‹ Le Roc-aux-MoinesChapitre 6 sur 12 · I.U KOC-AIJX-MO(NKS lO · texte numérisé non relu

I.U KOC-AIJX-MO(NKS lO

Au preiiiici iiiuiiient, je ne deviruii pas qui elle pouvait être, et la pris pour une femme du pays, tout en nw demandant comment elle se trouvait à cet «vndroit où Ton ne peut parvenir (juCn passant par ie prieuré.

i^iis je fus frappée de son air étrange.

Deux yeux gris d'acier me regardaient lixement.

Elle avança de quelques pas, et instinctivement je m'effaçai sur le eôté du sentier pour la laisser passer, mais elle s'arrêta devant moi.

Et ainsi, face à face, l'expression d(» son visage me glaça ; je reculai encore.

Alors, eila eut un ricanement, v\.

sortant son bras droit de sa mante, elle tendit vers moi un long doigt osseuv en (lisant en anglais :

— Egoïste, indifférente... sans ('(eur... mais elle aussi est maudite... maudite... et c'est la vengeance.

iWs ])arol(*s, dites suir ce loii, me eausènnrl, je Tavoue, une très désagréable' impression.

Ce fut seulement quand cette femme étrange se fut éloignée de quelques

LE KOC-AUX-MOirsES Î47

|)aiS que je soupçonnai qui elle pouj^vait être.

; Ces yeux hagards, haineux ; ees mois |f€xtraordinaireis, iri anglais, ee ne pou- ^vait être que la folle.

I Mais coiiuiient était-elle là i* (hi'alylait-elle faire ?

Je m'élançai à sa suite sur le |)elil ^enlier très raide qui deseendait veis la ehapelle.

— Emmy, Emmy ! Attendez-moi !

riai-je en anglais.

Elle s'arrêta et se retourna vivement, )uis reprit sa course de plus belle pour lisparaître quelques mètres plus loin.

J'arrivai ainsi jusqu'aux ruines de la liapelle et me trouvai devant raneien imr.

.rentendis un bruit de seriun^ ilt perçus une petite porte basse à d^iui aehée sous le lierre.

Emmy était rentrée |)ar là en referlant la porte derrière elle.

Je restai quelques minutes un peu ou le versée ; puis je me dis que eette lalheureuse était privée de raison et le ses paroles ne pouvaient avoir icune signification.

Mais pourquoi sortait-elle seule,

l48 LE ROG-AUX-MOINES !

comment se promenait-elle ainsi, daml le crépuscule, sans surveillance?...

Je me souvins alors que Jamcs fai sait une course pour moi chez Guilk mine. Sa femme avait profité de soi^e absence pour prendre la clé de champs.

Comme j'arrivais dans la coui James rentrait. Je le mis au courai de la rencontre que je venais de fair»

Il en parut un peu contrarié, ma {^ non troublé, et me dit seulement :

— Soyez sans inquiétude, Miss ; n femme se promène souvent ainsi sinent les sentiers du haut ; le grand air 1 fait du bien, et il n'y a aucun dangLne pour elle... ni pour les autres. pépâ5«!

Puis, avec un geste d'indifférence 1 f,|Vj de lassitude, il me quitta. L

i«^ J'e connais donc enfin cette créatiL. mystérieuse qui m'a tant intriguée L;.

même tant efffrayée l'été dernier, Louf^ soir d'orage, par un cri lugubre quekjj^j n'oublierai jamais.

Dieu merci ! la réalité est moins I gique que les suppositions. Elle jj réduit à une pauvre maniaque imj> ,^a fensive à laquelle je rappelle, s doute, de pénibles souvenirs, et Cb^,

akiJ

LE ROG-AUX-MOINES l4ç)

^ robablement pourquoi mon père m'a

uj.ours interdit de la voir.

Oublions-la et évitons à l'avenir de

ous trouver sur son chemin ; mais je

le souviens, cependant, que cette

mme a nourri et élevé ma mère, et

aurais aimé Ja gâter un peu.

Marguitte avait servi le thé comme

'habitude dans le studio.

Elle fait maintenant très bien le thé,

"arguitte. Je l'ai dressé à ne plus

îbriquer une insipide tisane avec mon

eylan parfumé qui m'arrive directe-

^i^Lient d'un magasin de Piccadily, et,

n bonne Lorraine qui connaît le prix

g|'une gourmandise, elle a eu bientôt

épassé son professeur.

^ Rien de plus délicieux, surtout après me promenade dans la neige, qu'une liasse du chaud breuvage au goût de leurs, voilé d'un nuage de la crème avoureuse apportée chaque nu^tin l'une ferme d'en bas.

