‹ Le rival de Don JuanChapitre 8 sur 19 · LES BAINS DE MARIA DE PADÏLLA · texte numérisé non relu

LES BAINS DE MARIA DE PADÏLLA

Ll> BAINS DE MARIA DE PADILLA

— Et Théophile Gautier?... Vous lavez connu aussi? — demandait Mautoucher assis à la califourchon sur une chaise de paille et enroulant autour de son index le ruban moiré de son binocle.

Souriante, la vieille Garcia hocha la tète. Son pauvre visage délabré s'illumina, comme si tout son passé heureux revivait pour elle dans les syllabes de ce nom.

— Monsieur Gautier? — prononça-t-elle avec respect. — Je crois bien que je l'ai connu! Je connaissais tous ces messieurs des grands journaux : M. Turban, M. Neftzer, M. Paul de Saint- Victor, M. Emile de Girard in I... C'était de mon temps!... le temps de l'Empereur!... Mon Dieu! comme on s'est amusé dans ce temps-là! Mais qu'on s'est donc amusé ! Madonna! quand j'y pense!...

La mère de la Galliego éclata de pire, en se donnant des tapes sur ses maigres cuisses. Le lard s'éraillait sur sa figure. Ses pendeloques de corail cliquetaient a ses oreilles :

— Ah! monsieur, jamais on ne reverra cela, jamais, jamais!... Mon Dieu Seigneur! — soupira-t-elle.

Elle reprit bien vite, tant ces vieux souvenirs l'amusaient :

— Et donc nous parlions de M. Théophile Gautier ! . . . Au théâtre, je le rencontrais tous les jours! A cette époque-là, il était fou de la Julia Grisi. Il venait la retrouver dans sa loge. Il s'asseyait au milieu du tapis, sur son gros derrière... il était très gros, savezvous!... et. tandis qu'on habillait la diva, il se mettait à lui conter des douceurs... des choses! Ah! des choses si bien dites !... c'était une gourmandise que de l'écouter !

Mautoucher feignait de se complaire à faire jaser la vieille. Ce soir-là, comme d'habitude, il était descendu dans la loge de Paco, où, quotidiennement, après l'heure de la sieste, se réunissaient la mère Garcia, Sérafine et Milagro la cuisinière. C'est ce que la femme de chambre appelait pompeusement la tertulia, « l'assemblée de Madame. »

La vieille se tenait toute courbée et comme cassée en deux sur le canapé recouvert d'une cretonne graisseuse. La camériste, par déférence, restait debout, appuyée contre la muraille. Quant à Milagro, solidement installée sur une chaise, ses grosses jambes entr'ouvertes , ses deux mains croisées contre son ventre, l'œillet d'Inde piqué en bataille au-dessus de l'oreille, elle fermait à demi les yeux, comme pour mieux recueillir les beautés de la conversation. Paco, d'un air important, se promenait de long en large à travers la pièce. Sa femme, se balançant alternativement sur chaque pied, berçait son dernier nourrisson , Très sages, les trois autres bambins, assis par terre autour de la grande jarre en terre cuite, ne bougeaient

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pas plus que des magots. Tout ce monde était pénétré d'admiration pour la mère de la Galliego et pour <( l'ami de Monsieur ». On venait, comme à une partie de plaisir, entendre M. Mautoucher donner la réplique à Madame. Paco surtout, Paco, qui se disait fanatique d'éloquence, avait pour lui un véritable culte. Bien qu'il n'entendit pas un mot de français, non plus que Milagro et sa femme, il serait resté là pendant des heures, tant le beau langage le ravissait ! Sans doute l'espagnol demeurait au-dessus de tout, mais le fran" çais, selon lui, était une musique céleste. Chacun se déclarait de cet avis, Sérafme renchérissait encore, et lorsque Mautoucher ou la vieille ouvrait la bouche, il se faisait un silence comme pour l'entrée en scène d'un grand artiste.

Henri, qui percevait fort bien les dispositions de son public, s'amusait de cette petite comédie. Il s'y prêtait avec un très grand sérieux : et de plus en plus il essayait de se convaincre qu'il descendait chez Paco uniquement pour se livrer à des études de mœurs.

Cette fois, il redouta particulièrement la prolixité de la vieille lancée sur la piste des souvenirs de théâtre. Par un détour insidieux, il ramena l'entretien sur la Galliego :

— Ah! si Théophile Gautier avait vu danser votre fille!

11 jeta sa phrase négligemment, comme s'il s'agissait d'un compliment banal.

Mais la vieille était amorcée. Elle se laissa intorroger copieusement, elle-même se perdait en digressions interminables, brouillait les époques et finissait par revenir, avec une prédilection manifeste, à l'enfance de sa fille qui, à l'en croire, avait été miraculeuse :

— Vous ne pouvez pas vous l'imaginer, monsieur! toute petite, elle était déjà si intelligente!... Aussi, lorsqu'elle a fait ses études...

— Ses études! — interrompit Mautoucher, sceptique, — et où cela, bon Dieu?...

— Où cela?... Mais au Lycée Fénelon, tiens! Ses maîtresses voulaient la préparer aux oxamens pour être professeur!

Mautoucher sourit. La mère, poussant un soupir, ajouta :

— Cela aurait peut-être mieux valu! Enfin! n'en parlons plus ! C'était sa destinée, sans doute ! Elle était faite pour danser... comme son père!... Cette mignonne, elle avait de si jolis pieds!... Quand je lui mettais ses petits bas, je ne me lassais pas de lui embrasser ses petits pieds roses!... Ah! monsieur, c'était déjà tout le portrait de mon mari!

Le romancier non plus ne se lassait pas de prêter l'oreille à ces bavardages puérils. La mère Garcia, très fière de son attention, heureuse qu'on s'occupât de sa fille, se passionnait pour ses propres récits. Elle reniflait en parlant et, dans les pauses, comme pour appeler la suite du discours, elle se passait un doigt sous le nez avec lenteur, un long doigt fin aux ongles toujours sales. Mautoucher ne se choquait nullement de ces vulgarités. Le fameux collier de corail dont les multiples tours faisaient sur la poitrine de la vieille comme un bruissement de galets, ne l'horripilait plus.

Par une pente insensible elle en revint à son mari, qu'elle appelait cérémonieusement « monsieur Garcia. » Le ton de sa voix avait quelque chose de soumis et de dévotieux. Elle s'extasia sur ses talents, sur la parfaite aristocratie de ses manières. Puis, de

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la mémoire de son époux, elle passa aux petits théâtres du Second Empire.

Elle avait joué un peu partout et même elle avait brillé, disait-elle, aux Italiens, où elle tenait les rôles de confidentes... Soudainement attendrie*, elle se mit à chanter, d'une gorge éraillée et chevrotante, le grand air d'Éléonore dans la FabOHtè :

0 mon Fernand, tous les biens de la terre...

La sublime rengaine mouilla les yeux de tout l'auditoire. Mautoucher s'appliquait à garder son sérieux.

— Était-ce beau, — lui dit la vieille satisfaite de son effet. — Ah! monsieur, croyez-moi, le grand art est perdu!

Elle injuria la musique allemande, et dans l'excès de son indignation, des gros mots napolitains lui vinrent à la bouche ! Sérafine riposta par une franche obscénité. La vieille en dit une plus forte. Là-dessus, les deux femmes, s'épanouissant dans cette canaillerie, se roulèrent, en proie à une véritable crise de jubilation. Elles faillirent s'embrasser, tant elles étaient contentes.

— Comment, Sérafine! — dit Mautoucher entraîné par cette gaité crapuleuse, — vous savez le napolitain ?...

— Certainement, monsieur! — répondit la camériste, en s'essuyant les* yeux. — A Bône, je parlais tout le temps napolitain!

Et, changeant de visage, le cœur gros, avec des larmes rentrées, elle ajout;i :

— Ah! oui!... j'en ai trop connu, des Napolitain- !...

Cependant les marmots de Paco s'agitaient autour de la grande cruche en terre cuite. La gaité ambiante les gagnait. Pépita, l'aînée, une fillette de six ans, se traîna peureusementjusqu'à la chaise de Mautoucher, et elle s'enhardit même jusqu'à toucher le pan de sa jaquette. Au frôlement de la petite main timide, il se retourna. Les grands yeux sombres de l'enfant le ravirent. Il lui releva ses cheveux ébouriffés, la baisa au front, et, fouillant dans sa poche, il lui donna quelques sous. A cette vue, les deux autres s'approchèrent. Mautoucher recommença sa distribution de cuartos, flatta du bout des doigts les frimousses morveuses ou barbouillées de chocolat.

