‹ Le rival de Don JuanChapitre 7 sur 19 · I. \ VILLE DE JOIE · texte numérisé non relu

I. \ VILLE DE JOIE

La Galliego descendait lentement le grand escalier de marbre, entre la double rangée des nymphes de Zarcillo. .Vu froissement des étoffes traînant le long des degrés, Mautoucher, qui causait avec Jean dans le patio, se retourna pour la regarder.

La silhouette tanagréenne de la danseuse se détachait sur le fond du vitrail armorié qui éclairait les marches d'une lumière douce et projetai! autour délie des reflets bleuâtres et de mouvantes lueurs. Décolletée, les bras nus, elle portait une robe légère en mousseline de soie rose rehaussée par des zones de dentelles incrustées. La jupe collant aux hanches tombait à longs plis serrés et réguliers comme la draperie d'une statue athénienne archaïsante. Une ceinture brochée emprisonnait le contour de la taille dans un cercle d'or mince, et tout le buste s'encadrait d'une berthe de malines qui bouffait en jabot sur le devant du corsage. Lés manches, très courtes, se perdaient dans des bouillons vaporeux de mousseline' (jlonde, d'où jaillissait plus éblouissante la blancheur des épaules.

Elle descendait en réglant ses pas sur un rythme involontaire, par habitude de la scène. Arrivée au bas de la rampe, elle s'arrêta une seconde pour assujettir une touffe de jasmins dans la torsade de ses cheveux. D'un geste gracieux qui entraîna le nuage apprêté des mousselines, le bras de la danseuse s'arrondit vers la tête mollement inclinée. Mautouchet s'élança vers elle :

— Oh! chère, ne bougez pas! Vous êtes admirable dans cette pose!...

Mais, très simplement, elle s'avança en tendant la main au romancier, et, avec- une nuance de reproche :

— Vous croirez bientôt que je le fais exprès! — dit-elle.

— Cela me serait égal ! — dit Mautoucher. — Mais, vraiment, comme vous êtes belle ce soir!

— Trop belle, cher ami, trop belle!... Figurezvous, c'est une fantaisie un peu ridicule de Jean de me vouloir toujours en grande toilette. Je change de costume dix fois par jour, j'épuise ma garde-robe pour lui plaire !

— Je l'avoue, — dit Jean, — je suis un barbare grossier. Moi, la beauté simple m'a toujours un peu dégoûté ! Il me faut tous les raffinements du luxe comme à un parvenu !

La Galliego s'était assise à côté d'eux sur un des rockings- chairs qui entouraient la vasque du jet d'eau.

Il faisait encore très chaud, bien que l'heure de la siesle lût passée. Tout en se balançant, elle s'éventa d'un mouvement rapide, puis elle dit à Mautoucher, sur un ton qu'elle s'efforça de rendre aimable :

— Alors, vous êtes bien, aujourd'hui?...

— Moi?... très bien!... Je suis ravi, j'exulte, je triomphe! Je viens de terminer Les bijoux dans les vif/ h es!

Il lança sa phrase avec une sorte de forfanterie. On le complimenta. Mais il se sentait lame vide, l'esprit courbaturé. Il avait achevé sa nouvelle en huit jours, comme s'il se fût engagé d'honneur à la finir très vite. Il y avait mis une rage froide, une frénésie de volonté, qu'aiguillonnait encore le souvenir de ses doutes et de cette crise de découragement, le premier soir de son arrivée au Palais d'Orgaz. Quoiqu'il éprouvât une grande lassitude et qu'il eût comme le sentiment obscur d'une déception, il parlait de son œuvre d'un air à la fois léger et satisfait.

La Galliego paraissait l'écouter. Mais Ventilero, le chien de garde, maintenant apprivoisé et vaguant en liberté dans la maison, bondit tout à coup sous la galerie du patio. La jeune femme l'appela. Docile, il s'avança vers elle en rampant, se vautra à ses pieds, puis, la tète entre les pattes, se coucha de tout son long sur la traine de la jupe. La Galliego fît claquer sa langue. En une brusque détente nerveuse, le danois se dressa sur ses jambes agiles, le museau flaireur se posa sur les genoux féminins, le fouet de la queue battit les mousselines de la robe à petits coups précipités. Elle passait lentement ses mains sur les oreilles de l'animal...

Mautoucher, l'imagination encore troublée par l'apparition de la danseuse descendant les degrés de l'escalier de marbre, contemplait avec émerveillement le groupe de la bête et de la femme. Il lui sembla que les unes animalités de ces deux êtres s'appa- Irentaient par des analogies voluptueuses. La souple échine de l'un, l'élasticité de ses muscles, le frémis-

sèment délicat de son corps et de sa peau suscitaient en face de l'autre des comparaisons précises. Il se disait que la force cachée au creux des reins robustes se détendait avec la même grâce dans les bonds du chien que dans les rythmes savants de la ballerine. Les yeux d'or de Ventilero avaient toute la douceur soumise des beaux yeux sombres de la. Galliego. Le même sang rouge, le même souffle ardent palpitait dans les narines de la jeune femme et dans les naseaux de l'animal superbe!

Il les aima pendant cette minute pour la riche flamme de vie qu'il entrevoyait en eux, autant que pour les formes précieuses et rares de leur corps. Et ce qui redoublait son émerveillement devant la Galliego, c'était l'air de joie répandu sur toute sa personne et qui empruntait je ne sais quel éclat éblouissant de la fraîcheur insolite de son teint. Les couleurs fatiguées du voyage avaient disparu. Elle était en plein épanouissement, comme une plante vigoureuse qui a trouvé le ciel et la nourriture qui lui conviennent. Il ne se lassait point de la regarder.

Alors, dans son âme vacante et lasse après ces huit jours de travail enfiévré, il sentit pénétrer quelque chose de splendide et de fort et d'intiniment doux, quelque chose qui la dilatait et l'emplissait tout entière, tel qu'un grand vent salubre qui soulève à les rompre les poumons d'un malade. Lui qui s'émouvait au contact des êtres et des choses, jusqu'au paroxyme du plaisir et de la douleur, il subit la présence de la Galliego comme jamais il ne l'avait subie, pas même à Barcelone, ce jour où il l'avait tant désirée devant les vitrines du joaillier, parmi les scintillation2 des écrlns entr'ouverts...

Impétueusement, la danseuse venait d'entrer on

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lui avec toute sa chair, avec toutes les promesses de félicités qui semblaient gonfler ses veines et rire dans ses yeux. Le cou mollement incliné sur les épaules lui parut plus adorable. Il crut fermement que le sommet du bonheur humain, ce serait de baiser ce cou si frêle et de le posséder, pour en repaître ses lèvres. Il eut de tout cela une perception nette et rapide, pendant qu'au fond de lui se réveillait, en une effusion de tristesse, le souvenir des luttes récentes et que persistait l'angoisse de je ne sais quelle déchéance irrémédiable. Et tandis que ces choses qu'il devinait décisives s'accomplissaient au plus intime de sa conscience, que la Galliego flattait toujours la tête du danois posée sur ses genoux et que Jean se balançait dans le rocking-chair avec un air de bonheur presque arrogant. — lui, il continuait à parler de sa nouvelle et de sa littérature, non sans juger combien cette comédie était humiliante.

Cependant il jouait l'insolence, comme s'il déguisait un secret honteux et qu'il eût voulu donner le change. Ses allures étaient si cavalières, elles laissaient transparaître une vanité si confiante que Jean et laGalliego s'y trompèrent. Celle-ci se passionnait pour l'héroïne des Bijoux dan* les vignes :

- Oh! cet Henri! — dit-olle avec un bel élan de sympathie, il a travaillé divinement!,..

Ayant consulté Jean du regard, elle se leva de son fauteuil, détacha un bouquet de jasmins de son corsage et le passa dans la boutonnière du romancier. Ce fut fait de façon si preste que Mautoucher senti I à peine le frôlement des doigts sur sa poitrine. Elle laissa autour de lui son parfum de lilas de Perse et I comme une tiédeur émanée de sa chair.

Cette flatterie féminine fut pour Mautoucher un

tel événement que tout d'abord il ne remarqua pas l'arrivée d'un visiteur introduit parSérafine.

Jean s'avança à la rencontre du personnage. C'était un petit homme maigre, d'une quarantaine d'années^ les tempes grisonnantes, le profil judaïque encadré d'une barbe d'un noir intense, aux reflets de velours. Jean fit la présentation à la Galliego, puis à Mautoucher :

— Don Praxedès Iturbal, ancien attaché d'ambassade à Berlin, fils d'un des bons amis de mon père!...

Mautoucher s'inclina machinalement, furieux de cette visite :

— C'est don Praxedès, — insista Jean, — qui m'a procuré pour toi ces deux volumes de Cervantes et de Tirso de Molina, dont tu avais besoin pour ta nouvelle !

Celui-ci prit aussitôt la parole dans un français très correct, quoique un peu pénible au début. Il expliqua que toutes les bibliothèques de Séville étant fermées par ce temps de vacances, il avait dû recourir à l'obligeance de son ami, le chanoine Rebolledo, un des plus savants hommes d'Andalousie !

— S'il vous plaît de faire sa connaissance, — ditil à Mautoucher, — je serai très heureux de vous conduire chez lui. Don Cristoval Rebolledo, qui est prélat de sa Sainteté, est un prêtre fort aimable. Il s'occupe comme vous de littérature, de poésie espagnole, de poésie latine...

Mautoucher eut un petit rire méprisant :

— C'est cela! il fait des vers latins comme le Pape!... Merci bien, cher monsieur!

Don Praxedès paraissant froissé, Jean reprit aussitôt :

— Tu as tort, cher ami! La bibliothèque de ce chanoine est, paraît-il, considérable, et, de plus, si j'en

crois Don Praxedès, le propriétaire lui-même est un personnage des plus intéressant* pour toi !...

Il souligna le mot de la voix en adressant à Mautoucher un léger clin d'oeil, pour lui faire entendre que le chanoine était un franc original.

L'ex-attaché d'ambassade, un peu dérouté par cette mimique, observait Mautoucher avec une certaine défiance. Mais Jean, voulant excuser l'attitude impertinente de celui-ci, déclara en se retournant vers Don Praxedès :

— Mon ami est très fatigué, très absorbé par ses travaux! Voilà huit jours qu'il ne quitte pas son cabinet!...

L'Espagnol fit un bond sur sa chaise :

— Homère! — s'exclama-t-il en riant, — huit jours sans sortir! Est-ce possible? Mais vous n'aimez donc pas notre Se ville!...

— ,Ce que j'en ai vu ne me tente guère!.. — dit aigrement Mautoucher.

— Comment!... cette cathédrale, cet Alcazar, ce Musée?...

L'homme de lettres fit une moue dédaigneuse :

— Oh! moi, vous savez, je suis un vieux rouleur de musées!... J'ensuis saturé, de chefs-d'œuvre!

