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TROISIÈME PARTIE Le Journal de Sylvette

24t décembre 19 . , ,

Les grosses lamettes de papier blanc dorment depuis trois semaines sur un coin du bureau, ma machine à écrire est muette et mon stylo n'a servi qu'à griffonner quelques cartes de Christmas à mes amies lointaines.

J'ai le spleen !... Je m'ennuie !...

Oui... C'est bien moi qui viens d'écrire ces mots formidables que je croyais ne pouvoir prononcer jamais : je m'ennuie !...

Et c'est cependant Christmas-Eveii, la veille de Noël tant chérie, le jour béni entre tous les jours.

Ce matin, après la messe, j'ai vu mon bon curé. Il fallait me préparer à la grande solennité de la nuit pro~

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cliaine. El c'est pour isiiivie un de ses conseils que je viens de poser nioii slylo sur une ranielle blanche.

Mais aucune idée nouvelle n'est venue courir sur le papier, et la Hevieiv n'aura jjas encoie son article celle foiS"Ci.

Une letlic de Douglas Junior est devant moi. Ils ont la bonté de s'étonner, là -bas, de inow silence.

.l'ai répondu deux mois vagues, pié lextanl une indisposition.

El il me semble que jamais plus, jamais plus, je ni' ferai partie de mon chci journal, Ouand je pense a ceux de là bas, je sens si bien (jue je ne suis plus des leurs.

( )ue diraient, par exemple, Douglas Junior ou Mr Snrilli en me voyant ainsi occupée à a écrire mon journal )>. (omme une liéroïne de roman senti mental, ou, plus sinqjlement, coumie une banale Yieille tille que je serai iians doute bientôt.

Ce terme de « vieille lille » évoque toujours pour moi le souvenir de Mlle Clémence.

Mais ne manquons pas à la charité...

Pourquoi ne pas penser, au con-

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Irairo, à Guilloiiiiiic ? C'esl. que ma chère Miaiia iTcst pcus cl ne «cra jamais iiiie (( vieille fille » ; e'eï?L une « bâchelor ». Voyons le dictionnaire...

Bachclor : célibataire.

Disons donc : (•uilleuiine esl cl res- Icra une célibalaire cl ne scia jamais uiie vieille fille... Je me comprends.

(À'ilc délicieuse Guillemine ! Quelle béuédiclion pour moi de l/avoir rencontrée, cl combien M. le curé avait raison de me piédire le bonlieur dans sa compagnie !

Il me semble parfois l'avoir déjà connue. Elle mo iait penser à la Solitaire de l^ranz Mijiller. C'est cette même vie élevée, raffinée dans tons ses détails, celle même âme de charilé. Kl iivec cela si simple, si toute à tous, si enfanl parfois.

Je pensais à cela hier en la regar= danl avec ses oiseaux, dans sa véran dali ; tous ces hôtes familiers arrachés au' froid de l'hiver. Elle me faisait donner une reprc. ntation par deux de ses favoris, deux moineaux : Gavroche et Marmouset, intelligents comme des caniches, et qu'elle a dressés à faire des tours de saltimbanques.

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Elle m'a aussi réconciliéei avec les romans de mon cher Franz Mûller, auxquels je gardais un peu rancune depuis la déception que m'avait apportée la brutale réalité des choses.

Grâce à Guillemine, je comprends maintenant que les dames du Vestiaire de Bourg-Saint-Mathieu ne sont pas la France,

... Combien cela me semble étrange d'écrire en français ! C'est pourtant ma langue maternelle, la seule parlée pendant mes six premières années, et cependant je suis sûre de n'avoir pas, dans toute ma vie, écrit dix lettres en français.

How funny !.., Non, pas un mot d'anglais, faisons ceci comme un devoir.

Mais c'est plus agréable qu'un devoir ; c'est plutôt... comment dire?

Gela me fait l'effet de me regarder moralement dans une glace. Oui, c'est bien cela ! Un journal intime doit être une façon de petit miroir de l'âme.

Et j'éprouve un vrai plaisir à voir ma plume courir de nouveau sur le papier blanc.

Sans les avis de mon curé, ce matin,

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je reprenais aujourd'hui mon occupation favorite de raprès-midi depuis trois semaines.

Les heures passées autrefois à écrire, je les emploie maintenant à patiner depuis que...

Eh bien ! oui, disons-le franchement, depuis qu'un Monsieur mal élevé s'est permis de me manquer de respect.

Ces procédés bizarres me sont restés sur le cœur.

