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s'était agenouillée l'étrangère, réveilla innocemment sa curiosité et son désir de savoir : elle avait pu lire, gravé en plein bois sur l'accoudoir : Famille Le Meunier.
Désirant que fût justifiée sa sympathie naissante, elle alla frapper au presbytère, où elle fut reçue par Catherine.
— M. le curé est absent. C'est aujourd'hui le dernier lundi du mois, jour de réunion chez M. le doyen des Haubières, et M. le curé n'est pas encore rentré.
Sylv( !te s'éloigna, un peu déçue ; niais, a\i lieu de se diriger vers la route, elle pril le chemin du pont et traversa la Mou/ )tte.
On afpelail cette roule : le « chemin de la C( le », qui, après avoir Iraversé le bout (lu village, continuait jusqu'au li.inieau des Bordes en passant devant i.i Sapinière.
Dans le bourg, Sylvelte hâtait le pas, sentani, sans les voir, des yeux curieux (Ir'ii'ière les fenêtres closes. Quand t-llr eul dépassé les dernières maisons, elle [jdentit un pfu sa marche.
Le chemin montait en pente douce jusqu'au chalet pour redescendre |>resque à pic.
iOll JE nOC-ATJX-MOlNES
Sylvelte n'avait jamais vu de près cette partie du pays.
Elle aperçut, de l'autre côté de la vallée, le prieuré, d'un aspect à la fois majestueux et délabré, placé à mi-chemin du roc couronné de sapins, et elle sentit qu'elle aimait vraiment cette vieille maison, que tous ceux de sa race avaient contemplée sans doute ainsi, avec le même amour, pendant plus de deux cents ans.
Oui, ils sont puissants, les liens du passé !
La petite étrangère sentait qu'ils la rattachaient au logis ancestral par toutes les fibres de son être.
I^evant elle, à gauche du chemin, le joli chalet vosgien disparaissait à demi sous les sapins dont le parc était planté.
Sylvette passa devant une haute grille entièrement tapissée de lierre.
De près, le bibelot d'étagère était une propriété importante, bien entretenue et bien située au-dessus de la vallée, et en dehors du bourg sans en être éloignée. ^.,
La jeune fille longea la grille de clô-J ture jusqu'à la descente du chemin % dans l'intention de gagner le gué de la %^
LE KOG-AUX-MOINES lOO
Mouzotte pour revenir au Roc à travers les* prés.
Elle avait à peine fait quelques pas sur la côte quand une plainte frappa son oreille.
Le bruit semblait venir du fossé, profond à cet endroit.
La jeune fille s'avança vivement et aperçut une brouette renversée à côté d'un gros ballot entouré d'une toile nouée aux quatre coins.
Sans hésiter, elle descendit rapidement dans le fossé et vit derrière le paquet un petit visage pâle plein de larmes : elle reconnut aussitôt une jeune protégée de* Mme Humblot, une fillette de quatorze ans qui en paraissait à peine dix, et qu'elle avait rencontrée plusieurs fois chez la veuve.
— Qu'as-tu, Odile ? es-tu blessée ?' dit Sylvette en se penchant vers l'enfant.
— Oui, Mam'zelle, j'me suis blessée en voulant m'garer de l'automobile qui venait si vite. J'ai voulu m'mettre sur l'côté de la route, mais ma brouette était si lourde qu'elle m'a entraînée dans l'fossé, et maintenant j 'crois bien que j'ai l'pied cassé.
iô(i Ï-E r{0(!~ATIX-MOTNE&
Les larmes de la petite coulèrent de plus belle, comme elle achevait ces mots.
— Allons, essaye de te lever, dit Sylvette en la soutenant sous les bras, appuie-toi sur moi, je vais t'aider à remonter sur la route.
Mais, quand la fillette essaya de se soulever, un cri de douleur lui échappa, et Sylvette vit en se penchant que sa cheville gauche était énorme.
— Y a-t-il longtemps que tu es là ?
dit-elle.
— Oh ! oui, Mam'zelle, bien longlemps !
— Et personne n'est passé P
— Non, personne, seulement une aulre voiture du diable. Et maintenant, quVst-ce qui va porler mon ballot à la fabrique P M'sieu Eévy qui l'attend c soir...