Les enfants se laissaient caresser craintivement, regardant en dessous ce seigneur magnifique qui leur apparaissait comme un être extraordinaire et fait d'une matière précieuse. Paco et sa femme, très émus, se confondaient en remerciements. Une main sur le cœur, Sérafine déclara d'un air épris :

— Monsieur est si bon!

— Je le crois! dit la mère Garcia, — il faut l'être pour aimer les enfants !

Mautoucher les exécrait, et, tandis qu'il recevait les compliments de la vieille, il se rappelait, avec ironie, un de ses aphorismes familiers : « tous les enfants sentent la julienne ! »

L'odeur des marmots l'incommoda moins que d'habitude. Il ne répugna pas trop à l'attouchement des mains sales, et même le grouillement des bambins autour de sa chaise lui fit plaisir, comme si une vague instinct de paternité s'éveillait en lui. Il jouissait de la joie des enfants. Il était sincèrement heureux de se voir écouté, admiré par ces humbles gens ! C'était une chose toute nouvelle et déli-

rieuse, une sorte d'élargissement de son être et dp sa personne! Maintenant il éveillait des sympathies, il suscitait de l'amour, il était celui qu'on aime... comme Jean !

« Comme Jean! » — Il se répétait encore ces mots, lorsqu'il remonta dans sa chambre. Son allégresse était si grande qu'il songea tout de suite à écrire, ses émotions un peu fortes se tournant toujours en littérature. Il s'assit devant sa table de travail, remua des papiers, coupa des feuilles, sans intention bien arrêtée, puis il se mit à réfléchir. Ses mains posées sur le cristal de la table étaient brûlantes, ses lèvres sèches et gercées décelaient une fièvre persistante. Mautoucher s'en dépita une seconde, accusa l'ardeur excessive du climat. Mais l'afflux facile et débordant de ses pensées l'emporta, il n'y songea plus.

Après quelques instants de réflexion, il posa sa plume, repoussa la feuille préparée : « A quoi bon écrire maintenant? — se dit-il, — c'est absurde d'ailleurs, cette paperasserie continuelle!... Et puis, pourquoi? Pour recommencer ce que j'ai déjà fait cent fois. Ce n'était pas si intelligent, mon Dieu! Comme disait ce vieux grotesque de Don Cristoval : « Des mots, des mots, et rien que des mots! »... Hélas! jusqu'aujourd'hui, j'ai passé mon temps à tout nier, au nom de je ne sais quel idéal étriqué et sans consistance. J'ai nié les plus élémentaires et les plus substantielles réalités, faute de sympathie, faute de savoir me proportionner à elles et de-les aimer pour elles-mêmes. J'ai nié la grande beauté virile, la beauté des maîtres, par crainte du banal et du convenu, et je l'ai délaissée pour des raffinements stériles et incompréhensibles d'esthètes. Je me suis détourné des grandes sources, des lieux communs éternels de l'art, j'ai eu peur de

la vie! Voilà la vérité ! C'est ma faute, ma très grande faute !..

« Oh ! la vie ! il me semble que je la vois, que je la possède enfin! Depuis ce dernier soir, où la cité tout entière s'est manifestée à moi dans le tumulte et les lumières de la Calle Sierpès, que de chemin parcouru! Il m'a fallu venir jusqu'ici, dans ce pays latin, où se sont conservés intacts les caractères de notre race, pour retrouver le type vierge de l'Homme, sans rien des entraves morales, des dures nécessités physiques, des laideurs et des misères qui l'oppriment et le déforment dans les boues du Nord Je

recommence l'exode des Barbares de tous les temps et de tous les pays qui sont descendus vers la grande joie du Sud, en quête de butin, de carnage ou de beauté : je recommence le pèlerinage de Goethe, de Byron, deShelley, de Lamartine, de Chateaubriand!... Oui! C'est ici qu'il faut vivre, c'est ici seulement que la beauté peut naitre! Tout le reste, ce sont des rêves de sauvages en délire!... Oh! je vais créer de belles œuvres, ici, dans ce palais, tout près d'elle!...»

Il s'exalta davantage. La Galliego venait de lui apparaître, non plus telle qu'il se plaisait jadis à l'évoquer, enveloppée de ses oripeaux de théâtre et tourbillonnant sous ses voiles devant les feux de la rampe, mais telle qu'elle était l'autre soir, lorsqu'il l'avait aperçue près du pont de Triana, en mantille, comme une jeune femme de Séville, et s'avançant au bras de Jean Puig, avec un air de félicité presque nuptiale...

« Ainsi, tu l'aimes! » — se demanda-t-il tout à coup. Il voulut ruser encore une fois avec sa conscience, éluder la réponse; il se rejeta vers ses projets littéraires, mais un dilemme angoissant finit par

s'imposer à son esprit : « Il faut choisir! Cet état d'émerveillement, cette contemplation hésitante entre le désir et le rêve ne peut durer. Si tu l'aimes, il faut qu'elle faim.'! Si c'est non, reviens à ton métier; dévoue-toi à ton œuvre, sans plus regarder vers elle, travaille inexorablement!... »

Mais il comprenait bien que désormais il lui était impossible de s'arracher de sa présence. En même temps il se leurrait de tous les espoirs, de toutes les illusions qui naissaient en foule de cette ivresse perpétuelle où le jetait Séville. Ne venait-il pas d'essayer sa force de séduction? Il triompherait d'elle sûrement! Est-ce qu'elle ne l'écoutait pas, est-ce qu'elle n'était pas suspendue à ses lèvres, comme Paco et les autres? — « Alors, décide-toi! il est temps ! — » Il se décida avec mollesse, n'osant pas s'avouer que toute décision lui semblait inutile. Fatalement les circonstances l'entraîneraient. Cette chose viendrait à son heure, comme tout le reste était venu!

Cependant, par respect humain, pour rassurer sa vanité d'homme, il résolut de se fixer un délai. En proie à un grand trouble, il sortit pour sa promenade habituelle, comme si cet acte machinal allait offrir une trêve à ses doutes. Il marcha longtemps à travers les rues populeuses et bruyantes, sans riert voir, sans rien entendre. Enfin, lorsqu'il entra dans la rue de Trajan, cette rue où naguère il avait passé une nuit de plaisir chez les « dames amies des étrangers h que lui avait enseignées le ruffian de la cathédrale, il se jura qu'il profiterai! du premier têteà-tête pour tout révéler à la (Jalliego.

Deux jours se passèrent sans résultat notable pour lui et dans une inquiétude et une agitation si grandes

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que le moindre travail, la moindre applieation à quoi que ce fût lui était devenue impossible. La Galliego et Jean ne se quittaient plus. Enfin, le soir du deuxième jour, celui-ci annonça subitement départ pour Huelva. Sur les instances de Don Praxedes. il avait fini par s'intéresser à cette affaire des mines de Tharsis.

Mautoucher n'en dormit pas et il passa toute sa nuit à édifier une stratégie subtile et compliquée. D'avance, il jouissait tellement de cette rencontrequ'il risquait de s'en déflorer tout le plaisir pour le lendemain. Mais il n'était plus maître de lui. S û imagination remportait. Pendant des heures, la même scène voluptueuse l'obséda avec toute la netteté torturante d'un cauchemar.

Lorsque, à déjeuner, la jeune femme parut dans son grand peignoir de batiste bordé de dentelles bouffantes, il se prit à trembler comme un collégien à son premier rendez-vous. Ils étaient seuls, la vieille Garcia ne descendant jamais à la salle à manger. On lui servait ses repas dans sa chambre, au second étage. D'abord ils se sentirent horriblement gênés l'un en face de l'autre. Elle surtout éprouvait un embarras invincible. Au fond, elle se défiait toujours de lui. Mais il se montrait si humble, si respectueux que peu à peu la confiance lui vint et qu'elle se laissa loucher par ses flatteries. Il lui parlait de Paris, de son théâtre, de ses succès, il lui redisait tout son enthousiasme pour elle. Li danseuse l'écoutait. en souriant, les deux coudes sur la table, la tète dan mains. A la fin. elle releva les yeux vers lui et, le reant bien en face, elle prononça avec une intonation Légèrement moqueuse :

— Henri, vous êtes charmant... comme toujours

Mais si vous saviez comme tout cola m'est indifférent ici!

Elle insista sur le dernier mot, puis elle se tut un instant et elle sembla se recueillir. Un silence se fit. Ensuite elle ajouta, avec une voix tout autre :

— Je voudrais tant ne plus revenir là-bas !. ., Je voudrais m'en aller je ne sais où: Être à moi! à moi toute seule, ne plus être à tous, ne plus être celle qu'on applaudit et qu'on dévisage comme un objet de curiosité ! ne plus voir mon nom sur les affiches, dans les journaux, ne plus entendre parler de moi! Je voudrai^ me laver de tout cela!...

