‹ Le rôdeur français, ou, Les mœurs du jour [signed De R..... ] (volume 2)Chapitre 34 sur 60 · LE CANDIDAT A L'ACADÉMIE · texte numérisé non relu

LE CANDIDAT A L'ACADÉMIE

? . . . Tenlanàa via ett , ç n£ me quoqtrc poxtitn , Tollere humo , vu-lor^ue virtim volitare per ora.

(Vxao. G«org. ///f8. )

Il faut que je cherrbe une nouvelle route poux' tnVlever'an-dPMus du ovmznun, et me tendrtr célèbre dànvle monde.

Lorsque le grand Corneille mourut, 50»

frère fut désigné par l'opinion publique pour recueillir sa succession littéraire, et pour le remplacer à l'Académie française. Ce corps illustre, dans lequel Fauteur d'Ariane avait témoigné plusieurs fois le désir d'être admis , se disposait à le compter au nombre de ses membres , lorsque Racine, ayant entendu dire que le jeune duc du Maine avait envie d'être académicien , sollicita de sa compagnie une surséance de quinze jours à la nomination du

• a l'académie. 1^9

successeur de Corneille. Ce délai fut non-seul'emeht accordé sans effort , mais l'Académie i instruite du motif qui l'avait fait demander, proposa de charger Racine « d'assurer le duc que, quand même il n'y aurait pas de place Tançante , il n'y avait point d'académicien qui ne fut bien aise de mourir pour lui en faire une. » Le jeune duc du Maine dut être charmé d'une pareille assuranee et d'un dévouaient aussi généreux; mais Louis XIV s'opposa à ses desir^ et, à défaut du prince, l'Académie reçu£ dans son sein un homme de lettres.? - « On voit que ce penchant de l'Académie pour les grands seigneurs , date , pour ainsi dire ^ defc premiers jours de sa création,- et que cette habitude de ^préférer les qualités à la qualité , s'est conservée intacte jusqu'à nos jours. Les grands seigneurs de tous les tems , de toutes les époques,' de tous les règnes, ont pris place dans le sanctuaire d'Arollon, et , comblés des faveurs du prince r riches des dons de la fortune , ont ambitionné les modestes honneurs littéraires: M. de Kkhelieu parvint à 1 Académie longtéms avant l'auteur de Mérope , de la Henriade et du siècle de Louis Xlf* Mo-

l80 LE. CANDIDAT

lière n y entra jamais , Dancourt a vécu sans en être, Piron est mort sans en avoir été. La France cite avec orgueil plusieurs auteurs illustres , qui n'ont jamais pu parvenir à se faire ouvrir les portes de l'Académie, et cette société littéraire a reçu dans son sein une foule d'hommes inconnus , qui n'ont que trop contribué à rendre juste ce mot piquant : Ils sont là quarante qui ont de t esprit comme quatre. On accuse les gens de lettres d'être enclins à la vanité : jamais' reproche ne m'a* paru plus injuste. Si les hommes de lettres avaient le sentiment de leur dignité , s'ils s'estimaient à leur juste valeur, s'ils étaient enfin animés d'un noble orgueil , on les verrait moins empressés à rechercher les applaudissemens de la multitude, moins disposés à vendre leurs suffrages au pouvoir qui les exige, à l'opulence qui les mendie , à la médiocrité qui les implore ; on les verrait moins jaloux des distinctions personnelles , moins avides d'hon^ neurs étrangers qui s'accordent au courtisan plus facilement qu'à l'écrivain , et prouvent encore plus la faveur que le talent. A: en juger par le soin avec lequel chaque homme

1 l'icàdèmie. iffr

de lettres entoure aujourd'hui son nom de titres anti-littéraires, on dirait qu'il rougit d'une célébrité qu'il ne doit qu'à ses ouvrages f et que, pour passer à la postérité, il compte plus sur la qualité qu'il prend, que sur le nom qu'il se fait. J'avoûrai que tous nos littérateurs n'ont pas été attaqués d'une pareille modestie : si Buflbn a presque toujours laissé apercevoir le comte de Montbar, Racine n'a jamais montré le gentilhomme ordinaire de Louis XIV, et Voltaire ne s'honorait guère du titre de chambellan du roi de Prusse.

