‹ Le Roc-aux-MoinesChapitre 3 sur 12 · DEUXIÈME PARTIE « France la doulce · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE « France la doulce

La luesse luatiiiale venait de iiair ef, quelques dames sortaient ensemble de l'église de Bourg-Saint-Mathieu. C'étaient des habituées de la messe de 6 heures : quelques vieilles filles ; la présidente des Enfants de Marie ; une dame veuve, fondatrice de l'œuvre du Vestiaire, la femme du notaire, etc.

Gomme d'habitude, ces dames s'arrêtèrent en petits groupes sur la Grand'- Place pour échanger quelques bonjours, et bien que ce fût lundi, jour où elles ne s'attardaient pas à cause du marché qui s'installait déjà, les conversations se prolongèrent dans ]e< groupes resserrés .

— Alors, c'est décidément oe matin qu'ils arrivent ? dit Mlle Rose, la présidente de la confrérie.

— Oui, j'ai vu la Marguitte hier «oir, après les Vêpres. Le vieux James était venu la prévenir qu'il avait reçu une (lépêclie de Paris. 11 allait aux Haubières retenir une voitore chez le loueur, pour ce matin. Ils ont dû arriver par le train de [\ heures, et la voiture ne tardera pas à passer, ajouta Mme Aubry, la femme du notaire.

— Les avez-vous connus .^ dit une voix sympathique, celle de la veuve du capitaine llumblot, installée depuis (|uel(ju('s années seulement au Bouig- SaifitMalliieu, où elle s'occupait activement de bonnes œuvres.

— J'ai connu un peu Xavier de Lange dans son enfance, répondit Mme Aubry. 11 est à peu près de l'âge de mon mari ; mais, depuis son départ pour le collège, il n'a pour ainsi dire jamais habité le Roc. Il y est revenu pendant une semaine, voilà près An vingt-cinq ans, je crois, car je me souviens que c'était peu après la naissance de Bernard, mais il n'a vu personne, si ce n'est le D"^ Pierre, son ami.

— Je n'aime pas les mystères, lit une vieille fille anguleuse, aux cheveux collés.

Sa voix était sèche et siftlaiile cl semblait sortir aiguisée coiriiiic une lame d'acier des lèvres très minces placées toutes droites sous un long nez pointu.

— Mon Dieu I peut-être n'y a-t il dans tout cela pas autant de mystères que Ton en prête. J'ai vu plusieurs fois le bon D'' Pierre hausser les épaules quand on y faisait allusion devant lui, reprit la voix conciliante de la veuves 11 m'a dit lui-même que l'on faisait beaucoup trop d'histoires dans le |)ays autour de cette pauvre servante maniaque recueillie et gardée au Iioc-aux- Moines.

Un rbulemerit de voiture, de l'autre côté de la place, un mouvement de curiosité parmi les paysannes qui déballaient leur marchandise, interrompirent la conversation.

Chargé de deux malles plates et d(3 sacs de voyage, un landau de louage s'avançait au trot dei ses deux chevaux, car l'omnibus qui faisait deux fois par jour le service entre Bourg-Saint-Mathieu et les Haubières, la statiou la plus proche, n'allait pas à ce train matinal.

Deux personnes : un homme enveloppé d'un macfarlane marron et une jeune fille voilée étaient au fond de la voiture.

Sur le siège, auprès du cocher, le vieux domestique anglais était assis, les bras croisés.

Tout le monde regardait avec une curiosité intense, et un grand murmure courait sur la place :

— Les châtelains du Roc-aux- Moines... Les châtelains du Roc-aux- Moines !

— C'est la Marguitte qui va les servir P reprit enfin Mme Humblot.

— Oui, répondit la femme du notaire. Le vieux James est allé demander à M. le curé de lui trouver une servante pour le Roc.

— A M. le curé ? Quelle idée ! fit de nouveau la voix sifflante de Mlle Clémence, dont le nom ne s'alliait décidément pas avec l'expression de la physionomie. Le bonhomme n'est-il pas Juif... ou pire ?

— Il est protestant conmie ceux de son pays puisqu'il est Anglais, fit Mme Aubry, et depuis \ingt-cinq ans qu'il habite le iioc il a toujours été en

excellents termes avec M. le Curé, qui lui a proposé la Marguitte.

Mais l'heure passait. Les ménagères arrivaient, le panier au bras, et, malgré l'intérêt qu'éveillait l'événement du jour, il fallait penser aux provisions.

Ces dames se séparèrent donc pour se diriger à leur tour, quelques minutes plus tard, vers le marché, affaire capitale pour les ménagères die Bourg- Saint-Mathieu.

La voiture a dépassé les derntières maisons du bourg.

Presque tout de suite, un chemin étroit se détache, à gauche, de la route nationale pour escalader en lacets une montagne de rochers qui émergent çà et là, sous les sapins.

Sylvette a relevé son voile et regarde de tous ses yeux le pays«ige inconnu en aspirant à pleins poumons Fair embaumé de résine que dégage la forêt proche.

38 I-E T^OC-\TJX-MOTNF.S

Puis, à un dernier détour de la route, le rideau de sapins se déchire et le Roc-aux-Moines apparaît.

Sylvette jette un regard sur son père ; il est très pâle.

M. de Lange a été silencieux tout le temps de la route, et sa fille a respecté son silence, tout en jouissant ellemême de cette promenade matinale sur le chemin tournant, encaissé parfois entre deux montagnes couvertes de sapins, entre lesquelles la Mouzotle heurte les roches en grondant.

Maintenant c'est le vieux logis qui se dîBsse devant Sylvette.

Non, il ne répond pas du tout à l'idée qu'elle s'en était faite.

Jamais la petite Américaine n'a vu de près des pierres noircies ainsi par les siècles et sur lesquelles le lierre s'agrippe comme pour les maintenir [>our réterni lé.

Des photographies d'Europe lui ont hien montré parfois des souveniis du passé, mais elle n'en a jamais vu dans la réalité dégager un tel chai me poétique sous le soleil du matin.

Et cette jolie vieille chose va devenij^ son home L,,

La jeune fille saute de voiture avec enthousiasme et s'avance vers une porte basse per( 'e dans une tourelle.

Sur le seuil s( tient une femme d'un certain Age, 1( coin de son Irddier relevé.

M. de î.ange s'avance S\ son toin\ landis que Jani s décharge les malles, aidé du cocher.

I.e père et la fdle disent quelques mots de bienv( .nie à la Marguilte qui multiplie les ré\( rcnces, et, après avoir traversé un |)eti t vestibule, pénètrent dans une pièce dallée, étroite et Ion gue, dont les trois larges fenêtres gril lées sont garnies de vitraux coloriés.

Deux couverts sont disposés sui" une table de chêne placée au milieii de ht salle, devant une moimmentale cheminée où, l'hiver, d'énormes troncs d'arbres peuvent brûler sans gêne.

M. de Lange jette un regard aidonr de la j)ièce : sur les murs aux boiseries de chêne noircies par les ans ; sur les deux vaisseliers sculptés .

— Ma fdle, dît-il au bout d'nn ins tant, te voilà dîîus la miuson de tes ancêtres... Cette vieille bicoque est dans la famille depuis plus de deux

/jO LE BOG-AUX-MOINES

cents ans... Puisses-tu y être heureuse ! Sylvette s'avance vers lui et lui tend la main.

— Certainement, j y serai heureuse auprès de vous, père. Il me tarde de connaître toutes ces belles vieilles choses.

— Déjeunons d'abord ; je vois que nous sommes servis, puis nous visiterons la maison.

Marguitte a posé sur la nappe de toile unie une cafetière fumante et des œufs à la coque à côté d'une jatte de crème et d'un beurrier, puis elle se retire discrètement.

Après la nuit passée en chemin de fer et le trajet matinal en voiture, les voyageurs font honneur au petit déjeuner.

Puis M. de Lange précède sa fille dans une pièce carrée faisant suite à la salle à manger et meublée de quelques fauteuils de vieille tapisserie et d'une bibliothèque.

— C'était le salon, dit-il. Je vois encore ma grand'mère tricoter près de cette fenêtre, et mon grand-père lire ici, dans ce fauteuil... Je n'avais plus rncs pnrents, ce sont eux qui m'ont

élevé... Je les ai quittés à douze ans pour le collège ; ils sont morts tous deux peu après, et je ne suis plus revenu... qu'une fois... pour quelques jours, il y a vingt-quatre ans.

La pièce aux tentures fanées exhalait une odeur de renfermé, de moisissure, comme toutes les chambres des vieux logis inhabités, et les fenêtres, assombries par le feuillage touffu d'un énorme marronnier tout proche, ne laissaient passer qu'un jour verdâtre sans le moindre rayon de soleil.

Sylvette ne disait rien, mais tout ce ce qu'elle voyait lui semblait tellement étrange, était si différent de tout ce qu'elle avait vu jusque-là, qu'elle s'imaginait vivre un rêve.

M. de Lange ouvrait des portes, traversait des corridors dallés oii la même odeur d'humidité se retrouvait partout.

De l'autre côté de la maison se trouvaient la cuisine et l'office, deux grandes pièces carrées pleines de lumière ; dans l'une d'elles, la Marguitte trônait.

Puis un escalier de pierre, assez large et clair, montait en tournant dans une tourelle ronde.

/|? LE FiOC-ATTX-MOTNES

Quatre grandes pièces, la répétition de celles du rez-de-chaussée^ s'ouvraient sur le corridor, d'un coté de l'escalier.