C'est la goutte d'eau qui a fait déborder la coupe pleine. Je me suis vue mise tout à fait en marge des autres.

Depuis notre arrivée dans ma belle France, je me sentais étrangère, pas adoptée par mes compatriotes, et la manière d'agir de ce rustre m'a prouvé la vérité de ces sentiments mal définis.

Enfin, ne revenons pas là-dessus ; c'est enterré, et tout doit être oublié.

11 me faut, paraît-il, essayer de remonter la côte, reprendre mes occupations des premiers jours, ne pas négliger ma profession et surtout, surtout... ah ! cela est bien le plus difficile, reconquérir mon père.

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(Irsl ( Juiîsliiius-Even, l'ère iioUiVellc, I JuiDéc qui coiiimeiicc. Mon curé a laisoo, coiuiiieiiçoas-la bien.

La 1 lia li liée s est passée eoiniue dr coiiluiiie, avec Mme llumblol el («LiiU Iniiine. Nous avons fait une lournéc générale parmi nos iin|)olenls, ceuv (jui ne |)ourronL pas venir demain à I arbre de rSoël : quatre vieilles paralysées, logées à peu près aux quatre |>oints cardinaux du bourg et dont nous nous partageons les soins ; deux vieux ménages qui possèdent chacun un conjoint iniirme, et un vieux giand-père bien négligé de ses enfants ("t <pii serait mort depuis longtemps s;ms Mme llumblot.

Ensuite, j'ai accompagné Guilleminc chez <'ll(^ |)our lui donner un dernier roup de main à la préparation de Tarbrc gigantesque placé dans la g r H 1 1 di • I )iè( 'c d u rez-de-cliaussée a ttC" nnuic iui dispensaire.

.rétais ici à midi pour le lundi. Père a déjeuné avec moi pour se letirer ensuite chez lui, comme d'habitude.

Qu'y puis- je ? Comment arriver à changer cette coutume ? Je l'ignore et attends les événements ; mais, au; lieu

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(le pii'iidrc mes patin» et de courii" aux Graiids-Etaogs mv griser d air libre et d'espace, je me suis assise devaul ces t'euilleis blaiichos qui st* iM>ireiss(*fiL lout de même.

El l'heure j)asse, el il neige,,. Il u.'ige...

Il pleuL drs pluuies de eolombes, disait (uiillrmiue vv maliu. J'aime celle image-là.

Que la neige esl: belle dans les mon lagiies de sapins et comme elle reste blanche ! A New- York, au bout d'une dcrni-heuie c'est une bouillie noirâtre I>i( iitôt eidevée par les équipes d<'S ba Jayeurs.

Ici, vM a Ir b'uq>s d<' Jouir dr ct'ltv blancheur (pri s ét<*nd partout.

Pour Finstant, cependant, la vU(î est bornée ; au delà de la cour, la vallée disparaît dans un vrai brouillard dr plumes,

rkiand le dernier llocon seia IoIuIm'.

je monterai à robservaloire d<' péiv pour contempler la vallée et les Vosges lointaines, comme je fais à chaque nouvelle chute de neige.

vH heures sonnent et la solitude est complète.

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J'avais cependant paré le studio comme pour une grande réception.

Sur la cheminée, au milieu du plafond, autour des fenêtres et des portes, dans les encoignures, partout, du houx et du gui.

Dans la grande cheminée brûle un feu de bois monstre qui ne s'éteint jamais, car Marguitte a le talent de l'arranger pour la nuit, et c'est nécessaire ici.

J'ai mis le paravent près de la cheminée, mon bureau devant, cela coupe en deux la galerie, et l'on jouit dans ce coin d'une température de serre.

J'espérais que père s'y installerait toute l'après-midi avec ses livres et ses journaux, mais il a refusé mon invitation.

Pour ce soir, une bûche énorme est préparée, un vîai tronc d'arbre que Marguitte et moi avons décoré.

C'est une bûche de Noël tout enrubannée de guirlandes de mousse.

Nous la placerons pour la veillée, el peut-être mon père consentira-t-il à la voir brûler.

Mon curé, vos conseils sont plus difficiles à suivre que vous ne pensez :

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enlever mon père à sa solitude, lui en arracher le secret, tâche qui doit passer avant tout, même s'il faut pour cela sacrifier le reste...

Mais je ne puis ou ne sais faire davantage, et j'attends.

Guillemine passe son après-midi et la veillée chez Mme Schwartz, la propriétaire des (lombes, le beau grand chalet, à mi-chemin deis ruines de l'abbaye.