L'Académie, fondée en i&35 par un ministre dont le nom a traversé les siècles, fut destinée à être continuellement la réunion de ce que la France littéraire offrirait de plus illustre. Le titre d'académicien' fut longtems regardé' comme le bâton de maréchal de la littérature*, pour l'obtenir, il fallait alors de ongs travaux , de grands succès, un mérite $el consacré par le tems y et rfvoué par le tût : longtems il fut l'honorable récompense . talent, et le prix d'une gloire justement {uise. Mais peu -à- peu l'Académie devint ins exigeante dans la valeur des titres qu'on

l8a LE CANDIDAT

lui soumit, et moins scrupuleuse dans le choift des candidats qui se présentèrent:*, un simple/ désir, manifeste par un ignorant distingué ybalança les droits d'un poète- célèbre \ et.

l'homme de géuie frappa souvent inutilement aux portes d un temple 'qui s'ouvrait de luimême à l'approche d'un grand seigneur , qui y. entrait sans façon , y prenait place sans cérémonie i et en sortait quelquefois sans avoir remercié ceux qui l'y avaient introduit.

. Dans un siècle oîi la littérature menait à tout 9 où les grands seigneurs se faisaient hommes de lettres, et où les hommes de lettres contrefaisaient les grands seigneurs , le mélange devint moins sensible et plus consi" «(érable. Cette fureur d'académie gagna tout le monde et réussit à beaucoup de personnes* L'un y fut nommé pour un quatrain à-peu* près irréprochable*, l'autre pour un distique qui promettait un grand talent ; celui-ci se présenta une chanson à la main; celui-là ua poème dans sa poche -, on reçut un homme de lettres pour des ouvrages qu'il n'avait pas faits, un autre pour des ouvrages qu'il allait faire» Une fois que ,l' Académie eut adopté ce mod*

dé recrutement, H fut difficile de lui en faire changer : on sent d'ailleurs que chaque acadé*micien ayant intérêt à ne pas être regardé comme le moins illustre de sa compagnie, donnait sa voix en conséquence, et n'admettait à siéger auprès de lui que âes talens honnêtes sur Ta médiocrité desquels il pouvait compter en toute assurance. Ce n'est pas qu'il n y eût des exceptions, mais elles étaient rares et n'arrivaient jamais deux fois de suite, ce qui les rendait encore plus remarquables.

Un homme d'un grand talent qui, par exception , était entré à l'Académie,, mourut il y a quelques années laissant une place vacante , difficile à occuper s'M eût fallu rem> placer celui auquel on allait succéder ; mais la condition n'est pas de rigueur : dès qu'il fut administré , ses amis s'inscrivirent sur la liste des candidats, et une heure après sa mort la plupart d'en tr'eux commencèrent leurs visites* Au nombre des postulans se trouvaient deux personnes de ma connaissance dont les prétentions étaient appuyées sur des titres bien différens-, l'un, poète distingué, s'était essayé dans tous les genres , et avait réussi dans plu-

l84 tE CANDIDAT

sieurs : l'opinion publique l'appelait à F Académie; mais par malheur ce n'est pas toujours elle qui en ouvre les portes. Trop sûr de ses droits, il négligeait de les faire valoir , et s'en , rapportait, disait-il, à la conscience de ses juges ; la sienne ne lui permettait pas de douter du succès ; il s'énonçait bien , parlait avec feu, s'exprimait avec élégance, mais un maudit accent gâtait souvent la meilleure partie des bonnes choses qu'il disait.

