‹ Le rôdeur français, ou, Les mœurs du jour [signed De R..... ] (volume 2)Chapitre 13 sur 60 · LE ROI NOIR · texte numérisé non relu

LE ROI NOIR

(Extrait d'un voyage à Saint-Domingue. )

The fox wat vîceroi nam'd. The crowd To ihe new régent hwnblj bovfd- W "olves \ beart , and mightjr tygers bend , And strives who most shall condescend»

G AT** faLle.

Le renard fut nommé ricc-roi. La troupe se prcsterna humblement devant le nouveau maître. Les loupa , le* ours et les tigres , puissans , plièrent devant lui , et se disputèrent a qui s'abaisserait davantage.

Nous arrivâmes an càpJHeûri ,1e 3 juillet 1 8 1 1. Cette ville est la capitale du royaume d'Haïti et la résidence ordinaire de S. M. noire

09 Ll moi HOI1. 4<

Henri I er . : nous descendîmes à l'hôtel de l'Union , qui nous avait été désigné comme an des meilleurs de la ville. L'hôte était un nègre fort aimable, qui déraisonnait politique à ravir ; ses opinious variaient en raison du nombre des voyageurs qui habitaient sa maison ; elle était presque pleine lorsque nous nous y présentâmes : aussi notre homme était-il ce jour là plus royaliste que le roi lui-même ; toute la semaine écoulée , il avait été très- républicain.

- . Notre hôte nous entretint longuement de* exploits du monarque. À l'en croire , la colonie était heureuse, florissante, et son souverain était un grand homme ! Comme nous étions très-fatigués , nous jugeâmes à propos de le croire sur sa parole , et nous remîmes au lendemain, à vérifier jusqu'à quel point ce* éloges-là étaient mérités.

L'appartement dans lequel on nous plaça y était tapissé d'une foule de petits tableaux représentant les grandes actions du roi noir : par malheur c'était toujours des batailles , ce qui donnait une teinte un peu sombre à ces petites compositions.

4* tA COÙBL D »*'***>

Mon compagnon de voyage et moi, nôû$ fûmes éveillés le lendemain , dès la pointe du Jour , par des crieurs. de rues r qui annonçaient à la capitale Tordre et la marche des cérémo* nies qui allaient, avoir lieu dans la matinée. • Je témoignais mon étonnement à M. Figaro ( c'était le nom de notre &6te ) , de ce que la ttiAle il nn noiss avait rien confié y mais, il nous appcit que S. M. était arrivée incognito, la nuit, à son palais, par suite d'une victoire dam» laquelle elle avait perdu tout son monde ^ cette heureuse Nouvelle avait un peu attristé les ha* bitans de la capitale: je crus même , pendant un instant, qu'elle influerait sur le zèle et Rattachement de notre hôte ; mais il se hâta de me rassurer , en m'annonçant que ce retour inattendu lui ramènerait deux aides*de-eàmp qui avaient coutume de loger chez lui.

J'aime tout ce qui frappe les yeux , et le spectacle nouveau d'une cour étrangère était fait pour me tenter. Je demandai à M. Figaro s'il n'aurait pas quelques connaissances parmi les officiers du palais ; il me répondit qu'en sa qualité d'aubergiste , il tenait aux meilleures maisons du royaume 9 et qu'ilcomp».

OU LE KOI K€U». 4J?

tait déjà dans, sa famille de* prioeas, des duc» et des marquis, en attendant «toeuxy, U mous» cita le prince Jean de la Grande-Rivière , grand . amiral , qui était soa cousin , et le comte de limonade , ministre, dont il était le neveu. Jç réclamai ses bons offices pour assister aux dir verses cérémonies qui se préparaient y et non* seulement M. Figaro me promit sa protection, mais encore il me proposa de m'accompagne* partout, et de me donner sur chacun de»

personnages qui exciterait ma curiosité T Us* renseignemens que je pourrais désirer \ à cet effet il écrivit au chevalier Àzor , huissier de la chambre, homme d'un grand crédit dans les appartenons qui , sur-le-champ , lui répondit qu'il nous attendrait au retour du cortège.