De l'autre côté de la tourelle, un nouveau corridor, très long et éclairé de quatre grandes fenêtres, longeait un second corps de logis oh se trouvaient des pièces plus petites.

M. de l.ange ouvrait chaque porte des chambres dont, seules, les quatre grandes de rj'ile principale étaient meublées.

Les autres contenaient à peine quelques sièges, et les ta|>isseries des rmu's, rongées par les mites, se delàchaienl par jdacny^ et pendaient lamen lablemenl.

M. de Lange arriva h la dernière pièce qu'il ouvrit conune les autres.

(/elle-ci, un peu plus vaste que les précédentes, élait meublée en chambre à coucher et toute |>réte à èlre habitée.

— Je m'installe ici, dit le père de Sylvette. James a tout, préparé porrr moi .

— Mîiis cette j>artie <le la maison n'est-elle pas plus humide que Tautre ? dit la jeune fille.

LE BOC ATÎX-MOîNES /|,H

— Non, tout est à l'abandon pour l'instant, naturellement, mais nous arrangerons cela. Je ferai mon cabinet de travail de la pièce voisine qui communique avec celle-ci et je me trouverai dans le [)aradis, à côté de notre petit appartement de New-York. Regarde comme je serai bien pour voir les étoiles.

H ouvrit la f(*nêtre toule grande, et la jeirne fille ne put relenir im cri d'admiration.

La maison dominait la vallée, andessus d'un rocher' presque a pic de ce Coté.

A droite, au d(l.'i de lîi route, coulail la Mouzotte dont on pouvait suivre lo cours tranquille au milieu des prairies vertes.

Puis im horizon de montagnes bleues, du bien noir des Vosges dont les cimes rondes se dessinaient nellement sur le ciel doré du malin.

Au-dessus et de Ions col es : le ciel.

t.a solrt-ude semblait parfaite, comme elle devait être au lemps leculé des moines qui avaient bali le prieuré sur le roc sauvage.

Sylvette sortit dans le corridor pour

lUi LE ROG-AUX-MOINES

contempler le paiioiama de ce côté du logis.

Mais la vue était bornée |>ar les rochers à mi-hauteur desquels la maison était construite.

Une cour assombrie par les sapins poussés entre les roches était bordée, à droite, par un corps de logis que Sylvette, ne s'orientant pas tout d'abord, crut être celui des premières chambres.

A gauche, un mur de pierres blanches, paraissant être d'une construction récente, allait de la tourelle à la vieille muraille noircie qui s'élevait au bas des rochers.

— Je vais maintenant te conduire chez toi, dit M. de Lange en rejoignant sa fllle. J'ai écrit à James de le préparer l'appartement de ma grand'mère.

Il reprit, en sens inverse, le chemin parcouru, passa devant l'escalier et entra dans le second corridor au fond duquel il ouvrit une porte.

C'était celle d'mie pièce carrée située évidemment au-dessus du salon du rezde-chaussée.

Elle était mieux meublée que le reste du logis, avec un beau lit Empire

d'acajou massif dont les cariatides de bronze vert étaient reproduites sur le secrétaire, sur l'armoire et aux quatre pieds de la table ronde du même style.

Des rideaux de lampas jaune, assez bien conservés, garnissaient les fenêtres et les portes, et un grand tapis feuille morte couvrait le parquet.

Sylvette remercia son père, mais ne put s'empêcher d'ajouter d'un air étonné :

— N'auriez-vous pas été plus confortablement installé dans cette partie dr la maison .^

— Non, je préfère reprendre ma chambre d'enfant, j'y serai plus tranquille. Tu n'auras pas peur, j'imagine ?

— Peur ! Et de quoi donc ? Des voleurs ? Je pense que les portes ferment avec ces verrous plus gros que ij]on bras ; du reste, nous saurons nous garder. Des levenants ? J'ai toujours rêvé d'habiter une maison hantée.

Quels beaux sujets de copie j'y glanerais pour mes journaux.

Un rire frais et clair s'égrena dans la chambre et courut tout le long du \ ieux corridor.

— Bien. J'espère, cependant, qu'aucun esprit ne revient ici. Quant aux voleurs, il n'y a rien à craindre ; jamais on n'entend parler de rien dans le pays, où les maisons isolées sont cependant nombi euses dans la montagne. Puis, comme tu dis, les portes ferment et nous saurons nous garder.

La servante couchera ici, en face, de l'autre côté du couloir ; mais tu peux, si bon te semble, rinstaller dans la galerie voisine.

Sylvette s'avança de quelques pas duns la pièce longue, de mêmes dimensions que la grande salle du rez-dechaussée, et, frappant des mains dans un élan d'enthousiasme :

— Marguitte restera dans sa chambre, s'écria-t-elle. Je m'installerai ici un merveilleux studio.

Non, décidément, ce pays ne ressemblait absolument en rien à l'Amérique.

Sylvette s'en était aperçue dès le premier abord et elle s'en rendait compte chaque jour de plus en plus.

Passer ainsi, en une semaine, de la

vie facile de la grande cité yaiikee dans un petit village des Voisges, à une vingtaine de kilomètres de la gare la plus proche, c'était, pour ainsi dire, cire rejeté subitement de la civilisation la plus intense en pleine vie du moyen âge.

Les premiers moments de découvertes enthousiastes passés, le revers de la médaille apparut.

Si les moines architectes du vieux prieuré avaient su choisir pour le lieu de leur retraite un site merveilleux ; s'ils avaient pu placer", presque au sommet du roc sauvage, cette l'oitcresse inaccessible de trois côtés et y construire pierre à pierre des salles spacieuses et des tours élégantes, en revanche ils ignoraient totalement ce qu'on est convenu d'appeler le confort moderne.

Sylvetle eut beau parcourir <'n tous sens la partie habitable du vieux logis, elle n'y découvrit pas la moindre salle de bains.

L'eau manquait presque dans la vieille demeure. Seule une pompe poussive amenait sur Levier de la cui«ine une eau claire et glacée qu'elle tirait,

Dieu sait de quelles profondeurs ! et les modernes habitants du Roc pouvaient bénir les vieux moines qui, au prix de prodigieux efforts de patience, avaient pu creuser dans la cour un puits s'alimenta nt, disait-on, dans la Mouzotte.

De ces tours de force la jeune filile se rendait compte, mais cela ne l'empêchait pas d'apprécier plus vivement qu'elle ne l'avait encore jamais fait les modernes canalisations d'eau.

Nous ne suivrons pas les nouveaux arrivés dans les mille péripéties d'une installation ; mais, un mois plus tard, une fée semblait avoir transformé, de sa baguette magique, le vieux Roc-aux- Moines.

A rextéiieur, le premier corps de logis s'était dégagé, grâce à la disparition du marronnier géant qui l'étouffait.

Le soleil, maintenant, réchauffait les vieux murs et séchait Thumidité des grandes pièces qu'il n'avait plus visitées pendant si longtemps.

Le lierre grimpait toujours sur la tour du centre et sur l'aile droite, mais n'obstruait plus les fenêtres, et les orandes dalles de la cour étaient débar-

LE ROC-AUX-MOINES /jQ

lassées des herbes folles sous lesquelles elles disparaissaient jadis.

A l'intérieur, le changement était encore plus complet.

La lumière entrait librement par les trois fenêtres de la salle à manger, et, se colorant en passant à travers les vitraux, venait poser les tons d'une palette merveilleuse sur les boiseries séculaires, sur les vieux bahuts de chêne sculpté entourés maintenant des fauteuils de tapisserie pris au salon voisin.

Celui-ci était méconnaissable. Sylvette y avait iiist&llé la salle de New- York aux destinations multiples, et rien n'était plus frappant que ce contraste des deux pièces voisines et cependant séparées par trois siècles de distance.

A l'étage supérieur, le même effet était reproduit en sens inverse.

La chambre Empire demeurait intacte ; mais, dans la galerie voisine (le studio, comme disait Sylvette), la jeune ftlle avait placé son grand bureau, sa bibliothèque, des fauteuils profonds de cuu^ fauve, la table de sa machine à écrire, une chaise longue.

Un paravent coupait la pièce dans sa

50 TT^ ÙOO-AUX-MOÏNES

longueur, et devant l'une des fenêtres un chevalet était placé.

Toutes les croisées, de ce côté, donnaient sur la vallée.

Au pied du Roc, les toits du bourg élaient tout proches, groupés autour du clocher dont on avait l'illusion de pouvoir saisir le coq doré, et, quand l'Angélus sonnait, les notes claires semblaient s'égrener dans les chambres.

M. de Lange avait suivi sa première idée, il s'était installé dans la dernière pièce de l'aile droite, et son cabinet de tr^ivail occupait la salle voisine.

11 passait la plus grande partie de ses journées dans cet appartement, et sa fille ne le voyait guère qu'à rheure des repas.

Du reste, absorbée par l'installation pour laquelle son père lui avait laissé carte blanche, la jeune fille ne souf frait pas de la solitude.

Elle travaillait sans relâche, l'œil h tout, surveillant les ouvriers, activani les travaux, désireuse d'être le plus vite |)OSsible al home pour commencer sa vie nouvelle.

A part une visite d'arrivée faite au curé de Bourg Saint-Mathieu, le père

LE ROC-ATJX-MOÎNES; 1)1

et la fille n'avaient encore vu personne),

M. de Lange avait exprimé le désir de vivre là, comme à New-York, dans la plus indépendante solitude, et Sylvelie n'avait pas rintention de se créer des relations nombreuses, sachant hjen qu'avec son père, son iravail, la promenade, la Icctivre et les pauvres, elle avait largemenl de quoi employer son activité.