Son compétiteur, homme d'esprit, s'ap~ puyant de la réception de quelques membres , avait fait la gageure d'entrer à l'Académie par la même porte que ces Messieurs, et s'était mis en route sur la foi de quelques amis qui le suivaient de loin. Cependant, à l'en croire, personne n'était moins sûr de son fait, personne n'avait moins de titres à produire, moins de droits à faire valoir : aussi n'avait-il point dans ses démarches la même assurance .que son rival : il ne parlait de lui qu'avee modestie, et des autres qu'avec éloge*, il fallait l'entendre .s'humilier devant ceux dont il sollicitait le suffrage ! «. Je viens , disait-il à certain « académicien , réclamer poux moi l'indul-

A L ACADÉMIE. l85

gence qu'on a eue pour vous, quoique je n'aie réellement rien fait pour mériter un pareil honneur.... — • Vos droits sont égaux aux miens , répliqua le membre du sénat lit* téraire ; je n'en avais pas fait davantage lorsque je fus nommé à l'Académie, et depuis celte époque , je me suis bien gardé de déroger à l'usage établi dans ce corps respectable qui .veut qu'on cesse de travailler dès qu'on y est admis. Que deviendrions-nous, en effet,, si nous imitions ceux d'entre nous que le fauteuil n'a point endormis, et qui veulent par de nouveaux succès justifier notre choix et con* solider leur renommée ? Je vous offre ma voix,, ajouta- 1- il, mais sous la condition expresse que vous suivrez mon exemple. » Notre jeune candidat se retira enchanté d'une réception aussi flatteuse, et se transporta chez un vieillard fort aimable àouiH A Imanach Royal lui avait révélé le nom, le titre et la demeure t m Monsieur, dit- il, j'ai appris hier seulement que vous étiez membre de l'Académie depuis ringt ans , et je viens , en tremblant , solliciter le suffrage d'un littérateur aussi distingué, aura répandu x aussi célèbre ... a L'açadémi-

ï86 £ï CANDIDAl

éien, doucement chatouillé par une louange aussi délicate , se fit répéter jusqu'à trois fois le nom du postulant qu'il regretta beaucoup de ne pas connaître, et auquel cependant il promit sa tore, pourvu toutefois qu'il pût se transporter . à l'Académie ou il n'allait plu», disait-il y depuis le jour de sa réception;' . Le lendemain, les visites de notre jeune Candidat furent moins heureuses^ partout oit H se présenta ii avait été devancé par son con* éurrent ; il put même démêler , à travers les regrets qu'on se plaisait à lui offrir , m* senti? ment de douleur et de surprise en le voyant lutter contre un homme à qui jadis il avait rendu une justice éclatante , et que, par ses; propres éloges , il avait élevé à une réputation à laquelle lui-même était bien loin d'atteindre? .. Le surlendemain il prit sa revanche avee beaucoup d'avantages > et ne trouva partout que des gens disposés à le servir : ici , un auteutf lui payait aveuglément la dette de la reeon*' naissance y et remboursait ainsi les éloges qui lui avaient été avancés; là, un poète se vengeait sur son Confrère des délais qu'on lui avait autftfei& fait subir j, un auteur . comique avait

A l'àcàetemie. Ï&7

-donné son suffrage en riant ;-un' grand seigneur Pavait accordé à l'importnnité ; chez quelques académiciens l'amitié avait vaincu la prévention, chez d'autres la voix de la beauté avait fait taire celle de la justice : en France les femmes se mêlent de tout, même des élections académiques'.

> Une seule chose embarrassait nosdeulcon'currens -, il n'y avait que vingt-neuf membres présens à l'Académie , et chacun des deux candidats comptait sur quinze voix qui lui avaient été bien solennellement promises -, selon eux , la majorités^ trouvait des deux côtés sans qu'on pût d'abord en deviner la cause : elle s'expliqua bientôt naturellement : chacun des deux avait porté te même nom sur la liste de ses "patrons. Un académicien , dont fa distraction était ex*~ trémé, et qui, de son aveu , avait pendant quinze ans pris Néron pour Trajan , avait positivement assuré son suffrage aux deux aspirans -, manière adroite de ne pas perdre ses amis. Cependant, au moment de l'élection , notre bienveillant académicien , ne voulant point manquer à la double parole dhonneur qifr'il avait séparément donnée à chacun, de ne

188 le CAHonuT, etc.