M. Figaro me conduisit d'abord à l'archevêché où Fou chantait un Te Deum. S. M. t trop fatiguée pour y assister , avait envoyé le prince duCoing pour la représenter. Ce prince, dont la 6gure n'était pas tout-à-fait aussi noire que celles des autres personnage de la cour f avait réellement un faux air de dignité;, il por-* , tait la tête haute , le nez au vent , marchait avec complaisance et souriait avec recueille-

44 Jjk COVK D HÀ1TÎ,

ment. La promenade était son plaisir favori t aussi manquait-il rarement de s'offrir à la eu* riosité publique deux ou trois fois par semaine... Bon prince ! le destin peut t'enlève t tes honneurs , tes dignités; mais il ne pourra rien sur tes plaisirs»

• C'était, à ce que ni'apprit mon conducteur > son éminence Mgr. l'archevêque Morico qui officiait. Ce prélat , dont la modestie égale le mérite, jouissait de deux grandes réputation* ijui se nuisaient réciproquement. Dans les pre* iniers jours des troubles de Saint-Domingue, il y avait deux partis bien prononcés : les blancs et les noirs. Son éminence , bien inspirée , serait d'abord sous le drapeau blanc } et se tira avec autant de bravoure que de présence d'es* prit de plusieurs mauvais pas assez difficiles ; il m'était bruit alors que du courage de M. l'abbé; <on l'offrait pour exemple à nçs jeunes officiers $ mais tout s'use: fatiguée de combats inutiles , son éminence déserta le corps d'armée dans lequel elle avait fait ses premières armes \ . elle abandonna les blancs , et devint noire dans l'âme. Je connais des gens qui prétendent que cette couleur-là lui sied mieux ; quant à

ov ms moi non. 4*

moi, blanche ou noire , spn éminence m'a touf jours paru fort bien,

. Le Te Deum fut chante par les amateurs Ja théâtre royal, qui dit-on, ne chantent que pour leur plaisir. U. est de fait que quand ce Te Dcum-lk aurait eu pour objet de célébrer une défaite, on ne l'aurait pas chanté plus faux» . lia vénération qu'inspirait l'archevêque Mo* fico y levait point empêché que l'on n'appor* tat fort peu de recueillement au Te Deum* Je m'approchai des divers groupes qui étaient <fcns l'église, et Je yls que la cérémonie était la chose dont on s'opcppajt le moins : les magistrats causaient entr'eux de lois à faire, à dér faire , à refaire ; les juges 5 éclairaient en commun sur les affaires soumises k leur tribunal : Jes uns commençaient une opération de bourse , Jes autres arrêtaient une partie de campagne j quelques-uns ébauchaient une intrigue, d'autres terminaient une liaison ; Monseigneur luimême payait son tribut k la distraction générale, et de tems à autre, il oubliait la gravité du personnage qu'il représentait

Le Te Deum achevé, nous sortîmes, et pous nous dirigeâmes vers le palais o^. \e ro|

4jB *A COtJH o'haïti,

fienri devait recevoir les Réputations des diflférens corps de l'état.

. . Je me glissai jusque dans la saDe du trône. S. M* y était toute «seule , «elle s'essayait à faire le roi 9 et défaisait Assez; bien, Elle twst à set côtés le prime BienaiHtnt, qu'elle ceasuVftfft dans toutes les occasions, mais dent par «nalheur elle nie suivais jamais les avis ; c'était cependant un nom»e qui voyait bien, «et dte tmA ïein: semblable 4 oes 'girouettes soïièefc ijui, placées au sommet des plus hatuts édifices, tournent à tous les vents sans jamais tombe*. le prince Bienauvent avait résisté à toufc les orages politiques de Saint-Domingue , et -survécu à tous les gouvememens qui avaient précédé celui du roi noir.

