se tordait, se contournait, s enflait, débordait les lignes de l'architecture. Des amoncellements de chicorées et de volutes, de conques et de nuages réalisaient d'invraisemblables équilibres. Des jets de flammes s'élançaient en flamboyant, de la bouche des pots à feu festonnés de guirandes, et toute une apothéose céleste s'étageait jusqu'à la courbe des voûtes. Des saints aux draperies bouillonnantes, des anges en costumes de ballerines se renversaient, la jambe en l'air, sur des lits de vapeurs. La mêlée était si compacte qu'on ne distinguait pas les formes emportées dans le mouvement orgiastique d'un grand ballet sacré.
Mautoucher fut dans le ravissement :
— Mon cher, — dit-il à Jean Puig, — c'est l'oratoire de ton palais !... L'un complète l'autre !
Et regardant la Galliego avec un sourire étrange : -*- Ton amie viendra y faire ses dévotions !... Puis, subitement, prenant le bras de lajeune femme et celui de Jean, il les arrêta devant le maître autel. Il dit surun ton saccadé, comme s'il récitait uu morceau appris par cœur :
— Les dévotions de la Galliego ! Voyez-vous cela?... 0 Bacchante, ce sont vos pieds agiles qui prient pour vous! Quelle plus belle prière que votre danse!... Moi, j'imagine cette chose merveilleuse : la Galliego dansant devant l'Eucharistie le jour de la fête du Corpus!.,. Tenez! vous êtes là, à cette place, surun grand lapis à ramages, entre la double rangée des chandeliers de bronze. Les stalles du chœur sont
pleines de cardinaux et d'évêques, d'enfants en robes rouges, de massiers à fraises médicéennes; la fumée déborde des encensoirs, les orgues tonnent, des musiques éclatent, et vous tournez, vous tournez toujours, vos cheveux épars, votre manteau tourbillonnant sur vos sandales, comme ce fameux soir, vous vous souvenez?... ce fameux soir de l'Olympia!... Voyez-vous cette chose merveilleuse : la Galliego dansant devant l'Eucharistie? J'imagine cela, moi! j'imagine cela!...
Ces divagations d'esthète ne surprirent pas trop, venant de Mautoucher. On lui sut même gré de cette exaltation, tant elle exprimait de contentement de soi et d'universelle bienveillance.
Sa journée s'acheva sous l'heureuse impression de cette visite à San-Salvador. Plus tard, lorsqu'il rentra dans sa chambre, après une courte promenade dans les rues bruyantes, il se sentait d'humeur tellement allègre qu'il voulut sur-le-champ se mettre au travail.
La pièce, qui se trouvait au second étage, sous l'un des belvédères, ne lui déplut point. Jean lui-même en avait surveillé l'installation. Pourvu de larges fenêtres et d'un carrelage en faïence, l'appartement était revêtu de boiseries blanches à filets d'or jusqu'à la hauteur des frises. Des nattes d'alfa tressées à Tanger confondaient leurs arabesques avec les dessins pâlis des carreaux émaillés. Le canapé et les chaises de paille tournés dans le style Empire étaient garnis de coussins en damas jaune qui représentaient par tableaux l'histoirede Pénélope. Sur les consoles, d'anciennes majoliques de Triana supportaient des bouquets de jasmins et d'oeillets blancs. Au centre, une ampoule électrique tombant d'une rosace du plafond
éclairait violemment une grande table Louis XVI tout alourdie de ciselures en bronze doré et dont le dessus formé par une mosaïque de marbres versicolores était recouvert d'une plaque de cristal.
Mau toucher examina l'ensemble avec une certaine complaisance :
■ Ainsi donc, me voilà au Palais d'Orgaz !... Ah! Je vais dater mes lettres et mes articles du Palais d'Orgaz! Ils vont en faire, une tète, au journal, quand ils recevront cela!... >
Et aussitôt il se sentit plein d'une bienveillance affectueuse pour son ami Jean :
« Ce Jean, je le calomnie toujours ! Au fond, c'est un grand voluptueux! Cette idée de louer le Palais d'Orgaz, un palais de plâtre, pour abriter des amours de passage ! . . . Tiens, mais ! ce symbolisme me plait ! . . . Je suis sûr qu'il n'y a pas songé, loi!...