— Moi aussi ! — dit Mautoucher, — je pense comme vous! J'en ai assez de mon métier!... Il fait si bon vivre ici!...

Il appuya sur le mot de la même façon que la Gal- . Celle-ci, tout absorbée dans ses pensées, ne l'entendit pas. Elle reprit :

— Oh! oui! être à moi, m'appartenir enfin!... M'enterrer dans un pays perdu, dans un vieux logis de Êampagne a grandes chambres et à larges corridors... et vivre en petite bourgeoise occupée de ménage et d'enfants... Au fond, moi, j'étais faite pour cela!

Mais elle ne disait pas tout son rêve.

Il épiait anxieusement le visage de la Galliego. L'expression de ses traits le bouleversait, comme s'il venait de lire au plus intime de sa conscience, comme s'il devinait vers qui montait ce cri de détresse. Et en même temps un sentiment complexe, mêlé de souffrance et d'admiration l'envahissait. Lui qui jusqu'alors n'a va il vu en elle que la femme de joie, le corps merveilleux fait pour le plaisir de tous les sens, il commençait à entrevoir quelque chose de plus profond, un être moral, une petite àme timide et pudique

et toute débordante de tendresse. Il la contemplait avec un redoublement de passion.

Les yeux de la Galliego rencontrèrent les siens. Elle eut peur de s'être trahie. Aussitôt elle changea d'attitude, se redressa, cambra sa taille sous le flot des dentelles bouffantes, et, rejetant sa tête en arrière, les prunelles brillantes, elle dit avec un sourire enivré :

— Et cependant, c'est si beau, le théâtre! c'est si bon de les sentir tous en soi! de les sentir palpiter d'une émotion qui sort de vous!... de les emporter avec soi vers je ne sais quel paradis impossible, tous, toute une salle, une ville tout entière! N'est-ce pas que c'est beau, cela?...

— Ah ! chère amie, je vous retrouve ! — dit Mautoucher.

A travers les paroles de la danseuse, il avait entrevu des foules acclamatrices, ces foules dont la fascination le subjuguait. Elle venait de réveiller tous ses vieux désirs de gloire. Avide de briller à ses yeux, il se mit à parler comme un jeune homme prédestiné à tous les triomphes de la célébrité. Il jouait la comédie devant elle, il se composait un masque héroïque espérant ainsi la mieux séduire. Excité par la crainte qu'elle ne revint à sa fantaisie de félicité bourgeoise et conjugale, — caprice en apparence inexplicable, mais dont il comprenait trop bien le vrai sens. — il l'éblouissait parle feu d'artifice de ses phrases, et il la rejetait de nouveau vers cette vie de théâtre que sa langue fertile en mensonges lui représentait enveloppée d'un mirage poétique.

— Je suis comme vous, — lui disait-il, — nous ) avons les mêmes joies et les mêmes peines, les mêmes satiétés et les mêmes appétits. Voyez-vous ! nous

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aurons beau faire ! Nous sommes des artistes et nous resterons des artistes! Les petits bonheurs mesquins d'autrui ne peuvent pas être des bonheurs pour nous ! . . . Avez-vous jamais réfléchi à cela? Nous autre-, hotis sommes des êtres publics et sacrés, comme la courtisane, comme le prêtre ! Vous le disiez tout à l'heure, nous sommes à tous avant d'être à nous ! Pour soulever l'énormité de nos passions et de nos sentiments, il faut autre chose que le faible souffle de l'individu vulgaire, il faut la force même qui soutient les mondes et qui travaille obscurément les foules et les peuples. Nous ne sentons pas seulement pour nous, nous senons pour tous les autres, nous épuisons d'un seul coUp, nous dissipons en un jour, nous jetons à tous les vents des réserves d'émotions accumulées depuis des siècles !... Oh! chère amie, vous le savez sans doute, personne ne peut souffrir, personne ne peut aimer comme nous ! Nos amours et nos haines ont des violences terribles : la fureur des cataclysmes,. l'abondance, la douceur infinies des printemps!... Si vôtis le savez, laissez-moi vous défendre contre tousmême, laissez-moi vous empêcher de déchoir, en courant après des joies misérables et qui ne sont point faites pour vous! Ah! je vous connais! Nous sommes si semblables l'un à l'autre!... Croyez-moi, chère amie !

Il s'efforçait ainsi de l'attirer jusqu'à lui. Il pensait l'enorgueillir par l'idée de cette ressemblance qu'il savait fausse. Bien que sa voix conservât toujours quelque chose d'àpre et de sourd, elle semblait empreinte d'une telle tristesse que la Galliego, pendant quelques instants, en fut attendrie. Plus ses phrases étaient déclamatoires, plus elle semblait s'y complaire. Mais elle avait trop l'habitude des hommes,

elle se défiait trop de Mautoucher, pour ne pas soupçonner quelque piège. Elle reprit son air de persiflage :

— Vous parlez bien! — dit-elle avec un petit rire, qu'elle étouffa aussitôt, en voyant la figure d'Henri toute décomposée.

Immédiatement elle revint au ton sérieux de l'entretien :

— Oui ! sans doute ! Il y a beaucoup de ce que vous dites ! Mais ces états-là, voyez-vous, ne peuvent pas durer. C'est l'état de grâce. On ne peut guère s'y maintenir. L'instant d'après, il faut bien rentrer dans la foule !...

La tête entre les mains, elle parut encore se recueillir, et, comme partagée entre deux sentiments contradictoires, elle répéta, hésitante :

— Cependant! Cependant!... Peut-être avez- vous raison !

Puis, d'un geste enjoué, elle lui signifia que ces sublimités n'étaient point de son goût. Elle avait hâte de quitter ces hauteurs, où elle se sentait mal à l'aise. D'ailleurs, le tour sentimental que prenait la conversation commençait à l'inquiéter.

Alors, sans attendre qu'il continuât, elle se mit à lui parler d'une série de danses africaines qu'elle voulait essayer cet hiver. Il s'agissait d'adapter les danses des courtisanes Ouled-Xayls. In officier de ses amis, en garnison à Laghouat, — celui-là même qui lui avait fait cadeau d'une gazelle l'autre année, — avait pris pour elle ung^and nombre de photographies. Elle était arrivée à décomposer tous les mouvements.

Peu à peu, elle se passionna pour ce qu'elle appelait sa « découverte ».

— Et vous savez, Henri! — dit-elle, — le vieux Maxime Durand, de l'Institut... vous connaissez? ce

vieux lubrique qu'on rencontre dans tous les petits théâtres ?... Maxime Durand prétend que ce sont les anciennes danses sacrées des prêtresses de Tanit ! Oui, mon cher, des danses que Ton dansait à Carthage, il y a vingtrcinq siècles ! J'en avais déjà vu quelquesunes là-bas, quand je lis mon voyage à Alger. J'ai rassemblé tous mes souvenirs, j'ai bien étudié mes photographies, j'ai parcouru les livres de Maxime Durand, et voilà!... Je crois avoir retrouvé quelque chose de ce qui se dansait en Afrique, au temps de Salammbô!... C'est drùle, ce que je vais vous dire là ! Mais, moi, je suis convaincue que tout le fatras des savants ne sert à rien. Je me fie à mon instinct de danseuse. Je suis sûre qu'entre nous toutes il y a comme une sympathie a distance. Les danseuses de Carthage ont transmis leur secret à celles de Gadès. Moi je suis gaditane étant andalouse, je suis de leur race L... Vous ne croiriez pas, Henri ! nos pieds ont une mémoire ! Des rythmes dorment en nous ! Un beau jour, ils se réveillent : c'est une résurrection! Des religions tout entières revivent, dans un geste, dans une pose!... Tenez ! voyez plutôt!...