Aujourd'hui, outre les toasts beurrés t les fours secs, il y avait la surprise l'un superbe gâteau mousseline, frianlUise prélevée sur le festin du réveillon [ui occupe ngire cordon bleu depuis leux jours.

T[)0 te r»O0-ATJX-MOINF,S

Père est venu goûter avec moi et il est resté jusqu'au dîner.

Nous avons tiès peu causé. Papa s'est plongé très vite dans la lecture d'un de ses nombreux magazines, ri j'ai rouvert Sur les Chemins, le beau livre de Franz Mûller.

J'avais préparé pour père une sm prise gtissée d'avance dans sa ser viettc : inie originale et minuscuh pendulette de bureau découverte pai* grand hasard chez im horloger des Ilaubières, où j'ai accompagné Guillemine, la semaine dernière, pour le^ emplettes de Noël ; mais quand nous sommes errtrés tous les deux dans la salle à manger, le plus grand étonnemenl a élé cerlainement pour moi.

Sur ma chaise était posé un volu mineux carton provenant d'im grand magasin d(* Paris, et, au risque de faire refroidir le potage, il m'a fallu le dél)aller.

Le carton coiitenait mi magnifique manteau de loutre et la ptus délicieuse jietite toque ([ui soit.

La fourrure douce m'enveloppe iusqu'aiix pieds et se mariç à ta nuance délicate de la doublure, un beau satin

TE P.0C-A\Tl\~IVrOTNES Tl)T

broché d'un bleu lavande. Sur la toquo, -derrière roreille gauche, une petite xête et des queues d'hermine.

(resl un cadeau princier. J'ai sauté nu cou de papa, ne sachani coivirnept le remercier,

11 a paru satisfait de mon enthou siasme, et j'aii lemarqué une pelite larme au coin de ses yeux.

— Mais poiuquoi, pourquoi cette folie dans noire trou ?

— C/esl à creuse du ^rand Troid de ])os pays. Je te voulais une founure chaude.., et il faut bien dorer un peu les nnns de \\ prisoii, ma j)auvre petite !

Je l'ai de nouveau embrassé |)our lui fermer la bouche.

A ce moment, Morfîfuitte fit une disciéte apparition à la porte [loiir joiiir de ma surprise.

Papa m'explirpia que la brave fiîli»

avail piuticipé pour sa large part aux prépaintifs eu prenant les mesures d'un de mes manlejuix et en vérifiant à t'ai- ^ rivée du colis s'il n'y avait pas eu d'erreur.

J'ai remercié notre excellente servante en lui offrant tout de suite mon

ir)l> LE ROG-AUX-MOINES

petit présent en espèces réservé pour le dessert.

Vraiment, M. le curé a eu la main heureuse en nous trouvant cette perle rare, qui me semble d'autant plus précieuse après mes épreuves avec les domestiques américains.

Père a paru ravi de sa pendule, qui faisait piètre ligure à côté de son cadeau à lui, et le dîner s'est achevé gaiement en rappelant les souvenirs des Noëls passés.

A ce propos, père m'a demandé pourquoi je ne mets plus mes bagues ; j'en porte seulement une à la fois.

Car les bagues étaient et sont encore ime de mes folies, et depuis le Noël de mes dix-huit ans, père m'en offre une belle chaque année.

J'en ai donc six superbes, que je portais toujours et que j'avais en ce jour mémorable de la réunion du Vestiaire.

Je les enlevais le matin, naturellement, pour aller voir nos pauvres vieux, mais je les remettais en rentrant jusqu'au jour où llexcellenle Mme Humblot a s'est crue obligée, m'a4-elle dit, de m 'avertir charita-

LE ROG-AUX-MOINES ll).i

blement qu'il était très mal porté pour une jeune fille, en France, de mettre à la fois un aussi grand nombre de bijoux ».

Que c'est drôle ! A New-York, les jeunes filles portent les bijoux qu'elles veulent, autant qu'elles veulent, et suivant leurs moyens.

Alors je mets maintenant mes bagues l'une après l'autre. Il ne m'en manque qu'une pour en avoir pour chaque jour de la semaine.

Je croyais la lécolter ce soir et je me demandais comment elle serait.

Mais je préfère mon superbe manteau.

Et pourtant, non ; une bague se dissimule sous un gfnt, mais cette fourrure superbe va sans doute me créer des envieuses, et je n'en ai guère besoin...

Mme Humblot va peut-être me dire encore qu'une jeune fille française ne porte pas de fourrures.