— Tu sors, fillette ?

— Oui, père; je vnis au Vesliaire :

cVsl le jour de liiivnil ()Oiir les p.niNJcs.

M. de Lange recuirait d'une promenade solitaire, un livre sous le bras.

Ainsi en pleine lumière, il paraissail très vieilli.

Sî) (ille le rcgnrdîi avec attention et fut frappée, pour la première fois, du changement qui s'était opéré chez lui depuis six semaiues qu'ils étaient arrivés.

Toute à l'organisation de sa nouvelle existence, son [>ère passant ses Jour nées à l'écart, enfermé dans son cabi-

5l> LE ïiOG-AUX-MOlNES

net, elle n'avait pas remarqué ce changement.

— Vous ne souffrez pas, père ? ditelle, vous êtes pâle...

— Non, je ne souffre pas, mais cette promenade dans la montagne dont je n'ai plus riiabitude m'a fatigué. Je suis allé jusqu'aux Grands-Etangs, et je suis las.

— Marguitte va étendre la chaise longue ici, à Tombre ; vous vous y installerez, et je vais vous faire du thé.

— Non, va-t'en à tes affaires, puisque Marguitte est là

— A l'avenir nous sortirons ensemble, mon cher père, et je veillerai à ce que vous na vous fatiguiez pas.

— C'est déjà assez d'être venue t'enfermer avec moi dans ce cloître ; il te faut d'autres distractions qu'une pix)menade avec un vieux bonhomme comme moi.

Sylvette protesta avec chaleur.

Son père n'avait jamais été très tendre pour elle. 11 était froid, réservé, et s'était toujours tenu à l'écart avec ses livres et ses mystérieuses papel'asses dans lesquelles il semblait trouver im inépuisable intérêt ; mais,

depuis quelque teiiips, il paraissait tenir davantage encore à la solitude.

Elle n'insista pas pour rester, appela Marguitte, lui donna quelques ordres et prit le sentier étroit qui conduisait directement, en quelques minutes, au bas de la côte, sur la route où commençaient les premières maisons du bourg.

Vêtue d'une robe de tussor écru, elle paraissait une fillette.

La semaine précédente, son père l'avait conduite chez Mme Aubry, qui s'était chargée de présenter la jeune fille à la société de la petite ville et, sur la demande de Syh ette, l'avait mise en relation avec Mme Humblot.

Voilà pourquoi elle se hâtait vers la maison de cette dernière oii se tenait le Vestiaire, chaque vendredi.

Une petite servante alsacienne, coiffée du large nœud noir, vint lui ouvrir la porte et l'introduisit dans une vaste salle à manger tiansformée, pour l'instant, en atelier de couture.

A l'entrée de la jeune fille, un grand silence se fit dans la pièce ; les mains laissèrent retomber l'aiguille ou les ciseaux, et tous les yeux se braquèrent sur l'arrivante.

[>/[ l-E nue AUX MUllNES

Uii peu décoalenancéc, Sylvette salua an souriant Miuc llumblot qui s'avançait à sa rencoiiire, la main iendue.

— Ali ! voici notre nouvelle aide.

Mes chères amies, je vous préseirte Mllr dr Lange, qui veut bien nous aider à habiller les pauvies ; son concours est le bienvenu.

Sylvette s inelina gentiment, en sou I iant à la ronde, mais les yeux euiieux élaient si oeeupés à la dévisager et a détailler sa toilette que soji salut sembla passer inaperçu.

— Où allons-nous vous mettre i* reprit la directricR du N'estiaire. Ici, près de la fenêtre.

— C'est la place de Mlle Rose, lit une voix Iranchanle. Elle va venir tout à rheure et nous amener sa nièce.

La petite Américaine se tourna verla personiie «pri | variait et rencontra le regard aigu et |>eu amène de Mlle Clé menée,

Aloj's, ici, sur ce labouiet.

Mme Aubry ne hirdera pas à arriver, et vous serez en pajs de comiaissance.

Sans avoir un aplomb de mauvais goût comme beaucoup de ses compa triotes, Sylvette était loin d'être timide.

LE l\OC-/\lIX-MOlJ\ES - 55

Sou éducation , sa professiou, sou geure d'existence à New- York, avaient développé eu elle uu sentiiueut d'iudépeudauce qui la faisait se trouver à Taise dans tous les uiilieux ; cepeudaut, cv[[v curiosilé prescpie hostile* lui était si nouvelle que, pour lu tireuiière fois, elle Si? vil sur le i oint de |>erdie eontènanoe.

Heureusement, un coup de sonnette vint un peu détourner rattention de sa personne, et la petite Alsacienne introduisit une nouvelle arrivante, Mme Aubry.

Après une iirnple distribuiiou. de poignées de marns et de bonjours, la femme du notîure vint s'asseoir auprès de la jeune lille à qui Mme Humblot remettait une petite chemise de toile de coton dont il s agissait de Faire les coutures.

— Eh bien ! Miss Sylvette, vous voilà donc des nôtres ? lit Mme Aubry aimablement. J'espèix^ que nous allons faire de la bonne besogne.

— Je l'espère aussi. Madame, ré- IJondit Sylvette.

— Les Améjicaines savent donc coudre ? lit la voix aiguë de Mlle Glé-

mence. J'ai entendu dire que, là-bas, tout se fait à la machine.

— 11 y a des exceptions, il faut croire, répondit Sylvette d'une voix:

conciliante.

De nouveau, l'arrivée de deux retardataires interrompit la conversation, et Mlle Rose et sa nièce vinrent occuper les deux dernièies places laissées libres près de la fenêtre et si chaudement gardées par Mlle Clémence.

La présidente des Enfants de Marie eut un petit signe de tête très sec pour Sylvette qui n'avait pas jugé à propos de répondre a ses avances faites par l 'intermédiaire de Mme Aubry et de poser sa candidature au postulat de la confrérie.

Puis la conversation, ou plutôt l'interrogatoire de la petite étrangère, reprit de plus belle. Une foule de questions posées de tous côtés à la fois assaillit la malheureuse, de plus en plus choquée de se voir ainsi mise sur la sellette.

Elle avait beau se dire que toutes ces darnes d'un certain âge la traitaient visiblement en fillette, elle ne pouvait s'expliquer un pareil manque de cour-

toisie si contraire aux mœurs du pays de l'Indépendance.

EHe répondait cependant de son mieux, avec politesse, mais le plus vaguement possible, tout en se demandant si ces dames étaient un échantillon de la (( société française » et tout en tirant sans relâche son aiguille, dans la louable intention de faire pour les pauvres le plus de besogne possible puisqu'elle était venue pour cela.

— Et à quoi cette petite demoiselle va-t-elle employer ses journées qui vont lui sembler horriblement longues et vides après la \ ie de New-York ? fit tout à coup une ample matrone, d'un air protecteur.

— Jusqu'ici, le temps m'a semblé bien court, et je n'ai pas eu le loisir de m'ennuyer, Madame, répondit Sylvette d'un ton résigné.

— Oui, vous \ous installiez ; mais un emménagement ne dure pas toujours, si compliqué soit-il, et le Rocaux-Moines semblera bien morne à une fillette de votre âge, surtout si vous y restez l'hiver.

— Mon Dieu ! Madame, je tâcherai de tirer le meilleur parti possible de la

58 LE KOC-AlJX= MOINES

silualioM. Les journées ne sont jamais longues quand on sait les remplir.

J'aurai la société de mon père, mes livres, mon piano, ma profession.

— Votre profeîL'sion ?...

— Oui, Madame, ma profession.

— ()uelle sorte de profession ?

— Journa liste.

— Journaliste !..,

Le mot fut répété dans la salle de plusieurs eotés à la fois ; puis il se lit un grand ::^ilence.

Eniin, riniposante matrone reprit : ^ — Vous ne \oiile/; pas dire que vous éciivez dans les journaux P

— Je ne savais pas que ce mot eut plusieurs sens en français, mais, dans mon pays, il signilie, en effet, écrire dans les journauv,

Sylvette commençait à s'énerver :

elle était très rouge. Son aiguille se eassa dans rétoffe épaisse, et en en cherc liant une autre dans sa trousse etle se demandait si c'était vraiment l'aire la charité que de procurer à un enfant pauvre un tel ciliée.

Mais le jour nouveau sous lequel la petite étrangère venait de se présenter était beaucoup trop intéressant pour

I >E nue AUX MOllNES 5^

((•S (lames pour laisser la conversation efianger de sujet.

Mme Aubry regardait Sylvelle eouHjie si elle la voyait pour la première fois, et Mme Hunjblot elle-meîn(; parut s'intéresser aux débats.

— Alors, vous écrivez des aiiicles et oji les imprime ? reprit impitoyable juent la dame ir*jposante.

— Oui, Madame.

— Quelles sortes d'articles ?

Cette fois, la patience de Sylvett»' atteignait ses extrêmes limites. Elle parut absorbée par la |)iqùre qu'elle venait de se faire au doigt et ne sembla |>as avoir entendu.

Mais Mlle Clémence rét>oiidit pont elle, à l'autre bout de la frièce.

— Quelles sortes iïarticlcs voulezvous que ce soit ? Des feiiiUelons, naturellement !