pas protéger son rival , feignit prudemment ,une indisposition qui, le dispensa de paraître à l'Académie, et les deux candidat», objets de son affection, restèrent alors avec un nombre égal de suffrages à faire valoir en leur faveur. Comme des deux côtés on tenait fermement à son opinion , et que tout en convenant malgré soi du mérite réel de l'un, on ne voulait point abandonner le parti de l'autre, et servir l'homme auquel on avait déjà refusé sa voix, l'Académie, pour trancher la difficulté , admit un troisième concurrent qui réunit sur lui tous les suffrages, et «qui sans visites, sans coterie, sans cabale , l'emporta d'assaut, sur deux littérateurs dont cette circonstance n'a fait qu'ajourner la nomination. C'est ainsi que- devrait toujours agir l'Académie. Elle seule devrait choisir parmi les gens de lettres que l'opinion publique lui désigne, celui qui, par ses travaux et ses succès, lai paraît digne de siéger dans son sein, et ne plus exposer un savant modeste , un littérateur profond,. un poète célèbre, à succomber dans cette lutte de visites , d'adresse et d'intrigue où la médiocrité triomphera toujours du talent , et la protection insolente ; du mérite découragé»

LES SOLLICITERAS. l3g

w°. xvii* — 8 Février i8i5.

Primo mihi!

Secundo mihi{ Tertio mihii ■

Il y a des gens qui passent leur -vie à de* mander sans rien obtenir, tandis que d'antres, au contraire , obtiennent tout ce qu'ils désirent sans avoir l'air de le demander. Est-ce la faute des premiers , s'ils ne sont pas aussi heureux que les seconds ? Il serait difficile de le prouver , et je n'entreprendrai point de résous dre une pareille question.

Le métier de solliciteur exige une réunion de qualités assez rares, et dont les nloindres sont le sang-froid, l'audace et la souplesse. Un solliciteur doit posséder une grande dose de patience et un grand fonds d'importunité ;

il doit doubler l'usage de ses jeux, de ses mains, de ses jambes, et presque toujours Oublier qu'il a des oreilles. Un solliciteur n'£ point de repos à prendre , point de tems à perdre ; uniquement occupé d'un seul objet , il ne perd jamais de vue l'emploi qu'il demande , la faveur qu'il sollicite ou la grâce qu'il implore ; et soit qu'il obtienne -un regard de la puis* sance ou un coup d'oeil de la beauté, il fait également servir à ses projets le sourire d'un ministre et les agaceries d'une coquette. 11 ne forme de liaisons que celles qui lui .sont utiles ; il ne connaît d'amis que ceux qui le poussent dans la carrière , et tient d'avance pour ennemis tous ceux .qui sont étrangers aux .moyen* qu'il a employés pour «parvenir.

- Celui-là , qui , ferme dans ses résolutions! et constant dans ses désirs, ne s'arrête point dans sa marche •, qui prévoit les obstacles sans les redouter, et compte ses rivaux sans les crainr dre; qui ne se laisse ni endormir par les promesses, ni décourager par les refus-, qui, plein de cet amour -propre , qu'on nomme vanité, $e présente avec, assurance et» se louyejavec or? gueil-, celui-là, dis -je, rus sollicite jamais en

4£.Cft SOLLICITEURS; &Q*

$sdn, et non-seulement il obtient .ce qu'il de* cire , mais encore il finit toujours par cony Vaincre ceux qi*il sollicite de la «justice de se* prétentions, ^etûl fait passer dans l'esprit d'au? 1 Jrui la bonn£ opinion qu'il a conçue de I1H7 même. • <-

• Celui , au contraire, qui s'annonce avec modestie , qui sollicite avec timidité , qui s'efr» fraie de la concurrence des rivaux dont il s'exa.f» gère le mérite , qui ouvre avidement son âme au présage le plus léger , et la referma douloureusement au moindre signe de défaveur; celui qui croit à l'infaillibilité des pro~ messes et à la constance des refus ; celui qui , loin de se surfaire , ut s'estime que ce qu'il V/ant , ne demande que la place dont il est ,digne , et n'emploie pour l'obtenir que le?

moyens avoués parla délicatesse; dédaigneusement accueilli par ceux qu'il implore, et souvent abandonné par ses protecteurs euxçiêine? y use , da«s une longue attente , des. jours qu'il eût consacrés utilement au bien de pon pays; ou s'il réussit enfin , il ne doit sou? yent q^ au bavard le prix que méritaient jsej Wens.

rga LES SOLLICITEURS.