— Voyons, ne le désole pas ninsi, cel;i ne seil à rien, on t'aidera. Il fani d'alMu'd sortir de là. Assirds-toi sur Ion ()aquet. Là! Reste tranquille, je \ais aller cherrlier du secours en ville.
— Pas besoin d'aller si loin. Sonnez clit-z Mam'zelle ( ùiillemine, voulezvous ? C'est là, tout près.
En effet, c'était bien simple, le secours était à deux pas.
Sylvette fut bientôt sur la route et devant la porte de la Sapinière.
Elle n'attendit pas longtemps ; au bruit de la sonnette, des pas crièrent sur le sable d'une allée, et un domestique ouvrit la grille.
La jeune fille commençait son explication, quand l'inconnue aperçue la veille parut à deux pas et s'avança avec vivacité.
En quelques mots, Sylvette la mit au courant de l'aventure.
Une enfant blessée, la petite Odile ! Vite, Michel, allez la chercher, amenez-la ici.
Et sans prendre le temps de mettre^ un chapeau, elle s'avança sur la roule à côté de Sylvette.
— Gela devait arriver un jour, dilelle à la jeune fdle ; coWe enfant n'a [)as la force de traîner de telh^s charges, srirtoul sur les routes mortelles d'aujourd'hui.
— One porle-l-elle a'msi ? inlerrogea
Sylvette.
~ Des draps brodés poiu' la fabrique.
Les paysannes brodent beaucoup dans
nos pays, et comme l'été elles trouvent, en outre, d'autres travaux à faire, elles n'ont plus le temps d'aller reporter leur ouvrage. Pour quelques sous, Odile se charge des paquets de tout le voisinage de sa mère, et elle en aura pris cette fois au-dessus de ses forces.
Elles arrivaient auprès de la fillette à demi évanouie sur le paquet plus gros qu'elle.
Tandis que Michel remontait la brouette sur la route, les deux femmes descendirent dans le fossé, et Guillemine prit dans ses bras le petit corps fluet qu'elle souleva comme une plume.
La douleur ranima la fillette ; une plainte s'échappa de ses lèvres, mais Sylvette put voir le regard de tendresse passionnée dont elle enveloppa sa compagne en ouvrant les yeux.
L'enfant et le ballot placés sur la brouette ne semblèrent guère peser aux bras robustes de Michel, et la petite troupe fut bientôt à la grille du chalet.
Guillemine fit porter Fenfant dans une grande pièce du rez-de-chaussée contiguë à la cuisine et de plain-pied sur le jardin, et qu'elle appelait le dispensaire.
LE ROG-AUX-MOINES lOÇ)
Tout en essayant d'aider sa compagne, Sylvette put admirer à l'aise la dextérité avec laquelle celle-ci prodiguait les premiers soins à la blessure de la petite.
— C'est une simple entorse, j'espère, dit-elle, mais il y a au moins plus d'une demi-heure que tu es tombée, à en juger par l'enflure.
Elle se fit apporter de l'eau glacée par une petite servante alerte qui était apparue ; sans s'inquiéter des cris de l'enfant qu'elle maintenait doucement d'un bras ferme, elle baigna le pied dans l'eau froide, puis l'entoura d'une bande de toile.
— Et maintenant tu vas te reposer là, sur la chaise longue, pendant que Michel attellera pour te conduire chez toi. Louise va te faire goûter, puis elle t'accompagnera et attendra l'arrivée du docteur afin de me donner de tes nouvelles. Je passerai chez toi, ce soir.
— Et mon paquet, Mam'zelle GuilJemine.^ M'sieu Lévy qui l'attend c'soir...
— C'est vrai ! Eh bien ! Michel ira le porter en revenant de chez le docteur.
Elle caressa d'une main douce le front de l'enfant, donna quelques
no LE KOC AUX MOIINES
ordres autour d'elle, puis se tourna vers Sylvette qu'elle entraîna au dehors.
D'un geste franc et décidé qui plut à l'Américaine, Guilleniine lui tendit la main.