Elle s'était levée, le sang aux joues, tous les muscles frémissants, emportée par l'inspiration, en un retour d'enthousiasme pour son art. Elle avait bondi au milieu de la salle. Elle avait tout oublié, elle ne voyait plus rien, ni Mautoucher, ni Sérafine qui desservait la table, ni les splendeurs de ce palais étranger. Elle était chez elle, sur la scène, avec son cortège do ballerines, elle s'avançait vers la zone lumineuse de la rampe... Soudain, les traits de son visage s'amortirent, elle s'immobilisa toute en une attitude hiératique et, fermant à demi les paupières, elle prononça d'une voix lente :

— Vous voyez cela, n'est-ce pas, Henri? Vous imaginez cette chose?... Un décor africain, des encensoirs qui fument, des nègres accroupis qui pincent des darboukas et qui frappent sur des tambours, toute une foule d'hommes qui attendent en costume de fête — et moi, je descends les marches du temple, suivie d'une procession de femmes. Elle se déploie en forme de triangle, de manière que le dernier rang occupe tout le fond de la perspective, tandis qiae je

suis seule au sommet, sur le devant de la scèae

Vous voyez cela, n'est-ce pas? Je suis ainsi! Alors je fais ce geste! Regardez, Henri, ce simple geste!...

Toute droite, comme une statue sur son socle, elle s'était drapée dans les plis amples du grand peignoir de batiste, dont la bordure de dentelle coulait d'un jet jusqu'à ses pieds où elle s'épanouissait en deux calices diaphanes semblables à des fleurs de lotus renversées. Du bout de ses doigts frêles, en un mouvement de pudeur et de volupté tout ensemble, elle écarta les bords du peignoir, comme l'épousée qui pour la première fois entr' ouvre son voile à l'époux, puis, laissant retomber les plis, elle tendit ses deux paumes à la façon d'une suppliante, et elle resta ainsi, les mains levées, avec une grâce timide et faible, la tête en arrière, la gorge gonflée, offrant tout son beau corps dont les lignes s'harmonisaient sous l'étoffe légère de la robe. Elle dit d'une voix changée et lointaine, qui semblait n'être plus la sienne :

— Derrière moi, toutes les paumes se. tendent, tous les voiles s'ouvrent, toutes les femmes répètent le geste jusqu'au fond du théâtre!... Vous voyez cela, Henri?

Il voyait jusqu'au délire. Pour lui aussi, toute réalité s'était abolie devant la grande image évoquée par

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l;i danseuse. C'était l'éternelle Oblation de la Femme, la communion sacrée des Parmi les souilles

tièdes, aux clairs de lune illuminant des golfes chimériqties, son âme errait sur les terrasses de Carthagé. 11 marchait parmi les couples joints à la face du ciel, sous l'immense nuit d'été scintillante d'étoiles. Toutes les délices des siècles morts se déversaient en lui, inondaient son cœur. Elle, toujours immobile, oublieuse de tout, comme dans la ferveur d'un culte, elle jouissait de son triomphe. Sans déranger son attitude, elle dit encore :

— Vous voyez cela, Henri.'...

11 aurait voulu lui crier son adoration. Mais les mots s'écrasaient dans son gosier contracté par une invincible angoisse :

— Vous êtes admirable ! — articula-t-il d'une voix rauque.

11 n'osait pas, il ne pouvait pas lui dire : « Vous ne voyez donc pas que j'en deviens fou!

Ses yeux hagards de myope jetaient des lueurs effrayantes derrière les verres du binocle tout brouillés par les larmes. Immédiatement, la Galliego comprit ce qu'elle avait fait, son acte lui apparut comme une chose irréparable, comme un crime envers Jean. Épouvantée, elle laissa retomber les plis de son peignoir, Les ramena vivement sur sa jupe et elle revint s'asseoira sa place, devant son assiette, où l'attendait un fruit découpé. C'était fini! Le rêve, un instant fixé, avait disparu! Elle était redevenue la petite actrice dépaysée qui s'évertuait à jouer la maitresse de maison et à éopifer les mines décentes des vertus bourgeois

In silence pénible se prolongea. Ils comprenaient l'un et l'autre tout ce qu'ils se taisaient. Des senti-

ments tumultueux les agitaient à la fois. La Galliego se reprochait son imprudence, se maudissait d'être sortie de sa réserve. Elle n'avait plus qu'une préoccupation : trouver une phrase, un mot, qui signifiât sa' volonté ferme de repousser toutes les avances. Elle cherchait à mettre quelque chose entre eux deux et comme à se reculer pour lui, en un lointain inaccessible...

Et Mautoucher, dans les prunelles de qui la vision splendide n*était pas encore éteinte, s'épuisait à la ranimer pour en fouetter sa résolution défaillante. 11 se sentait lâche devant cette défense instinctive de la jeune femme. La révélation complète et inattendue de tout ce qu'elle était, élargissait encore la distance entre elle et lui. Il s'étonnait de n'avoir associé jusque-là que des idées frivoles ou volupteuses à l'idée de la Galliego et il la concevait maintenant comme une très grande artiste, s'émerveillant lui-même de toutes les perfections qu'il découvrait en elle.

Pourtant l'un et l'autre peinaient pour renouer l'entretien. Ils échangèrent des banalités d'où leur pensée était absente :

— C'est à la fin de novembre que vous rentrez à VOlympia?,..

— Peut-être... ou, du moins, je crois!... Vous disiez?...

— Comme Paris est laid à ce moment-là î Quelle tristesse!...

— Oh! oui!... ces rentrées!...

Ils se traînèrent jusqu'au Salon de bail?, la salle de bal, où Sérafine, comme d'ordinaire, venait de servir le café. Le patio étant impraticable à cette heure du jour, ils avaient pris l'habitude de s'y réfugier en quittant la table.

Une fraîcheur discrète régnait dans la vaste pièce dégarnie de ses tentures. Les persiennes closes des hautes fenêtres sans rideaux ne laissaient passer qu'une lumière très adoucie. Mais la fresque de Pradilla étalait au plafond la chaude harmonie de ses couleurs. Les cristaux du lustre scintillaient dans la pénombre. Au milieu du parquet losange d'ébène et de bois de citronnier, le piano solitaire se reflétait tout entier comme une barque à la dérive sur une grande eau dormante. Le salon désert, sans autres meubles que ses banquettes le long des plinthes, avait l'aspect d'un théâtre vide.

— C'est ici que vous auriez dû essayer votre danse! — dit Mautoucher à la Galliego. — Voyez! Le cadre semble fait exprès pour vous !

Elle répondit machinalement :

— C'est une idée !

Et, tout de suite, tandis qu'ils s'asseyaient à l'angle du salon, devant la petite table de bambou, elle s'empressa d'ajouter :

— Mon cher, vous ne sauriez trop remercier Jean de vous avoir installé ici ! Il était impossible de vous trouver un logis plus esthétique.

Mautoucher frémit, blessé du ton de la phrase : Elle avait l'intention de l'humilier sans doute, en lui rappelant qu'il était l'hôte, le commensal de son ami!

La Galliego s'aperçut bien que le coup avait porté ; d'un air tranquille, elle renchérit encore sur l'éloge de Jean, tenant à décourager Mautoucher pour toujours :

— Jean! il est extraordinaire!... Avez-vous remarqué cet air conquérant, cette façon irrésistible de s'imposer, d'entrer partout comme chez lui?... Vous avez vu? Il a déjà domestiqué Don Praxedès! L'excel-

âûâ LE RIVAL DE DON JUAN

lent homme se mettrait au feu pour lui faire plaisir!.,. Mautoucher riposta avec aigreur :

— Allons donc! Il m'a l'air plus malin que votre Jean, cet Aztèque. Vous pouvez être sûre qu'il le roulera dans cette affaire des mines!...

— Rouler Jean! — s'écria la Galliego, — Ah! vous ne le connaissez pas, mon cher!...

Elle dit ces derniers mots, en laissant tomber sur Mautoucher un regard de pitié si dédaigneuse que le malheureux eut un moment de révolte. Mais il sentait la partie perdue irrévocablement perdue. Il se maîtrisa, voulut tenter un dernier effort, et s'indignant en lui-même contre la platitude qu'il allait dire :

— Ce dont je sais le plus gré à Jean, — prononçat-il avec un accent pénible, — c'est de m'avoir fourni l'occasion de mieux apprécier votre immense talent!

Il revint au motif de danse qu'elle venait d'esquisser devant lui et il l'accabla des louanges les plus hyperboliques.

— Il faut absolument que vous veniez jouer au Théâtre-Latin ! — poursuivit-il. — Je vais écrire un libretto uniquement pour vous... Un sujet merveilleux auquel je songe en cette minute même...

La Galliego, les yeux baissés, s'amusait à fermer et à déployer brusquement son éventail. Elle répondit avec un sourire ironique :

— Non, cher ami, non! vous avez des illusions étranges! Tout cela n'est pas fait pour moi! Je ne suis qu'une danseuse, moi! Je n'ai que mes pieds et mes mains!...

