A FÊTE D'UN GRAND SEIGNEUR RUINÉ
Èèspicéré eJtemplar vileè lùorumqué jrtbeho , Doetwm imitatorem , et veros huic dnctrts vocet» ( Hoaat» Art p<gt, xr.)
Celai qui veut peindre les moeurs doit avoir les yeux lut les modèles vivans que la société lui offre j afin d'y recueillir l'expression vraie de la nature.
Il y a des hommes qui ne savent qu'être heureux: une contrariété les désole, uncha~ grin les abat, un revers les tue. Ces êtres, si délicats, ne se rencontrent pas seulement parmi ceux que le hasard a fait naître riches et titrés. Les gens qui ne doivent leur élévation qu'à la singularité des circonstances, ceux que les évènemens ont poussés à une hauteur
3a . i*\mm&EMSULi\z .,
où leur talent ne peut les soutenir, meurent ordinairement de leur chute f c'est une vérité démontrée par l'expérience.
* Depuis deux ou trois mois , je ne reçois plus que des billets d'enterrement , tantôt c'est un conseiller* cFfêtat qui est tombé du ministère \ tantôt c'est un préfet de département, qui est venu mourir à Paris des suites d'une peur rentrée , ou un fonctionnaire public qui vient d'expirer avec sa place.
Avant-hier, je fus invité à l'enterrement d'un jeune comte ,, qui n'a pu se relever de la chute de l'empereur : il est mort , dit-on , du chagrin devoir traîné dans les honneurs impériaux un nom illustre dans les fastes de la royauté , et du regret d'avoir privé ses enfans de la réputation sans tache que son père lui avait, transmise. Enfin , hier an soir , j'assistai an convoi cFun sénateur audacieux > qui avait imprudemment dépensé dans- un jour nn arriéré de courage de dix années; il faut avoir Wen du malheur pour être tué la première fois qu'on va au feu. Avec un peu de conduite et mains de prodigalité, ce cligne homme eût vécu à son aise un demi-siècle ; peut-être da-
où la *£tp> tte. 3t
Vatage f peut-être même neût-il jamais vu la fin de ses économies*
À ce» geaats si l&midta» ai faciles, à. décou* rag&r , j'tifppgseffgi «et» hOmm** hardis qui regardent, le danger es, fecej ces heureux caractères qui badinent! avec le mépris , et ac-» cueillent le moteur ctomme une ancienne connaissance. De ce nombre est M. le comte Ses.... Personne dans la révolution n'a. joué plus de rôles que lui , personne n'a figuré avec autant d'éclat dans autant de prescriptions; comme il à marché sous toutes les bannières , il s'est tu tour à tour accueilli et repoussé par ton* les partis , sans que pour cela il ait rien peidu de sa bonne humeur -, homme d'esprit, il plai-» santé lui-même de ses disgrâces, et, quoiqu'il soit un peu plus sensible à celle qu'il vient dfé* prouver qu'àtoutej celles qui l'ôntprécédées ,> il n eh reste pas moins le personnage de Fcance qui sait le mieux prendre son parti.. ^
Dans les beaux jours de sa toute puissance »
M. le comte, dont la fortune était prodigieuse,, réunissait chez lui , à certaine époque de l'année , deux cents amis intimes.; ils étaient chargés 4e le complimenter, de le flatter > tts'ca
3? l'iiunVEftsÂiftB ,
acquittaient à merveille. Ce jour-là , on appelait M. le comte, Cicèron , Colbert et Sully ; ce jour-là, l'esprit et la gaîté étaient en réquisition pour lui plaire ; on se disputait le bonheur d'une allusion , la faveur d'un remet-* ciment. H pleuvait au-dessert de chaque repas-, des bouquets , des éloges et des chansons ; ce jour-là , enfin , était le jour de Sa fête , «t par amitié, par reconnaissance ou par habitude > personne ne s'était encore avisé de lWblier.