Quoique la gazette de saute n'en dise rien , solliciter est aujourd'hui la maladie & la mode, et l'épidémie menace de gagner tout le monde. On s'agite , on intrigue , on prend ses vœux pour des services , ses désirs pour des droits, et ses espérances pour des titres. Il n'y a pas jusqu'à mon bottier, qui, l'autre jour, me donnait pour excuse du retard qu'il m'avait fait éprouver , les démarches qu'il était obligé de multiplier auprès du ministre de la maison

du roi. Effectivement, en 1788, M. de

avait fait espérer à son oncle une place dans le grand commun ; l'oncle était mort sans être placé, et le neveu, son unique héritier, faisait valoir ses droits à la survivance. Combien de réclamations sont aussi justes ! combien de prétentions sont aussi solidement établies!

Depuis six mois, mes parens me ruinent eaf ports de lettres ; chaque missive que je reçois deux est accompagnée de placets, de demandes, de certificats à l'appui, et d'états de service qui m'étonnent tous les jours davantage. Je n'aurais jamais cru , par exemple , . que mon grand oncle , le chevalier de Malte , . qui n'est pas sorti de sa chambre depuis seize

ans, et mon petit cousin, qui est sorti ifo Lycée l'année dernière, eussent aussi pui6$am^ ment contribué à sauver l'état.... l\& ont deg droits réels à toutes les récompenses possibles : le moyen, d'en douter! Leurs certificats sont en règle , et comme disent fort bien me$ parens > ijis valent mille fois mieux que MM. tels et tels qui sont en placée depuis dix ans , et qui n'ont plus leur fortune à faire» Ce raisonnement est sans réplique.

L'un d'eux , qui habite une petite ville du Poitou , et qui vient d'apprendre que Ton se dispose à réorganiser la maison du roi , a trouvé le moyen de se procurer six campagne*, à l'aide desquelles il espère se faufiler à la tête dune compagnie de la nouvelle garde- J'ai été surpris qu'il n'ait pas demandé un régiment , cOU tout au moins un escadron. J'ai cru , dans son intérêt, devoir lui en faire l'observation. Ma .lettre est partie avec le dernier courrier; j'attends sa réponse pour commencer nos démarches : il est beau d'être modeste; mais il ne faut pas être dupe.

Un autre qui réside en Bretagne, qui sent ce qu'il vaut , et qui s'estime en conscience

*#4 LES 80LL1CITLURS.

m'a prié de lui retenir la première sous* préfecture vacante. Il désire sur-tout qu'elle soit située aux environs de son département , afin de pouvoir servir sa patrie plus commodément; on ne peut pas trouver à redire à cet excès de zèle. Il fonde beaucoup d'espoir pour le succès de sa demande sur l'appostille de M. le comte de...... qui est en faveur

pour l'instant; non pas que M. le comte....;

le connaisse ; mais il lui est instamment recommandé par un riche capitaliste qui a la manie de prêter son argent , et Dieu sait le crédit qu'ont ces gens-là chez les grands seigneurs ! Mon parent m'a prié de lui remettre moimême sa pétition et la recommandation qu'il a eu soin de m'envoyer.

- Je redoute les places ; mais ce n'est pas une raison pour qu'elles fassent peur à tout le monde ; je n'ai pas cru devoir me refuser à la prière de mon parent ; il faut d'ailleurs faire quelque chose pour sa famille : heureux lorsque cela coûte si peu ! Je saisis avec empressement cette occasion de l'obliger , parce qu'elle m'offrait en même tems le moyen de satisfaire ma curiosité Il se glisse , à notre insu, un

LES SOLLICITEURS. IgS

peu d'égoïsme dans nos actions les plus désintéressées !