Il se dévêtait précipitamment. La soirée étant très chaude, il retroussa les manches de sa chemise déboutonné, et il se hâta d'ouvrir sa malle. Il en tira son encrier portatif, sa serviette de maroquin, des cahiers de papier blanc. Rapidement il disposa le tout sur la grande table Louis XVI, avança un fauteuil de paille et, pendant un instant, ses bras nus se posèrent délicieusement sur la fraîcheur du cristal qui recouvrait la mosaïque.
En tête d'une page, il écrivit avec lenteur, d'une belle écriture très étudiée aux lettres carrées et massives, toutes fleuries de boucles et d'ornements comme les caractères d'un missel gothique: Les Bijoux dam ! s. 11 souligna le titre d'un gros trait, puis tout en réfléchissant, il tàta le trait du boot de sa plume, l'allongea, le recourba, en lit une crosse d'évéque qu'il enjoliva de fioritures. Quand il eut fini, il resta
les yeux fixés sur son dessin, — et tout à coup il se mit à écrire très vite, d'un mouvement fébrile, comme dans le Teu de l'inspiration. C'était le plan développé de sa nouvelle.
Bientôt la calligraphie du début se simplifia, devint plus expéditive, tout en restant élégante et soucieuse de l'effet. La plume ne s'arrêtait pas, ne faisait pas une rature. Il remplit ainsi cinq grandes pages d'une écriture à la fois somptueuse et correcte qui en devenait presque illisible, à force d'arrêter la vue sur le détail de chaque lettre. Il tira un nouveau trait au bas de la dernière page, ajouta dans l'angle en caractères plus menus : Séville, Palais d'Or gaz, 2 septembre 1901 . Après quoi, ayant posé sa plume, il réunit les feuilles éparses, rajiîsta son binocle, et, se reculant un peu, tenant le papier à la hauteur de l'ampoule électrique, il imagina, d'après l'aspect du plan, l'architecture de l'ensemble. Satisfait, il commença de monologuer à voix haute :
« Eh! eh ! cela ne s'annonce pas mal! Ce plan est excellent. Il ne reste plus qu'à passer de la couleur sur tout cela en bon rapin bien sage et bien appliqué!... Au fond, il n'y a que moi pour avoir cette rapidité, cette sûreté d'exécution, cette maîtrise!... Oui, oui! cette maitrise!... Tous les autres sont des gâcheurs ou des constipés!... »
Il se leva de la table en se frottant les mains. Des gouttes de sueur perlaient à son front. 11 sentit seulement, avec l'accablement nocturne, la soif qui lui brûlait la gorge. Une gargoulette peinte en rouge s'offrait toute préparée sur la table de nuit. Il but à même le goulot, puis, traînant un fauteuil sur le balcon, il s'assit; le bras appuyé à la balustrade, dans le courant d'air frais qui venait des ruelles.
LE RIVAL DE DON JUAN 1 i 7
Avec ses maisons enduites de chaux, la placelte éclairée par la lune semblait un grand puits tout blanc. Le mur d'en face reflétait la silhouette du palais en une ombre tellement précise qu'on voyait se dessiner les moindres moulures des acrotères que surmontaient deux phénix aux ailes déployées. Aussitôt toutes les sensations de la journée se réveillèrent dans l'esprit de Mautoucher. Le palais rose, les palmiers et les nègres du portail, le mobilier enfantin et charmant du Salon de porcelaine, les rétables gigantesques de San-Salvador, toutes ces brillantes images l'enchantèrent de nouveau.