— Bon! vous n'êtes pas un amateur de l'art! — concéda naïvement Don Praxedès, — mais il n'y a pas ici que les chefs-d'œuvre des hommes, il y a aussi les créatures de Dieu!... Alors vous n'aimez pas les créatures?...

Mautoucher poussa un éclat de rire :

— Ah! ah! monsieur l'attaché d'ambassade, vous êtes amoureux de vos Sévillanes!

— Dites plutôt que je suis amoureux de Séville! Oh ! je l'aime avec passion, ma Séville! Elle m'en-

chante toujours!... Si vous saviez comme je me languissais d'elle quand j'étais en Allemagne, dans les brouillards et les boues de Berlin! Et pourtant je suis né à Barcelone,' mon père était Mexicain! Mais Séville est ma patrie d'adoption. Voyez-vous ! on ne peut pas se plaire ailleurs, quand on y a un peu vécu! Ce n'est pas tant cette lumière, ce soleil, ce bonheur de vivre. C'est... comment vous dire cela en français? La courtoisie? non! ce n'est pas cela! nous autres, nous disons carino : l'affection ? l'affectuosité?... Oui! l'affectuosité, le bon cœur des habitants! Nous avons du cœur, nous autres Espagnols ! Tenez ! les petites qui passent dans la rue avec leurs mantilles déchirées, elles ne sont pas seulement jolies, elles ont un cœur si bon, si aimant! Vous ne pouvez pas savoir! Vous ne pouvez pas comprendre cetle chose, vous, les Parisiens!...

Mautoucher et la Galliego s'amusèrent de la déclaration enthousiaste de l'Espagnol. Mais Jean hochait la tête d'un air approbateur :

— C'est très bien, très bien, Don Praxedès! Moi, j'ai senti très vivement tout ce que vous dites!... Vous vous êtes exprimé à merveille!

Et s'adressant à Mautoucher :

— Voyons! Cela ne te décide pas?... Pour commencer, va voir le chanoine avec Don Praxedès, puisqu'il met tant d'empressement à t'accompagner !

— Mais oui! — insista la Galliego, — il faut absolument que vous sortiez? Vous avez tant travaillé!... Voulez-vous? vous nous rejoindrez à six heures au Pont de Triana. Jean m'emmène à Triana, dans le quartier des gitanes. Cela va être une débauche!...

— Vous me l'ordonnez? — demanda Mautoucher presque sérieux.

— Oui, oui! je vous l'ordonne!... Vous vous rendez malade !

Il se sentait tellement incapable de penser à rien, sinon à la Galliego, que toute occupation lui devenait indifférente; et durant ces minutes de contemplation passionnée, il était allé si avant dans son désir, il en avait tellement épuisé toute l'ardeur et toute la force imaginative que la présence de la danseuse lui faisait presque mal. Il se laissa persuader, pour échapper à cet état contradictoire, dont il commençait à souffrir.

Tandis qu'il s'allait mettre en tenue de visite, Don Praxedès l'attendit dans le patio :

— Est-ce qu'il est parisien, votre ami ? — demandat-il à Jean.

— Si l'on veut! — dit le jeune homme en riant, — il habite Paris!

Don Praxedès rit plus fort et sur un ton plein de bonhomie :

— C'est cela! c'est cela!... Il n'est pas comme vous! Iln'est pas cariïioso! pas affectueux, lui!... Excusez un étranger! je m'exprime si mal en français !...

Ayant dit cette malice, il changea de sujet aussitôt, rappela les relations d'affaires et d'amitié qui avaient existé jadis entre son père et celui de Jean. Le père de Don Praxedès avait dirigé une maison de banque à Barcelone, de là ses rapports avec les frères Puig de Perpignan. Ensuite, il donna des détails sur lui-même. Depuis la retraite de son ambassadeur causée par les intrigues de la politique, il était venu se fixer à Séville. Célibataire et rentier, il se livrait avec succès aux spéculations financières; c'est ainsi qu'il venait d'entrer comme actionnaire dans une compagnie fondée à Huelva pour l'exploitalion des mines de cuivre de

Tharsis. Il s'agissait de couler la Compagnie anglaise, qui jusque-là avait eu le monopole des mines :

— Une excellente affaire et très sûre! — dit-il à Jean, — vous devriez vous en mettre! J'en ai déjà parlé à Laurent, votre fondé de pouvoir!

Jean se défendit, alléguant l'extension déjà trop grande à son gré , des opérations de la banque Puig.

— C'est de la timidité! — repartit don Praxedès. — Songez donc! vous allez profiter de la baisse des fonds espagnols et gagner plus de 50 p. 100 rien que sur le change!... Allons! dites oui! Un de ces matins, nous prenons le train pour Huelva et je vous présente à nos administrateurs !

L'arrivée de Mautoucher mit fin à cette conversation. Le romancier avait fait une toilette très soignée : jaquette de drap gris clair, gilet de faille blanche, grande cravatc-écharpe à fond bleu surchargé de dessins compliqués. Il portait à la boutonnière le bouquet de jasmins offert par la Galliego. Par un mouvement de coquetterie instinctive, ses yeux cherchèrent le regard de la jeune femme. Mais celle-ci avait disparu du patio.

Il se laissa entraîner par don Praxedès :

— La maison de M- Rebolledo n'est pas très loin! — lui dit l'attaché d'ambassade : — alors, si vous le voulez bien, nous irons à pied!...

Sans paraître remarquer la mauvaise grâce et la froideur de Mautoucher, il se mit à causer abondamment, en homme qui a pris son parti d'être aimable malgré tout. Peu à pou, le romancier finit par s'amadouer. Il se félicita même de découvrir un charme particulier chez ce petit homme à barbe de velours et à profil judaïque : « Où diable ai-je vu ce profil? — se

demanda-t-il en le dévisageant. — Eh! parbleu! c'est au Musée de Sienne ! C'est une tête de Christ du Pinturicehio!... »

Il démêlait aussi dans les manières de l'Espagnol une sorte de courtoisie faite d'affabilité et de dehors cérémonieux, qui rappelait à la fois le hidalgo castillan et l'Arabe de grande tente : quelque chose de patriarcal et de pompeux, avec une note dominante de politesse cosmopolite toute moderne. Cette constatation, qui ne déplut point à Mautoucher, acheva de rompre la glace entre don Praxedès et lui.

Il feignit le plus vif intérêt en l'interrogeant sur le chanoine :

— C'est un homme d'une érudition prodigieuse! — répondit don Praxedès avec un geste admiratif, — il embrasse tous les domaines de la science ! Il faudrait un catalogue pour dénombrer ses ouvrages. Mais ses occupations favorites sont la théologie et l'archéologie!... Savez-vous? C'est lui qui a dégagé les ruines d'Italica, à ses beaux deniers comptants!...

Et, baissant la voix, il dit d'un air modeste :

— Je dois vous prévenir : Don Cristoval et moi, nous sommes membres de l'Académie arcadienne de Rome!... Oui! j'ai fait quelques vers autrefois! Nous en faisons tous, nous autres Espagnols, quand nous sommes amoureux!... Eh! bien donc, je vais vous dire, tous les membres de cette Académie portent des noms de bergers! Oui, c'est une habitude, une coutume qui remonte au xvie siècle! Don Cristoval, lui, s'appelle ïityre. moi je m'appelle Corydon! C'est drôle, pas vrai ? Alors, n'est-ce pas, don Cristoval a la manie de in'appeler tout le temps Corydon. Je vous préviens, n'est-ce pas? Il est si brave, don

Crîstoval!... Et puis je dois vous dire, il est un peu... comment dites-vous cela en français?... Rigolo? Oui ! c'est bien cela : rigolo! 11 est rigolo, don Cristoval!...

Mautoucher ne put réprimer un éclat de rire en entendant l'expression saugrenue de l'Espagnol :

— Vraiment, don Praxedès, vous m'excitez!

Il prononçait les derniers mots de sa phrase lorsqu'une femme qui passait dans la rue se retourna au son des syllabes étrangères. Mautoucher regarda : c'étaient les yeux de la Galliego ! Il eut une palpitation soudaine et, dans le même moment, l'image totale de la danseuse s'évoqua d'elle-même devant lui : o Cela va devenir une obsession ! » — songeat-il mélancoliquement. Il chercha à se définir ce qu'il éprouvait : « On dirait comme une basse puissante et continue qui accompagnerait la mélodie intérieure!... une basse qui voudrait couvrir tous les bruits! Est-ce drôle, ce que j'éprouve! Je me sens tout autre depuis ce soir!... »

Mais don Praxedès lui signalait la maison du chanoine qui habitait dans une petite rue, près de Santa- Maria-la-Blanca.

Au coup de heurtoir, une espèce de sacristain vêtu d'une soutanelle sordide vint ouvrir aux visiteurs. Il leur fit traverser une enfilade de chambres démeublées et il les introduisit dans une grande pièce dont les murs disparaissaient sous d'interminables rangées de bouquins et qui semblait haute comme une nef de cathédrale. Pour unique décoration, un crucifix d'ivoire enfumé étendait ses bras entre les deux fenêtres du fond. C'était un grand Christ byzantin dont les plaies étaient remplacées par des étoiles d'or, Des piles de livres épars encombraient le dallage; et,

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de place en place, des tabourets de bois supportaient des cages toutes pépiantes de couvées et dont les formes avaient quelque chose de vieillot et de puéril. Au centre, une cage énorme, à l'architecture de pagode, renfermait une bande de serins qui voletaient en faisant un ramage assourdissant. On marchait sur des ordures et des graines répandues, on enjambait par-dessus des volumes ouverts. Cela sentait une odeur de tannerie et de fiente d'oiseaux.

Enfin, derrière une lourde table exhaussée par un amas d'in-folios apparut la tête d'un vieillard enfoncé dans un fauteuil de cuir à oreillettes. Il était à demi dissimulé par un pupitre de bois blanc que surchargeait un volume du Corpus. Mais sitôt qu'il aperçut don Praxedès, il s'agita sur son fauteuil sans parvenir à se lever, ayant les jambes ankylosées de rhumatismes. Il cria d'une voix joviale :

— Ah! mon cher Corydon! comment cela va-t-il?... Ainsi que l'étiquette arcadienne l'exigeait, don

Praxedès s'empressa de répondre :

— Mais très bien, mon cher Tityre!

Mautoucher, ricaneur, observait le vieux berger.

Monseigneur Rebolledo était un grand et robuste vieillard. La tête, découpée en larges méplats, se couronnait d'une vivace chevelure blanche retombant en boucles épaisses et qui semblaient dures comme du marbre. Sous le visage antique, des fanons tremblaient. Le nez légèrement camard était tout barbouillé de tabac. Monseigneur prisait et fumait. Sitôt qu'il aperçut Mautoucher, il choisit une cigarette dans un paquet intact, et, décrivant de la main une courbe gracieuse, il l'offrit au jeune homme.