Au milieu d'une belle rue , qui , depuis vingt ans 9 a changé cinq ou six fois de nom , est un hôtel magnifique , qui a changé cinq ou six fois de maître ; c'est là que , depuis quelque

tems, demeure M. le comte , qui n'a pas

toujours été si bien logé. Je me présentai à la porte de son hôtel samedi matin ; j'eus toutes les peines du monde à réveiller le concierge , qui dormait sur le dernier numéro d'un journal, que M. le comte.... reçoit gratis, attendu qu'un de ses laquais y travaillé. J'en vins pourtant à mon honneur : il m'indiqua l'escalier à gauche , en me prévenant que je serais forcé d'attendre une heure ou deux : son maître était rentré au lever du soleil > et il n'était pas encore jour chez lui.

Je traversai plusieurs pièces pour me rendre à la salle d'audience ; dans la première , deux domestiques en livrées, tranquillement assis autour d'une table ronde recouverte d'un tapis volant, achevaient une partie de piquet. Ils ne se dérangèrent point pour moi j le plue honnête } après avoir compté son jeu , m'in-

ggÇ .LES SOLICITE U ( 1VS.

diqua du doigt > sans parler, la porté qu'il fallait que j'ouvrisse. Le bruit que je fis en tournant le bouton , effraya une petite femmede-chambre } après laquelle courait un gran<£ laquais, ce Finissez donc , italien , disait - e>l\$ avec une petite \o,ix qui avait Joutes k$ peines du monde à trouver l'accent dp la colère ; finissez : si M. le comte me vpyajt 1 — Il est dans sa chambre. — S'il vous entendait { — Il dort. — ■ Il m'a ordonné de ne jouer avec personne. - — Quand monsieur m'aura fait connaître sa volonté , \e la respecterai ; jusque-là » Et soudain, moi présent, l'aja-

daqieux JaquajU se met eu devoir $ewhfe&$ei la craintive soubrette. La jeune fille, rouge, à-la-fois de honte et de dépit , fait de vains efforts pour \pi échapper \ il la suit , 3 l'attrape 9 il la presse dans ses bras j ses lèvres effleurent d$a le satin d'une joue vermeille lorsqu'une sonnette se fait entendre.... À J'instanjt mênxe notre ravisseur abandonne sja proie et vole ou son devoir l'appejle. JJn petit jokey, averti par le même ^ruit , s'échappe d'une petite porte à dfQÎte , et tput en courant , rayit à $L Ue , Annette ce qu'elle n'ayait pas

tfiâ SOLLICITEUR*; îgj

Voulu laisser prendre à M. Julien*. « Méchant ! fui dit - elle en souriant toalgré elle , më^ ébant! et devant \e monde , encore ! ^- Ras* iurez-vous, mademoiselle, hii répliquai-je ' 9 j* n'ai rieu vu. — Monsieur est bieu honnête ! répond M Ui *. Afnnétte , en me faisant une référencé pleine d'esprit: s'il Veut se donner fa peine dé passer dans le salon , M. fe comte ne va pas tarder à paraître, » Tout en me parlant ainsi, M tle .- Annette jetait à la dérobée un coup d'œil au jeune imprudent qui , nioiris pressé «pie ïe grand laquais , s'éloignait lentement du lieu oit' il était arrivé si vite.

dans un saloir assez vaste , étaient réunies une vingtaine de personnes qui se regardaient âVec crainte,- rf'apjnrochaient avec embarras ,' et se parlaient avec affectation. On Voyait àn'elfes s'exerçaient mutuellement à lire dans leurs règaïdtf , à deviner par leur langage la nature* de leurs projets et h solidité de leuré espérances. A l'apparition: de chaque nouveau personnage , il se faisait dans la salle une petite' rumeur , iï circulait uri petit mouvement d'impatience singulier. On aurait dit que le dernier venu détruisait toutes les prétentions

Iffî L£S SOLLICITEURS.

de ses devanciers : il était toisé , examiné f critiqué par de petits grouppes qui se réunissaient momentanément pour se communiquer leurs observations, et verser quelques gouttes de ridicule sur des voisins qui se seraient

bien gardés d'être en reste ayec eux.