Cette dame est revenue tout récemment d'un séjour en Allemagne où elle a passé l'été et l'automne auprès d'un neveu.

Elle est, paraît"i], paralysée des jambes, et on ne la voit jamais ; mais sa société serait des plus charmantes, i't Guillemine, qui l'aime beaucoup, voulait absolument me présenter chez elle. J'ai refusé. Pas de nouvelles connaissances.

Une diversion : Marguitte entre m'apportant un paquet envoyé par Mlle Le Meunier.

C'est son présent de Christmas qui s'est croisé avec le mien. James lui porte en ce moment-ci un couvrethéière, merveilleusement brodé par la

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ïiière de la petite Odile, qui travaille comme viiie fée.

J'aime à tenir un instant fermés les pa qiiets-surprises .

Que contient celni-ei ? Tïn livre, c'est certain.

Que] genre de livre ?

TJn ami, sans aucun doute. Je sai^ que j'aimerai ce livre-là, qu'il me fera du bien, puisqu'il a élé choisi par (iuillemine.

Ouvrons te paquet.

C'est un livre, en effel; et... \\n livre de Franz Mûtier.

Dans une très jolie couverture de maroquin rouoe portant dans un coin mon chiffre en vieil argent, c'est, joli rneivt relié, le dernier ouvrage de cel auteur qui m/a toujours attirée invin- ("iblement, et dont, pour l'instant, les revues sont pleines, à cause, justement, de l'apparition de ce volume, réunion de nombreux articles parus dans divers journaux.

Une liseuse d'ivoire ancien marque

une page, et je lis, imprimé sur le premier feuillet .

A Mademoiselle S. de L.,

l'amie loinlaine qui a si bien compris

et inlerprélé mon âme solitaire^

je dé.dir ce livre.

(}rie vciil (lire ceci ?... Je n'ose cornpreindre...

S. de L., mes initiales, la pa^e marquée... serait-ce moi P

r^t Franz Mfiller, rauteur myslérieiiv, seiint ce ?.. O Guillemine !.

Et je lis, je lis, des pages et des pages.

Ce n'est pas, cette fois, un roman, ni un recueil de légendes.

(rest une série d'articles, presque tous, semble-t-il, sm* la charité, autant que j'en puis juger par ce premiei^ coup d'œil, et j'y retrouive, à coté d'un cri d'amour vibrant pour la détres?^e humaine, le style tant aimé.

Il m'a toujours semblé, en lisant Franz Muller, que ses phrases avaient

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des ailes, ou bien que sa plume, au lieu de gratter le papier, faisait vibrer les cordes d'une harpe pour des accords aériens.

Je ne lis plus, j'ai la fièvre. Sortons un peu.

11 ne neige plus, la nuit tombe.

Montons voir descendre le soir sur k paysage tout blanc.

Même soir, 10 heures.

Décidément, U suffit de commencer son journal pour faire surgir les événements.

.l'ai vu la folle. Je l'ai rencontrée siu^ les hautes sentes.

Enveloppéei de ma grosse mante à capuchon, chaussée de snow-boots, j'étais montée jusqu'à robservatoire de père, sorte de cellule de verre qu'il a fait construire sur une étroite plateforme, au-dessus du prieuré.

La neige ne tombait plus, le ciel s'éclaircissait et le désir me vint de monter plus haut pour voir plus loin.

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.le vais rarement sur les seules qui nièiieiit au sorrimet de notrei Roc-aux- Moines. Je ne suis même montée qu'une fois jusqu'en haut, cet été.

On y jouit d'une vue superbe et très étendue, et cette sorte d'aiguille plantée de sapins n'est accessible que par les sentiers qui partent du prieuré.

Je montais lentement pour ne pas glisser, me retournant à chaque pas pour contempler la vallée blanchx;, quand, à un détour du cheiiiin, j'apereus des pas sur la neige.

Ces pas venaient d'un petit sentier qui rejoignait le mien, et les traces étaient récentes.

A un second coude du chemin, je vis devant moi une grande femme maigre qui redesoendait.

Elle était enveloppée d'une longue mante noire que ses bras retenaient serrée étroitement autour d'elle ; deux mèches de cheveux gris s'échappaienl du capuchon rabattu sur son front et tombaient sur un visage tout blanc.

Vue ainsi, au crépuscule, sous les sapins chargés de neige, cette apparition avait quelque chose d'un peu fantastique.

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