Le froissement de l'éventail qui se replia d'un petit coup sec parut à Mautoucher d'une suprême insolence. Désespéré, il reprit avec un accent d'humilité et de supplication profondes :

Li RIVAL DE DON JL'AN 203

— Je voudrais tant faire quelque chose pour vous ! Ses regards avides dévoraient le cou mollement

incliné de la jeune femme, parcouraient la ligne de la gorge et des seins qui émergeaient parmi la neige des dentelles. Elle détournait la tète, comme si elle sentait sur elle l'ardeur de cette contemplation. Lui, il comprenait qu'il touchait à un instant décisif. L'aveu allait venir. Son cœur battait violemment. Tout à coup il perçut l'imminence de l'événement. Les mots passionnés se précipitaient vers ses lèvres, il ne pouvait se contenir plus longtemps. Mais la Galliego fit un mouvement. Le haut de son visage se releva un peu, et deux yeux moqueurs l'effleurèrent si vite qu'il sentit à peine la dérision de ce regard. Ce fut un éclair. Mautoucher s'exagéra soudain le ridicule deson attitude, sa vanité se réveilla et c'est d'une voix qui se parodiait elle-même qu'il prononça :

— Si vous saviez ce que j'éprouve pour vous !

— Pauvre ami ! Je ne le vois que trop ! — dit la (ialliego, en éclatant de rire.

Elle se leva aussitôt de son fauteuil, rabattit les plis de son peignoir, et, prenant un air indifférent :

— Je vous quitte, cher ami !... j'ai deux lettres à écrire. Ensuite, il faut que je m'habille pour aller chercher Jean à la gare!... Adieu, cher! Nous vous attendrons a la Cristina!

Ses pieds agiles glissèrent très vite sur le parquet. Les blancheurs neigeuses du peignoir se reflétèrent un instant sur les losanges d'ébène, et la mince silhouette disparut derrière la porte monumentale qui se referma lourdement.

Anéanti, Mautoucher avait regagné sa chambre, Bomme pour y cuver 1 ivresse de son ehagrin. 11 ne

dîna pas avec eux ce soir-là. Vers quatre heures, il s'était décidé à sortir et, après avoir erré au hasard dans toute la ville, il avait fini par s'arrêter au couvent de Santa-Paula. Il était entré dans la cour et s'était assis sur une pierre, en face du portail de l'église. La nuit tombait très-vite. L'angélus sonnait au campanile. Une tristesse affreuse lui semblait flotter dans l'air et recouvrir toute chose d'un voile morne. Mille pensées contradictoires s'agitaient en lui. Il injuriait la Galliego, il la traitait de misérable poupée sans cœur ni esprit et il se rappelait l'histoire tragique du jeune dragon qui jadis s'était tué à cause d'elle... Et cependant il était trop sûr qu'elle aimait Jean, qu'elle l'aimait à l'a folie! Ses paroles, son attitude la trahissaient assez!... En un accès de jalousie poignante, toute sa haine se déchaîna contre Jean. Il le voyait avec elle. Il voyait l'acte s'accomplir, il assistait en témoin à cette scène imaginaire dont la fougue sensuelle passait pour lui toutes les voluptés concevables et qu'il ne pouvait rejeter hors de sa pensée. Il s'y attachait avec d'autant plus de frénésie qu'elle le torturait davantage. Il échafaudait des plans de vengeance romanesque, il songeait même sérieusement au moyen de se défaire de Jean. L'idée du meurtre ne lui répugnait pas. Cela lui semblait possible... et presque permis!

La nuit était tout à fait venue. Il reprit le chemin du Palais d'Orgaz, plus égaré et plus épris que jamais.

Dès lors il fut comme une chose physique cédant aux chocs et obéissant aux attractions. Il ne vivait que de sa présence. A peine l'avait-il quittée qu'il éprouvait un besoin irrésistible de revenir auprès d'elle. Le tête-à-tète des repas ne lui suffisait plus. Où il était sûr de la retrouver, il s'y précipitai^ fei-

gnant d'être là par hasard. Ni les plaisanteries de Jean, ni les froideurs de la Galliego, ni le sentiment d'être à charge et même profondément ridicule, rien ne le retenait. Il faisait litière de toutes ses délicatesses d'homme bien élevé, de ses pudeurs et de son amour-propre. Si, par lassitude et désoeuvrement, il essayait de se mettre au travail, d'esquisser une nouvelle, la Galliego en devenait invariablement l'héroïne. Mais bientôt les fictions du roman le dégoûtèrent. C'était la réalité même, la réalité toute crue qu'il lui fallait. 11 imaginait de folles nuits d'amour avec la danseuse, et dans un coup d'exaltation sensuelle, il se mettait à les décrire en un style violent et saccadé qui palpait et fouillait comme une main lascive. Emporté par cette fièvre, il noircissait des pages jusqu'au moment où la fatigue le terrassait, où les mots se refusaient k traduire les délices monstrueuses dont il était toujours plus avide. Épuisé et douloureux, il tombait sur son lit, sans autre sensation que celle de sa chair en délire.

Peu à peu, il méprisa l'écriture comme trop inégale à l'énormité de son désir. Il souhaita quelque chose de plus immédiat, de plus plastique. Il voulut redenir peintre et regretta sa vocation manquée. Ce fut une nouvelle manie. Sur des feuilles volantes, sur les marges de ses manuscrits, sur les pages de son carnet et jusque sur les enveloppes de ses lettres, il crayonnait le corps dévêtu de la Galliego, il insistait sur la ligne du cou, desespérant d'en reproduire le galbe au gré de son imagination et s'y acharnant d'autant plus. Mais la sécheresse du dessin le rebuta. La couleur seule pourrait lui donner l'illusion complète de la vie! Mystérieusement, il acheta une boite d'aquarelliste, du papier, des godets, une planche.

Toutes les nuits, il peignait avec fureur jusqu'à l'aube.

Son cerveau se détraquait à ce surmenage forcené. Des pensées déprimantes l'envahissaient et quand ses yeux commençaient à se brouiller, quand le pinceau tremblait entre ses doigts, il contemplait son œuvre atterré et de plus en plus convaincu de son impuissance. II se rappelait ses débuts malencontreux dans l'atelier de son cousin, le fameux Horace Goumy, le peintre prud'hommesque des batailles du Second Empire. Au sortir du collège, il s'y était laissé conduire par son tuteur cédant à des considérations de famille. Mais leVieux Goumy, avec sa butorderie ordinaire, n'avait pas tardé à le décourager : « Toi, mon bonhomme. — lui avait-il dit, dès la seconde séance, — tune seras jamais qu'un chameau!... » Et comme Mautoucher, indigné, protestait : « Inutile I Tu perds ton temps ici ! Il te faut un régime sobre à toi!... » Finalement, le vieux lui conseillait d'entrer chez Puvis de Chavannes.

Ce souvenir désagréable, il l'avait enterré au plus profond de sa mémoire, et même, — étourdi bientôt par la gloriole littéraire, — il l'avait à la longue oublié. Maintenant les paroles du peintre prenaient un sens accablant pour lui. La fatigue de ses veilles se joignant à ses déboires d'amoureux, à ses doutes continuels sur lui-même et sur son talent, il se laissait aller à un désespoir sans limite. Ce qu'il avait fait lui paraissait exécrable. Alors il jetait son pinceau, repoussait violemment la planche et, vite, il ramassait ses ustensiles, les pinceaux, les godets, la boite à couleurs, la planche elle-même et il enfouissait le tout dans sa malle qu'il fermait à double tour, comme s'il s'agissait d'une chose honteuse et dont il fallait effacer la trace.

Dé son côtëi la Galliego élaii testée fort perplexe après la scène du Sdlùn de bdilé. Son premier mouvement avait été d'avertir Jean, dès son arrivée. Elle se rendrait plus intéressante, elle se dramatiserait ainsi à ses yeux. Mais, après mûre réflexion, elle craignit de lui déplaire en accusant un ami qu'elle lui savait trèscher. La raison la plus forte et qu'elle ne s'avouait qu'a demi, c'est qu'elle le sentait indifférent à tout ce qu'elle pourrait lui dire, supérieur à toute jalousie, trop sur de lui. C'est pourquoi elle eut peur d'avoir été dure pour Mautoucher; et, avec la servilité inconsciente de la cabotine vis-à-vis d<' l'homme de presse, elle en vint à redouter le feuilletonniste. Elle appréhenda de sûres vengeances pour cet hiver, lorsqu'elle inaugurerait ses danses africaines. Mieux valait s'en tenir là, laisser les choses indécises et même, — pour réparer le fâcheux effet de ses moqueries, — affecter avec Mautoucher des airs de bon camarade, jusqu'au moment où elle serait débarrassée de lui.