Le changement qui s'est opéré dan» lé gouvernement, a enlevé à M. le comte les quatorze places qu'il occupait sous Fempérôffr \ ce qui a constitué une diminution considérable dans ion- crédit et dans ses- revenus. J'ai craint in moment que cette supression n'entraînât celle dêv sa 'fête ; mais madame la comtesse f doni là mémoire est dans le cœur, m'a bien vite rassuré, -et j*ai reçu d'elle un petit billet ambré, qui m'a appris qu'on se réunirait le 2$ août, six heures du soir , à l'hôtel du comte , 4t que là nous aurions , comme à l'ordinaire, un grand dîner , un concert , un bal paré , une mystification , des couplets , un proverbe et mn f eu d'artifice. Enfin , suivant madame 1a
ou la fête, etc. 33
comtesse , la fête de cette année detait ressembler à celles de toutes les années précédentes.
Je répondis k son invitation par une promesse de m'y rendre. J'avais besoin de m'é^ gayer et de distraire ma vue de tons ces en»
terreméns qui me poursuivent depuis si longtems. J'étais en outre curieux de savoir par moi-même quelle soustraction les circonstances avaient faite aux amis de son excellence ; quatorze places de moins sont un furieux échec pour l'amitié.
Au jour indiqué, je me mis en route de bonne heure , chose extraordinaire pour moi qui ai la mauvaise habitude de nie faire attendre ; mais je ne sais pourquoi il me prit ce jour -là un caprice d'exactitude auquel il me sembla glorieux de céder. Arriver tard semblait avouer une hésitation que je n'avais pas éprouvée. Je pensais d'ailleurs que dans cette circonstance, madame la comtesse me saurait gré de mon empressement , et il y a toujours un grand plaisir à faire quelque chose d'agréable aux dames : ce motif seul eût suffi pour me décider. A cinq heures
34 LÀWJJIIYEUSAJIE ,
et demie , j'étais à cent pas de l'hôtel de Sos...
Deux personnes qui marchaient devant moi excitèrent mon attention ; elles parlaient bas , se retournaient de tems en teins comme pour voir si elles n'étaient point suivies , et continuaient ensuite leur chemin avec une rapidité qui annonçait un désir violent d'échapper à tous les regards. Je les pris pour- des mal* heureux qui allaient commettre une 'mauvaise action : c'était tout bonnement deux an* ejens protégés de M. le comte, qui allaient lui souhaiter sa fête. Ges pauvres gens tremblaient de tout leur corps qu'on ne les vît entrer chez un homme disgracié, et cependant ils ne pouvaient en conscience se dis* penser de se présenter chez leur bienfaiteur
au moins une fois l'an U faut avouer que
si le bienfait a son mérite , la reconnaissance a bien ses désagrémens.
Dès qu'ils furent entrés , je tournai la tête, et je vis à quelque distance derrière moi, un monsieur dont la manière de marcher était singulière-, il faisait deux ou trois fas en avant ; s'arrêtait un instant , réfléchis-
oç là f£te, etc. 35
sait un peu, puis recommençait à marcher* Je remarquai qne plus il approchait de Yhà+ tel, {dus ses pas étaient petits , phis ses ré-» flexions étaient longues. Arrivé tout près da la porte y il la considéra longtems avec al-» tendrissement ; sa main s'avançait pour s'emparer du marteau , lorsqu'une réflexion subit* l'arrêta.... J'ignore de quelle nature elle était * y mais il relira sa main, tourna le dos et s'enfuit sur-le-champ. ( Xai su depuis que ce monsieur est un chef de bureau , qui doit son emploi au crédit de M. le comte,, et qui compte beaucoup sur son ingratitude pour- s'y maintenir* )
J'étais encore à le regarder courir, lors-»
qu'une calèche , qui venait au grand galop , s'arrêta devant moi. Quel fat mon étonne-»
ment d'en voir descendre fune des plus fermes colonnes du gouvernement qui vient do tomber, le prince de *** qui , hien qu'invité à toute les réunions du comte, avait jusquaprésent jugé à propos de oie se trouver m aucune: vive le malheur pour rapprocher le»
distances ! J'entrai avec lui dans l'hôtel ; l'illumination en était brillante. Je reconnus
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aisément lés .emblèmes , les chiffres, les allégories des années précédentes* On en avait seulement efface ce . qui rappelait un peu trop magnifiquement les titres, les honneurs de son excellence •, c'est la première fois que j'ai vu la modestie joiier un rôle dans . une fêté de .grand seigneur.