— Je vous ai devinée, dit-elle en souriant avec un peu de malice. Mademoiselle de Lange, me permettez- vous de me présenter sans cérémonie ? Je suis Guilleniine Le Meunier. Notre cher curé sera ravi que la coniiaissauci^ soit faite, car depuis mon retour il ne m'a, pour ainsi dire, parlé que de vous.
Sylvette était conquise par le regard droit et tendre, le sourire spirituel, la pression franche des doigts lins.
■— Je suis heureuse aussi de vous connaîtie. Mademoiselle, lit-elle à son tour. M. le curé m'a, en <vffet, souvent j)rédit que je trouverais du bonheur' dans votre arrivée.
IvMc n'ajouta pas :
— Moi aussi je vous avais devinée...
Avait-elle vraiment devant elle la femme de quarante-cinq ans qu'elle s'attendait à lencontrer ? Le visage fin était auréolé de cheveuiX mousseux * parsemés çà et là de quelques fils d'argent. A part quelques rides très légères
cl à peine visibles sur le front et au coin des jeux, la taille sv(»lte, la dé- • marche souple, tout en cette |)ej'sonne eut plutôt révélé Uiie jeune lille,
Cruilleniine rit gaiement.
— Je désire de toute nion âme que cette prophétie se réalise, lit-elle, iiiais notre cher pasteur a la prédiction facile et pas toujours prudente. Il sera surpris d'apprendre que la connaissance s'(*st faite* sans rintermédiaire de per= ^sonne et tout à fait eu deliois des routûmes de votre pays. Enlin, passons, il vaut mieux que vous connaissiez tout (le suite la manière d'être de rindépen ^\^àt\l^^ ( Tiiillemine. Voilà T) heures... Fivc (f\'locl: Ica. t'ailes-moi le giiiiid plaisir de partagei' mon gnalcr.
Sylvette accepta en souriant.
I>epuis son. arrivée en France, c'était Ih prenrière fois qu'elle n^iicoiitiait un nccueil aussi chaleureux.
(ruillennne précéda sa visiteuse sur un perron d'une dizaine de mendies, l'iirtroduisit dans uii long vestibules clair, et, passant devant un escalier de sapin verni qui conduisait à l'étage supérieur, elle ouvrit une porte en face d'elle et s'effaça devant Sylvette.
Des livres, des fleurs, des oiseaux, voilà tout ce que celle-ci aperçut en pénétrant dans une grande pièce claire dont les deux fenêtres ouvertes donnaient sur la vallée en face du Roc-aux- Moines.
Les panneaux étaient complètement tapissés de rayons de chêne bruni soutenant d'innombrables volumes aux reliures sombres.
Sur la table longue, recouverte d'un tapis vert tout uni, dans les coins, sur la cheminée, de pâles roses d'automne mettaient une note claire ; les fenêtres voilées d'un grillage très fin étaient garnies de bruyère brune ; des fougères emplissaient Fâtre éteint, et à travers une grande porte entièrement vitrée on apercevait une vérandah pleine de verdure où tous les oiseaux dç la forêt semblaient s'être donné rendez-vous.
Quand les deux femmes entrèrent dans la bibliothèque, un petit serin jaune vola au visage de Guillemine, puis repartit se percher derrière le fin grillage de la fenêtre.
— Je vous présente Pitchoun, un indépendant et un solitaire, qui préfère à la société de ses semblables la compa-
LE ROC-AIJX-MOINES Il3
gnie des livres, dit Giiillemine en riant, fout en avançant vers Sylvetle une bergère profonde garnie de coussins.
— Que c'est charmant ! Que vous êtes bien ici! ne put s'empêcher de dire la petite étrangère.
— Oui, un peu seule parfois, cependant, malgré mes nombreux compagnons.
Elle désignait du geste la vérandah voisine pleine de bruits d'ailes et de gazouillis.
— Quelle bonne idée vous avez eue de peupler ainsi votre solitude !