Or Jean était revenu enchanté d'Huelva. L'affaire des mines était en bonne voie et don Praxedès ne le quittait plus.

Dans toute l'effusion de sa belle humeur, le jeune homme se montrait extraordinairement affable et confiant avec Mautoucher. Il tolérait sans trop d'ennui ses indiscrétions, et il poussait la complaisance jusqu'à lui faire partager leurs promenades aux Délicias et à la Cristina.

Un matin que le sirocco rendait la maison intolérable, ils étaient partis chercher un peu de fraîcheur dans les jardins de l'Alcazar. Mautoucher, qui les guettait, les vit franchir 1<- portail. Il s'habilla précipitant

ment et, forçant le pas, il les rejoignit comme ils entraient dans le Patio des Bannières :

— Tiens! vous ici! — leur cria-t-il, en jouant la surprise.

La Galliego et Jean échangèrent un sourire. Mais cela lui fut égal d'être deviné par eux : il prit prétexte du sirocco pour expliquer cette promenade de si grand matin.

— Oh! moi, cette chaleur ne me gêne pas, — dit Jean avec son air tranquille, — c'est Antonia qui a voulu sortir...

Son visage régulier, à la carrure puissante, ne trahissait pas la moindre altération. La peau toujours aussi ferme, avait sa coloration habituelle. Ses traits, ses gestes, toute sa personne exprimaient un calme inébranlable. Ses yeux seuls avaient un éclat plus aigu et il en débordait comme une allégresse perpétuelle. La continuité prolongée du plaisir lui comblait l'âme : il était radieux, disposé aux expansions amicales. Mautoucher s'en aperçut tout de suite, à la façon dont il passa son bras sous le sien et dont il lui dit :

— Cela va être exquis de fumer une cigarette en causant!...

Ils traversèrent le grand vestibule à colonnes, s'engagèrent dans la pénombre d'un corridor et, par la porte, aussi basse qu'un guichet de prison, ils débouchèrent dans un jardin planté d'orangers. A l'extrémité de la grille, sur la première terrasse, le bassin de Neptune resplendissait comme une immense émeraude légèrement rosée par les reflets du ciel matinal.

De hautes architectures de style rocaille, toutes surchargées de mousses pendantes et de stalactites, se déployaient derrière la vasque quadrangulaire et répétaient leur image dans l'eau bourbeuse. En

fresques délabrées, sur toute l.i longueur du mur, un « Triomphe de l'Espagne » ordonnait ses groupes allégoriques. Les bleus clairs, les jaunes soufre et les amarantes des draperies se fondaient en une tonalité chaude que rehaussaient encore les rousseurs brûlées des vieilles pierres. Au centre du bassin, une urne de bronze pleurait par les embouchures obstruées de ses goulots, et la statuette du dieu Neptune, qui la surmonte, paraissait flotter au-dessus des pelures d'oranges et des détritus d'herbes amoncelées. Déjà la Galliego s'était accoudée à la balustrade. Elle aspirait l'humidité fiévreuse qui s'élevait de la surface trouble, avec une faible odeur de pourriture. Comme si elle s'était penchée sur l'orifice d'un puits glacé, elle releva immédiatement la tète. Le contact de la vapeur imperceptible avait calmé la brûlure de ses joues. Le sang se remettait à battre sous l'épidémie hâlé. Les prunelles s'étaient ranimées. Elle s'épanouissait.

— Oh! chère amie! — dit Mautoucher avec un trouble mal déguisé, — quelle étrange figure vous avez ce matin! Vous avez un visage d'enfant!... On dirait une toute petite fille !

Et quittant le bras de Jean Puig, il s'avança vers elle comme pour l'admirer.

— Henri! vous êtes un flatteur incorrigible! — disait la Galliego rougissante.

— Si ! Si ! vous êtes toute changée. Regardez-vous donc dans le bassin !

Il l'obligea à s'accouder de nouveau sur la balustrade. Le soleil montant incendiait l'étendue de la vasque. A leurs pieds, le visage enfantin de la danseuse souriait h travers les mucosités verdâtres qui s'échevelaient en longs filaments... Mais une bande

de carpes émergeant de dessous un paquet d'herbes effaça les lignes d'un coup de nageoires. Leurs peaux écaillées par place avait l'éclat dédoré des patènes et des calices anciens : laissant un sillage lumineux, comme l'éclair d'une truelle de vermeil, elles disparurent très vite sous des masses d'eau glauque, impénétrable à l'œil. Un instant agités et décomposés, les reflets ardents des fresques s'apaisèrent en des moires d'un rose tendre, s'évanouirent, vers les angles dans des ténèbres liquides qui semblaient de l'ébène et de l'or en fusion. Puis, sur le fond redevenu calme, le visage enfantin se détacha de nouveau, souriant, parmi les pustules et les mucosités flottantes.

Jean, lui aussi, s'était penché sur la vasque merveilleuse, lorsque le gardien s'approcha d'eux à pas muets. D'un ton machinal, il dit sa phrase habituelle.

— Ces messieurs désirent visiter les Bains de Maria de Padilla?

Au nom de Maria de Padilla, la Galliego, curieuse, se réjouit. Elle voulut connaître les bains de la maitresse royale.

Ils descendirent l'escalier de la terrasse entre des buissons de myrtes et de jasmins. D'un geste automatique comme sa parole, le gardien détacha des ramilles qu'embaumait le parfum trop fort des fleurettes blanches et roses, et il en chargea les mains des visiteurs.

Un cintre trapu et surbaissé s'ouvrit devant eux, tout plein d'ombre comme l'entrée d'un souterrain. L'homme alluma sa lanterne, l'obscurité devint plus profonde. Ils descendirent encore quelques marches, en tâtonnant daiis la nuit. Un rai de lumière filtra d'un soupirail, leurs yeux se firent peu à peu à cet

air de limbes, et des choses imprécises se dessinèrent dans le noir, touchées successivement par les rayons de la lanterne.

Ils étaient au bord d'une vaste cuvette qu'environnait une galerie voûtée. La pénombre en augmentait les proportions qui paraissaient colossales. Mautouchet songeait à ces lacs artificiels où les Césars romains donnaient leurs naumachies, à la lueur des flambeaux. Il y voyait évoluer des trirèmes, autour de cette galère de parade que Tibère avait fait recouvrir d'émaux et de dorures, — lupanar flottant qu'emplissait jadis le tumulte de l'orgie et qui dort, dit-on, ensevelie dans les eaux du lac de Némi! Il s'exaltait à cette image. Mais le gardien commençait à réciter ses formules apprises :

— Voici le lieu où dona Maria de Padilla, maîtresse de don Pèdrele Cruel, prenait ses bains, devant le roi et toute la cour !... L'histoire raconte que, par galanterie, les seigneurs buvaient l'eau de la vasque, dès que Maria de Padilla en était sortie !...

L'idée de ce raffinement bizarre acheva de transporter Mautoucher. Éclairée par la lanterne, la (ialliego était assise au bord du bassin, sur la margelle de brique. La maitresse de Jean et celle de don Pèdte le Cruel se confondaient pour lui en une seule forme féminine d'une beauté artificielle et chimérique.

— Quelles époques admirables! — disait Jean, dont la robuste sensualité se délectait à la caresse de tant de souvenirs voluptueux!

Mautoucher, sûr de son assentiment, s'excitait davantage. Il évoquait toute la scène du bain :

... a C'était comme une fête ûocttirne! Des pages portant des torches occupaient le pourtour des galeries. Des cuirs fauves, des toilea d'Or, des tentures

écarlates rutilaient sur les murailles, resplendissaient aux voûtes. Dans le fond, sur une haute estrade drapée d'étoffes croulantes, le roi et sa cour avaient pris place... Tout à coup, Maria de Padilla, entourée de ses femmes, émergeait des ténèbres lourdes! C'était l'Aphrodite anadyomène!... Les feux des torches embrasaient la pulpe de sa chair. Des pièces d'or semblaient frissonner en larges flaques lumineuses et couler dans l'eau inerte. Les mains à son cou, soutenant le poids de sa chevelure ruisselante, elle se dressait, telle qu'un grand lys épanoui sur l'onde noire d'un marais infernal ! »

Et tandis qu'il parlait, il ne quittait pas du regard le visage de la Galliego, qui, cerné par le halo de la lanterne, flottait dans l'ombre comme une tête coupée. Il se tut un instant. Mais bientôt Jean, avec un élan sincère de reconnaissance :

— Que tu es heureux, — dit-il à Mautoucher, — d'avoir cette sensibilité vive, cette imagination toujours en éveil! Tu décuples tes jouissances, tu décuples les miennes!... Quel admirable courtisan tu aurais fait!...