Ce mot parut effaroucher au suprême degré une* petite danje effacée qui n'avait pas encore ouvert la bouclie,

— Des feuilletons ! répéta4~ellc d'un ton horrifié. Est-il possible (pi'une jeune fille écrive des romans I Ea mienne, qui a vingt ans, n en a encore jamais lu.

Go LE KOC-AUX-MOINE8

Mai» devant le silence et là mine de Sylvette, quelques-unes de ces dames comprirent sans doute que Ton allait trop loin.

La jeune fille entendit encore vaguement l'imposante matrone murmurer quelques mots sur l'extraordinaire chance qu'aurait une fillette de réussir où tant de personnes <( qui ont du talent » ont échoué ; puis la conversation changea de sujet.

(( Changer de sujet » est peut-être trop dire, car, malgré les visibles efforts de Mme Humblot pour diriger le courant sur un terrain vague, Sylvette se serait crue plutôt à une assemblée de critiques qu'à une réunion de charité.

Presque tout le pays fut passé en revue et au crible, et quand, après deux heures de séance, la jeune fille quitta le Vestiaire, ce fut avec la ferme résolution de ne plus jamais y revenir.

Lorsque Sylvette se retrouva seule, (îlle se sentait plus fatiguée qu'elle ne l'avait jamais été après ses plus longues journées de Iras ai i.

LE ROr-AUX-MOIJNES Of

De l'autre côté de la place, la porte de l'église était ouverte sous son vieux porche moussu.

La jeune fille se dirigea de ce côté, pénétra dans le sanctuaire et s'agenouilla dans le banc où chaque dimanche, depuis son arrivée, elle avait pris place auprès de son père.

Après une courte prière, elle s'assit pour réfléchir.

Quels sentiments éprouvait-elle, la petite Sylvette, qui se flattait d'être toujours si maîtresse d'elle-même ?

D'abord une immense déception; puis, il faut bien le dire, une large blessure d'amour-propre. . . .

Dans le pays qu'elle venait de quitter, oij sa profession était honorable entre toutes, dans le milieu intellectuel, presque exclusivement masculin, qu'elle fréquentait, elle était, depuis plusieurs années déjà, une petite personnalité appréciée, dont la plume gagnait en un mois de quoi nourrir Mlle Clémence pendant toute une année.

Enviée peut-être en secret de compagnes moins heureuses, car l'envie n'est-elle pas partout l'inévitable ac-

compagnatrice du succès, du moins jamais elle n'avait souffert d'une jalousie trop marquée, car son bon cœur vite découvert, sa générosité proverbiale désarmaient bientôt les petites coteries de métier.

Les quelques amies de cœur fréquen tées à ses moments de loisir étaient des travailleuses comme elle.

L'une, journaliste depuis de longues années déjà, car elle avait largement dépassé la trentaine, avait un nom connu dans tous les pays de langue anglaise ; l'autre, musicienne, organiste, professeur de chant ; une troisième avait fondé elle-même un commerce de luxe en plein succès, et les petites ï'éunions intimes de ces amies de choix, où bien souvent aussi l'on s'occupait des pauvres, n'avaient pas préparé Sylvette à la séance du Ves 1 iaire de BourgSaint-Maihieu .

peu à peu, cependant, dans la tranquilhlé de l'église, |ji jeune fdie se calma.

Son regard fit le tour du vieil édifice, s'arrêta sur les peintures naïves, srir les antiques saints aux tournures bizarres, éclairés faiblement par la

T.E ROC-/\TTX-MOTNES fi.l

. lueur incertaine qui tombait des vitraux sombres.

Une forme noire était agenouillée dans un coin du chœur.

Sylvette reconnut le vieux curé qui, sa tête blanche dans les deux mains, vsemblait prier avec ferveur.

Ce vieillard lui était sympathique.

Elle ne lui avait parlé que deux fois : au presbytère, quand elle était allée le voir avec son père, puis dans la visite que le prêtre avait rendue au prieuré, mais ses simples sermons du dimanche lui plaisaient, et elle s'était promis de le revoir.

T.n jeune fille attendit quelques instanls, puis, quand le prêtre se leva, son oraison terminée, elle l'aborda auprès de la porte donnant sur Fancien cimetière, derrière l'église.

— Pardon, Monsieur le Curé, pour rais-je vous dire deux mofs ?

— Mais oui, ma chère enfant, bien volontiers.

Ils traversèrent ensemble une place couverte d'herbe où s'élevaient ericore quelques tombes très anciermes, aux dalles gravées de caractères gothiques à demi effacés par le temps et la plu

part envahies par le lierre ou par des rosiers grimpants.

Le prêtre se dirigea vers une porte à claire-voie ouverte dans une haie à l'extrémité de la place et introduisit Sylvette dans Je jardin du presbytère, un vrai a jardin de curé », avec ses carrés de choux:, ses roses trémières et sa tonnelle de jasmin.

— Mais c'est le « jardin de la cure » que Franz Mûller a si bien décrit dans la Solitaire. Rien n'y manque, pas même le vieux puits à la chaîne rouillée... Combien de fois, dans ma petite chambre de NcAV-York, l'ai- je parcouru en songe ! Oui, c'est bien cela, j'aperçois même là-bas le bonnet de Catiche.

Le bon prêtre sourit, et une étincelle malicieuse s'alluma dans s€s yeux clairs.

— Vous lisez Franz Mûller ? dit-il.

— Je crois bien ! et non seulement je le lis, mais j'ai traduit en anglais l'un de ses derniers livres : la Solitaij^e, qui a en Amérique un gros succès.

Quel beau caractère, quelle belle âme de femme il a décrits là !

— Alors, vous connaissiez les Vosges avant d'y venir, car Mûller a admira-

, blement décrit notre pays, ses mœurs, ses habitants...

Sylvette s'arrêta au milieu de l'allée de roses trémières plus hautes qu'elle et campa sa petite silhouette décidée a côté de son compagnon.

— Ah ! cela, c'est autre chose, fitelle, et c'est justement de quoi je viens vous parler, Monsieur le Curé.

Et avec une verve endiablée qui arrachait, malgré lui, des sourires au bon prêtre, elle se mit à raconter la séance du Vestiaire.

En quelques phrases, les physionomies furent décrites, les personnages dressés, de sorte que, sans avoir prononcé de noms qu'elle ignorait pour la plupart, Sylvette évoqua une à une les dames du Vestiaire devant le prêtre abasourdi, qui entendit jusqu'au bout le compte rendu de la séance, sans avoir eu le temps ni la pensée de linterrompre par une réflexion.

— Maintenant, Monsieur le Curé, acheva l'Américaine avec son petit accent léger, qui rendait ses phrases gentiment drôles, maintenant, trouvezvous que ceci ressemble aux volumes de Franz Millier ?

fi6 T-F, ROr; \Ti\ MOINFR

Lo vieux pretro soiiiil de nouveau, mais en passant cette fois ta main sur son front, si^ne liabituel d'un évident embarras.

Conimenl expliquer à celle nouvelle débarquée des antipodes que son arrivée a va i l littéralemen t bouleversé le bourg habituellement si tranquille de Saint-Mathieu ? (>ue la réapparition soudaine des châtelains inconmis de la mystérieuse d^^meure, sur laquelle couraient, parmi les paysans, de tragiques histoires, avait pris les proportions d'un événement de première imporlance ?

(Inninicnl. lui dire aussi, lui faire comprendre, sans manquer à la charité (chrétienne, que, malgré tes efforts de l'excellenle mais trop faible Mme Humblot, malgré les observations discrètes que liri-ménie avait hasardées, les réu nions du Vestiaire étaient fameuses dans la contrée sous le nom de Cercle des Potins ; qu'on y entendait les langues les mieux pendues du bourg, qui, sous prétexte d'un travail charitable, trouvaient là le moyen de s'exercer amplement et pas loujours charilablement sans doute.

LT ROri-ATJX-MOiNE.S fi 7

Mais comme, malgré l'activité des langues, les doigts ne cliômaient pas, les pauvres, après tout, y trouvaient leur compte. Et sans cette bonne Mme Humblot qui recrutait comme elle pouvait son personnel, qui s'occuperait ainsi, depuis le départ des Sœurs, à pourvoir aux besoins des indigents ?

Tant bien que mal, en bredouillant un peu, le brave curé expliqua cela à Sylvette ; mais il aurait eu encore bien d'autres choses h lui dire, s'il avait pu.

— - Vous auriez dû venir me demander conseil h l'avance, ajouta-t-il en terminani son explication un peu ardue. Je vous aurais dit de ne pas faire partie de ces réunions. N'y allez plus.

Etonnée, Sylvette le regarda. Elle avait cru qu'il lui dirait sans doute de passer sur ces bavardages ou ces petites mesquineries pour le bénéfice de la charité, mais le prêtre continua :

— Voyez-vous, ma petite enfant, vous venez de si loin ! Pas seulement de l'autre bout de la France, comme on dit, mais de l'autre côté de l'océan, de cette Amérique dont on raconte tant

68 LF; BOC AUX-MOiNES

de choses extraordinaires, que nous ne connaissons, nous, dans notre petit trou, que par les excentricités que débitent les journaux. Pensez que nous vivons ici à près de vingt kilomètres de la gare la plus voisine ; que nous ne connaissons le monde que par les louristes, rares encore, qui viennent l'élé dans ce pays perdu. La plupart de ces excellentes dames n'ont jamais dépassé Epinal ; deux ou trois, ont poussé, je crois, jusqu'à Paris, à une exposition quelconque. Moi-même, je ne suis jamais allé plus loin que Saint-Dié où j'ai fait mes études.