— Cette bonne idée ne m'est pas venue toute seules ; mes nombreux convives se sont, pour ainsi dire, invités ^ux-mêmes. C'était l'hiver, il y a une dizaine d'années ; il neigeait depuis deux jours, et je passais ma soirée, comme d'habitude, dans ma pièce de prédilection, cette vérandah bien chauffée et bien éclairée. Je fus distraite de ma lecture par un petit bruit irrégulier, comme un battement de petits coups sur les vitres. J'approchai du vitrage et vis sur le rebord de pierre couvert de neige deux petits rougesgorges transiS) affamés, attirés par la
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lumière et la chaleur. J'ouvris tout doucement le châssis voisin ; j'émiettai du pain devant la fenêtre, et mes visiteurs ne se firent pas prier pour accepter mon hospitalité. Ce même hiver, je recueillis encore un chardonneret dans le jardin et deux autres, oiseaux de forêt que Michel recueillit à demi gelés. Ce fut le début de ma volière.
— Quelle bonne idée ! répétait Sylvette. AlorR, tous ces jolis petits êtres ont été sauvés de la mort par vous ?
— Non, pas tous. L'hiver dans la serre bien chaude avait apprivoisé les premiers. Mieux doués en cela que les hommes, ils ont été reconnaissants et m'ont prouvé leur gratitude en élevant une famille au printemps. Oui, ces vagabonds de la forêt s'étaient si bien accoutumés à leur nouveau home que, après les dernières gelées d'avril, quand l'époque fut venue de leur rendre la liberté, la serre semblait avoir complètement remplacé la forêt, car cinq petits becs gourmands s'ouvraient dans les deux nids placés par moi dans les branches. C'est ce qui m'a donné l'idée de les retenir captifs sans en avoir l'air en voilant les fenêtres et les châssis de
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ce mince grillage qui leur laisse la vue de la vallée. Vous voyez leurs descendants ; chaque année il en naît ; il en meurt aussi ; les premiers couples ont disparu depuis longtemps.
— Et d'autres oiseaux ne viennent-ils plus frapper aux vitres, attirés par ceux-ci ?
— Oui, mais l'hiver seulement, quand la neige et la faim les chassent de la forêt ; j'en recueille ainsi chaque année.
Sylvette s'intéressait de plus en plus.
O qu'elle savait de cette femme, qui entourait de son exquise bonté les phis frêles créatures, l'attirait passionnément.
Ses yeux s'arrêtèrent successivement sur les murs tapissés de reliures anstères, sur la table chargée de revues, sur une grande corbeille japonaise contenant une broderie, des brassières (renfants, un gros tricot gris.
(in petit cri joyeux lui fit tourner la le te.
Dans un élan de sociabilité, l'indépendant Pitchoun était venu se percher sur le bras du fauteuil de (uiillemine.
— Et celui-ci, fît TAméricaine, est-ce aussi un captif volontaire ?
Ilfi LE riOG-AUX-MOINES
— Oui, jusqu'à un certain point. Je l'ai arraché, sur le port de Marseille, des mains d'affreux gamins qui le martyrisaient. Il avait Ici bout d'une aile coupé, et ses tortionnaires s'amusaient à lui apprendre à sauter sur une baguette que l'un d'eux tenait à la main. Ce n'était encore qu'un tout petit oiselet, couvert seulement d'un léger duvet.
Gomme il était déjà à demi apprivoisé, je m'amusais chaque soir à compléter doucement son éducation, en lui rendant la liberté dans ma chambre d'hôtel. Il ne s'est jamais habitué à vivre avec les autres, il avait peur dans la vérandah, je l'ai installé ici... Et voilà l'histoire de Pitchoun.
Ce que Guillemine ne dit pas, c'est le sermon qu'elle fît, assise au milieu d'eux, aux petits vagabonds de Marseille, en leur achetant l'oiseau.
Elle ne se souvint jamais de ce qu'elle leur dit, mais se rappela toujours les larmes de contrition qui tombèrent comme de grosses perles sur les joues noires de deux des inconscients bourreaux.
Car Guillemine était née apôtre de la charité, et cet amour des pauvres, qui
chez Sylvette était dû surtout aux circonstances spéciales dont avait été entourée son existence à New-York, oii sa profession de journaliste l'avait mise en contact un peu avec tous les mondes, était chez Guillemine un instinct naturel.