— C'est monsieur, dont je vous ai parlé! — dit

aussitôt don Praxedès, — récrivain français du Palais d'Orgaz !

Monseigneur se confondit en civilités, ramena vivement sur ses mollets sa soutane déboutonnée et commença de discourir en un français de dictionnaire. Pour faciliter son éloquence, il puisa un caramel dans une boite de fer-blanc assez grossière déposée à l'angle du pupitre, après quoi il alluma une cigarette. Il loua d'abord Mautoucber de son application aux belles-lettres, puis il crut bienséant de donner des éloges à la science et à la littérature françaises. Il le lit en termes congrus et magnifiques :

— Je connais tous vos savants, monsieur ! — disaitil au jeune homme. — Je suis en relations courtoises avec M. Paul Hartmann, votre grand archéologue africain, avec M. Maxime Durand, de l'Académie des Inscriptions... Ah! monsieur, la France est le pays des lumières!... et des ténèbres aussi! — ajouta-t-il avec un petit rire, tout en clignant de l'œil du côté de Don Praxedès. — Mais vous avez des écrivains admirables, des écrivains dont l'intelligence rayonne sur toute l'Europe, sur la catholicité tout entière! Ainsi votre R. P. Chapon, ce dominicain!... Savez-vous que c'est un orateur admirable, un écrivain enchanteur, oui! encantadof) divinol La dernière fois que je fus à Rome, il nous prêcha un sermon à Saint-Louis-des- Français. Ce fut sublime. Tout y était, toutes les parties oratoires : l'abondance, le nombre, le style, l'action — et le cœur, monsieur! le cœur! ce que nous appelons le nerf de la chaire! Ah! ce Chapon, quel génie!... Vous le connaissez? il est de vos amis?...

— Moi?... Pas du tout! — dit Mautoucber qui ne comprenait rien à cette naïveté relevée de malice cléricale.

LE RIVAL DE DON .IL AN 1 io

Mais Monseigneur s'était tellement échauffé à son panégyrique, qu'il lui prit une quinte de toux. Sa lèvre gercée et brûlée par les cigarettes se fendit au milieu et saigna. Sans s"émouvoit\ il détacha d'un cahier une feuille de papier de riz, l'enduisit de salive, et, se l'étant collée sur la lèvre, il se remit à fumer fort tranquillement :

— Ainsi, vous êtes orateur, monsieur? — poursuivit-il en s'adressant à Mautoucher.

Celui-ci restait comme suffoqué de la question, lorsqu'une vieille dame à bandeaux plats tout grisonnants parut dans la Bibliothèque. Silencieuse et discrète, elle avait un certain air de distinction, malgré sa robe noire malpropre. Mautoucher s'émerveilla de son insigne laideur.

Don Cristoval, lui prenant la main qu'il baisa, la fit asseoir cérémonieusement à ses côtés :

— C'est mon Amaryllis, monsieur! — dit-il au romancier. Mon ancienne amie, Doua Eulalia, personne aussi recommandable par ses vertus que par ses lumières et ses talents!... Mlle sait le latin, le grec et l'hébreu, elle dessine et peint comme Parrhasius et Apelles, elle joue de la lyre comme Pindare et brode comme les filles de Minée!...

En achevant cette tirade, Don Christoval découvrit ses pieds gonflés par la goutte et que chaussaient des pantoufles en tapisserie, œuvre de Doua Eulalia. La dame rougit pudiquement, puis elle fit à Mautoucher une profonde révérence, comme accablée sous le poids de ses éloges.

Elle entendait fort mal le français. C'est pourquoi hou Cristoval reprit en espagnol :

— Monsieur est cet écrivain du Palais d'Orgaz, qui est venu visiter notre Séville...

I » '» LE RIVAL DE DOfl JLA.N

— Et qui ne l'aime guère! ajouta vivement Don Praxedès. M. Mautoucher a été déçu!

Le chanoine enjoignit les mains de stupeur :

— Déçu! Est-ce possible?... Comment! vous? Un jeune homme? Au milieu de toutes les bénédictions dont l'Éternel a comblé notre patrie, au milieu de toutes les ivresses, de tous les enchantements de l'esprit et du cœur! Savez-vous comment nous appelons notre pays?... La Terre de Marie très sainte! La tierra de Maria Santisima! Oui! la Terre de la Vierge! Est-ce que vous ne sentez pas la présence de Marie à cette beauté des créatures, à cette exubérance de nos Meurs et de nos fruits, à cette splendeur de notre ciel?...

Doua Eulalia, très impressionnée par l'éloquence de Don Oistoval, avait clos les yeux d'un air mystique. Mautoucher, tout en s'amusant des extravagances du bonhomme, percevait dans ses paroles je ne sais quelle profondeur d'accent qui l'émouvait malgré lui. Il voulut protester. Mais le chanoine était lancé^

II ne s'arrêta plus :

— Ah! monsieur! — disait-il, — vous n'êtes guère comme cet étranger de Tarente qui vint, lui aussi, visiter Séville au commencement du nc siècle après Jésus-Christ, et dont j'ai retrouvé une inscription votive près de la Porte de Macarena : — « Aux dieux hospitaliers et aux nymphes aimables d'Hispalis, à la divine Bétique qui fut pour moi une seconde UEbalie!... » — Est-ce charmant! « Alix nymphes aimables d'Hispalis!... » Il y a dans le texte : salacibus! salariait* nymphis!... Eh! eh! le sens est un peu coquin!... un peu coquin!

Et, se retournant tout à coup vers un casier qui était à portée de sa main, il annonça avec emphase :

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— Je vais vous lire un mémoire très élaboré que j'ai écrit sur cette inscription!

Mautoucher frémit à l'idée du « mémoire très élaboré ». Mais Don Cristoval, se frappant le front, ajouta tout de suite :

— Vous qui êtes un littérateur, vous préférerez sans doute un morceau de poésie latine... où j'excelle! Pour ma part, je serai très honoré d'avoir l'avis d'un confrère !

Le romancier, déconcerté par cet aplomb, cherchait à faire entendre qu'il ne préférait ni l'un ni l'autre. Mais déjà Don Cristoval avait frappé dans ses mains en criant :

— Pepe! Pepe!

Le sacristain en soutanelle reparut sur le seuil de la bibliothèque :

— Pepe ! — lui dit majestueusement le chanoine,

— apporte-moi le coffre de mes poésies !

Ce coffre égaya prodigieusement Mautoucher. Il chercha le sourire complice de Don Praxedès. Mais celui-ci avait pris un air de circonstance. Mgr Rebolledo, tout en suçant ses caramels, continuait de discourir :

— Sa Sainteté a daigné m'encourager! — disait-il,

— le secrétaire de l'Arcadia a bien voulu me transmettre ses précieuses félicitations!... Enfin! vous allez voir !

Le coffre apparut entre les bras de Pepe qui pliait sous le faix. Il le déposa sur deux tabourets, aux pieds de Don Cristoval. C'était" un de ces coffres entièrement peints de couleurs vives et chamarrés de dorures, dont les iMaures de Séville ont légué la tradition aux chrétiens. Il était muni de serrures très compliquées, d'applications en maroquin, de clous de cuivre qui

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formaient d'élégantes arabesques. Ce coffre était une chose énorme et somptueuse.

Don Cristoval jouit un instant de la surprise et de l'admiration de ses hôtes, puis il fit ouvrir les serrures par Pepe : on vit un pèle-niêle de manuscrits sur papier vélin à tranches dorées. Le chanoine, par un trait de suprême galanterie, pria dona Eulalia, de choisir elle-même le morceau le plus délicat. Mais à tous les titres qu'elle put proposer il trouva des objections, n'osant avouer tout d'abord une prédilection secrète. A la fin, il déclara :

— Je vais vous lire mon chef-d'œuvre : L Aaatom ie du cerveau, poëme didactique en douze chants.

— Comment dites- vous cela? — fit Mautoucher ahuri, — l'anatomie du cerveau?

— Oui! VAnatomie du cerveau : De structura earephali!... Ah! ah! je vois que le sujet vous effraie ! j'avoue qu'il était hérissé de difficultés. Mais je les ai surmontées!...

Et trouvant sans doute que c'était perdre temps en discours frivoles, il se mit à déclamer d'une voix pompeuse le passage le plus brillant du poëme : c'était l'accouchement de la Pie-mère, Pia-mater, qui donnait le jour à une foule de jeunes et charmantes divinités chargées de présider à chacune des circonvolutions de la matière grise.

Cependant les serins qui gazouillaient dans leur pagode, au milieu de la bibliothèque, faisaient un tel vacarme que M^r Rebolledo dut s'interrompre. Il cria contre les bestioles, ce qui lui valut uue nouvelle quinte de toux. Tandis que Pepe, violemment interpellée, transportait la cage dans une pièce voisine, doua Eulalia s'empressait autour du vieillard :

— Reposez-vous, don Cristoval! — lui conseillait-

elle tendrement, — vous toussez beaucoup aujourd'hui!

Mautoucher, qui commençait à trouver la scène fort divertissante, prodigua au poëte les plus véhéments éloges, mais il avoua que la matière lui paraissait un peu épineuse :

— Ah! bien, — dit-il, — puisqu'il en est ainsi, je m'en vais vous lire un poëme d'un genre moins sublime : La fontaine dWmphitrite, — In fontem Amphitriuv!

Sans attendre qu'on l'y invitât, il prit un autre manuscrit dans le coffre inépuisable, et, ayant toussé d'abord, il débuta par quelques mots de commentaire : « C'était une pièce de circonstance sur l'érection d'une fontaine de Se ville, vers 1860. » Il s'interrompit aussitôt :

— 1860!... j'étais jeune alors, monsieur! j'étais jeune, moi aussi!

Ses yeux pleureurs se tournèrent languissamment vers dona Eulalia et, d'une voix rendue un peu tremblante par l'émotion, il attaqua les premiers vers de son dithyrambe.

« Le poëte courait à la nouvelle fontaine : il apercevait de loin la belle Amphitrite qui frappait du trident de Neptune les rochers entassés sous ses pieds et en faisait jaillir des torrents impétueux. Il s'approchait du bassin qui lui présentait un spectacle ravissant : des naïades folâtrant au sein des ondes ! Luimême se mêlait à leurs jeux et alors, ô prodige ! un pouvoir inconnu le revêtait tout à coup d'attraits célestes en lui conférant le sexe aimable de ses nouvelles compagnes... -

Mautoucher laissa échapper un strident éclat àe rire à cette image imprévue de Don Cristoval changé

148 LE ftIVÀL DE DON JUAN

en naïade. Mais celui-ci, emporté par la beauté du sujet, ne l'entendit point.

Il décrivait avec complaisance et avec une exactitude méticuleuse les heureux changements qu'il avait éprouvés. Il insistait sur ses nouveaux appas, sur la rondeur, la mollesse des formes...