Sylvette ouvrait de grands yeux.

Jamais encore elle n'avait envisagé les choses de cette manière.

Les Américains de son entourage traversaient l'Atlantique, en moyenne, deux fois par an.

Ses trois amies étaient venues en Eiuope ; l'une d'elles, la journaliste, connaissait l'Allemagne et la France sur le bout du doigt, et des Français n'avaient jamais vu Paris !...

— Vous comprenez, poursuivait Je prêtre, il faut que la connaissance se fasse, de part et d'autre, petit à petite

LE UOG-AUX MOIINES 69

.sans rieii brusquer. Nous avons ici d'excellentes personnes, de bonnes mères de famille que vous apprécierez, j'en suis certain. Mais il ne faut pas vons attendre à trouver des distractions nombreuses. Quelques bonnes familles se réunissent le dimanche soir pour jouer aux cartes... Les dames quelquefois en semaine, les unes chez les autres, pour faire de petits ouvrages... Mais je ne crois pas que cela vous convienne... Une seule personne ici peut être une société pour vous ; c'est ma petite Guillemine.

— Monsieur le Curé, vous vous méprenez, reprit Sylvette. Je ne cherche pas de distractions, je veux me rendre utile aux pauvres, leur donner un peu de moi-même. Ma première idée en venant ici a été qu'avec plus de loisirs je pourrais davantage penser aux autres. C'est ainsi qu'en apprenant rexistence du Vestiaire, je m'y suis immédiatement enrôlée.

— S'il en est ainsi, vous serez une recrue précieuse. Nous ne manquons malheureusement pas de pauvres ici avec les durs hivers de la montagne, T-nssoTis le Vestiaire aux personnes qui

ne peuvent donner une plus grande part de leur temps. Mme Humblot et rnoî avons de quoi vous employer.

Quant aux relations...

• — Je ne me soucie pas de m'en faire, Monsieur le Curé. Je n'ai jamais eu le temps de me créer de relations mondaines, et ici de même, avec les pauvres, mon travail et mon père, mon temps sera bien employé.

Mais le prêtre avait son idée.

— Je vous ferai connaître Guille mine Le Meunier, insista-t-iL Vous vous comprendrez. Et maintenant, parlez-moi de votre père, mon enfant.

Ces paroles ramenèrent Sylvette à feon grand souci, chassé momentané ment de sa pensée par les petits événements des heures précédentes. La syiiipathie du vieux curé lui était douce.

Il lui semblait l'avoir connu depuis Tenfance.

Elle dit le changement constaté chez son père depuis leur arrivée, son existence retirée et mystérieuse, l'air de lassitude exti^ême remarqué chez lui ce jour même, sa crainte de graves préoccupations cachées.

Le prêtre écoutait; l'air troublé.

lE ROC AUX MOINES 7I

* A la iiri, il insinua :

— Né pourriez-vous savoir i^.. Cliér= chvr à savoir, pour consoler ?...

— Cominenl savoir i* lit \n Jeune lille. J ai déjà interrogé ninw père, et ij en ai pu rien obhMiii ; il mest ini possible d'insister.

J.e prêtre s arrêta et posa sa main suj' le bras de la jeune lille.

Le soleil déjà baissait à l'horizon, éelairant de ses derniers rayons la tête \énérable du \ i( illard ; sous les épais sourcils blancs, deux yeux perçants, [ rrof onds, brilla ie ni.

— // faal eependaut que vous sachiez, lépéladHl. Il faut savoir..,

l^uis les deuv causeurs lepriient leur uiarclie dans l'allée rose, pronie= nade, causerie cjui durèrent longtemps, longtemps...

Sylv(*tle raconta au prêtre sa vie passée, lui dit ses aspirations...

(hiand, enlin, le curé recojiduisit sa ^ isiteuse à la |)orte de clôture de son jardin, le soleil avait disparu et le Kocaux~Moines projetait sa grande ombre sur la vallée de la Mouzotte.

— Merci, Monsieur le Curé, fît la jeune fille en montrant un petit caté-

chisnie qu'elle serrait dans sa main. Je vais commencer par le commencement.

— C'est bien, ma petite enfant, répondit le prêtre, et tâchez... Ah !

cherchez à savoir... pour consoler.

La journée avait été particulièrement étouffante.

Un orage, un de ces terribles orages de montagnes, approchait certainement.

Malgré la chaleur, Sylvette avait eu une journée bien remplie.

Le matin, après la messe et l'habituelle tournée des malades, elle avait aidé la Marguitte en rangeant et époussetant elle-même sa chambre et son atelier.

Le vieux James s'occupait exclusivement de l'appartement de M. de Lange, puis disparaissait ensuite pour quelque besogne mystérieuse dans une partie non moins mystérieuse de la vieille demeure où il soignait sa femme, folle sans doute.

Après quelques tentatives infructueuses pour découvrir cette inacces-

LE IlOC-AUX-MOINES 73

sible retraite, après quelques offres repoussées de pénétrer jusqu'à la pauvre malade pour la distraire ou la soigner, Sylvette avait fini par ne plus parler d'elle.

Son père lui avait dit que la vieille domestique ne manquait de rien dans une chambre bien close et confortable où, depuis plus de vingt ans, elle ne voyait que son mari qui, seul, pénétrait près d'elle, et comme rien ne rappelait jamais la malheureuse servante au souvenir de ses voisins, Sylvette avait fini par Foublier.

L'après-midi de la jeune fille s'était passée dans le gentil <( studio » installé dans la galerie du premier étage.

Elle avait recopié à la machine son article écrit la veille pour la Review, griffonné quelques cartes des (( Vosges illustrées » pour ses amies transatlantiques, et elle venait, maintenant, de les jeter à la boîte, sur la place de l'Eglise, après une courte visite au Saint Sacrement.

Un livre sous le bras, son ombrelle ouverte, Sylvette marchait lentement sur la route tournante qui passait au pied du Pvoc-au\-Moines.

Elle ne prit pas, cependant, le ( hemii) en lacets montant au prieuré, mais le dépassa et sengagea sur uvk^, petite route bieii ombragée qui tour nait le Boc et menait aux Grands Etangs .

Ces GrarAds-Etango étaient la plus délicieuse promenade de cettei partie des Yosges, trois lacs calmes, se teniant les uns air\ autres, d'une asisez grande étendue et dont les bords s'ombra geaient d'un échantillon de tous les arbres de la forêt.

Sylvette s'assit sur la inouisse au bord du premier lac, le plus vaste, Fétang des Cygnes : (tétait la prornenade du dimanche de la société de Bourg-Saint Mathieu, On faisait le tour du lac ^n écoutant la musique de la Société philharmonique de la ville, pendant que enfants cjt tillettes faisaient une abondaiitt* consommation de gaufres et de lait qu'une marchande débitait à un petit kiosque ouvert chaque (limaji<\lie.

Bref, l'étang des C^^^gnes faisait partie, ce jour-là, de la civilisation moderne, reprenant, en semaine, sa physionomie calme, un peu sauvage

LE î\OC-AtJX-MOlNËS 7?)

même, et n ayant pom^ le peupler que les beaux cygnes qui glissaient mollement sur son grand miroir.

Les deux autres lacs, rétang des rsiénuphars et l'étang des Joncs, de moindre étendue, reliés è celui des Cygnes par un étroit canal, avaient gardé leur véritable aspect d'étangs de montagnes. Quand le temps le lui per mettait, Sylvette ne manquait jamais de prolonger jusque-là sa promenade.

Mais ce soir Tair était trop lourd et il était trop tard pour aller aussi loin, II taisait bon sur la mousse, sous les grands arbres, au bord de l'eau. Comme elle s'était vite habituée à cette vie en pleine nature, qu'il lui semblait avoir toujours menée ! Qu'elle était loin (hlVew-\ork, de ses cars, de ses gratteciel, des bureaux de VEvening News !

Etait-elle bien la nijême Sylvette que celle de là-bas i^

jN on , une tr a nslor matio 1 1 secrète , mais véritable, s'était produite, surtout pendant ce second mois.

Son amour étrange des pauvres avait trouvé à s'exercer, sans être rebuté par les premiers contacts avec la réelle misère.

M. le curé et Mme Humblot avaient trouvé en elle une aide intelligente.

Les quelques malades visités chaque matin par la veuve avaient maintenant près de leur grabat une vision de grâce et de jeunesse qui leur apportait avec son vaillant sourire la force d'aller jusqu'au lendemain.

Sylvette connaissait la douce ivresse qu'éprouvent les grands cœurs à apporter un peu de soulagement aux déshérités.

Mais Bourg-Saint-Mathieu était loin d'être un paradis terrestre, comme elle le pensait en arrivant.

Que de misères restaient à soulager, (pie de vices cachés et publics détruisaient les efforts de la charité ! Que de mauvaise volonté, d'égoïsme, chez ceux qui pouvaient donner, paralysaient les deux vaillantes qui s'étaient tracé pour tâche de remplacer les Sœurs expulsées !

Sylvette comprenait maintenant pourquoi Mme Humblot craignait tant de décourager ou de froisser les quelques bonnes volontés du Vestiaire. Rien cependant ne décourageait la veuve et son yide nouvelle.

IA^^^J-/V»J.A.-iTlV^l.il 11,0

A se donner ainsi elle-même, Sy]~ vette éprouvait une immense douceur, insoupçonnée au temps oii la pitié seule la poussait vers les pauvres.