Ayant que l'on introduisit les députés , le •prince voulut fcasarder quelques observations. il ««présenta à S. M. qu'il ne failaît que dent -ou trois victoires comme celte qu'elle venait de remporter, pour qu'elle n'eut plus un seul ihomme à commander-, 'que les noirs ^insurgeaient , que les- négresses pleuraient , que les : négrillons se désolaient, que les négrïllettes ;*e ttéièspéraient. Ce tableau frappa vivement

etJ LE ROI HOIR. 47

Je roi % il sentak bien intérieurement que sa manière de travailler au bonheur de ses sujets *eies rendait pas très-heureux, et que sa façom d'encourager le commerce n'enrichissait pas le§ pégociftns', mais la .gloire est comme le plaisirt mae saurait la payer trop cher. Faîte pour ap» précier les grandes choses, S. M. était indécise; g>eut~ê£re allait-elle s? ranger à l'axis de «on jeefesetUei:.... , idrsqu'on annonça la députation dn *énat d'Haï ti.

iAf>rè* n»e foule . de génuflexions que b jnona^ué commença à «avauror arec delices>, jet qui, en défcrnisa&t jjbs sctenpnfes, lui Yen* dirent petit à petit m» partie de sa royale assurance , je vis s'avancer le président *, c'était un grand/négre d'environ cinquante ans, ch* -mare de .rubans y de cordons, de broderies-; aa ifigune souriait toujours, le ne sais pourqai il me prit , mais en passant auprès de moi , il s'inclina très-profondément. Sa haute stature m'avait frappé, elle m'affligeait pour lui , mais mon conducteur m'assura qu'il se rapetissait a volonté. En effet, cet homme de six pieds n' en avait plus que quatre, devant le xoi qui en avait cinq» « Sire , lui dit-il ; en gardant sou

48 LÀ cour dWïtî,

«c sérieux/ je viens féliciter Votre Majesté

« sur les nouveaux succès quelle a obtenus > et

« mettre à sa. disposition le peu de noirs qu£

a noua restent pour volera de nouveaux triom-

« : pfaies! — Messieurs, dit le roi , au train dont

« cela va , je finirais peut-être par vous prendre

xt vous-même. .^ Nous ! sire , ah ! c'est trop

* d'honneur ! mais nous sommes si vieux, nous

4c valons si peu de chose. — Je voua prendrai

« pour ce que vous valez. -— Votre Ma/esté

m ne peut qu'y perdre; laissez-nous, sire,

m veiller tranquillement: à vos intérêts; vous

« connaissez notre docilité; quelles que soient

m vos demandes, no» est un mot qui ne peut

m pas sortir de notre bouche. Aujourd'hui

•4 même nous volons .au-devant de. vos désirs.

« Ce dernier succès vient d'anéantir votre

m armée ; en voulez-vous une ? en voulez-vous

* deux? en voulez-vous : trois ? vous; n'avez

*< qu'il parler,, et.j(Lans quelques jouis il n'en

ce sera plus question «» Les noirs nie sont-ils

a pas trop heureux de mourir pour vous? Ne

.# vous en faites pas faute, sire , bous vous en

.« conjurons,;, prenez y prenez-, c'est de bon

m cœur que vous nous les offrons...... » Eh

OU Là COUR D'HAÏTI. 4?

bien! M. le prince Bienauvent, dit le roi noir, vous voyez comme ils m'aiment, comme 'as se dévouent ! puis-je avoir la cruauté de les refuser? ce Messieurs , dit S. M. en se tournant « -vers la députation haïtienne, j'accepte tout »

A ce mot, les sénateurs s'inclinèrent respectueusement , et se retirèrent en silence ; une douce satisfaction brillait sur leurs visages; ils se disaient avec bonhomie : Que nous importe quelques légers murmures qui passent; nous venons de conquérir l'admiration des générations futures. Ces dignes sénateurs d'Haïti, ils ne pensent jamais qu'à Fa venir!... avec quelle noblesse ils s'exposent ! avec quelle hardiesse Us parlent aux rois !... avec quel courage , avec quelle fermeté , ils défendent les intérêts des peuples, les droits des nations! comme ils s'oublient !... comme ils s'immolent!... ah ! dit M. Figaro, l'on ne fait plus de ces sénateurs-là!....;

Je les voyais partir avec peine ; mais mon conducteur m'assura que les députations à venir diminueraient mes regrets : sa promesse ne tarda pas à se vérifier.