Mautoucher n'y tint plus. Il eut une de ces crises de jubilation presque démente qui le prenaient parfois au spectacle d'une difformité monstrueuse et qui agitaient tout son corps de véritables convulsions. Une sorte de gloussement sortait de sa gorge. Des larmes inondèrent ses yeux. Don Praxedès le considérait avec une mine bouleversée, la vieille dame lui lançait des regards mauvais, et M^r Rebolledo, tout abasourdi, s'était subitement arrêté de lire :

— Excusez-moi! — finit par articuler Mautoucher. — je suis extrêmement nerveux. Chez moi, l'admiration très vive produit de ces accès!... C'est le rire des dieux, monseigneur! le rire homérique! A cette hauteur d'émotion, la joie et les larmes se confondent!... Voyez! j'en pleure!...

Il se tamponnait les paupières avec son mouchoir. Rassuré par un tel témoignage, le bonhomme se radoucit. Il se déclara même profondément touché. Mautoucher reprit à l'instant même son assurance ordinaire et, dans la crainte d'une nouvelle lecture, il se leva brusquement, en prononçant d'un air jovial :

— Enfin, Monseigneur, je constate que, pour l'agrément de madame, il ne vous est rien resté de votre métamorphose !

Dans cette plaisanterie d'un goût douteux, chacun reconnut toute la finesse de l'esprit français et parisien. On se récria. Monseigneur, qui avait pris la

main du jeun»' homme, la lui serra avec effusion.

— Puisque mes vers vous ont tant plu, — dit-il, — revenez au premier jour! je vous en lirai encore!... De votre coté, ne vous faites pas scrupule de me soumettre vos œuvres 1

— Comptez-y! — dit Mautoucher.

Le vieillard n'avait pas lâché sa main. Il semblait se recueillir, faire un retour sur lui-même, puis il lui dit d'un ton pénétré :

— Gardez-vous de la vanité, monsieur! Au fond, tout cela ce sont des bagatelles ! La poésie, l'art du littérateur, qu'est-ce que c'est?... Des mots, des mots et rien que des mots!... En réalité, il n'y a que la science... et Dieu, monsieur! Dieu, objet de toute science!... Mais il faut bien se divertir quelquefois!

Dès qu'ils furent dehors, Mautoucher éprouva le besoin de s'expliquer auprès de don Praxedès sur son incorrection :

— Avouez qu'il y avait de quoi! — dit-il à l'Espagnol, — pour rigolo, il est rigolo votre Monseigneur!

Celui-ci perçut fort bien la moquerie de l'étranger. Il se montra blessé et scandalisé.

— C'est étrange, — dit-il, — que vous ne sentiez pas combien cet homme est brave! Pardonnez-moi, monsieur! j'avais cru vous faire plaisir!

Instantanément Mautoucher revint à son premier mouvement d'hostilité contre Don Praxedès : « Quel crétin! » songea-t-il. D'ailleurs, il était excédé par cette visite et, sans savoir pourquoi, il éprouvait le besoin d'être seul. C'est 'pourquoi il répondit par un refus catégorique à toutes les politesses de Don Praxedès, qui, se conformant exactement à tous les devoirs de l'hospitalité, lui proposait de l'accompagner jusqu'à Triana.

Il se laissa conduire jusqu'au prochain tramway et il dit adieu à son guide assez négligemment.

Le véhicule roula entre les murs éblouissants des petites maisons mauresques aux treillages enguirlandés de volubilis. Indifférent au spectacle de la rue, le romancier ruminait encore les incidents burlesques de cette entrevue avec le chanoine. « Ce bonhomme, quel type!... Suis-je assez naïf de perdre mon temps avec des êtres de cette espèce!... » Cependant, la dernière phrase de Don Cristoval se formulait encore dans sa mémoire : « La poésie, l'art du littérateur, qu'est-ce?... Des mots, des mots!... » et, en même temps, un écho de ses doutes sur lui-même traversait de nouveau son esprit : k Ah ! bah ! — se dit-il — propos d'imbécile!... Est-ce qu'il y a quelque chose de commun entre cet individu et moi ?...

Il descendit en face du pont de Triana, dans l'encombrement des piétons et des voitures qui vont et viennent sans cesse entre le faubourg et la ville. La sortie des ateliers et des usines rendait la circulation encore plus active.

Avidement, Mautoucher se jeta au milieu de la foule, comme s'il en espérait je ne sais quelle excitation propice. Le piétinement humain ébranlait la chaussée. Il sentait rebondir sous lui les arcatures de fer qui soutiennent le tablier du pont. Des attelages rustiques le frôlaient, des files d'ànes aux harnais de sparteries écarlates, portant des poteries grossières dans des couffes ou des balles de fourrag-e liées de résilles de corde; de petits soldats en shako de cuir bouilli, la baïonnette courte battant la cuisse culottée de coutil bleu ; des cigarières en mantilles voyantes, un bouquet de jasmins ou un chrysanthème blanc piqué dans le chignon; et, dominant la cohue de

LE RIVAT I>F. DON JUAN L5l

leur mine hautaine, coiffés du grand feutre à jugulàiré, dë$ paysans défilaient au tn>t de leurs maigres rosses dont ils talonnaient les flancs saignants avec la pointe du large étrier de cuivre. Dans un grondement sourd, les tramways s'annonçaient à l'entrée du pont, les sifflets des conducteurs répondaient aux hurlements des sirènes qui s'élevaient des vaisseaux à l'ancre le long des quais. Une poussière vermeille enveloppait la masse confuse et grouillante, et, dans le déclin de cette ardente journée, dans ce répit du labeur, dans cette fièvre et dans cette hâte vers le plaisir ou le repos, c'était comme un épanouissement de toutes ces chairs vivantes, qui se pressaient là entre les parapets du pont ventilé par le grand courant d'air du tleuve.

Une acre odeur d'hommes et de bêtes flottait dans l'atmosphère : relents des sueurs et des haleines, parfums des chevelures fleuries de jasmins, fumet des mules enharnachées. Mautoucher, qui aspirait ces chaudes émanations mêlées au souffle frais du Guadalquivir, se sentait soulevé par une sorte de griserie. Encore une fois, l'image obsédante de la Galliego jaillit du tumulte de ses sens et s'imposa à sa pensée. Il regarda les filles qui passaient, cherchant à soutenir par la réalité la vision intérieure. Les ressemblances qu'il poursuivait le forcèrent à scruter les visages plus attentivement. Un peu du charme andalous annoncé par don Praxedès commença à l'émouvoir et il en vint à conclure : « Décidément, plies sont moins laides que je n'avais cru!... »

Pour attendre Jean et la Galliego, il s'était assis à l'extrémité du pont sur un banc que dominait la colonne d'un lampadaire à gaz. A côté de lui, des ruftians de Triana frè querellaient bruyamment. Il

considéra ces lestes coquins avec leurs figures glabres encadrées d'accroche-cœurs, leurs courtes vestes de toreros, leurs pantalons de cotonnade bleue lustrée comme une peau de' poisson. Les moindres détails prenaient à ses yeux une valeur inattendue et délicate. Après le heurt violent des foules, l'équilibre se rétablissait en lui, amenant un bien-être vague. Même cette attente qui se prolongeait lui parut pleine de délices, comme s'il était venu pour un rendezvous amoureux.

Peu à peu, la beauté du paysage le pénétrait. Lui qui trouvait Séville trop moderne et trop commerçante, il n'enrecevait plus plus qu'un effet d'ensemble et elle lui arrivait comme idéalisée par la distance.

Vue des bords du fleuve, avec ses quais, ses navires, ses maisons blanches, elle avait l'air d'une capitale africaine. L'ancienne tour mauresque de la Giralda élevait au-dessus de la cathédrale son campanile chrétien que domine la statue dorée de la Foi triomphante. Les briques roses de la tour sous leurs broderies d'arabesques blanches brillaient doucement dans le rose plus pâle du crépuscule. En face, c'était l'immense cirque de la Plaza de toros, plus loin la Tour-de-1'Or au renom légendaire, et tout au fond, par delà les verdures de la Cristina, le portail « baroque » du Palais de San-Telmo. Au chevet du pont, derrière le banc où il était assis, la vieille forteresse de l'Inquisition dressait ses murailles sinistres, et Mautoucher croyait sentir une fraîcheur de prison lui tomber sur les épaules. Les souvenirs affluaient en foule dans son esprit, des lambeaux d'histoire colorés comme des fresques déployaient leur pompe. Son imagination s'en illuminait.

Mais un couple débouchant de la rue San-Jacinto

s'approcha d'une allure assez vive... Mautoucher ne reconnut la Galliego qu'à sa blouse de taffetas cerise. Elle avait les mains dégantées et elle portait sur sa chevelure une mantille blonde comme les Andalouses- Jean avait passé son bras sous celui de la jeune femme. Il était en complet de coutil blanc, en bottines lacées. Des touffes de jasmin retombaient des poches de son veston. Un mince ruban de soie blanche rayé de bleu se nouait en régate sur le surah de sa chemise. Un feutre mou légèrement rejeté en arrière laissait voir toute la carrure du visage où éclataient dans la pàleurchaude du teint les lines moustaches redressées en pointe. Les yeux de Jean brillaient d'un éclat inacoutumé et la Galliego, souriante, s'avançait à son bras avec un air de félicité presque nuptiale.

Dès qu'il aperçut la danseuse, ce fut de nouveau pour Mautoucher le coup au cœur, l'étouffement subit, la contraction du gosier. Un frisson glacial parcourut tout son corps. Frappé par ces symptômes persistants, il s'épouvanta de la violence de son désir. Quand il ouvrit la bouche, le son de sa voix le surprit lui-même. Cependant il fit effort pour dominer cette émotion dont il tremblait.

— Comme vous allez bien ensemble, comme vous paraissez faits l'un pour l'autre ! — dit-il aux deux amants. Je vous admirais, en vous regardant venir!... Les gens se retournaient pour vous voir. On aurait dit que vous laissiez du bonheur derrière vous!...

La Galliego lui sut gré de ces paroles et plus encore du ton sincèrement affectueux dont il les avait dites.

Elle se mit à conter leur promenade dans Triana, dont l'odeur spéciale, — disait-elle, — la poursuivait : une odeur de mule et d'huile rance par-dessus laquelle flottait le parfum des raisins et des melons

l.V( LE RIVAL DE DON JUAN

amoncelés aux devantures des fruitiers. Mais Jean proposait de faire halte sur le quai. On se reposerait là. en regardant le soleil se coucher de l'autre coté du fleuve...

Aussitôt Mautoucher déplora l'absence d'un café où Ton pût décemment s'attabler.

— C'est bien inutile ! — dit Jean. — nous allons demander des chaises à cette marchande d'anisette !

Et il avisa tout de suite une bonne femme qui vendait des lignes de Barbarie, de l'anisette et de la limonade aux manœuvres du port. Deux petites tables boiteuses entouraient son éventaire où les figues écorchées étalaient leurs pulpes jaunes et juteuses. Le visage de la vieille rayonna à l'idée de ces clients inattendus. Elle s'empressa de transporter une des petites tables sur une espèce de bastion que la courbe du quai forme à cet endroit, juste en face de la Tourde-l'Or. Mautoucher remarqua les poires de corail qu'elle avait aux oreilles, comme la mère de la Galliego.