En attendant l'arrivée de son excellence je me promenai silencieusement dans l'antichambre y prêtant avec soin l'oreille aux discours, qui se tenaient à quelques pas de moi: tout le monde disait à -peu -près la même chose , tout le monde avait sauvé l'état par ses actions ? prédit et hâté la chute de l'empereur, par ses conseils; les plus modestes > et ce n'était pas les plus nombreux, s'étaient exposés vingt fois à une mort certaine à laquelle ils n'avaient échappé que par un miracle unique qui se renouvelait heureusement toutes les fois qu'ils étaient en danger. S'il jr avait de l'uniformité dans les services , il jr avait au moins de la variété dans les récompenses : les uns se contentaient d'une souspréfecture , d'un escadron , d'un régiment j. les autres ne parlaient que d'inspection , de direction ; d'intendance, d'ambassade.... M Le*

LES SOLLICITEUR». ÏJjg

moins aisés ne regardaient qu'aux appoint temens, les plus riches , n'en voulaient qu'aux honneurs -, ceux-ci tenaient S. M. quitte pour une croix de St-Louis , une décoration de la légion d'honneur , et la promesse d'un nouvel ordre.

J'eus à peine fait quelques pas dans l'appar-» tement , que je m'aperçus que ma personne était déjà devenue l'objet des critiques -de mes voisins. On cherchait à se tromper mutuellement sur les craintes que pouvait faire naître l'apparition d'un nouveau prétendant.

Celui-ci lisait cinquante ans sur ma figure, ce qui m'empêchait d'être militaire \ celui-là me découvrait une maladie interne , qui m'empêchait de voyager •, l'un jugeait de mes protecteurs par mon langage y l'autre de mon mérite par mes habits. Je ne disais ,mot } et ma toilette n'était pas effrayante. Cependant, quoique les observations de ces messieurs ne tendissent à rien moins qu'à les rassurer , il» ne purent résister au désir d'apprendre de moi-même le motif de ma visite, ce Monsieur veut sans doute entrer dans l'armée ? me dit assez lestement un jeune homme, dont lai

300 ICS SOLLICITEURS.

«ère assise , à quelques pas de nous , t& cessait de se récrier contre la longueur du sommeil de M. le comte. Aujourd'hui tout le mondé ▼«ut être officier. — Non Monsieur, je ne veux point parcourir la carrière des armes»

— Mousieur sollicite peut - être une place dans l'administration ? répliqua vivement un gros homme qui se balançait sur sa chaise; Il n'est maintenant personne qui ne se croye appelé à administrer l'état. « — Je n'a* pas ce travers. — Ah ! Monsieur donné dansla justice 9 reprend un avocat ; c'est la manie actuelle ; n'est-on* bon h rien , on Se eroif propre à être juge. — Je me suis garanti de cette manie et je ne juge personne. — Bon ! dit un petit homme flut fehëtettx blonds, à la mine blafarde, que je fteeènnus à l'instant pour un chansonnier qui rédige des poèmes et des almanachs et qui vient d'achever contre le tyran , une ode qu'il avait commencée pour l'empereur, Monsieur vient faire hommage de quelques {productions littéraires à nôtre Mécène. — Vous vous trompez ? — En vérité !... ah ! je vois ce que c'est ! Monsieur est nu ami 4e la maison. — C'est possible r dis-je

ttà SOLLICITEURS. 20 1

éti souriant. » A ce mot , tout le monde a?

Quitté sa chaise; les regards bienveillans sont tournés Vers «moi ; on se reproche de ne l'avoir pas deviné plus tôt. On voit bien qu'un homme de ma sorte ne saurait être un solliciteur. La' simplicité de mon costume annonce Un protecteur et non un protégé , toujours pressé d'éblouir par ses dehors celui qu'il ne peut convaincre par son fnérite. Mon voisin m'àvance Une chaise que je suis obligé de refuser pour un fauteuil qui m'est offert par unie dame 1 qui ne serait pas fâchée de me dire deux mots' avant l'arrivée du comte mon ami.