Elle découvrait aujourd'hui le côte sublime de la charité qui voit le Christ dans ses membre^ souffrants. Une sorte de bandeau était tombé de ses yeux en suivant chaque jour les enseignements du vieux prêtre, qui avait trouvé dans cette âme ardente un terrain tout prêt à recevoir la culture divine.

Un mois de ce catéchisme^ consciencieusement, humblement et intelligemment réappris avait opéré une transformation morale comiplète chez cette jeune fille, qui s'était jetée avec toute l'ardeur de sa nature enthousiaste dans la voie nouvelle ouverte devant elle.

Cependant, en elle se justifiait cette parole : (( Plus on s'approche de Dieu, plus aussi on s'approche de sa croix », car des soucis nouveaux étaient venus l'assaillir.

Son père avait, en ces deux mois, vieilli de dix ans.

Rien que leur intimité n'eût jamais été grande, car ils ne se rencontraient

guère, autrefois, qii'à rhenre des repas, Sylvette avait espéré que cette vie nouvelle et isolée les rapprocherait, et voilà que le contraire se prodiuisait.

Plus que jamais, M. de Lange vivait rhez lui, s'absorbant dans tes lectures et les calculs, sa nieilleure consolation, disaitHl : et quand sa fille, à plusieurs reprises, pour obéir à M. le curé, avait (( cherché à savoir pour consoler », il s'était retranché dans un silence farouche et avait paru si sombre les jours suivants, que la jerme fille n'osait plus interroger.

Elle avait peine à reconnaître son |)ére dans la [lersonne de ce vieillard taciturne ((ui fuyait de plus en plus sa société.

Le ciel devenait noii-, et il faisait maintenant presque nuit sous les arbres.

Sylvette prit le chemin du retour, et, une fois sur la route, le ciel parut moins sombre malgré l'approche de la luiit.

Au détour du chemin, le Roc-aux- Moines se dressa à pic, surploinbant la route.

),n Kor: AiTX-MuiiNFs ^<.)

Vu ninsi, \\ mi-côte, posé sur un élroit plateau au-dessus de la paroi rocheuse absolument droite de ce côté, le prieuré produisait, à ces premiers instants de la nuit, un effet saisissant, el Sylvette, qui ne Tavait jamais vu de là, h cette hein^j^ s'arrêta pour le contempler.

dette façade élail beaucourp plus im portaute que ceile, des deux autres ailes. C'était la partie habitée par son père, mais bien plus vaste que sur la cour, prolongée de toute l'aile intérieure qrri donnait sur le jardin muré.

^Sylvette voyait leis quatre feiiélies ouvertes de rappartement; de M. de I .ange. Celui-ci , cependant, habita i I les deux dernières chambres du corridor et les feinêtres étaient placées au nrilieu de la maison. Toutes celles qui faisaient suite étaient, à tous les étages, fermées de leurs contrevents. C'était, sans doute, la partie mystérieuse habilée par la vieille Kmmy.

Soudain, un éclair, annonciateur d'un orage encore lointain, car il ne fut pas suivi de tonnerre, dora une seconde les murs ravagés : Sylvette tressaillit en hâtant le pas=

8o LE ROG-yVUXMOINES

Elle arriva en retard de plus d'un quart d'heure pour le dîner. Son père l'attendait dans la galerie du rez-dechaussée qui servait de salle à manger.

Les volets intérieurs étaient fermés sur les fenêtres à vitraux ; deux hautes lampes à pétrole re-miplaçaient l'électricité absente.

Le dîner fut silencieux comme d'habitude et vite expédié.

Tout de suite après le repas, M. de Lange se plaignit d'une migraine occasionnée par le temps, et, repoussant les soins de sa fille, se retira dans sa chambre, laissant la pauvre Sylvette livTée à ses mélancoliques réflexions.

L'air restait lourd, mais l'orage sembhiit s'être éloigné.

Sylvette sortit sur la terrasse et s'accouda au parapet de granit des Vosges, qui dominait le chemin en lacets et la vallée de la Mouzotte.

La nuit était tout à fait venue. Des lumières brillaient dans les maisons du bourg, que la jeune fille pouvait apercevoir de son lieu d'observation.

LE ROG-AUX -MOINES Si

De Tau lie cùlé de la rivière, (|ui .seiiUillait quand la lune se monirail entre deux nuages, Sylvette vit, éclai rées, des fenêtres qu'elle avait toujours vues closes depuis son arrivée.

C'étaient celles d'un grand chalet montagnard lux longs toits rabattus en auvent, aux balcons de bois ajourés, placé très en dehors du bourg, sur une petite éminencc toute boisée ilr sapins doruinant la Mouzotte,

De la terrasse du lioc-aux-Moines ce petit coin était ravissant à contempler.

On aurait dit un de ces bibelots d'étagère rapportés de Suisse ou de la Schwartzwald.

Coninie Sylvette s'étonnait d'en voir les fenêtres éclairées, la Marguitte s'approcha d'elle pour un renseigncînient.

— Pardon, not' demoiselle ; c'est le grand Pierre qui est venu tantôt rapport au bois d'hiver. Les portions communales sont faites, et maintenant faut les scier.

— Bien. Comment fait-on d'habitude ? fit Sylvette.

— Le grand Pierre scie en ville la portion du Pioc et on la monte après,

LE KOC-AUX-MOlNtS 6

en chariot ; c'est plus coiiiinode que de monter par les sentes la machine à scier.

— Bien. Nous ferons cniiiinr dMiabitude.

— C'est que la portion habituelle ne suffira point avec tant de cheminées qu'y aura cet hiver à chauffer.

James Fa dit à Monsieur qui m'a dit de vous le dire.

— C'est birvi). Nous nous arrangeions demain avec Jameis pour la pro vision d'hiver, car il faudra aussi du (harbon. Mais n'estil pas encore un peu tôt pour y penser ?

— Mais, not' demoiselle, la tin d'aoùl approche ; septeinbie est bien court dans la montagne et tous loi l'eux brûlent en octobres

— Bon. Nous nous en occuperons lundi. Dites-moi, Marguitte, qui habite ce joli chalet, lâ-bas, ou leis fenêtres Ijrillent pour !a première fois ?

— Là-bas, en face i^ C'est la Sapinière, donc! La maison de Mam'zelle Cuillernine qu'est revenue de voyage.

Sylvette sourit. Depuis plus de deux mois, elle n'était pas encore habituée au parler fantaisiste de la Marguittc.

— Oui, repreiiail; celle-ci, c'csL iiajV Maïu'zelJe Guilleiuinc ; et que ya fait bidu plaisir au pau^^ uioiide dla l'i^vouère un brin.

Guilleniine. . . Ce noin éla i t rev < lui plusieurs lois, avec éloge, dans !a bouche du curé ; Sylvetle lavait en tendu prononcer au chevet des pauvres avec des bénédictions et auissi acconrpagné de force critiques, dans cette après-niid i uién lor ablc du Vestiai i\\ (}m donc était-eHe ?

Le désir lui Anit d\n savoir da\anlage.

Du reste, ce soir, la Marguitte paraissait en veine de lo(|uacité.

— A^lors, (-etl.^ denioisellc (initie iuine n habile pas toute rannéc: Boui Saint-Mathieu P

— Oh ! si, (juand çd s'irouve, mais elle vovage souvent. I^Jle passe Tété au bord de la mer, quoji dit. Puis, I anné(^ ilernièj'c, elle a été a Konie voir Not^ 8aint Pcre. Mais c'est bien ta meilleunî lille du monde, si bonne aux paiiv' gens. A preuve que si n'y avait qu' des riches conune elle, n^y aurait plus jamais d'pauvres.

Sylvette s'intéressait de pluis eji plus.

(^/| LE KOC-AUX MOir^ES

— Alors, elle fait du bien dans le pays ?

— Que je reroué ! Tous les matins d'hiver, y a distribution de soupe chaude à tous ceux qui veulent venir en chercher, et d'ia bonne soupe !

Même qu'y en a qu'abusent. Et qu'on sait ben partout d'oii qui viennent, les bons d'pain et d viande et d'pharmacie, qu'M. le curé donne en disant qu'il a défense de dire d'où que ça lui vient !

— Elle est donc très riche ?

— Que je l'croué ! Sa mère était la lille d'un des plus riches fîlateurs d'Alsace. Son père avait du bien à revendre. J'suis sûre qu'elle n'connaît pas elle-même ce qu'elle possède. Et simples tous, avec ça ! et pas fiers ! Ils ont élevé leur lîUe ici, même que j'ai suivi le catéchisme à l'église sur le même banc qu'elle et que nous avons fait not' première Communion le même jour. Mais, malgré tout ça, c'est pas un caractère comme tout l'monde.

Quand ses parents sont morts, c'était déjà une femme ; eh ben ! elle s'est brouillée ici avec tous les gens d'Ia haute. Je n'ai jamais ben su pourquoi.

On dit ici que c'est parce qu'elle allait à Paris écrire dans les journaux, mais j'croué plutôt que c'était parce qu'elle leur disait trop en face ce qu'elle pensait d'e'ux, et, dans c'temps-là surtout, y en avait de l'égoïsme chez les riches d'ici ! Maintenant, j'croué qu'elle leur a fait honte et qui sont meilleurs au pauv' monde qu'avant.

— Mais, dites-moi, Marguitte, on pense donc ici que c'est bien mal d'écrire dans les journaux ?