Guillemine Le Meunier, encore toute petite fille nerveuse et impressionnable, n'avait jamais pu voir un mendiant sans être secouée de sanglots ; plusieurs fois même la description d'une misère faite en sa présence avait provoqué une crise nerveuse. Le seul moyen de calmer cette sensibilité outrée était de lui permettre de faire la charité. Alors seulement, après le don de provisions, de vêtements chauds, de quelques pièces blanches, la fillette retrouvait le cœur de retourner à ses jouets ou à ses livres enfantins fanatiquement chéris.
Après un thé à Vanglaise, comme disait la cosmopolite Guillemine, qui avait récolté dans ses nombreux voyages dos habiludes de lous les pays,
Il (S Li; IlUC AUX-MOINES
les deux iiuLivellcs cuiuiai^sï^auccy se quittèreii l , m Uiluellenieiit eiichaiilées l'une de 1 autre.
Gonime l'avait pressenti le curé dans sa coinprehension de leurs earaetères et de leurs natures, elles étaient taites pour se plaire ci se coinplétei".
Après le départ de son hôte, reconduite au Uoc cJi voiture par Michel, (iuilleniine resta longternj)s à rêver dans la nuit tombante, et Louise, la petite i'emnKî de chambre, put entrer et allumer le feu préparé dans le gros calorifère de faïence blanche de la vérandah sans attirer rattention de sa maîtresse.
Guillemine regardait dans la nuit, de I autre coté dv la a allée, la place où elle devinait encore le prieuré.
— Pau\ j e petite ! murniuia-t-eilc à mi-voix. Délicieuse créature ! Qu'estce qui l'attend ici ? Une grande peine, sans doute, m'a dit M. le curé sans voulo i r prée i ser da v an tage . 1 N'( ibableme 1 1 1 le désenchantement (|ui est venu uie surprendre il y a vingt-ci uq ans, Geperidarit les temps sont changés ; Bourg- Saint " Mathieu s'est rapproché du monde et n'est plus le trou arriéré où
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ic liavail l'éiuiuiii était un (iéï?lionii43ur. Des souvenirs enfouis depuis longtemps revenaient en foule.
Guilleniine revoyait sa surprise désappointée devant 1(^ toile général soulevé par ses premiers sueeès : quelques articles enthousiastes publiés, sous la proteetion d'un ami dr son père, dans un Jourucil parisien.
C'était à une éjioque de luttes eliaudes ; la plume élégaïUe de cette jeun(; fennne sérieuse, cultivée, in struite avec amour pai' uxi père d'une intelligence supérieuie et lancée par Dragnan, le polémiste aimé des Parisiens, avait du premier eoup pris bonne place dans les rangs des jeunes écrivains.
Mais, tandis que Paris lui faisait bon accueil , Bourg-Saint-Mathieu, méprisant, se fermait.
Maintenant, sans doute, avec ce goût de lecture qui a pénétré jusqu'aux provinces les plus reculées, cet ostracisme serait-il moins sévère, mais, vingt-cinq aiis plus tôt, il avait banni Guillemine de son village natal.
Aigrie, révoltée, elle s'était enfuie, attirée, pauvre papillon, vers la flamme
l'20 LE KOG-AUX-MOIiXES
brillante que faisait niiioiter la grande ville.
le papillon, cependant, ne se brûla pas les ailes.
Une catastrophe minière, arrivée dans une ville du Centre ou elle se rendit immédiatement et oii elle vit de près, pour la première fois, la vie des misérables, no a seulement lui inspira un article remarquable et remarqué, mais décida de son avenir.
Désormais, elle ferait fi de la gloire littéraire, mais suivrait son attrait de toujours, et mettrait sa plume au service des malheureux.
Ce fut alors que, chaque semaine, dans le journal de Dragnan, un article vibrant de pitié féminine et de chrétienne charité fit connaître à la France une misère en faisant appel à la générosité de tous.
Et l'article signé « Guillemine »
devint le trait d'union entre ceux qui souffrent et les heureux qui peuvent soulager, et le journal où écrivait Guillemine, le canal bienfaisant où coulèrent des Ilots d'or sur des milliers de souffrants.
La jeune femme voyagea beaucoup.
vit la misère sous tous les ci eux.
(Qu'étaient ses petites blessures à elle auprès de ces universels sanglots ?
Un jour, elle reprit la route du village délaissé depuis quinze ans.