— C'est toi, mon cher, qui es heureux! — répondit Mautoucher subitement ramené à ses tristesses.

Cependant ce lui fut une joie d'être loué devant elle par son ami. Mais elle ne songeait déjà plus ni à Maria de Padilla, ni aux extases lyriques du romancier. Selon le caprice du moment, elle s'émouvait ou elle restait indifférente à sa parole, et quand elle était émue, l'impression s'effaçait très vite et s'évaporait presque, comme le son d'un instrument dont on vient de jouer et qu'on repose dans sa gaine...

Maintenant la lumière et la chaleur les avaient repris. Une poussière scintillante flottait au-dessus des

LE RIVAL DE DON Tl AN 213

jardins. Les plâtres des murs se fendaient au soleil. Les branches des arbres craquaient, les feuilles sèches se recroquevillaient sous l'haleine du sirocco, une vibration torride, comme celle qui sort de la gueule d'un four, montait des massifs de myrtes et de jasmins. Pas un souffle n'agitait les palmes flétries dont les bouquets aériens s'érigeaient, pareils à des verdures métalliques sur de sveltes colonnes lamées d'écaillés de bronze. De distance en distance, au sommet des grilles intérieures, les pyxides de porcelaine frappées par l'ardeur diurne flambaient, comme des brasiers tout blancs qui brûlent en plein jour.

Aiguillonnés par les mille piqûres de l'air, ils s'enfoncèrent dans les charmilles, entre des bordures de myrtes et de jasmins arrondis en boules, recourbés en arabesques aussi hautes qu'un homme, élancés en voûte au-dessus de leurs tètes. Une atmosphère irrespirable emplissait ces corridors d'arbustes aux parois surchauffées comme des plaques de tùle. Ils se hâtèrent d'en sortir pour se reposer un instant devant les Bains des sultanes; puis ils se perdirent de nouveau entre les ifs du Labyiinthe et ils débouchèrent dans la vaste huerta qui environne l'Alcazar. Des maraîchers, les jambes nues, charriaient des seaux d'eau, arrachaient des touffes de maïs, amoncelaient entas éclatants les tomates, les piments rouges, les aubergines. La vie des champs pénétrait dans les jardins royaux. La rumeur confuse des travailleurs épars dans la campagne semblait ranimer la pompe décrépite des' palais et des architectures. Mais, chassés par le hâle qui s'élevait des terres calcinées, ils revinrent vers les lieux historiques et les boulingrins fastueux. Le pavillon de Charles- Quint, avec sa coupol<\ ses arcades élégantes, son

jet d'eau tari, ne les retint qu'un instant : on étouffait sous les lambris de mélèze découpés à jour.

Ils finirent par se réfugier dans un cabinet de verdure encadré par quatre grands cyprès. Une vasque de porphyre se creusait au centre, un banc en rotonde revêtu de faïence en faisait le tour. De chaque cùté, s'enchevêtrait toute une végétation de bananiers et de géraniums arborescents, de magnolias, de palmiers et d'orangers. Les orangers surtout pullulaient. Il y en avait de très- vieux dont les troncs étaient à demi pourris mais qui avaient poussé des rejets vigoureux tout chargés de jeunes oranges vertes, luisantes et dures comme des balles d'argile vernissée. Les larges feuilles des bananiers et des magnolias, gonflées d'humidité tiède, formaient une ceinture do fraîcheur qui amortissait un peu le souille brûlant du dehors.

A peine assis sur les azulejos de la rotonde, ils éprouvèrent une détente soudaine. Ils respiraient plus à l'aise. L'endroit était à souhait pour y passer les heures chaudes.

Mais la Galliego, apercevant le bouton de cuivre d'un jet d'eau qui perçait le fond de la vasque, s'empressa d'en tourner la clef. Un mince filet lui jaillit au visage, l'éclaboussa toute. Elle poussa un cri, se rejeta en arrière, la figure inondée et pleurante, puis aussitôt elle lança un éclat de rire strident et, s'étanl secouée comme un petit chien, elle offrit de nouveau ses joues au jaillissement de l'eau rigide et pénétrante.

— Quel enfantillage!... Antonia, voyons! Finissez donc! — grondait doucement Jean Puig, à qui ces mouvements désordonnés de la Galliego déplaisaient parfois.

— Mais non! Laissez-moi! C'est délicieux, cette eau fraîche!... Jean, venez tremper vos mains dans cette eau! ..

Il ne bougea pas. Sa canne frappait à petits coups saccadés sur les dalles. Alors la Galliego vint se rasseoir auprès de lui, en épongeant sa figure et son corsage.

— Vous voilà dans un joli état! — dit Jean. — Quelle gamine vous faites! Henri avait raison : vous êtes une vraie petite fille!...

En une moue d une drôlerie inimitable, elle lui tira la langue. Jean se mit à rire à son tour, et pour se faire pardonner ses gronderies :

— Petite lille, vous êtes charmante! — lui dit-il en la baisant au front.

Elle lui prit la tête entre ses deux mains encore humides et elle le considéra un instant, comme fascinée par l'éclat de ses prunelles :

— Jean, vous n'êtes plus le même ! — dit-elle lentement. — Oh! que vous êtes changé! Comme vos yeux brillent!... Saviez- vu us cela? Vous n'avez plus les mêmes yeux.

— Je sais!

Puis, d'un ton à la fois mystérieux et plaisant :

— Ce sont mes yeux du Sud!

— Vos yeux du Sud!... Que voulez-vous dire ?

— Ah! voilà! — lit Jean avec un geste vague.

Et, redevenu sérieux, il assura qu'il ne valait pas la peine de l'expliquer. La Galliego lui donna une tape légère sur ses moustaches :

— Eh! bien, je vous aime ainsi! — dit-elle. Mautoucher, frémissant de jalousie, contemplait

(•'•lie scène. Le désir de posséder cette femme le torturait plus que- jamais. 11 prononça tout à cuup :

— Chère, il faut que je fasse votre portrait!... Dites! voulez-vous?...

— Mon portrait? — demanda la Galliego étonnée. Mautoucher, tout tremblant, guettait la contraction

de ses lèvres.

— Pourquoi pas? — fit Jean par bonté.

— Soit! — dit-elle, — mais à une condition! Henri se troubla davantage :

— Quelle condition, chère amie?...

— C'est que Jean et moi nous posions ensemble!...

Le romancier haussa les épaules :

— Impossible, chère amie ! Impossible !... Ce serait du dernier bourgeois! Vous auriez l'air de deux mariés !

— Oh! moi! cela m'est égal! — dit-elle. — Mais je maintiens ma condition!... Alors, vous ne voulez pas?... Bien! n'en parlons plus!

Mautoucher eut le sentiment qu'une occasion unique s'offrait à lui et qu'il allait la perdre encore une fois. Faire son portrait, ce serait un prétexte pour la voir plus souvent, ce serait comme une prise de possession, il posséderait presque son corps!... Il cherchait une combinaison qui la satisfit, excité par la crainte qu'elle ne se ravisât brusquement. Un instant, ses yeux errèrent avec anxiété. Dans l'écartement des verdures, sur la terrasse opposée, le pavillon de Charles-Quint déployait les colonnettes frêles de ses arcades. Les acanthes de marbre resplendissaient au soleil. Les faïences émaillées répétaient la devise du maître, entre l'Aigle d'Autriche et les Lions de Castille. Tout le faste des amours princières ressuscitait pour lui, dans ce décor. D'impériales courtisanes passaient avec lenteur sous les branches...

— J'ai trouvé ! j'ai trouvé ! — s'écria-t-il précipitamment. — Vous poserez tous les deux ! Ce sera d'un style superbe...

En paroles incohérentes et pressées, il exposa son projet :

— Tu te rappelles, dit-il à Jean, ce tableau du Titien qui est en double au Musée de Madrid?...

Vénus se délassant de l'amour, en écoutant la musique? Une femme étendue sur un lit de parade encombré de coussins en velours grenat avec des ganses d'or... derrière elle, des jardins en perspective, des files de jets d'eau et, entre deux grands cyprès, une échappée de ciel, comme à Versailles!... Dans l'angle, au premier plan, un cavalier qui joue de l'orgue, en tournant la tête vers la jeune femme... Tu te souviens, n'est-ce pas?...

Émerveillé de son idée, il répétait :

— C'est cela! c'est cela! j'ai mon cadre, ma composition!... Chère amie, vous serez splendide!...