— Dam ! not' demoiselle, j'm'y connais point, mais tout l'monde lit des journaux à c't'heure, et faut ben qu'en ait qui les écrivent, n'est-ce pas ?

Sylvette admira, à la fois, le jugement de sa servante et l'habileté avec laquelle elle avait escamoté sa réponse.

— Et quel âge a-t-elle, cette demoiselle Guillemine ? dit-elle seulement.

— Nous avons fait not' première Communion le même jour, donc nous sommes de la même année, et j'ai eu quarante-cinq ans aux gelées d'avril.

Sylvette ne poussa pas plus loin son interrogatoire, mais un désir véhément lui venait de connaître l'originale vieille fille, malgré ce titre qui évoquait trop

S(] LE r.OC-ATTX-MOTNFS

pour elle jusqu'ici le profil anguleux de Mlle Clém/ence.

Tout à coup, un éclair rouge déchira la nue d'un bout du ciel à Faulre, et presque au même instant un wiolent coup de tonnerre, interminable, répercuté de roches en roches, emplit l'étroit couloir de la vallée de la Mouzotte.

Et soudain, au milieu de la nuit, un long cri succéda au bruit du tonnerre, un rire rauque, sauvage, qui finit en sanglot affolé.

Les deux femmes, muettes de terreur, se serrèrent instinctivement l'une contre l'autre.

— (/est la folle ! Seigneur Dieu ! fil la Marguitteen se signant, Monsieur est bien trop bon de garder un pitreil être.

Ali ! oui, la folle... Sylvette Tavail oubliée.

Pour la première fois, ce soir, elle l'entendait, et avec quelle terreur in surmontable !

Serrant le bras de Marguitte à le briser, elle écoutait, elle écoutait de toute la puissance de son être.

Mais un calme angoissani succédai I à la clameur sauvage.

Un second coup de tonnerre, moins

violent que le premier, se fît entendre, 'mais, cette fois, rien ne suivit.

A la fin, la servante s'aperçut du trouble de sa jeune maîtresise.

— Venez, not' demoiselle, dit-elle, rentrons ! l.o bon Dieu nous garde !

Depuis plus de vingt ans que cette malheureuse agonise ici, elle n'a jamais fait de mal à personne, et, pour tant, je l'ai entendue plusieurs fois hurler en passant par le Roc quand j 'revenais des bois, mais) jamais comme ce soir, non, jamais. Enfin, Monsieur la garde par chfante, et la charité ne peut nuire.

Par un efforl isurhumain, Sylvette essaya de dompter ses nerfs et de suivre la Marguitte, qui l'accompagna jusqu'à sa chambre ou elle alluma deux grandes lampes,

— Bonsoir, not' demoiselle, dit-elle en se retirant. N'ayez point peur, j'suis là, à deux pas.

Sylvette resta seule, et, pour la pre mière fois de sa vie, elle, connut le frisson de répouvante.

Non, jamais, jamais, elle ne pourrait oublier ce cri qui l'avait glacée jusqu'au cœur.

88 LE HOCAfiX-MOlINES

Lorage continuait, grossi par les échos.

Malgré la clarté des lampes, la grande chambre Empire recelait des coins sombres ; les cariatides du lit semblaient deux sphynx proposant des énigmes redoutables, et le vent soufflait dans les corridors avec des plaintes de damnés.

Sylvette s'agenouilla devant un fauteuil, plongea sa tête dans ses mains et appela à son secours le seul Etre capable de comprendre et d'apaiser son incommensurable angoisse. . .

Une pluie torrentielle s'abattit sur la région, changeant les sentes en cascades. La violence de l'oragei, cependant, s'apaisa bientôt, et quand II heures sonnèrent à la pendule de marbre noir, le cclme le plus parfait régnait sur la vallée.

Sylvette, qui était restée prosternée, fit un effort violent sur elle-même.

Elle se releva, baigna son visage dans une cuvette pleine d'eau fraîche et ouvrit sa fenêtre.

Malgré quelques gros nuages qui, lentement, glissaient, en paquets d'ouale sombre vers le Nord, la lune

brillait de nouveau et la vallée entière et incelait de mille diamants. Plus haut que les derniers nuages, les étoiles familières scintillaient du même éclat inaltéré, calmes et souriantes, ignorant la tempête qui venait de bouleverser ce petit coin perdu...

Tout à fait calmée, cette fois, Sylyette referma la fenêtre et ne tarda pas à s'endormir dans le grand lit Empire, cherchant dans son sommeil à déchiffrer, sans y parvenir, le regard de sphynx des cariatides vertes...

Le lendemain, dimanche, elle s'éveilla plus tard que de coutume el s'habilla pour la grand'messe de lo heures.

Le deuxième coup sonnait comme elle descendait dans la cour, où son père la rejoignait d'habitude.

Serrée dans un tailleur de serge bleue dont la jaquette s'ouvrait sur une chemisette de fine batiste brodée, un grand chapeau de toile tendue garni simplement d'une couronne de grosses marguerites, les mains prises dans d'étroits gants de Suède pareils ù ses petits souliers gris, elle était délicieusement fine et distinguée.

9<) i^R BOr; ATÎX-MOîNES

M. de Lange, qui descendait à son tour, s'arrêta à la porte de la tourelle pour la contempler.

Une crispation douloureuse tordit ses traits, et il soupira si profondémeni que la jeune fille se retourna avec vivacité.

Elle f^'élança vers J^on père et lui lendit son front ; puis, remarquant que M. de Lange était eu veston du matin, elle recula, un peu étonnée.

— Je ne t'accompagnerai pas a la messe aujourd'hui , fit-il vivement, pour prévenir la question qu'il devinait. Ne t'inquiète pas, je suis seule= ment très las après une nuit d'in somnie. Je ne me sens pas de force ix rester une grande heure à l'église et vais me reposer là-haut.

11 désignait d'un signe de tête une plateforme étroite sur las rochers dominant la maison et qu'il appelait son observatoire.

— Mais, père.,, commença Sylvette.

M. de Lange lit un geste que sa fille

connaissait bien, signifiant qu'il n'y avait pas à insister.

Sylvette eut un soudain pressentiment, un rapide soupçon : ne serait-ce

LE ROC ATIX MOlNliS <) I

pas que son père voulait rompre une habitude reprise depuis leur séjour à Bourg--Saint-Mathieu, l'assistance à la messe du dimanche ? Et cette brusque décision n'étail-elle pas un commencement ?...

Hélas ! la pauvre Sylvette savait bien qu'elle n'avait rien à dire.

Elle se rapprocha cependant et, à propos de l'orale de la veille, se risqua à lui parler du ori qui l'avait si fort effrayée.

Mais, dès les premiers mots, il Farlêta en disant d'un ton sec qui surprit Im jeune fille :

— 11 y n ici une femme qui a nourri cl élevé ta mère... qui s'est dévouée pour elle de la façon la pins remar- ,quable... Que cela te suffise.

Et tournant vivement le coin de la maison, il monta a grands pas le sen tier en pente.

La jeune iîlle se dirigea du côté opposé et descendit pensivement la côte du Roc.

Elle savait que son père avait conservé très vif le souvenir de sa jeune femme si vite disparue, et qu'il avait dû aimer follement, puisque jamais la

pensée d'un second mariage ne semblait l'avoir effleuré ; mais elle n'avait pas encore vu sui ses traits une semblable émotion en prononçant ces mots : ta mère.

Sa mère... Quelle douceur dans ces deux mots ! Sylvette les prononça lentement, à plusieurs reprises.

Combien cette affection lui avait manqué, lui manquait encore, lui manquerait toujours !...

Quel vide dans sa vie, que de défauts, sans doute irréparables, dans son éducation à cause de cette absence de tendresse maternelle !

Combien elle éprouvait, à cette heure surtout, le besoin d'avoir une amie, et quelle amie doit être une mère !...

Qu'était cette mère disparue à dix huit ans et dont elle ne possédait d'autre portrait qu'une miniature d'enfant, baby anglais aux boucles blondes, au visage menu ?

Une créature délicieuse, sans doute ^ puisque son existence éphémère avait laissé une telle trace dans la vie de l'homme taciturne qui n'avait jamais oublié.

LE IVOC-AUX-MOINES ijl^

M. de Lange s'était arrêté à uiiclieinin du sentier.

II s'appuya contre un sapin et regarda la silhouette fine aussi longtemps qu'il put la voir.

Puis, quand Sylvette eut disparu sous les arbres, il redescendit vers la maison.

James travcirsait la cour.

— Je monte, dit M. de Lange en anglais. Attention !

— Ouie Monsieur soit sans crainte, répondit le domestique. Je veille.

Marguitte partie aussi pour la messe, la maison restait donc déserte.

Le père de Sylvette monta au pro juier étage, entra dans sa chambre, qu'il traversa, et s'arrêta devant la tapisserie qui recouvrait, à mi-hauteur, le mur du fond.

Il appuya le doigt sur un dessin de la boiserie sculptée ; une petite porte glissa, disparut dans la muraille, laissant voir les marches de pierre d'un escalier étroit en colimaçon : comme tous les vieux logis du moyen âge, le prieuré avait son secret.

M. de Lange franchit un étage, ouvrit une seconde porte et pénétra dans une vaste pièce.

Prèîs d'une feuétre ouverte yur l(^ jardin muré une grande feinmie vêtue de noir, aux cheveux gris, était assise, lisant dans une grosse Bible posée bur ses genoux.