S. M. noire , en escaladant Ig trône , avait créé , mais pour la forme seulement , un i. 3

fio ,LE ROI JN01,H,

petit corps législatif de cinquante à soixante

/membres \ $a dépu talion fut la seconde admise

»ux honneurs del'audience royale. « Sire , dit le

jk duc iXArtibonitc , président, de faux bruit?

«c ont circulé dans la capitale; ou ose dire qu'un

c< seul rêver* .a englouti la richesse et l'espoir

« de la nation haïtienne l Où sont -ils ces

« insensés ,<jui feignent d'%n?rer que votre

« génie est notre richesse, votre personne

« notre espoir?-.. Sans doute, sir£ > n,os p$-

« rens , nos amis . nos neveux , nos enfens ,

r sont morts , maisjrous vous portez bien :

ic et tant que la santé de Votre Majesté nç sera

« pas altérée , pouvons - nous regretter no^

a parens , nq$ amis^ nos neveux , nas enJÇans ?

<c 11 faudrait être £>iea jograjt .pour publier

.ce tous les sacrifices , que depuis foa berceau.

.ce votre auguste famille a fajtos au bonheur dvt

« monde!... AhJ sire, \>yez pour notre gloire ;

« pour notre repos; v.ive*, voilà ceque votre

« peuple v^ouj5^n>an4eàgôMu^;vçaUce qu'il

,« o&e espérer de votre bonté nateruedie !... de

« ce noble désintéresse me»t dontvous lui avez

a si souvent donné des preuves,.. Vivez!... »

ce Oui» Messieurs les députés de nxon corps

OXT^LA COU» D HAÏTI. 5l

n législatif 7 dit S. M. noire , avec une ré&i-» « gnation vraiment stoïque •, je vivrai, je m* « survivrai même si les circonstances my c obligent > j'en prends l'engagement devant « vous , et vous saye» quelle foi Ton doit « ajouter } ma parole* C'est en vain que l'on, « m'accuse d'aimer leg combats : jene desirç « que la paix universelle , et voilà pourquoi je c fais la guerre à tout le monde..». Je ne « poserai les armes que lorsque je n'aurai plu» « personne pour les porter. Par un de cet « coups du sort que toute la prudence hua maine ne sautait ni prévoir > ïri parer > mou a dernier avantage ma beaucoup affaibli : j'ai « tout perdu., hommes, chevaux, (équipages t « ce qui n'a pas laissa que de diminuer un peu,

a la gloire de mon triomphe. Quant aux

« hommes 1 ce n'est rien ; mon sénat vient de. o procéder à leur remplacement avec une fam cilité qui ne m'a pas laissé le tems de les « regretter-.- Quant à l'argent, c'est k vous « Messieurs r que j'ai recours pour en avoir. ^ « Mw peuple paie ses impôts avec une pa- : « titnce si admirable , qu'elle m'a déjà, donné « l'idée de les doubler* Mus en attendant cette

5î LE ROI NOIR ,

it mesure , qui d'ailleurs ne peut pas tarder , * je voudrais forcer mes sujets à me faire « quelques offrandes volontaires , et pour les y « déterminer... j'accepte le million que m'offre « mon corps législatif. — Mais sire 1 — De « plus; le tiers de ses appointemens. -—Mais « sire !... — J'accepte la moitié. »

Les législateurs sentirent la nécessité de se taire. La majorité, toujours soumise, s'empressa de remercier le roi de la grâce qu'il daignait leur faire , en leur accordant le reste de leur traitement. Quelques-uns cependant essayèrent d'élever la voix, ils murmuraient assez haut les mots de conquêtes, de folie, de sacrifices indispensables , de bonheur et de paix.... S, M- qui n'entendait pas bien ce qu'ils voulaient dire , fronça le sourcil , fit un signe du pied droit, et dans l'instant MM. les représentai de la nation haïtienne se retirèrent précipitamment et avec confusion. Je ne sais pas ce que pouvaient craindre les députés qui avaient hasardé quelques observations ; mais je remarquai qu'ils sortirent à recalons.

Le royaume d'Haïti avait aussi son Académie, qui ne le cédait en rien à celles des

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