Toute rancune était si bien effacée depuis longtemps dans son cœur qu'elle n'en retrouva pas la moindre trace.
Elle reprit possession de la maison paternelle, fidèlement gardée par sa sœur de lait, Maria, retrouva les tombes des êtres chéris, le curé de sa première Communion, et s'installa (( chez elle », mots dont, seuils, les errants connaissent la douceur.
La renommée avait apporté à la connaissance des compatriotes de Guillemine plusieurs bienfaits signalés dont elle avait été l'inspiratrice ; aussi le rigorisme bourgeois de ce petit bourg retiré s'était-il relâché à son égard.
Elle aurait pu reprendre une place normale parmi ses concitoyens. Elle préféra une studieuse solitude consacrée k la charité, et comme l'avait dit la Marguilte dans son pittoresque langage, les pauvres la connaissaient.
Guilleminc avait souffert ; son amc
l'2'A LE KOC-AUX-iMOlAES
ardente, g(kiéreuse, s'était souvent blessée au contact du monde, mais aujourd'liui l'apaisement s'était fait ; dans la réflexion calme, les longues lectures méditées à loisir dans « les livres (jui rendent meilleur », elle s'était créé utie sorte die philosophie, faite de douceur désenchantée, d'indulgeuce lendre cl d'inépuisable charité.
Mais la l'enHiie de (juarante-cinq ans qui méditait aiiisi dans Ja solitude savait c'c qu'il cji coûte de luttes poui atleindrr' à ce délachemerd, et c'est ce qui lui faisait murnmrer, en pensant à la jeune lille enthousiasie, pleine d'avenir, dont elle avait fait la connaissance ce jour-la :
— Pauvre petite L,.
Apres les pluies d'oclubre, la neige \ int dès novembre.
La neige dans les montagnes cou- Acrtes de sapins est un spectacle féerique que Sjlvette contempJait pour la première fois.
Son père avait teim sa promesse ;
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rlle possédait niaiiilciiant Swallow, un poney d Ecosse, aux jambes Unes (*l a«^'iles, altelc à un loiiaeau, qui permettait bien des pionienades aux: alentours.
l/inlimilé sétaiJ élêiblie enhe U' lynvau\-Moines ( I !a Stipinièie.
Les petits eltevaux ferrés à ^dace lilaient bien sur la ueige, et les visites fréquentes entre kts devrx demeures él oignées ne 1 uren t pas i n teriom |> ues piu^ le mauvais temps,
(riàee a sa no u\ elle amie, Sylvctte s apeieut qu entre les quelques fctinilles aisées q ue Boing-Saii d Mathieu appc lait <( la soeiété » et les pauvres si^eourus par M. le curé et Mme llnmbl<>1, il existait un mon^jc iiit<'rmédiaire où rAmérieaiire n'jiviii! pî«s eneon' pénétré * celui des artisans, d<'s p;i\ sans aisés, des selditteurs d(^ la mon tagne dont les femmes brodaient au logis.
La jeune tille comprit (pje c'était p;u'nu ces sinq>!es tout occupés de leurs liavaux qu'il falLiit «lierclier 1rs qn;i lités de la race qui rayaient cliarmée au loin ; ract3 loyale, simple , pleine de cœur, un peu chauvine et, à part
ï'J.li LE ROG-AUX-MOINES
quelques exceptions, peu totichée de la gangrène du siècle, mais fidèle à ses traditions.
Les visites ciiaritables, de plus en plus nombreuses à mesure que l'hiver s'avançait, furent partagées entre les trois servantes volontaires des pauvres, qui avaient pris leur tâche à cœur.
Chaque matin, au dispensaire de Guillemine, les distributions de soupe chaude recommençaient .
Tant que ce rôle de Sœur de Charité laïque avait été tenu par la vieille Mme Humblot ou par l'émancipée Guillemine, il avait été accepté à Bourg-Saint-Mathieu ; mais quand la petite étrangère l'assuma à son tour, cette manière de vivre si complètement différente de celle des jeunesi filles de (( la société » fut universellement blâmée.
Les mères de famille sensées y avaient vu d'abord un emballement passager qui ne durerait certainement pas ; cependant, quand, après cinq mois de séjour, elles constatèrent qu'il tenait encore malgré les intempéries de la saison, ce fut, parmi ces sages personnes, une critique générale.