Elle cala les pieds de la table sur les cailloux inégaux du pavé, recouvrit d'une serviette propre la chaise destinée à la jeune femme.

— Et voilà! — dit Jean, — prenez place! nous sommes chez nous !

Il commanda de l'anisette à la marchande :

— Pour combien en voulez- vous, cabadero? — demanda la vieille d'un air obséquieux.

— Pour tout ce que vous voudrez!...

La marchande exultr», et, s'enhardissant devant ces façons joviales :

— Eh! bien, caballero, pour Votre Excellence et ses amis, ce sera deux sous le verre!

— Mon cher. — dit aussitôt Mautoucher — l'excès de ta simplicité m'écrase ! j'avoue. . .

— Quoi? — dit Jean, — est-ce que nous ne sommes pas bien ici?...

Et prenant un des verres épais où la vieille avait versé un doigt d'anisette, il y ajouta de l'eau, lentemont, et il s'amusa à voir les colorations opalines de la liqueur qui se décomposait :

— Regarde ce chatoiment, ces lueurs irisées! on dirait une boisson laite avec des pierres précieuses, et si fraîche, si fraîche!...

Mautoucher ricana à la vue des gros verres mal taillés, de la table poisseuse, de la gargoulette en terre grossière. La vieille s'essuyait les mains à son tablier, et sa tête toujours en branle agitait les poires de corail qui cliquetaient contre son cou ridé.

A coté d'eux, des ouvriers assis sur le parapet, les jambes pendantes, fumaient leurs cigarettes et discutaient de politique.

Cependant la présence de la Galliego produisait en Mautoucher une exaltation croissante, et, comme il ne pouvait lui dire ce qu'il éprouvait alors, sou trouble amoureux se tourna en phrases lyriques. La vue de la Tour-de-l'Or, dont les murailles crénelées et la lanterne octogone se dessinaient en lignes brillantes entre les agrès des navires, déchaîna tout son enthousiasme :

— Cette Tour-de-l'Or! voilà si longtemps que j'en rêve!... C'est un de mes jouets d'enfants qui mêla révéla pour la première fois. Une de mes tantes m'avait rapporté ce jouet d'Allemagne! Je me souviens! Il y avait des cadres tout préparés où l'on composait des paysages avec des pièces de carton découpés. Des légendes se lisaient au-dessous des cadres : « Débarquement de Christophe Colomb en face de la Tour-de-l'Or, à Séville, le dimanche des

Rameaux de l'an de grâce 1493!... » Ce souvenir m'est toujours resté ! Il provoquait en moi un peu de cette fièvre de l'or, qui, pendant plus d'un siècle, fit délirer toute l'Espagne. Oh! ce rêve de la Castille d'Or, ces retours triomphants des galères et des caravelles ramenant les trésors des Eldorados, ces nostalgies des pays inconnus, ces appétits effrénés de gloire et de conquête!... Tout le romantisme de ma jeunesse est sorti de cette image : la T-our-de-1'Or!...

Et, d'un mouvement fébrile, saisissant le bras de la Galliego :

— N'est-ce pas, chère amie, qu'il aurait fait bon vivre dans ces temps glorieux?...

Jean, qui l'écoutait avec un sourire moqueur, le taquina doucement :

— Vraiment, je t'admire de pouvoir t'exciter ainsi sur Christophe Colomb! Ces vieux souvenirs, ils sont dans l'air sans doute, ils composent l'atmosphère de Séville! Moi, je laisse tout cela me pénétrer et je me borne à déguster paisiblement mon anisette,à savourer la fraîcheur du fleuve après cette journée torride ! Mais ce que je goûte par-dessus tout, c'est la joie d'être avec vous deux... tout simplement!

Il prit dans la sienne la main de la Galliego et il la pressa longtemps, avec ferveur. Ce geste passionné jeta Mautoucher dans un abattement tel, qu'il ne pouvait plus proférer une parole : « La possession ! — songea-t-il, — la possession! il n'y a que cela! s'emparer de son rêve!... Nous avons beau dire, nous autres gens de lettres, tout le reste est vain, tout le reste est pure débauche d'imagination, chimères, fantômes, des mots, des mots!... » Et il ressentit contre Jean une haine hypocrite mêlée d'envie admirative, même d'une sorte de sympathie involontaire et à

demi inconsciente dont il no pouvait se défendre sitôt qu'il l'approchait.

Il avait toujours éprouvé devant son ami quelque chose de ce sentiment complexe et bizarre. Jean s'en était aperçu bien avant lui et c'est ce qu'il avait fait entendre à Claude, lorsqu'il lui avait dit : « Je le tiens comme je tiendrais une femme ! » — En réalité, il exerçait sur Mautoucher la fascination presque matérielle de l'être fort sur l'être faible. Il était le foyer de chaleur et de lumière, le foyer de vie, et l'autre y courait comme le papillon nocturne à la lampe!... Cette vérité surgit tout, à coup avec évidence devant l'esprit de Mautoucher, et ce lui fut une mortelle humiliation. Il se révolta : « Oh! fuir! fuir au plus vite ! s'en aller bien loin pour ne pas les voir ! ... » Mais il comprenait déjà qu'il ne pouvait plus se passer de leur présence, que le spectacle de ce bonheur qui n'était pas sien lui était devenu comme une nourriture nécessaire et que même, s'il voulait partir, il ne s'y résoudrait jamais !

Pendant quelques minutes, une souffrance atroce et concentrée lui empoisonna l'âme. Cependant il fallait répondre à la Galliego qui le plaisantait sur son mutisme soudain. La joie de lui parler et de l'entendre adoucit momentanément ses amertumes et peu à peu sa tristesse se fondit dans la mélancolie du soir.

Les eaux du Guadalquivir se teignaient de rose comme un ciel d'aurore. De grandes nappes vermeilles frissonnaient par place sous les reflets de la lumière finissante. Les deux rives resplendirent, les rouges carènes des navires à l'ancre flamboyèrent sur les ondes purpurines comme sur une mer de flammes. Puis, vers le pont de Triana, des moires d'un bleu

sombre se déployèrent, s'étendirent, gagnèrent tout le lit du fleuve. Les lignes rigides des édifices parurent s'incruster et se fixer sur le fond mat du firmament, ainsi qu'un paysage sur un fond démail. Mais bientôt les formes s'effacèrent, se confondirent, enveloppées par la brume lumineuse, tandis qu'au loin des globes électriques s'allumaient, grosses oranges d'or, sous les verdures de San-Telmo.

Dans l'ombre, tout près d'eux, les voix des ouvriers montaient sur un ton de colère. Ils invectivaient le banditisme des gens de gouvernement, ils dénonçaient les rapines des riches. Les mots de « grève » et de « révolution » éclataient sur leurs lèvres comme un bruit de fusillade.

Alors, en sa détresse renaissante, devant le monde hostile et noir, Mautoucher eut peur, se sentant seul tout à coup. Toutes les choses s'abolirent pour lui. Il lui sembla que l'unique réalité cà laquelle il pût suspendre son àme, c'était ce couple d'amoureux dont il devinait l'étreinte muette à ses côtés.

Un souffle frais passa le long des berges. La Galliego, frissonnante au contact du vent nocturne, voulut rentrer aussitôt.

Mautoucher, toujours plus morne, suivit les deux amants. En arrivant dans l'Avenue des Rois-Catholiques, à l'angle de la rue Jules-César, ils croisèrent des employés du chemin de fer qui causaient avec une fille en cheveux. L'un d'eux, joli garçon, la lutinait sans nulle gêne. Mautoucher reconnut en lui l'individu, qui, huit jours auparavant, avait porté sa valise sur le quai de la gare... Soudain la jeune fille s'échappa en poussant un éclat de rire qui sonna faux. L'homme fit mine de courir après elle en criant :

— Chica! Chira ! Écoute, écoute!...

Mais celle-ci, se retournant, répondit par un geste de moquerie, puis elle disparut sous les platanes de l'avenue.

« C"est sa maîtresse sans doute! » — songea tristement Mautoucher.

Et malgré lui, le souvenir de cette scène insignifiante le poursuivit pendant toute la soirée!

Il dormit d'un sommeil harassé, un de ces sommeils réparateurs où il s'abîmait après ses débauches de travail. Il se réveilla très tard. Le soleil déjà haut se jouait sur les filets d'or des boiseries et sur les panses émaillées des majoliques. Par les fenêtres restées ouvertes, la fraîcheur de l'aube était entrée dans la chambre qu'emplissait une gaîté matinale. Mautoucher eut la sensation d'un rebondissement voluptueux de tout son être, comme si un afflux de sève printanière eût gonflé ses muscles et remonté jusqu'à son cerveau. Un parfum trop fort l'étourdissait : c'était l'odeur des jasmins offerts, la veille, par la Galliego. Le. bouquet minuscule s'était épanoui dans la petite coupe de cristal qui- se reflétait sur la plaque de verre recouvrant les mosaïques de la table.

Mautoucher regarda les tiges minces qui baignaient dans l'eau du vase, et l'idée de la danseuse se présenta aussitôt à sort esprit. A son grand étonnement, elle ne lui offrait plus qu'une image riante, dont la contemplation désintéressée n'excitait en lui nul retour pénible. Elle était quelque chose de joyeux qui faisaitpartie de lui-même, un trésor déposé tout au fond de 3on âme dont il pouvait so repaître à loisir comme d'une œuvre d'art qu'il eût possédée. Il ne voyait plus les cJhxps sous le même angle. F. a violence même de son

désir l'avait épuisé et, par une sorte de balance naturelle, les forces actives avaient repris le dessus. Il se félicita de ce calme et de ce bien-être éphémères comme d'une victoire de sa libre volonté. Un obscur instinct le poussait à s'affirmer, à sortir, à tenter je sais quelles aventures, et en même temps il éprouvait pour la G-alliego un sentiment tout nouveau dont la douceur le ravissait.

Contrairement à son habitude, il ne feuilleta point pour la centième fois les pages de sa nouvelle. Il avait hâte d'être dehors, au grand soleil des rues.

Quand il fut sur la place, il marcha tout droit vers la cathédrale, conduit par une arrière-pensée sournoise qu'il ne s'avouait qu'à demi. Le souvenir d'un guide qu'il avait rencontré sur le parvis, lors de sa première visite, le poursuivait obstinément. L'individu avait une allure louche d'entremetteur et, à mots couverts, il lui avait insinué des offres de service. Mautoucher, un peu confus d'une telle préoccupation, espérait vaguement le retrouver.