Que c'est donc compliqué d'avoir a consulter le goût de ses voisins avant de s'habiller, et comme je me sens loin de la (( libre Amérique » !...

... (le soir, père est revenu au studio

pour allumer la bûche et veiller avec moi.

Nous avons invité Marguitte afin qu'elle nous raconte des légendes de circorrsiance,

Klle en a une vérilable |uovisjon en réserve, et j'ai rc^mis louteis mes bagues |)0]rr faire hoiuieur à mns invités.

Qu'elles sont jolies et que cela me fait donc plaisir de les revoir briller loutes ensemble :

Etant 1res petite, j'ai une main de fillelte qui parait encore pbis minus eu le quand mes jolies bagues y sont.

J'aime, surtout celle du Noël de mes vingt et un ans.

En l'honiieur de ma majorité, père avait fail des folies, et j'ai reçu un (\vm i - j o n c d e i >oup ée si i r m on I é de deux énormes perles rondes, d'un l)laiir laiteux aux reflels de velom^s.

(iuillem ine Tadm ire bea uicoup, et (*lle îue disail Taulre jour en la regardanl. :

— Quel cadeau votre fiancé pourra-

t-il vons faire, pelile (llle ? La bague

qu'il vous donnera sera difficilement

plus jolie que celle-ci.

~ Mon fiancé, Guiltemine ? Ne

TE r»oc-\TT\~MOiNr:s if^r»

savez-voiis pas que je suis, comme vous, fiancée avec mes livres et mes pauvres ?

Nous vieillirons ensemble, ma vieille riuillemine...

... La grosse bucbe flambe avec des crépi temenis joyeux .

Père c^sl resié près de nous jusqu'à lo beures, puisi il m'a demandé la |>er mission de se retirer cbez lui avanl de nous accompagner à l'église.

Je soupçonne un peu que les bisloires de Marguille onl eu sur lui un effel. soporifique.

Ouebpies-uns des coules de la bonne fille m 'ont intéressée, et j'y glanerai ] )eu I -cire , pou r l'année prochai ne , quelques légendes poétiques du Vieux Monde qui plaisenl hnd a»i mond»^ nouveau.

Marguitb' est partie^ à son toiu^ faiie une petite sieste, et j'ai repris mou stylo ami. (l'est vrai que c'est amusant de faire son journal, (lela prouve aussi que l'on a le temps de se sentir vivre : que la journée nous tient en réserve quelques beures de loisir et quo la vie s'écovde sagemeni , raisonnablement, sans brûler les étapes.

l56 LE ROG-AUX-MOINES

Lav regretterais- je, par hasard, ma vie d'autrefois ?

En vérité, je ne le sais pas. Je me sens moins égoïste ici qu'à New- York ; mais c'est si étrangement différent de là-bas, qu'il me faudra de longs mois encore, je pense, pour me sentir <( at home ».

L'année dernière, à cette heure-ci, que faisais-je ? je dormais, sans doute...

Oui, j'avoue, à ma honte, n'avoir assisté qu'une fois à la messe de minuit.

La chapelle catholique était si éloignée, et la veillée de Noël sans messe à la fin ne me tentait pas.

11 y a trois ans, nous avons assisté, père et moi, à la messe de minuit.

Miss Cowper tenait l'orgue à la chapelle de Green-Park, et elle nous avait offert des cartes ainsi qu'à Kathleen Green pour assister à l'office.

Dans la petite chapelle, l'assistance était nombreuse et choisie. Les fourrures s'écartaient, laissant voir les robes claires et soyeuses, les bijoux: de prix. A la sortie de l'église, tous ces snobs devaient réveillonner^ sans

LE IIOC-AUX-MOINES l57

doute, dans un restaurant chic de la Cinquième Avenue.

Les chants furent beaux, rorganiste se, surpassa, et cependant... il me manquait quelque chose...

Quoi ? Je n'aurais su le dire. Un peu de poésie, sans doute...

Mes anciens concitoyens font très bien les choses, savent goûter un plaisir raffiné ; toutefois, je les crois rarement artistes. Beaucoup trop occupés pour cela.

Je songeais pendant la cérémoiiie :

« Est-ce un Noël qu'aime Jésus ? » Et je voyais en imagination une petite église de village et un Noël tels qu'on en voit dans Franz Miiller.

Je vais en voir un tout à riieurc.

Sera-t-il selon mon rêve i^

Après la messe, nous sonnnes allés réveillonner au Palace-Hôtel avec Kathleen et Miss Gowper.