LE ROC-AUX'MOINES l 'K)
A Boiirg-Saint-Mathieu, une jeune lille bien élevée aidait, le matin, sa loère au ménage ou dans la surveillance de la maison, s 'exerçant ainsi, de bonne heure, à son rôle futur ; elle brodait, l'après-midi, son trousseau dans le salon et ne courait pas les routes toute seule.
La nouvelle venue remplissait exacrement le contraire de ce programme ; comment ne se serait-elle pas attiré la désapprobation de touites les personnes raisonnables ? ,
Celles-ci ne songeaient pas à la dissemblance de l'éducation reçue dans un pays lointain si différent du leur, à l'abandon de cette jeune fille sans mère, à son inlassable dévouement et à sa charité qui auraient dû cependant hautement parler en sa faveur.
Elles ne voyaient que la liberté d'allures, la différence d'occupations, et ces griefs joints au froissement suscité dans le pays par la vie mystérieuse des habitants du Roc n'étaient pas pour amener des sympathies à l'infortunée Sylvette, qui continuait sa tâche dévouée sans se soucier ni même se douter des sentiments qu'elle soulevait.
lof) I.R ROC-XTIX-MOINES
Elle avait remarqué, cependant, la froideur subite de Mme Aubry, qui lui avait témoigné tant de bienveillance les premiers temps. Mais elle n'en soupçonnait pas la cause et se doutait encore bien moins qu'elle était la raison d'une désunion grave dans le paisible intérieur du notaire.
Très peu de temps après son arrivée à Bourg-Saint-Mathieu, Sylvette n'avait pas été sans s'apercevoir pourtant que Bernard, (( le fils Aubry », comme on disait au bourg, se trouvait souvent sur son chemin.
Elle le rencontrait dans ses promenades, le croisait fréquemment sur la route de la Sapinière et le dimanche sur la place, à la sortie de l'église où il la saluait ostensiblement ; deux fois même elle l'avait trouvé aux Grands- Etangs, dans ses promenadeis solitaires a cet endroit préféré.
Dams son inexpéiience, la jeune Américaine était bien loin de se douter, non seulement des scènes violentes déchaînées à cause d'elle entre le père et le fîls, mais encore de la rumeur publique qui la mariait à ce jeune coq de village, infatué de lui-même, à cet
TE nOC-ATTX-MOINKS i :'.7
' être insignifiant, commun, désœuvré, que, sans sa persistance à se trouver
' sur son chemin, elle n'aurait même pas songé à remarquer. Elle ne lui avait sans doute pas adressé la parole Irois fois.
Grande fut donc sa surprise quand, im jour de novembre, comme elle sortait de l'église et reprenait la route du Roc, Bernard Aubry l'aborda dès la sortie du bourg.
— Mademoiselle Sylvette, dit-il avec ime audace cavalière, j'aurais un mot à vous dire ; me permettez-vous de vous accompagner ?
Et sans attendre la réponse de îa jeune fille, il marcha à son côté.
Habituée à la liberté américaine, Sylvette n'eût pas songé à se choquer de cette manière d'agir, n'eût été l'air victorieux et satisfait du jeune fat qui al tira tout de suite son attention.
— Voilà, reprit-il immédiatement, je pars ce soir. Chez nous, la vie n'est plus tenable, et vous devinez pourquoi.
Mais je passe là-dessus pour l'amour de vous. Je suis majeure eft je possède t'héritage de mon oncle, qui n'est pas une bagatelle. Avec cela, je cours
chercher la fortune à Paris, et, dès que " j'aurai réussi, je reviens vous épouser. En voyant jua résokrtion formelle, mes parents finiront bien par consentir, sinon, je leur ferai dies sommations, j'y suis bien décidé.
Devant cette singulière et effrontée déclaration, aussi inattendue qu'audacieuse, Sylvette avait perdu la parole.
— Mais, Monsieur... balbutia-t-elle.
— Je ne voulais pas partir sans vous dire au revoir et sans vous prévenir que je me suis décidé à rompre avec ma famille pour l'amour de vous. Je sais que dans votre pays les fiançailles se font par consentement mutuel, sans se soucier de l'avis des parents. Laissezmoi maintenant vous accompagner jusque chez vous.