« Oh ! cet art baroque, cerococo, comme on l'appelle dédaigneusement, ce sont les imbéciles qui l'ont calomnié! En réalité, cet art est une merveille : quelle science dans la connaissance des maîtres, quelle habileté technique, quelle splendeur dans la fantaisie et — il n'y a pas à dire ! — quelle fertilité d'invention ! . . . Un art qui a amusé, ébloui toute l'Europe, couvert l'Espagne et l'Italie, la France et l'Allemagne de milliers de chefs-d'œuvre! Ces hommes du xvnr3 siècle furent les plus intelligents de tous les artistes. Or l'intelligence, c'est tout! Ce qu'on appelle l'imagination est une faculté infantile et barbare, une poussée suprême d'animalité! Les génies vraiment humains furent exempts de cette bassesse! Oui! c'est bien cela : un métier irréprochable, une science universelle, une mémoire colorée et plastique et une pensée clairvoyante pour discipliner tout cela, — voilà le grand artiste! Bufl'on avait bien raison : Le génie est une longue patience !... -
Des objections se présentèrent : « Hugo? Shakespeare? les inventions déconcertantes de l'inspiration, les images cyclopéennes?..i Quelle plaisanterie)
Mais j'en fabrique, moi, des images, j'en fabrique d'admirables! » — Il se récita tout haut certaines phrases de lui qu'il considérait comme des trouvailles inouïes d'un art purement intellectuel. Un instant, il se congratula, se compara encore à tel et tel, écrasa de droite et de gauche ceux qui le gênaient; puis, peu à peu, des doutes s'insinuèrent :
« Je vois cela d'ici! Ils vont m'accuser de plagiat. Ils diront que je démarque Cervantes!... — à supposer du moins qu'ils le connaissent! Car ces gens-là sont ignorants comme des crabes!... Et puis quoi? ils se sont pâmés sur la prose d'Hector de Yillars qui délaie en romans interminables les histoires.polissonnes de Crébillonfils; le jeune Pernyn nous ressert Pigault-Lebrun, sans en oublier les fautes de français; les poètes reviennent aux bergeries sentimentales de Dorat-Cubières et de Gentil-Bernard... D'ailleurs, j'ai mon idée, une idée qui est bien à moi : restaurer la passion dans la littérature, tonifier l'anémie française en lui infusant un peu de sang espagnol, un peu de vigueur méridionale! C'est ce qui s'est fait à toutes les grandes époques, au temps du Ciel, des Orientales, des Contes d'Espagne et d'Italie. Je peux bien innover à la façon d'un Corneille, d'un Hugo, d'un Musset! Il n'est que temps, d'ailleurs! Tous ont tellement peur du banal et du ridicule, —une peur panique ! La force, l'élan, la passion les épouvantent comme des grossièretés. Un pauvre dramaturge n'ose plus empoisonner son héros au cinquième acte : on crierait au mélodrame! Et cela ne manque jamais : depuis les trois ou quatre pontifes de la critique officielle jusqu'au dernier des grimauds, c'est un ensemble touchant!... Ah! je me moque joliment de ce qu'ils pourront dire ou imprimer!... »
Comme frappé d'une illumination soudaine, il courut à sa table, reprit son plan et il écrivit en marge de la deuxième page : Corser le caractère de lliéroïne. Il souligna sa note. Ensuite il revint s'accouder au balcon, mais les doutes persistèrent, sans que néanmoins aucune raison précise se formulât dans son esprit.
Ah! bah! — se dit-il pour couper court à ses hésitations, — ma situation est assez imposante pour que je me permette tout ce qui me plaira!... »
Il songea avec complaisance au succès de scandale qu'avait remporté son dernier livre, ce Petit Almanach de nos Grands Hommes, où il avait dégonflé quelques vanités et remis à leurs places des industriels littéraires juchés trop haut par une réclame impudente. Ce livre avait été en même temps un véritable succès d'argent!... « Oui. mais! les autres?... les premiers tirages n'arrivaient pas à se vendre, bien que la critique eut été unanime à proclamer son talent!... »
Il se dit, non sans amertume, qu'il ne vivait que des six mille francs de rente légués par son père. Ses articles de journaux et de revues payaient tout au plus ses voyages, ses fantaisies de luxe. Et même, le vrai luxe, il ne le connaissait, il ne le goûtait que grâce à ^on ami Jean. Il se répéta avec un mouvement de colère : - Oui. grâce à Jean!... Quelle tristesse! quelle honte! Vivre en parasite!... »
En réalité, on le tenait pour un simple dilettante. Les romanciers ses confrères affectaient de le considérer comme un critique très distingué, et les critiques, comme un amateur fourvoyé dans leur domaine. On prisait son talent d'écriture, son savoir, son étonnante faculté d'assimilation, sa virtuosité de styliste et de pasticheur. Mais on lui refusait toute originalité.