Il s'était levé, les deux mains dans les poches, le feutre rejeté en arrière, et, se plantant devant eux, il dit avec un bel accent de fatuité :

— C'est décidé ! Je me remets à la peinture ! . . . et si je suis content de ma toile, je l'expose au Salon, l'an prochain!

Éblouie par cette demi-promesse du Salon, la Galliego ne put réprimer un mouvement de vanité féminine :

— Vous en serez content, Henri!

Elle lui tendit la main, en signe de remerciement.

— Mon cher, je vous trouve exquis ce matin! — déclara-t-elle du même ton dont elle venait de dire à Jean : « Je vous aime ainsi ! »

Il se mêlait à cette vanité une pointe de coquette-

rie, et, par une inconséquence, dont elle n'avait pas clairement conscience, (elle qui voulait se montrer indifférente avec Mautoucher), elle goûtait une joie cruelle à sentir qu'il souffrait de l'aimer. C'était comme la rançon de la tendresse soumise qu'elle témoignait à Jean, comme un obscur besoin de représailles contre quelqu'un.

Mais lui, il exultait. Ce simple mot de la Galliego avait fait déborder toute la passion et tous les enthousiasmes refoulés en lui depuis une semaine. Il ne voyait pas le sourire ironique de Jean qui l'observait avec une compassion dissimulée : « Encore un caprice! — songeait celui-ci; — mon Dieu! comme ce garçon gâche sa vie à plaisir!... » — Et Jean fut convaincu qu'il en serait de ce projet comme de tous les autres et que, le lendemain, Henri ne penserait plus à son tableau!

Harcelés par une nuée de moustiques qui s'étaient abattus sur l'eau de la vasque, ils furent obligés de battre en retraite vers le Palais. Mautoucher, exaspéré par les morsures, eut un accès de mauvaise humeur. Il s'en prit à l'odeur violente des jasmins dont l'air était saturé :

— Ces fleurs sont écœurantes ! Sentez- vous?... Ces relents de pommades !

— Ah! vous n'êtes jamais content, vous! — dit la Galliego impatientée.

Au rebours de ce que Jean avait cru, Mautoucher s'obstina dans cette apoarente fantaisie. Elle lui tenait tellement au cœur, qu'à partir de ce moment il ne s'occupa plus que de ce portrait. Le lendemain, dès le matin, don Praxedès le mena chez son ami, le peintre Garcilaso, qui devait le conseiller pour les achats in-

dispensables. Pendant ce temps, Sérafine et Paco déménageaient un des belvédères où il voulait installer son atelier. Il pressa tellement les uns et les autres que, le même soir, tout était en place. Le châssis de toile attendait sur le chevalet drapé d'étoffes marocaines. Des tentures de soie brochée, qu'il s'était procurées chez un Maure de Tanger, dissimulaient la nudité des murs, des mantilles sévillanes parsemées de fleurs voyantes recouvraient la vieille bergère où la Galliego s'assiérait pour les poses, et, jusqu'à la nuit, il se fatigua à transporter de sa chambre des guéridons et des coussins, des bibelots et des majoliques, où il disposa d'énormes bouquets de lys et de tubéreuses. Ayant découvert au grenier une antique chaise à porteurs toute poudreuse, aux panneaux encrassés et disjoints, il tint à la fourbir lui-même, afin d'en mieux raviver les couleurs; après quoi, il la fit mettre dans un angle de l'atelier et il en garnit l'intérieur avec des gerbes de roses.

Lorsque la décoration fut complètement terminée, il alluma des flambeaux et il goûta une joie d'enfant à contempler son œuvre. L'atelier avait l'air d'un bou doir préparé pour une rencontre amoureuse. Il se laissait aller à la dangereuse illusion et, comme les rêves de son imagination finissaient toujours par s'imposer à lui, au mépris de la plate réalité, il croyait presque toucher à l'accomplissement de son désir. -

D'avoir si vite arrangé tout cela, d'y avoir travaillé lui-même avec cette fougue, il éprouvait la satisfaction du bon ouvrier qui, se repose sur son ouvra « Il en serait ainsi désormais! Tout céderait devant sa volonté. Cette crise, ces défaillances de la veille, ce n'étaient que des étapes douloureuses, mais nécessaires, pour que sa volonté entraînée pût s'épanouir

dans toute son énergie !... D'ailleurs, il avait tort de se tourmenter au sujet de Jean. Tel qu'il le connaissait, celui-ci ne tarderait guère à se lasser. La Galliego serait bientôt libre. Alors il la prendrait de gré ou de force ! Son audace, qu'il sentait indomptable en cette minute, sa puissance de persuasion, la flatterie perpétuelle de sa parole, le prestige de son talent, — autant d'armes sûres et qui viendraient à bout de tous les dédains ! Il ferait oublier à la danseuse son Don Juan de province!... »

La nuit de Mautoucher fut calme. Il dormit avec délices jusqu'à l'aube. Sitôt habillé, il s'achemina vers l'Hospice de la Caridad, où, selon la tradition, est conservé le masque authentique de Don Juan Tenorio. Il avait hâte de le voir face à face, et il surprenait en lui quelque chose de cette curiosité jalouse qui pousse un homme vers son rival.

Chemin faisant, il se rappelait le drame de Gabriel Tellez, et se comparait ironiquement au séducteur de la légende qui va provoquer la statue du Commandeur dans son caveau funèbre. Cette idée le remplissait d'une gaîté extravagante.

La maison de Don Juan est située dans un quartier populaire, aux masures malpropres et croulantes, et que le voisinage de l'arsenal d'artillerie rend tout bruyant d'un vacarme continuel de marteaux et de machines. Mautoucher tira la poignée en fer d'une sonnette. Une cloche fêlée tinta et une petite novice à. figure de paysanne, toute criblée de taches de rousseur, entrebâilla la lourde porte. Ce fut l'ordinaire hôpital, avec ses odeurs nauséabondes, la désolation de ses murs délabrés et de ses longs corridors. Sous les platanes de la cour, des infirmes traînaient leurs béquilles. Une grosse sœur rubiconde roulait

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dans une petite voiture une femme impotente. D'autres, en tabliers bleus, traversaient le préau, portant des charpies et des bandages...

La novice, sans même l'interroger, emmena Mautoucher vers la chapelle. Il ne lui cacha pas son impatience. Rien ne parvenait à l'intéresser, ni le Moïse frappant le rocher de Murillo, ni le fameux tableau de Valdès Léal où le cadavre d'un évêque et celui d'un chevalier de Calatrava s'étalent côte à côte dans la pourriture d'un charnier. Il n'était venu que pour voir Don Juan !

Comme si elle blâmait ce désir coupable, la novice le conduisit de très mauvaise grâce aux appartements du premier étage. Des corridors défilèrent, des cellules, de grandes chambres dénudées. Enfin la sœur s'arrêta devant une porte à double battant, elle chercha une clef massive dans son trousseau qui cliqueta. Mautoucher eut une palpitation.

Il se précipita derrière la novice : la salle n'offrit rien de singulier. C'était une salle des actes comme toutes celles qu'il connaissait : sur une estrade, une grande table recouverte d'un tapis à franges, des rangées de fauteuils, le long des murs, des cadres appendus représentant des Confrères de la Charité, ou des donateurs de l'Hospice. Pourtant, dans l'embrasure des fenêtres, sur une console très élevée, un masque de plâtre apparaissait à travers un globe :

— Le voilà! — dit sèchement la sœur en pinçant ses lèvres.

Mautoucher leva les'yeux : « Que c'est laid! — songea-t-il, — on dirait une couronne de mariée conservée sous verre !... »

Mais comme l'objet était placé trop haut et qu'il le distinguait mal, il pria la novice de le descendre. Il

voulait le voir, le toucher de ses mains !... Impassible et sévère, la sœur ne comprenait point cette fantaisie. Mautoucher insista, promit une grosse aumône. Alors, poussant un soupir, elle monta sur une chaise, prit le masque avec mille précautions et le déposa sur la table.

Il se rua dessus : le visage de plâtre était sans beauté, le front bas et insignifiant. Le nez luxurieux tombait en pointe, comme un nez de dévote, sur une bouche effilée et cruelle. Semblables à celles de Jean Puig, les mâchoires saillaient fortement.

— Mais il est affreux, il est ignoble ! — cria tout haut Mautoucher, — c'est une tête de soudard ou de ruffian !...

D'un geste colère, il repoussa le globe qui faillit chavirer. La sœur épouvantée avança les mains pour le retenir. Il jeta un louis sur le tapis de la table, — et, sans se retourner, radieux, exultant, les yeux hagards, il disparut comme un fou dans les corridors...

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