Sylvette avait enfin repris possession d'elle-même. •
— Mais, Monsieur, dit-elle, permettez-moi de placer un mot. Vous faites une grave erreur. Il ne peut être question de fiançailles entre nous.
Le jeime fat se méprit sur cette réponse.
— Mais puisque je vous dis que je passe sur tout.
LE ROG-AUX-MOINES l'2()
Sylvette ouvrit des yeux étonnés.
— Que voulez-vous dire, je vous prie ? fît-elle sèchement. Je ne vous comprends pas.
— Mais... que je passe sur votre éducation, sur votre vie, si différentes de celles des filles du pays ; sur cette existence mystérieuse des gens du Roc qui fait jaser tout le monde.
— Je vous comprends de moins en moins, reprit Sylvette, glaciale. Mais c'est inutile. Je vous répète qu'il n'est nullement dans mes intentions d'épouser un jeune homme que je ne connais pas. Adieu !
Et d'un pas vif et rapide, elle prit le petit sentier du Roc.
Bernard eut un cri d'étonnemeni c^t la suivit avec vivacité.
— Vous ne voulez pas dire que vous me refusez, dit-il d'un ton de surprise si intense que Sylvette ne put s'empêcher de rire de bon cœur devant ce comble d'orgueil villageois .
— Mais si, je vou$ refuse, dit-elle en se retournant à demi, sans cesser de monter avec rapidité. Inutile, donc, de me suivre plus longtemps. Bonsoir, Monsieur.
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j3o LK F,OC-7\TTX-MOÏl\FK
Et, d'un pas léger, habituée au sentier Oii le lourd Bernard glissait, elle disparut au prochain tournant, tandis que son rire amusé montait dans le soir descendant.
Quand elle se vit bien seule, elle jalentit le pas.
Quelque chose encore venait de se détruire dans ses illusions.
Dans cette aventure, dont elle n'eut dû retenir que le côté comique et ridicule, une chose, une seule chose l'avait frappée et lui retenait maintenant à l'esprit ; bien plus que le sot orgueil du naïf jeune homme, qui semblait ne douter de rien, c'étaient ses inexplicables (( concessions )> qui presque la troublaient : Je passe sur touty sur votre éducation, votre vie mystérieuse qui fait jaser tout le monde. »
Et tout de suite, les pensées les plus amères affluèrent à son esprit. Peu préparée à ce choc, elle les accueillit sans résistance, s'y complut, amplifiant même l'importance de la révélation que lui apportait la maladresse insigne du fds Aubry.
C'était cela, la douce patrie, tant chérie de loin, tant appelée dans se.«j
LE ROC-ATTX-MOÏNES i . > f
rêves ! Qu'y avait-elle trouvé ? Des femmes distantes, presque arrogantes, des critiques, des médisances, une sourde hostilité, et, à la fin, par-dessus lout, l'insulte de ce jeune fat.
Oui, l'insulte... Car c'était cela seu lement qu'elle avait retenu. Ne soni>r'aur même pas à ce qu'il pouvait y avoir de vrai et de réel dans les sentimeints intimes du jeune homme pour elle, dans son exaltation elle ne sentait que la blessure.
C'était donc cela, « France la (loiilce », que tant de poètes ont chantée ?...
Oui, des poètes qui n'avaieni vu les choses qu'à travers un voile doré. Kt elle, Sylvette, n'avait apeircn que la froide réalité.
D'autres visions défilèrent de\ a nt son esprit toiumenté : (ruillemine, le viedv ciu'é, Mme Humblot, d'autres encore qu'elle connaîtrait sans doute un jovir. Va puis, Rourg-Saint-MathieM ij'étaij pas la France entière, après tout.
Oui, mais c'était son poys^ celui de son père, celui où elle voulait et devait vivre, et elle sentit tout à coup, comme
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par une révélation terrifiante, qu'elle ne pourrait pas vivre là ; que, petite lleur venue d'un pays lointain, il lui aurait fallu, pour s'acolimater au sol 1 ude de la montagne, les dures racines des sapins.