Par la Porte du Pardon, il entra dans l'ancienne cour mauresque de la cathédrale, le « Patio des orangers ». Sous le porche, des paysannes vêtues de noir étaient agenouillées devant la niche de la Vierge qu'encadraient des guirlandes de papier doré. Il traversa les groupes en prières et il s'avança vers l'antique fontaine des ablutions où s'égouttaient les filets ténus d'un jet d'eau captif. Il s'assit sur le rebord de la grande vasque octogonale, dans l'ombre des orangers dont les troncs polis se dressaient comme de sveltes colonnes.

C'était onze heures du matin. La lumière de midi revêtait de blancheurs violentes les vastes espaces du patio. Tout était ardent et candide. Soulignées par les

LE RIVAL DE DON JUAN H il

ombres intenses, les architectures s'enlevaient en contours plus fermes. Les œuvres magnifiques ou délicates qui entouraient Mautoucher lui apparaissaient enveloppées d'une beauté extraordinaire. A sa gauche, le Sagrario déployait sa classique ordonnance; derrière lui, l'énorme cathédrale élevait la forêt confuse de ses clochetons et de ses pinacles ; à droite, la Bibliothèque Colombine évoquait les souvenirs héroïques des conquistadors. Sous les arcades du patio, devant un autel en plein air, une messe se célébrait. Mautoucher apercevait la chasuble étincelante d'ors de l'officiant. Une odeur de cire et d'encens arrivait jusqu'à lui. La clochette de l'élévation résonna. L'enthousiasme de Mautoucher suivit le geste du prêtre exaltant l'Hostie.

Des paroles d'adoration se pressèrent sur ses lèvres; il promenait sur toutes choses un regard respectueux et comme purifié. Autour de la Vasque des ablutions, une nuée d'abeilles faisait un bruit d'ailes et un bourdonnement continus. Elles accouraient en foule pour boire l'eau de la fontaine après avoir sucé le suc amer des orangers en floraison. Elles se suspendaient par grappes fourmillantes à la pomme de plomb du jet d'eau, et Mautoucher distinguait le frémissement des ailes rousses poudrées de pollen, le mouvement des petites trompes qui avançaient sous la tête camuse et qui puisaient l'eau avec la même hâte avide que lui-même contemplait la nouveauté des choses. Tout près de la place où il était assis, une abeille morte flottait à la surface du bassin, ses fines ailes de gaze étendues, comme des rames à la \ dérive.

Il songea : « Quelle fête merveilleuse ! Comme mes sens s'épanouissent ici, comme ils s'affinent! Il me

semble que je suis devenu pareil à un grand arbre tout gonflé de liqueur végétale et qui porte sur chaque branche des bouquets de sensations innombrables et touffues !.'.. Peut-être qu'auparavant je n'ai eu que de la mémoire! Le monde n'arrivait jusqu'à moi qu'à travers l'art. Mes émotions, pourtant si fortes, n'avaient pas cette saveur de vérité. Ce n'était pas cette approche délicieuse et presque cet attouchement de la vie, ce frisson virginal au contact des choses, comme celui qui vous secoue le corps et qui le raidit brusquement lorsqu'on reçoit le choc des vagues, en entrant dans la mer!... Comment cela m'est-il survenu? Depuis quand?... J'en suis sûr : c'est depuis hier, depuis que j'ai vu la Galliego caresser le chien! Elle ne sait pas, elle! Elle ne se doute pas!... Quelle volupté, mon Dieu, de boire le vaste monde par tous ses sens, comme ces abeilles qui boivent, suspendues à la pomme ruisselante du jet d'eau !...

Ramenant sur leurs bras la queue de leurs camails rouges, des chanoines passèrent par groupes de deux ou trois. D'autres prêtres assis sur des bancs fumaient leurs cigares en poussant des gros éclats de rire. Aussitôt Mautoucher se rappela les étonnements et les exhortations de don Cristoval : « Vous, un jeune homme! Est-ce possible!... » — «Oui! il avait raison, ce podagre ! Il faut vivre , vivre ardemment ! Vivre comme Jean et la Galliego!... Jean! je ne l'avais pas compris! H est admirable, cet être! Il est le faune goulu qui se rue sur toutes les grappes, qui les presse à pleines mains, qui les arrache avec ses lèvres et qui sent jaillir dans sa bouche la liqueur des graines écrasées sous ses dents!... Oh ! je veux vivre, moi aussi! je veux avoir ma part, mon humble

part, comme le dernier des derniers, comme cet employé de chemin de fer qui criait hier soir: « Ckical chicâ! Écoute: Éteontè!... Oui! Écoute! écoute!... Mais hélas! à moi, personne ne répond!... » Alors tous les désirs inassouvis qui le travaillaient depuis son adolescence se réveillèrent en lui douloureusement. Le mirage donjuanesque qui avait tant séduit son imagination, flotta encore une fois devant ses yeux. Des vers de Don Paez qu'il avait appris jadis au collège et qu'il s'était si souvent répétés, dans la fièvre de son adolescence, sous les lampes des salles d'étude, — ces vers qui, pour lai, symbolisaient toutes les aspirations et tous les rêves de sa jeunesse, éclatèrent comme un sanglot au plus profond de son cœur. Les yeux fixés sur le petit cadavre de l'abeille qui surnageait à la surface du bassin, Mautoucher se déclama le romantique passage :

Il jeta son manteau sur sa moustache blonde Et sortit. L'air était doux et la nuit profonde. Il de'tourna la rue à grands pas, et le bruit • De ses éperons d'or se perdit dans la nuit.

Le ciel était en feu. Les essaims bourdonnants assaillaient les feuilles des orangers en une grande rumeur joyeuse. Les paysannes, assises sous les arcades du promenoir, avaient tiré de leurs paniers des melons et des pastèques. On entendait au dehors les sonneries saccadées des tramways. Les ouvriers sortant des fabriques remplissaient les rues voisines. Ce tumulte, cette gaieté des êtres, ce rayonnement toujours plus intense de la lumière ramenaient peu à ptii Mautoucher vers des pensées sereines, lorsqu'un petit homme vêtu de noir s'approcha de lui tortueusement. Il ùta son chapeau, lit une courbette et com-

mença de baragouiner dans un mauvais français :

— Monsieur désire visiter la cathédrale?... Le Sagrario, la Capilla Real, la Sacristia Mayor?... les richesses artistiques, sculpture, peinture, orfèvrerie?... les tableaux de Murillo, de Valdès Leal, de Luis de Vargas?.,.

Mautoucher se mit à rire.. Le guide le reconnut aussitôt. Il regarda ironiquement le romancier, en homme qui sait juger tout de suite un client. De mine discrète, les manières onctueuses, le visage complètement rasé, il avait l'air d'un petit abbé en civil. Tout en multipliant les clins d'yeux significatifs, il reprit avec beaucoup de décence :

— Si monsieur préfère, je le présenterai à des dames de mes amies, qui aiment beaucoup les étrangers. Elles donnent une soirée ce soir!... il y aura de la musique, des danses de gitanes, des rafraîchissements !

Mis en belle humeur par la canaillerie de l'individu, Mautoucher s'amusa à le faire bavarder, puis, après bien des tergiversations, il finit par accepter son rendez-vous...

Comme s'il eût épousé Séville, il revint transfiguré de cette nuit de plaisir.

Un grand calme s'était fait en lui et, avec la surabondance de sa force, le sentiment d'une félicité sans bornes dilatait son cœur tout neuf. Un souille libérateur avait fondu les glaces qui emprisonnaient les sources vives de son être. Toutes les choses stagnantes étaient emportées dans un large courant de débâcle printanière. Plus rien ne l'arrêtait, plus rien ne blessait l'acuité douloureuse de ses sens. Plus de contrariété, plus de contrainte, plus de souffrance! Il lui semblait

que le monde entier conspirait avec lui. Son àme était devenue riche et profonde comme un trésor. Mais elle n'était plus avare d'elle-même, elle brûlait de se répandre à travers les réalités vivantes. Il voulait voir et sentir, et tout ce qu'il voyait et sentait se rattachait invinciblement à l'idée de la danseuse, comme à la cause secrète de sa métamorphose. Elle lui éclairait la ville, et la ville entrait en lui avec la même douceur irrésistible que la danseuse était entrée dans son âme et dans sa chair.

Chaque jour, désormais, il visita Séville amoureusement.

Il retrouva les réveils triomphants de son adolescence. A la pointe de l'aube, il était debout. Le carillon de la cathédrale sonnait quatre heures. La cloche de VAveSfaria tintait lentement au campanile de la Giralda. Il venait s'accouder au balcon pour épier les nuances les plus fugitives de cette heure qu'il avait nommée l'heure angélique. Entre les hautes murailles des maisons voisines, la petite place du Palais d'Orgaz se creusait comme un puits plein d'ombre. Mais pardessus le faite des toits, le ciel livide s'éclairait d'une couleur de perle et prenait cette transparence profonde qu'ont les ciels d'Orient. Tout au fond, parmi les scintillations laiteuses du firmament, l'étoile du matin brillait d'une blancheur telle que tout l'espace visible en était réjoui. Comme une lampe prête à s'éteindre, elle redoublait ses feux et paraissait vaciller aux légers souilles de l'aurore. Une fraîcheur montait dans l'atmosphère à l'approche du soleil. Le silence qui régnait ajoutait encore à l'immobilité spectrale des choses émergeant du crépuscule.

Puis les rumeurs coutumières s'élevaient peu à peu de la ville affairée el bruyante. Des voitures comun'u-

çaient à rouler dans le lointain. Les maraîchers attardés, les marchands de charbon passaient avec leurs ânes, dont les grelots sonnaient plus clair le long des rues désertes. Les marchands de glace et les aguadors lançaient leurs appels devant les fenêtres des cuisines. Des portes s'ouvraient, les auvents des débits de boisson claquaient en se rabattant contre les murs.

Les yeux brûlés par la lumière, Mautoucher dénouait le cordon des jalousies à travers lesquelles filtraient des rayons déjà chauds. Il rentrait dans sa chambre et il se plaisait à muser longuement dans la vaste pièce rafraîchie par l'humidité nocturne; il y goûtait égoïstement les délices du chez soi. Traînant ses babouches sur les dalles émaillées, il s'attardait à renouveler l'eau de ses vases, à inventer un nouvel arrangement pour les bibelots des étagères ; puis il revenait à sa table de travail, où il déroulait les photographies achetées la veille et, l'esprit occupé de la Galliego, il s'absorbait dans la contemplation d'un profil ou d'un port de tête.

La chaleur commençait à monter. Sérafine apportait sur un plateau le frugal déjeuner espagnol : un grand verre d'eau, quelques biscuits, une mousse de chocolat dans une petite tasse très épaisse. Mautoucher achevait de s'habiller nonchalamment.