Alors il se rappela un cruel article du chroniqueur Guy de Fontages, un article sensationnel, qui était un éreintement de toute son œuvre. Le gazetier commençait par une allusion à ses essais de peinture, à ce fameux Portrait de femme qui, disait-il, n'était entré au Luxembourg qu'à force de protections et de démarches. Puis il insistait malignement sur toutes les incertitudes de sa carrière. Il montrait Mautoucher à la queue de toutes les modes et de tous les engouements. En plein triomphe des Primitifs et des petites femmes botticelliennes, celui-ci s'empressait d'écrire un Essai sur Burne Jones et les Préraphaélites anglais. Le vent tournait-il au symbolisme, Mautoucher élucubrait sa Dame à la Licorne, poëme en prose assonancée et rythmée. Le public s'éprenait-il d'analyses sentimentales à base de Nietzsche et de philosophie allemande, il improvisait Narcisse ou /' Idéologue passionné. La vogue se détournait-elle vers les études sociales, le même Henri Mautoucher enfantait son Moritnri te salutant, pseudo-roman sur la décadence bourgeoise qui n'était qu'une série d'articles de revues mis bout à bout. Fontanges s'égayait en passant du titre latin : « Ses titres onl toujours quelque chose de rare!... » Et il concluait en ces termes : « M. Mautoucher n'est qu'un reflet. »
Il se reprocha de s'arrêter à cette méchanceté du gazetier : « Vraiment, je suis bien bon de m'occuper de cet être, ce sicaire à gages, ce bas égorgeur littéraire! L'unique raison de leur jalousie, c'est que je suis un autre bonhomme qu'eux tous, autrement fort, autrement muni de science et d'idées!... » Il se vit à ses débuts, s'imposant tout de suite, se faisant une place enviée au milieu de tous ces garçons de lettres qui n'avaient pour eux que la
cuistrerie de leur ignorance. Il évoqua même ses triomphes du collège où il avait laissé la réputation d'un écolier prodige et il se souvint des éloges que M. Gaston Brenous, le professeur de seconde, décernait à son étonnante mémoire ; cependant celui-ci ne l'aimait point, à cause de ses allures, insolentes et indiciplinées. Il lui répétait souvent, en insistant sur le jeu de mots avec un petit air fin :
— Monsieur Mautoucher, vous avez bien de l'esprit mais votre amour de la parade et du paradoxe vous perdra.
» Ah! ce Brenous, de quel ton d'augure il me disait cela!... Il ne doutait de rien, cet homme! c'était M. Gaston Brenous, le spirituel fabuliste, le lauréat infatigable de l'Académie française!... »
Il s'amusa un instant à ce souvenir et il eut la sensation très nette de la voix flûtée du professeur lorsque, après une correction de copie, celui-ci faisait mine de se recueillir, et, prenant à deux mains son crâne poli comme un œuf, laissait tomber du haut de la chaire ces paroles profondes :
— Monsieur Mautoucher, je me résume : évitez vos défauts, travaillez dans le sens de vos qualités! Tout est là!...
« Certes, elle était claire la rhétorique de Brenous! Mais pas commode à mettre en pratique !... Ainsi, lui, Brenous qui, depuis quarante ans, travaille dans le sens de ses qualités... »
Une ritournelle de guitare s'annonça dans la rue voisine, puis un groupe déjeunes gens déboucha sur la place. L'un d'eux lança, d'une voix stridente, les premières paroles une romance. La mélodie sans rythme et pareille à un plain-chant liturgique monta tout à coup jusqu'à des notes d'une acuité extrême, se ba-
lança en roulades sans fin et retomba brusquement pour remonter encore.
Mautoucher prêta l'oreille. Cette voix d'adolescent, où vibraient toutes les ardeurs d'un sang jeune et vigoureux, ce chant nocturne qui déchirait le silence remuèrent les parties les plus secrètes et les plus douloureuses de son âme. Un appétit de tendresse insatiable et vague surgit des profondeurs de son être, se déchaîna à travers lui, le remplit tout entier. Son cœur se satura de tristesse et il éprouva comme une envie de pleurer. Peu à peu la voix se perdit dans les ténèbres avec la ritournelle des guitares. Mautoucher perçut alors 1-a fatigue de cette veille, le brisement de tout son corps. Mais ses nerfs surexcités le maintenaient dans une agitation presque morbide. 11 ne parvenait pas à rallier ses idées qui se succédaient avec une vélocité étrange comme dans un cauchemar, il divaguait. Tout ce qui avait occupé son esprit pendant la méditation de ce soir : ses théories, ses ambitions, ses rancunes, ses souvenirs, tout cela lui revenait en une mêlée confuse et tumultueuse. De nouveau il entendit la petite voix flùtée de Brenous.
— Messieurs, je n'ai jamais désespéré de la gloire!...