Nous y avons retrouvé quelques amis de Miss Green, des journalistes, entre autres Mr Smith, qui était alors mon a patron » depuis quelques mois seulement.

Père était gai, ce soir-là, et causait agréablement.

f5S LE KOO AtTX-MOINES

Que ce teiiipis me «eiiible lointain !...

... Il heures sonnent, j'entends Margiiitte monter l'escalier. Il faut commencer les préparatifs de départ, s'en velopper chaudement (j 'étreniie ma nouvelle i)arinc) et partir de bojiiie 1 1 e Li r e . La cér cm ou ie coi 1 1 m e n ce à Icglisd à II h. 1/3; on chante des cantiques, des noëls villageois, avant la messe.

Depuis deux mois, les coufrérieunes de Mlle Rose s'exercent ; quelques-unes ont de jolies voix,

... L(* conte connnence.

?sious allons partir ))iu* une nuit sans lune, SU! les scidiers couverts de neige, avec chacun noire huderne pour éclairer te chemin.

25 d(k'rinhrc, •J licarcs du fnaiiîi.

.lauuris je ne pouirai dormir. VeiL Ions donc près de la grosse huche <|ui brûle toujours, à peine diminuée.

Le conte s'est continué.

Nos lanternes à la main, par les chemins ouatés de neige bien blanehe,

LE ROC AtTX-MOINËS t5ç)

nous soiiiàius^ iiriivés tous les trois à r église.

A mesure que nous approchions du bourg, d'autres points lumineux s'avatieaient, faisant l'effet de vers luisants dans la nuit noire.

C'étaient des paysans emmitouHés jusqu'aux oreilles dans leurs cachenez, des paysaniies, des enfants, enveloppés de capelines, qui s'acheminaient tous vers l'église, comme nous, une lanterne à la main.

Nous n'étions pas les premiers arrivés ; la nef était déjà pleine.

Pour la première fois (l(^))uis bien des jours, mon ]>ère reprenait sa place a l'église dans îe banc fanrilial.

La tête dans mes mains, jv priais a\ec ferveur.

C'est la nuit enc( nuageante vulrv toutes ; celle oii l'Ami divin est vemi sui; notîc terre aider et soulagi^r ceux qui sont chargés, et, de toute juon âme, j'implorais son secours.

Soudain l'orgue vibra sous une main puissante et expérimentée, l'orgue de la tribune dont ou ne se sert qu'aux grandes fêtes : des doigts artistes firent éclater un chant victorieux.

iGo LE KOa-AUX-MOlNES

Puis les notes sadouciient, devinreiil iriystérieuses.

Alors une voix s'éleva dans le silence recueilli, urne voix de baryton, profonde et merveilleuse, qui jeta dans l'église les premiers mots du chant de délivrance :

Minuit... chrétiens...

Sans faire un mouvement, de peur de faire évanouir la voix de lêve, le visage voilé pour cacher mes larmes, j'écoutais, j'écoutais...

Chacune des paroles du beau noël que je sais par cœur, mais que j'enten dais chanter pour la première fois, entrait dans mon cœur.

Et quelle expression dans ce chant de victoire ! Quel artiste inconnu pouvait chanter ainsi ?

Les derniers niots : (( Peuple, debout! » éclatèrent dans l'église, et le dernier <( Noël ! au Rédempteur »

sembla vraiment sortir de tous les cœurs des assistants.

Puis Forgue seul reprit une ritournelle naïve où Ton entendait la flûte, le hautbois, les pipeaux des bergers.

La voix s'éleva de nouveau, dit dou-

LE ROC-AUX-MOINES l6l

cernent, tendrement une villanelle d'un mode précieux et suranné.

La messe commença ; le bon curé monta à l'autel, et la voix se fît entendre encore dans un beau Gloria.

Ensuite on ne l'entendit plus, mais tout le temps de la messe l'orgue chanta comme si l'âme endormie du vieil instrument se réveillait enfin.

Il accompagna le Credo, chanté avec un seul cœur par tous les assistants ; joua un superbe « Offertoire » et soutint en sourdine les noëls naïfs des petites confrériennes qui perdirent leur banalité.

Presque tout le monde communia, et, pour la première fois 'depuis moji arrivée en France, je me sentis une seule âme avec les assistants.

Belle union des cœurs catholiques que l'on sent si bien dans les cérémonies religieuses, pourquoi faut-il que vous soyez troublée par les mesquineries du monde ?... Je croyais vous retrouver hors du sanctuaire dans uri pays catholique... man attente a été un p^u trompée, et c est là, sans doute, ma déception...

Page 1