11 s'en allait à la découverte. Il remontait depuis la Place du Triomphe jusqu'à la Promenade d'Hercule. Les maisons peintes semblaient refléter toutes les couleurs du ciel matinal : rose orangé, lie de vin, azur tendre, lilas et mauve, aucune n'était pareille à sa voisine, et ces tons clairs, sous le soleil incandescent, rendaient plus éclatante la gaité de la rue. Par les barreaux des grilles, il voyait luire les feuilles des arbustes rares au fond des patios. Les lanternes des vestibules, mon-

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traient leurs pendeloques de eristal prismatique. Agenouillées sur le seuil, (es servantes écuraient les azulejos et frottaient de pétrole les jambages des portes. Des files d'ànes obstruaient} les ruelles, ou bien c'étaient des attelages de taureaux traînant de primitifs véhicules. Buttés contre le frontal de sparterie écarlate, ils s'arrêtaient, immobiles sous l'aiguillon du bouvier, comme des bêtes de bronze.

Mautoucher se reposait sur les bancs de lAlameda de Hercules, à l'abri des sycomores antiques de la promenade. Les estaminets en plein vent exhalaient une odeur d'anisette et de jasmin. Il prenait place à côté des ouvriers attablés qui décortiquaient des crevettes, tout en buvant le joli vin blond de Manzanilla dans de hautes ilùtes de verre. Et parmi les aficionados qui proposaient des paris, il reconnaissait la canaille picaresque de Triana, les ruffians glabres aux accroche-cœurs plaqués contre les tempes et aux pantalons de cotonnade bleue, aussi luisants qu'une peau de poisson.

Vers dix heures, quand le soleil était le plus brûlant, il s'acheminait vers les ombrages de l'Alcazar. Il retraversait la Place du Triomphe. Dans cet air embrasé, sa tète s'échauffait. Il lui semblait que les pots à feu flambaient sur le revêtement extérieur de la cathédrale; que la banderole dorée de la foi victorieuse ondulait à la cime de la Giralda et que l'inscription colossale de la lanterne quadrangulaire : TYRRIS FOR- TISSiMA NOMEX DU.MLM, s'enlevait en lettres de flamme sur les faïences vernissées de la tour. A la cimaise de la Lonja, les obélisques alignés se profilaient, pareils à des cyprès d'argent, sur l'espace lumijneux. Les noms soumit- des édifices et des lieux illustres l'émouvaient encore plus que la magnificence

des architectures : Alameda de Hercules, Palacio arzobispal, Plaza del Triunfo! Il se répétait avec ivresse ces syllabes emphatiques; et, quand il pénétrait dans le « Patio de Banderas », la Cour des Bannières, où l'on déployait jadis l'étendard de Castille pour annoncer la présence royale, il s'imaginait entendre claquer dans le vent des milliers d'oriflammes !

Parmi les émanations ardentes qui s'exhalaient par bouffées des buissons de myrtes, dans cette solitude de l'Alcazar, peuplée de souvenirs tragiques ou voluptueux, son imagination s'égarait en rêveries passionnées qui toutes aboutissaient à la Galliego comme à un terme inéluctable. Il éprouvait bientôt un besoin impérieux de la revoir, il se pressait pour revenir au Palais d'Orgaz; et quand il était devant la jeune femme, par un caprice inexplicable, c'était à Séville qu'il songeait. Était-ce la danseuse, était-ce la ville qu'il aimait? Les émotions qu'il recevait de l'une et de l'autre étaient tellement identiques qu'elles se confondaient et que sa raison s'abîmait dans une admiration hésitante et troublée. Ce n'était plus tant la courtisane experte en plaisir dont il était épris, c'était l'Initiatrice qu'il se plaisait à saluer en elle. Et cependant il sentait bien que, pour lui, la ville et le monde entier gravitaient autour de ce petit corps si souple de ballerine et que, sans l'attrait de cette chair et de ce sang, toutes ses pensées nouvelles n'eussent été que de creuses divagations. A table, il inventait mille prétextes pour la forcer à s'occuper de lui et, par une lâcheté inconsciente, il flattait Jean, comme s'il avait quelque trahison à se faire pardonner.

Tout cela s'accomplissait en lui par une sorte de logique inflexible. Tous les changements qu'il subissait, il ne les discutait plus. 11 les acceptait comme

des habitudes acquises et comme des événements ordinaires. Il n'avait aucune honte de son indiscrétion, lorsqu'il prolongeait intolérablement le tête-à-tète avec les deux amants, et lorsqu'il voyait Jean s'impatienter de sa présence, il affectait de ne pas s'en apercevoir.

11 en arrivait maintenant à fréquenter la loge de Paco, où Sérafme et la mère de la Galliego se réunissaient chaque après-midi pour bavarder avec la femme du concierge et Milagro la cuisinière. Auprès d'elles, il retrouvait quelque chose de la Galliego; elles étaient comme un prolongement de sa personne. Lui qui jadis eût jugé honteuse toute familiarité avec des gens de service, il avait dépouillé ce snobisme comme par enchantement; et si par hasard son amour-propre s'en alarmait, il se donnait pour excuse qu'il venait là faire des études de mœurs. Il s'asseyait dans cette loge empestée d'une odeur d'huile et de graillon, au milieu de la marmaille de Paco; il causait longuement, il plaisantait. La vieille Garcia s'apprivoisait avec lui, et Sérafme, séduite par sa bonhomie feinte, flattée de l'intérêt qu'elle croyait lui inspirer, ne manquait jamais d'ajouter chaque fois qu'elle parlait du romancier à la Galliego : « M. Mautoucher qui est si bon! » Il se laissait dire cela couramment, et lui, l'auteur de La Dame à la Licorne, le littérateur factice et sans sincérité, il ne s'étonnait nullement de passer pour une àme simple aux yeux d'une femme de chambre.

D'ailleurs, son caractère s'était réellement modifié. Son humeur était devenue plus égale, il avait à l'égard de tout le monde et de toutes choses une vague bienveillance et comme une sympathie voulue. Jean ^'applaudissait de l'avoir emmené :

— Avoue, — lui dit-il un jour, — que ce voyage t'a fait du bien !

Mautoucher en convint chaleureusement. La Galliego commençait à craindre de l'avoir mal jugé; et comme la parole d'Henri restait toujours flatteuse et brillante, elle goûtait même un certain plaisir à sa conversation.

Un samedi soir, ils l'avaient prié de les accompagner dans un café de la « Calle Sierpès », où d'ordinaire ils venaient prendre des glaces et où ils restaient jusqu'à une heure avancée de la nuit.

Cette veille de dimanche, le populaire était encore plus nombreux que de coutume. Des groupes de femmes se tenant par le bras circulaient sans cesse à travers les rues. Avec un bouquet de jasmins ou un chrysanthème piqué dans le chignon, une simple mantille coquettement plissée aux reins, elles semblaient en toilette, comme des grandes dames. L'air était tiède, chargé d'une odeur de mules et de parfumerie. Les fenêtres grandes ouvertes des cafés regorgeants de monde laissaient voir les files de leurs tables envahies par les joueurs de cartes et de dominos. On entendait le choc des boules dans les salles de billards. Sous les palmiers de la Place San Francisco, une musique militaire jouait des valses.

Ils pénétrèrent dans la Calle Sierpès : aussitôt ils furent assaillis par les vendeuses de billets de loterie et par les marchandes de bouquets, qui leur offraient des touffes de jasmins et des tubéreuses.

La Calle Sierpès, cette aïeule des rues de Séville, cette rue si étroite que les voitures n'y peuvent circuler, est sans doute un des lieux les plus joyeux du monde. La foule qui s'y presse dès la tombée de la

LE RIVAL DE DON JUAN ITi

nuit est uniquement occupée de plaisir. Les larges dalles unies comme un pavé de patio invitent aux déambulations nonchalantes. Les éventaires des fleuristes dégagent leurs parfums violents. Dans les flots de lumière électrique, les vitrines des magasins étalent les toilettes féminines, les orfèvreries de luxe, les mantilles et les dentelles de Séville, les céramiques éclatantes de Triana. Le gaz flambe dans les bars, les grands cafés, les bureaux de tabac. Les boutiques des barbiers, sont pleines de clients qui attendent leur tour. Des équipes de garçons-perruquiers drapés dans de longues blouses de cotonnade rayée promènent des blaireaux sur des tètes sans nombre qui se reflètent à l'infini dans les glaces; et l'on devine que pour tous ces flâneurs, au seuil des nuits chaudes, c'est une volupté de sentir sur leur épidémie en sueur le contact de la mousse glacée et les petites touches rafraîchissantes de la houppe à poudre de riz.

La barbe et les cheveux luisants de brillantine, des pastilles d'or étoilant le plastron impeccable, Don Praxedès qui avait donné rendez-vous à Jean, se tenait à l'entrée du « Cercle de l'aristocratie ». Il se leva, et, le feutre à la main, s'avança au-devant de la (îalliego :

— Asseyez-vous ici ! Vous verrez : c'est le mouvement de Paris!... Séville, comme Paris, est une ville nocturne. Elle n'a toute sa beauté qu'aux lumières!... Dites, vous voulez bien vous asseoir, n'est-ce pas?... Nous autres, c'est notre p'iaisir de regarder ceux qui passent!

i L'homme à barbe de velours, toujours cérémonieux et affable, désigna aux arrivants la rangée de fauteuils qui s'alignaient en bordure sur toute la façade

du cercle. Les bras des sièges se touchaient. Formant comme une longue stalle de chœur, les meubles somptueux étaient recouverts de cuir de Cordoue et, à l'angle des dossiers, les armoiries dorées des propriétaires ressortaient en relief, car chacun avait le sien, comme à l'église. Gravement installés à leurs places, des messieurs à favoris élevaient entre leurs doigts constellés d'émeraudes admirables les tuyaux d'ambre qui supportaient leurs cigarettes. Des camées anciens ornaient les plis de leurs cravates. Malgré le faste de leur parure, ils ne s'offusquaient nullement de cette promiscuité de la rue et, très dignes, sur leurs beaux fauteuils en cuir de Cordoue, ils s'offraient ainsi, en plein air, à l'admiration des masses.

Mautoucher eut un instant l'envie de gouailler les hidalgos, dont les toilettes trop soignées et les mines pompeuses le divertissaient. Mais bientôt il n'eut d'attention que pour cette débandade interminable de femmes qui balayaient le pavé de leurs jupes traînantes, avec un mouvement lascif et gracieux des hanches. Les jeunes gens qui passaient leur lançaient un compliment. Elles se retournaient en faisant une moue fâchée, puis, toutes en chœur, elles partaient d'un grand éclat de rire. Des bourgeoises ainsi interpellées se bornaient à fixer leurs beaux yeux sur l'audacieux avec une expression de gratitude pudique. Comme la Galliego se déclarait choquée d'une telle irrévérence, Don Praxedès répliqua aussitôt :

— Vous avez tort de vous scandaliser! Ce sont des gentillesses sans conséquence, c'est ce que nous appelons ici : «jeter des fleurs aux dames! » Bien loin de s'en blesser, elles y comptent comme sur une chose due! Elles sont si fières qu'on les regarde, si

vous saviez!... Tenez! Je vais « jeter des fleurs » à cette fillette qui s'approche toute seule, avec des billets de loterie à la main...

