‹ Le rôdeur français, ou, Les mœurs du jour [signed De R..... ] (volume 2)Chapitre 14 sur 60 · OÙ LA COUR » HAÏTI · texte numérisé non relu

OÙ LA COUR » HAÏTI

différentes capitales de l'Europe. Cette société littéraire jouissait d'une grande réputation parmi les habitans. On n'y était pas admis sans savoir lire , et chaque savant recherchait avec empressement l'honneur d'y être agrégé.

L'Académie comptait au nombre de ses membres une foule de grande seigneurs , de ducs , de comtes , de barons , de ministres , de prélats , ce qui faisait dire aux envieux , qu'elle était plutôt Une réunion de gens de qualité qu'une société d'hommes de lettres.

Comme toutes ses sœurs, l'Académie d'Haïti était admise à présenter à son souverain l'expression des sentimens qui l'animaient , et elle s'acquittait de ce devoir avec une exactitude digne des plus grands éloges.

Cette fois , elle avait choisi pour porter la parole un écrivain distingué , d'autant plus capable de haranguer S* M. , qu'il avait déjà composé plusieurs ouvrages où il faisait parler les rois, avec un esprit y un bon sens, une modération qui n'ont pas toujours été leur partage.

Dans un discours très-concis, où il rappelait au peuple nègre les diffère ns genres de

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gloire de son roi et ses titres à l'admiration ide l'univers, il crut ne pouvoir mieux peindre la bravoure , la justice et les hautes vertus de S. M. , qu'en la nommant tour à tour Trajan , Titus, Charleniagne , Alexandre , César et Justinien; et le roi supporta Ces éloges avec tin courage admirable.

( J'ai su depuis que ce littérateur , ayant fait un voyage dans les états de Péthion , qui Comprennent l'autre partie de Saint-Domingue y et se trouvant forcé de louer l'enneiâi dfe son souverain , s'était contenté de rétourner fe discours que nous lui avions entendu prononcer au cap Henri , et d'appeler S. M. Caiigàla } Néron , Louis XI y Denis , Tibère et Attila. Ah ! que nos écrivains français sont 'foin' de donner un pareil démenti à leur conscience !..... )

A l'Académie, succéda la députation des écoles publiques.

Je crus, lorsqu'on annonça cette députation y que le grand-maître la présiderait, et je m'en réjouissais d'avance. J'en avais entendu dire beaucoup de bien par tous les c partis \ on le vantait comme un homme qui

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avait le secret de louer tout la monde sauf blesser personne.

Au lieu du comté de Limonade, je vis entrer une trtfupe de jeunes négrillons , dont le plus âgé n'avait pas quatorze ans. Leur aspect me Surprit et charma le monarque ; le plus hardi s'avança jusqu'aux pieds du trône, et d'un petit air assez effronté , jl dit au roi r a Sire , depuis notre enfance nous entendons « parler dto guerre, de gloire et d'épaulettes,

* et notis ne savons pas encore Ce que c'est % « plusieurs de nos camarades , que vous avez c< eu la bonté de prendre à votre service, nous à avaient promis de nous en instruire à leur « retour; mais ils né sont pas revenus, et

* nous sommes restés dans une ignorance « complette. H faut , sire , que V. M. ait bien <t à cœur d'épargner ses sujets , puisqu'à l'âge « de quatorze ans , nous n'avons encore pu a faire partie de son armée. »

Le monarque, touché d'un pareil dévofc* ment, fit sur-le-champ délivrer des brevets de sous-licutenans à ces jeunes nègres , qui ; oubliant le sol qui les a vus naître , la mère qui les chérit , le père qui les aime , la famille

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qui les réclame , jetèrent un œil d'indifférence sur les lieux témoins des jeux de leur enfance, et. partirent en chantant pour rejoindre leurs camarades , dont on n'a plus entendu parler.

Cette dépufation fut suivie de plusieurs autres , qui ne se donnèrent pas même la peine de varier la forme de leurs adulations. Il faut que l'encens ait une vertu bien précieuse et bien singulière , car S. M. ne s'aperçut pas de la grossièreté de celui qu'on lui prodiguait. L'éloge est un bouquet qui conserve toujours sa bonne odeur.

Dès que les députations eurent quitté l'apr partement royal , S. M. se retira ; et mon conducteur, après m'avoir fait traverser la majeure partie des appartemens du palais, m'introduisit dans la chambre de l'héritier du trône.

Le prince > âgé d'environ dix-huit mois , reposait tranquillement entre les bras de sa nourrice y qui le berçait de l'espoir, de régner un jour sur la colonie. À peine étions-nous entrés , qu'une nouvelle députation du sénat se présenta pour complimenter l'enfant royal. A l'aspect de ces vénérables magistrats , le

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jeune prince, effrayé , se rejeta en arrière , et

se mit à crier: Niais niais niais....*

niais*.... ce qui fit dire au chambellan de service que cet enfant-là avait une connaissance du monde au-dessus de son âge.

Quelques coups de canon annoncèrent à six heures la sortie de LL. MM. , qui firent un tour dans la capitale : elles parcoururent silencieusement , l'enceinte de la ville. Un journaliste ministériel transforma , le lendemain y le silence en respect , et la stupemr en admiration.

Pour moi , je remarquai que lorsque le roi et la reine étaient passés , ceux qui s'étaient prosternés le plus humblement devant LL.

MM., se relevaient soudain avec une espèce de fierté insultante , et se dédommageaient , par quelques injures débitées à demi-voix , du respect où ils avaient été publiquement forcés.

Il y eut le soir spectacle , concert et bal ; tout le monde se fit un devoir d'avoir l'air de prendre du plaisir 7 et les gens les plu»

fiers furent ceux qui briguèrent, avec le plus d'humilité, la faveur d'un coup d'oeil.

Le spectacle fini , nous nous retirâmes i. " 3.

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