Cette jactance du fabuliste académique résonnait en lui comme une ironie atroce, comme une réponse insultante à ses propres espoirs : « Oh! la gloire, la gloire ! Il en était fou, lui aussi ! Voilà déjà si longtemps qu'il la courtisait! Il connaissait trop son visage pour 'l'avoir contemplé sur tant de faces illustres ! Mais la possèderait-il jamais? Que lui offrait-il donc de si précieux et de si rare qui pût l'attirer à lui? » Il s'énuméra les dons qui l'enorgueillissaient : « Quoi! cette science du métier, cette sensibilité ardente, inquiète,
cette curiosité de toutes les choses délicates, ce grand élan vers la force et la passion, n'était-ce donc rien? » Mais la voix des mauvaises heures reprenait : « Chimère! Tout cela est de peu de prix, tu l'as en commun avec cent autres. Il faut chercher ailleurs, fouiller en toi plus profond!... » Saisi d'un doute mortel, il chercha, il se scruta désespérément : « Qu'apportait-il au monde? Quelle parole inouïe allait-il prononcer, quelle splendide image allait-il inscrire dans la mémoire des hommes?... » Toute son œuvre lui apparaissait comme un simple amusement de lettré, et, malgré son talent prodigieux, comme une chose morte, vide de substance. Hélas! sa voix se perdrait sans éveiller d'écho!... Dans la détresse où il sombrait, il lui sembla que sa raison elle-même s'abolissait avec tout le reste. Il se perçut stupide tout à coup, et, en même temps, le sentiment d'une stérilité et d'une impuissance incurables l'envahissait et redoublait son angoisse. Ses mains brûlantes étaient agitées d'un tremblement nerveux. La sueur coulait de son front en abondance...
Soudain, il eut soif. Il but avec avidité au goulot de la gargoulette, et ce lui fut d'abord un soulagement physique. Puis il fit un grand effort, et sa pensée rebondit, s'élança comme un cheval qui s'emporte. Enfin il se maîtrisa :
« Suis-je déraisonnable de me tourmenter de la sorte! Comme si je ne me connaissais pas! Action et réaction, c'est toute ma nature. C'est la loi de toutes les sensibilités vives," hypéresthésiées, comme la mienne. Exaltation et marasme se succèdent. Foncièrement et nécessairement, je dois être contradictoire!... J'étais si joyeux tout à l'heure! Maintenant c'est la fatigue de cette veille qui m'accable. Ma faci-
lité au travail m'épuise, parce que j'en abuse. Il n'y a pas d'autre cause à chercher de mon abattement et de mes doutes! Quelle folie, mon Dieu!... »
Alors, pour s'encourager, il revint à son premier projet, ce grand roman qu'il devait écrire sur Séville. Des fantômes brillants surgirent. Il s'en enchanta luimême : « Oui ! oui ! Ce livre n'est que différé ! Dès que j'aurai terminé ma nouvelle, je vais le reprendre! Quelle œuvre superbe je pressens!... »
Comme s'il lui restait de mauvais soupçons sur luimême, il s'assit de nouveau à sa table de travail et il relut ses notes : « Il n'y a pas à dire, — conclutil, — ce sujet offre des ressources dramatiques extraordinaires... et il est d'une originalité !... » Puis aussitôt il songea : « Si je revoyais à ce propos les Nouvelles de Cervantes et le Don Juan de Tirso de Molina! Qui sait? Il y aura peut-être quelque chose à prendre!... »
Pour être plus sûr de ne pas l'oublier, il l'écrivit soigneusement sur un de ses calepins. Après quoi, il se frotta les mains, se sentant l'esprit plus tranquille et il dit tout haut, sur un ton joyeux :
— Demain, nous allons nous mettre à l'œuvre, sans plus tarder! Ah! ah! nous allons nous mettre à l'œuvre!...
L'esprit défaillant, le corps las, les paupières ardentes, il s'approcha une dernière fois du balcon pour respirer un peu d'air frais avant de s'endormir. Une heure venait de sonner. La cantilène lugubre du sereno se traînait dans la ruelle prochaine. Comme il se penchait sur la balustrade pour voir passer l'homme avec sa pique et sa lanterne, il distingua au milieu du pavé l'ombre de la grande Vierge du portail qui se découpait en noir sur le fond lumineux d'une baie de
LE RIVAL DE DON JUAN l"2o
fenêtre. Le Salon de porcelaine était encore éclairé. Mautoucher tressaillit : « Tiens! ils sont encore là! Elle est avec lui. ! Je n'y pensais plus!... Oh ! je n'y pense plus du tout! File est bien morte pour moi!... Quelle force que la volonté ! »
Poussé par une sorte de colère, il ferma brutalement les persiennes et, en rentrant dans sa chambre, l'àme débordante d'orgueil et d'amertume, il prononça avec un sourire méprisant :
— Moi, toute ma vie est un chef-d'œuvre de volonté !