La petite frôla la rangée des fauteuils, et Don Praxedès, se penchant vers elle, lui dit de son ton le plus galant :

— Oh! Chica, comme tu es gracieuse!... Quels jolis yeux! Chica, montre un peu tes jolis yeux!

Elle adressa une œillade moqueuse à Don Praxedès et elle s'enfuit bien vite en tordant ses reins et en faisant bouffer derrière elle sa jupe amidonnée.

— Vous voyez! — dit l'ex-attaché d'ambassade, — c'est une simple politesse!... Et comme elle est contente! Vraiment, pourquoi leur refuser ce bonheur?... Mais avez-vous remarqué ses yeux?... bien que j'ose à peine, madame, parler de jolis yeux devant les vôtres!... Les yeux, c'est la grande beauté des Sévillanes ! Monsieur Mautoucher, vous qui n'aimez pas nos Andalouses, avez-vous remarqué les yeux de cette enfant?...

Le romancier répondit distraitement. Il observait avec une curiosité jalouse un prêtre taillé en hercule, qui, le dos appuyé contre le mur d'une maison voisine, semblait conter fleurette à une cigarière. La jeune fille l'écoutait, les paupières baissées, tout en roulant entre ses doigts les effilés de sa mantille.

D'autres prêtres causaient familièrement avec des femmes. Le trabuco entre les dents, ils se campaient avec arrogance au milieu de la rue. Ils brandissaient des cannes à pommeaux ciselés, leurs chapeaux tout neufs éclataient d'un lustre merveilleux. Ils se promenaient par groupes, en retroussant sous leurs bras les longues queues de leurs manteaux romains; et la façon dont ils les retroussaient dénotait tout un art

de coquetterie. Presque tous étaient fort beaux. Mautoucher ne put se tenir de les montrer à Jean :

— Hein! quels types superbes !

— Eh! oui! — fît Don Praxedès, — vos prêtres de France ne leur ressemblent guère ! Chez nous, voyezvous, le clergé est resté la première aristocratie du pays! Nos prêtres sont des gentilshommes!...

— Et cela doit être ainsi, Don Praxedès! — affirma dogmatiquement un des hidalgos qui trônait à côté d'eux sur son fauteuil armorié.

Mautoucher songea : « Une aristocratie I Ils ont encore une aristocratie!... Hélas! en France, l'idée même a disparu avec la race qui la représentait!... » Tout ce qu'il venait de voir, toutes les notions qui affluaient en lui depuis huit jours, tout cela s'ordonna et s'éclaira soudain dans son esprit. Le sang battit plus vite dans ses veines, il eut comme une sensation d'allégement physique, ainsi qu'il lui arrivait toujours dans ses moments de parfaite lucidité intellectuelle. Il se plongea avec ivresse dans ses réflexions, s'ébahissant lui-même de la force et de la fécondité de sa pensée...

On se leva pour aller prendre des rafraîchissements au Café National, à l'extrémité de la Calle Sierpès.

Comme un portique de Paul Yeronèse, ouvert aux vents des lagunes, l'immense salle s'ouvrait de plein pied sur la rue, dont elle n'était séparée que par une balustrade surmontée de hautes colonnes en marbre vert. Au centre, la gerbp d'un jet d'eau-s'élevait jusqu'à la hauteur des galeries qui faisaient le tour du premier étage. Les glaces reculaient encore la profondeur de la perspective. Des dorures surchargeaient les plâtres décoratifs, des fresques aux couleurs chaudes se déployaient sur les murailles, et le fouillis des ara*

besques entremêlait ses filets d'or sur les lambris des plafonds. Dans le clair de lune des lampes électriques, sous le grand coup de brise artificielle que projetaient sans relâche les rosaces flamboyantes des ventilateurs, une foule avide se pressait là avec ses mille visages en fête, la fougue et l'exubérance de ses gestes, la fièvre de ses prunelles.

En entrant dans cette fournaise de lumière et de bruit, Mautoucher éprouva une commotion brusque : tout un peuple affirmait sa foi dans la beauté de vivre! Lui, l'homme du Nord, jeté tout à coup au milieu de cette grande joie du Sud, il sentait sa poitrine s'ouvrir démesurément, comme un voyageur au sommet dune montagne. Son imagination se peuplait de mirages. Le fruit du monde lui paraissait plus énorme, plus savoureux et plus parfumé. La vie des pays brumeux, petite vie égoïste et avare, renfermée dans ses cabanes boueuses, s'épanouissait ici en une fleur de joie magniiique. Une cité entière mettait en commun ses appétits de luxe, ses désirs sensuels, ses puissances d'illusions pour en composer une fête éblouissante dont elle s'enchantait chaque soir.

Une fleur de joie! ...

Devant cette réunion d'hommes, dans ce lieu de plaisir, parmi les lueurs reflétées des cristaux et des lampes, il comprenait pourquoi Dante, cherchant à symboliser la béatitude paradisiaque, n'avait trouvé d'autre image que celle d'une rose lumineuse, dont les pétales de clarté sont des âmes vivantes. Et en même temps, des émotions perdues depuis des siècles lui semblaient se ranimer en lui. C'était comme un •ressouvenir d'une existence délicieuse et facile. Il retrouvait le tumulte et la gaité des thermes antiques, dans les grandes villes impériales de l'Afrique ou de

l'Âsie-Mineure. Il portait des vêtements lâches, ses pieds jouaient à Taise entre les courroies des sandales. Il se promenait avec la foule à travers les xystes dallés de marbre, ou, couché sur les mosaïques des terrasses, parmi les joueurs d'osselets, il devisait, en regardant la mer!...

Le bourdonnement des conversations montait par intervalles. Mautoucher, ramené tout à coup à la réalité immédiate, passait de l'enthousiasme lyrique à la curiosité réfléchie, et ces deux états qui alternaient en lui finissaient par se fondre en une activité unique, souverainement intelligente et voluptueuse. Son œil sagace parcourait les files des têtes.

Toutes les classes se coudoyaient là, sans nulle basse envie égalitaire et sans que les rangs se confondissent. Un sens très fin des valeurs sociales réglait les rapports de ces hommes entre eux. Ils s'asseyaient aux mêmes tables. Le portefaix en espadrilles buvait les mêmes boissons exquises que le capitaine chamarré de galons et couvert de médailles.

Pourtant, dans cette mêlée fraternelle, le prêtre et le torero apparaissaient comme des êtres d'élection en qui s'incarnait le double idéal de la race. Subtilité théologique et souplesse de jarret, ces deux choses étaient sûrement d'essence aussi rare! La force et la grâce des beaux corps se continuaient dans la vigueur et l'adresse de la pensée.

Les toreros surtout triomphaient. Ils passaient fièrement, la poitrine cambrée sous la chemise de batiste toute fleurie de dentelles et parsemée de brillants plus gros que des cabochons d'ostensoirs. Les épaules larges, le torse robuste et solidement emmanché aux jambes, ils se pavanaient dans leurs pantalons bouffants en bas, mais collants aux lombes et remontant

très haut comme des corps de jupe. D'autres, assis, discutaient, le coude appuyé sur la table, et, de leurs mains pendantes, ils caressaient le cuir jaune de leurs belles chaussures exactement ajustées à la courbe du pied.

Mautoucher observait ces mains des toreros, ces longs doigts d'archers au tact frémissant et sûr, comme les doigts de l'Apollon du Belvédère. Les rudes visages aux nez camards, aux méplats anguleux, lui rappelaient par la persistance du type les effigies toutes pareilles des Trajans et des Galbas dont il avait vu les bustes au musée de Séville. Ils mêlaient dans leurs verres des jus de citron et d'oranges, ils croquaient des pistaches ou des piments rouges qu'ils avaient apportés et qu'ils étalaient sur le marbre des tables. Nourris de choses ardentes et fraîches, d'une maigreur agile, le sangsubtil sous la peau mince, ils étaient toujours la même race indomptable, la race cruelle et magnifique, qui, depuis les temps les plus lointains de l'histoire, depuis Numance et Sagonte jusqu'à l'épopée des Grandes Indes, est vouée au culte de l'or et du sang!

Devant ces hommes, Mautoucher s'humiliait. Honteux de ses mains lourdes, de ses yeux de myope, de toute la misère de son corps, il n'osait plus regarder la Galliego.

Les toreros considéraient la danseuse avec une expression à la fois passionnée et respectueuse. On aurait dit qu'ils devinaient son art et qu'ils la savaient faite comme eux pour le plaisir des foules. La Galliego devenait le point de mire de toute la salle. Les femmes se signalaient sa toilette, les hommes s'émerveillaient de sa beauté.

Elle portait ce soir-là une robe en voile bleu, brodée

de deux zones de fleurettes. Le collet du corsage qui montait très-haut emprisonnait son cou frêle dans un petit liseré de velours noir. Sur les seins, des palmes de guipure s-'échancraient en demi-lune. Une grande plume blanche contournait tout un côté de son chapeau relevé à la mousquetaire. Elle n'avait pour toute parure que deux grosses perles à ses oreilles. Mais ces élégances parisiennes ne semblaient faites que pour rehausser sa grâce d'Andalouse. Ce n'était plus l'actrice de l'Olympia née dans le quartier lépreux du Jardin des Plantes, c'était la vraie fille de José Garcia le Galliego, le maître à danser de l'Impératrice, — la belle enfant de Grenade à la pâleur dorée et aux lèvres sanglantes! L'admiration, les sympathies en éveil de tout cette salle le proclamaient : Elle était la sœur des toreros et des prêtres, des portefaix et des petites cigarières qui tout à l'heure, sur le pavé de la rue, laissaient traîner leurs jupes à volants et tendaient leurs croupes sous les plis soyeux des mantilles!...

Une intermittence des lampes à arc plongea subitement le café dans la pénombre ; puis, aussitôt, le courant rejaillit, et ce fut comme un lever de lune splendide qui raviva les ors des moulures et qui se réfléchit immensément dans les hautes glaces. L'image de la salle bruyante et chaude s'y inscrivait tout entière avec la foule de ses têtes tournées vers la Galliego. Le visage de la danseuse, dans cette montée soudaine de la lumière , rayonna comme un ciel matinal. Ses joues pâles brillèrent d'un orient aussi beau que celui ues perles blondes suspendues aux lobes de ses oreilles.

Mautoucher ne put maîtriser son trouble. D'un mouvement brusque et saccadé, il prit la main de son ami :

— Oh! Jean! Jean!

— Quoi donc?... Qu'est-ce qui t'émeut? — demanda Jean avec un sourire moqueur.

— Tout, mon cher! Tout!... Je vais faire des choses admirables !

Et passant la main sur son front, comme s'il chassait un mauvais rêve, il ajouta, d'un air enivré, en regardant la Galliego :

— Il me semble que je commence seulement à vivre.

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