Sept heures venaient de sonner, tous les convives n'étaient point encore arrivés ; la comtesse se désolait en comptant les absens ; le comte . souriait en regardant les présens» U y avait dans ses manières une bienveillance à laquelle nous n'étions pas accoutumés ;. on eût dit qu'il se trouvait honoré de notre souvenir.
Au bout d'une demi-heure , la comtesse fit servir : à un couvert de deux cent huit personnes , trente-une places seules étaient occupées : nous avions cent soixante -dix-sept amis intimes de moins. Socrate ne les eut point regrettés ; le comte , plus faible, parut un instant affligé de leur absence : c'était la première fois , depuis dix ans , qu'ils désert aient sa table. Cette déférence à l'opinion publique ; ce mépris pour la faveur perdue ,
ou la f£te, etc. 3?
l'affectèrent vivement , et lui rappelèrent plus amèrement encore quelques fautes qu'il avait a se reprocher.
Malgré le petit nombre de convives , le repas fût très-gai ; on y parla des malheurs de la révolution , des crimes de la république ; tout le monde se mit à déplorer la situation du comte , à faire Ténumération des places qu'il perdait , des revenus qu'on lui
enlevait. Le comte se leva et répondit à ces honnêtes jérémiades , en nous proposant la santé du roi. J'avoue que cette proposition me causa la plus agréable surprise > et que jo eus bon gré à- notre Àmphitrion d'avoir in* terrompu } d'une manière aimable > une conversation qui ne Tétait guère.
Au dessert, son excellence interpella un jeune aspirant au Caveau moderne , qui de- 1 puis dix ans a l'entreprise des couplets de fêtes de la famille. Eh bien ! lui dit-il , mon» cher ami , votre muse s'est-elle souvenue de moi cette année ? avez- vous préparé quelque chose de nouveau? Nous sommes prêts à vous entendre , mais sur-tout point de flatterie; je ne peux plus la supporter
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Hélas ! le pauvre chansonnier n'avait rien fait ! 11 est si difficile de chanter à-la-fois ceux qui s'élèvent et ceux qui tombent , qu'il s'en était tenu irrévocablement aux premiers, Il s'excusa de son mieux : il avait bien eu l'intention de chanter*, mais il n'avait jamais pu trouver un air qui cadrât avec les circonstances;.... Il était désolé , désespéré -, pas
un moment à lui...... Pour faire preuve de
Bonne volonté, il offrit de nous dire quelques couplets qu'il avait improvisés la veille pour un nouveau Pair de France. Nous l'en dispensâmes : le comte le pria seulement de nous répéter £a chanson de l'année précédente. Je ne sais *»i notre auteur se la rappela -, mais la proposition le fit rougir. Cependant il s'exécuta d'assez bonne grâce, et entonna à demi -voix une ronde fort gaie > mais dont chaque refrain faisait dire au comte :
« c'est trop fort! c'est trop fort* Voilà
« de ces éloges que je n'ai jamais mérités. » Il est de fait que notre apologiste n'avait rien oublié , et je suis convaincu que le pair de France de cette année , n'avait pas éi& plus complètement loue que le comte dtf l'année dernière.
00 LA FÉTB, etc. 3<J
Le dîner fini, l'on passa dans la salle du bal. .Les dames , pins exactes au rendea-vou» que les hommes , s'y trouvèrent en majorité : Je plaisir est an aimant ponr elles , et la danse est un de ceux qui ont le privilège de les attirer davantage. On joua , on dansa jusqu'au jour. La fête, ."moins brillante que celle de l'autre année , fut plus franche et plus gaie. Le comte , au lieu de contrefaire le grand seigneur, se contenta de faire l'homme aimable, et il y réussit avec une facilite qui devrait le dégoûter des autres succès.
40 LÀ COTJR D HAÏTI }
»°. v. — 17 Octobre 1814.