A ses pieds, assise sur une cliaisc basse, une étrange petite eréatuie h regardait fixement. Elle avait la taille et les traits de Sylvette, mais quel âge avaitelle ? Persoinie n'eût pu le dij(\

Une robe llottante de lainage iici geux renveloppait tout entière ; uik poupée était sur ses genoux, et cepen dant ses cheveux, réunis en une lourde natte, étaient d'une éclatante blancheur.

A rentrée de M. de Lange, h femme en noir releva la tête, mais sjî compagne resta immobile. 8e« yeux lixes regardaient dans le vide sans paraître rien voir.

— Vous pourriez peut-être la l'aire desceiidrc un peu au Jardin, Emmy, dit M, de Lange, en anglais, au bout d un instant.

Ses traits s'étaient contractés et sa voix était tremblante.

— Pourquoi faire? répondit la femme hï noir. Vous savez bien qu'elle a peur en bas.

LE ROC AIJX-MOINES gb

— Parce qu'elle descend trop rare- 'rueut, sans dout(\.. Le grand air lui l'erait du bien.

— De Tair ! Il ^ en a assez chez nous sans descendre. Mous soinnies bien ici ! Chaque fois qu'elle est descendue, elle a eu une crise, et le D' Pierre nous avait défendu d'insister.

— C'est bien. Après tout, c'est plus pruden t, peut-être. . . Sa vez-v ous qu<i I on a entendu d en bas son cri d'hier s<xir ?

Krnniy ne parut |»as se troubler.

— Que voulez-vous ! C'était l'orage, lit-elle seulement. Ceux que (;a gêne u'ont qu'à partir.

M. de t.ange se contenta de hausseï légèrenieiit les épaules, jugeant sans doute inutile d'entamer une discussion.

Après une caresse de la main sur la fête blanche de cette pauvre et énigrnatique créature, il quitta la pièce.

Ernnry le suivit du regard, et quand la porte se fut leferniée derrière lui, elle haussa les épaules à S(jn tour d'un air dédaigneux, et, sans un mot, reprit sa lecture interrompue.

Toute ù ses réilexions, Sylvette pé-

ijC) i;e iâocaux-moines

iiétra dans réglise, sans voir les regards curieux que lui lançaient quelques groupes.

Elle s'agenouilla à sa place habituelle, dans le banc de bois sculpté du Roc-aux-Moines et s'absorba dans sa prière.

Comme elle relevait la tête, ses yeux tombèrent sur une femme qui, après une génullexion dans l'allée centrale, pénétrait dans un banc du côté opposé et un peu en avant.

Machinalement, la jeune fille examina la nouvelle venue, dont les traits ne lui rappelaient aucune personne de sa connaissance.

Elle détailla d'un regard la former svelte, bien prise dans un fourreau gris, le chapeau de crin noir garni d'une longue autruche, sous lequel un lourd chignon de cheveux mousseux brillait d'un blond doré.

La tête inclinée, l'inconnue semblait prier avec ferveur, et son attitude recueillie rappela Sylvette à elle-même.

Elle ouvrit son livre quand le prêtre s'agenouilla devant l'autel et suivit l'office avec attention, mais, pendant le prône du bon curé, plus d'une fois Je

regard de Sylvette glissa vers le profil délicat levé vers la chaire. A la sortie, elle se trouva derrière rétrangère, et comme la foule s'écoulait lentement, elle put voir que la mousse blonde des cheveux se parsemait de nombreux fils d'argent.

L'inconnue, se retournant, offrit de l'eau bénite à sa voisine. Sylvette put ainsi, en effleurant la main dégantée, lever un regard discrètement curieux vers ce nouveau visage.

Et elle vit deux grands yeux d'un bleu foncé, deux yeux profonds et tendres qui lui sourirent doucement.

Ce fut l'espace d'une seconde ; la cohue les sépara, et Sylvette se retrouva sur la place, seule dans la foule.

A ce moment, un homme pas^^ri devant elle, un grand jeune homme blond, au regard hardi, qui la dévisagea en la saluant avec ostentation.

Sylvette reconnut Bernard Aubry, et répondit au salut par un léger mouvement de tête, puis, comme elle détournait les yeux avec indifférence, elle rencontra un regard sombre, venimeux et moqueur, et se trouva en face de Mlle Clémence.

LK KOC-AUX-MOINKS 7

La jeune lille s'éearta avec un léger frissuu, eoiiiiiie si elle avait aperçu un reptile.

Mais elle s(^ rappela touL à eou|> un autre regard de fenrine, le regard bleu croisé à la sortie de l'église.

(Hii pouvait être cette inconnue i^ Elle l'avait d'tjbord prise pour une jeune lilte, maïs les cheveux grison- Jiards lui avaient montré son erreur.

Puis I étrangère avyit souri, coninie ell(^ Tcunait lait à une ancienne connaissances

Serait ce c(4te Guiltenrine tant al tendiie du vieux curé et à qui celui ci aurait parlé de Sylvette i^

Sans doute. Dans ce cas, coird>ien symf^atique et jeune était cette i^ieUlc jlUc, et quelle djiïérence avec l'autre au regard de serpent !

Du reste, elle le saurait bientôt avec certitude, car le bon prêtre saisirait iJU plus lot l'occasion de faine la présentation.

Tout en marchant, S\tvette se détourna à deirn pour jeter un regard vers le vieux cimetière.

Quelques groupes s'y trouvaient, au milieu desquels une étroite silhouette

grise se dirigeait lenteiiieiit vers le •jardin de la cure.

Une tentation \\}\\ a la jeune lille de 'S^J' rendre aussi, jjjais Svlvetle obéissîiil rarement à une première impression.

Elle se raidit eontre cette sympathie soudaine et })oursuivit lentement le ehemin du retour...

(^e dimanche là, |)our la première fois depuis leur arrivée au Hoc, M, de Lange resta longtemps aupiès de sa lille.

H s installa, avec ses cigares et ses journaux, sur la chaise longue étendue sur la terrasse, cl S\tvette, toute joyeuse, vint lui tenir compagnie.

Ils lurent ensemble et causèrent un |)ea. ha jeune lille raconta à son père la rencontre du matin qui ravait si fort intéressée et lui fit part de ses projets pour le lendemain.

Mlle se proposait d'aller visiter, non loin de Bourg-Saint-Mathieu, les ruines de l'abbaye des Gonibes, dont elle vou lait, pour son prochain article de la Revieio, faire une description et prendre des croquis. Elle pria son père

lOO LE ROG-AUX-MOINES

de lui faire le plaisir de l'accompagner. Mme Humblot devait lui prêter la petite charrette attelée d'une mule dont elles se servaient toutes deux pour leurs visites charitables les plus éloignées.

Heureusement surprise, Sylvette vit son père accepter sans hésitation la proposition de cette promenade. Il ajouta même :

— C'est une acquisition qu'il nous faut faire sans tarder. J'avais oublié qu'ici un véhicule quelconque est indispensable pour les courses si longues.. Si tu veux, nous irons tous les deux, cette semaine, à Epinal, pour tâcher de découvrir une charrette anglaise et un poney.

Décidément, Sylvette marchait de surprise en surprise. Elle accepta avec empressement, battit des mains et s'amusa comme une enfant à chercher un nom pour le futur habitant de récurie déserte.

A 5 heures, le père et la fille prirent le thé sur la terrasse.

Aidée de Marguitte, Sylvette apporta une petite table légère toute garnie, gentiment arrangée avec un napperon

LE ROG-AUX-MOINES lOI

russe aux larges broderies de couleur sur lequel brillaient le samovar de cuivre et les ustensiles d'argent.

Un bouquet de bruyère sauvage s'étalait dans une potiche de cuivre.

Sylvette versa le Ceylan parfumé dans les tasses de porcelaine fine, mit la dose de crème, sucra au goût de son père et coupa en tranches le gâteau savoureux fabriqué par Marguitte, experte en la matière.

Déjà l'ombre enveloppait le Roc-aux- Moines ; le soleil ne dorait plus de ses derniers rayons que le sommet des plus hautes collines.

Par moments, le son d'une musique lointaine montait jusqu'au prieuré :

c'était l'heure de la réunion hebdomadaire sur les bords de l'étang des Cygnes.

Des bandes de promeneurs passaient au pied du Roc, et de temps à autre un joyeux éclat de rire s'envolait dans l'air calme.

L'orage de la veille était oublié, et Sylvette ne voulait plus se souvenir que de l'heure d'intimité doucei qui semblait vouloir effacer pour jamais les mystérieux problèmes.

lO^ J.V T^OC-ATTX-MOTNPS

L'excursion projetée eut lieu le lendemain.

De retour au Roc-aux-Moines, Sylvette, après y avoir laissé son père, s'en fut reconduire mule et voiturette chez Mme Humblot.

La glace était rompue depuis longtemps entre les deux collaboratrices unies entre elles par un même amour pour les déshérités.

On ne pouvait espérer une grande intimité entre deux natures aussi dissemblables, mais elles s'appréciaient mutuellement chaque jour davantage dans les visites auprès des infirmes délaissés, auprès des pauvres veuves chargées de famille, ou des orphelins abandonnés.

Les malades ne chômaient pas, et les deux femmes, Sœurs de Charité volontaires, n'étaient pas embarrassées pour utilement prodiguer leur lemps et leiu* dévouement.

Mme Humblot était sortie. Sylvelle ne s'nrrêta donc pas.

Elle entra a l'église. Après une courte prière, la vue du banc oii, la veille,

Page 1