If s'agit de son fils , jeune homme charmant de la pins brillante espérance, dont elle ne saiÉ que faire. Elle Ta sauvé de la conscription et des gardes* d'honneur , à l'aide' d'un certificat de médecin. Maintenant elle voudrait bien qu'il put entrer dans ûfi régiment cte cavalerie , en qualité d'officier , pour commencer; elle le garderait encore un an chez elle' , si cela était nécessaire, pour lui faire apprendre h monter à cheval II y a beaucoup d'officiers en retraite qui se feraient un plaisir de lui enseigner l'exercice. Dès qu'il saurait quelque chose,

il rejoindrait son corps ; ce qui aurait lieu , arp ptus tard à Pantomne prochain.

« Quand vous aurez fini , m'avait dit à l'oreille un nomme sec et maigre, qui s'approche de nouveau *, vous pouvez , Monsieur , me rendre un grand service : j'ai obtenu trois dé* corations du lis ; vous les voyez à ma bouton* nière. — Quoi , Monsieur , ce ruban qui est à-la-fois blanc , vert , orange et bleu est une décoration du lis? — Que cela ne vous étonne point. J'habitais Lyon , lors de ses malheurs } j'étais à Bordeaux , lors de sa délivrance ; je suis inscrit à Paris sur les registres de la garde nationale ; j'ai , comme vous le voyez , le droit de porterie ruban blanc et vert , le ruban blanc et orange , le ruban blanc et bleu *, j'ai fait de toutes ces couleurs mélangées un seul ruban, que tout le monde prend pour un ordre étranger. — Je l'avoue, je m'y suis laissé prendre aussi. — - Cela me flatte infiniment \ il me manque la légion d'honneur. — Et quels sont vos droits ? — J'ai des protections. — • C'est beaucoup. — Sans doute : autrefois cela m'aurait suffi ; maintenant on est plus sévère : on exige des titres •, on veut des actions d'éclat >

de grands talens , de longs services ; et foi d'homme d'honneur, je u'ai rien de tout cela à faire valoir en ma faveur ; quoique cependant j'aie assisté de cœur à toutes les affaires qui ont eu lieu depuis l'invasion ; mais enfin je sollicite toujours.... Que sait-on ? Une

méprise Le hazard C'est à -peu -près

comme cela que mon beau-frère est devenu député. »

Il venait d'achever ces paroles lorsque le jokey rentra. Tout le monde se précipita à sa rencontre > pour lui demander quand M. le comte serait visible ? Dans l'instant , répondit-il y avec Un petit air d'humeur, qu'il avait sans doute emprunté à son maître ; puis traversant la foule qui s'éloignait avec une sorte d'égards dont personne ne crut devoir se dispenser } il vint à moi , et d'un ton fort poli 7 il m'invita à le suivre. Je m'aperçus fa cilement que cette .prévenance était le prix de ma discrétion , et je m'empressai d'en profiter. Aussitôt chacun se jeta sur mon passage , en s'inclinant avec respect , et en se recommandant avec instance à mon souvenir -, je souriai > en pensant que j'avais déjà oublié l'ob-

lo4 tW SOLMCITËUrtS.

jet de leur demande , et que le protecteur auquel ils se recommandaient était lui-memfe protégé par un jockey.

- M. le comte était un petit homme fort maigre. 11 avait le* teint pâle , les yeux vifi 7 le sourire agréable. Il parlait avec facilité et n'aimait pas à être interrompu.' Je lui- présentai mon placet , il le prit avec btfnté , m'assura qu'il y ferait droit , s'il était possible, et le remit à son jockey sans le lire. Quant à la lettre du capitaliste , il se* donna la peine dé là décacheter et de la parcourir. En Vérité, "nie dit-il après l'avoir lue , je suis bien coupable d'avoir oublié ce bon M. Desprez à qui je dois tant ! c'est avec le plus grand plaisir que je ferais quelque chose pour lui \ mais j'ai peur de ne pas réussir. En général \ je me suis fait uïie loi de ne m'intéresser à personne', le rôle de protecteur a tant de désagrémens ! Les heureux que vous faites, deviennent des ingrats , et les xnécontens des ennemis. Mes parens euxmêmes n'ont pu vaincre ma répugnance à cetégard : aussi me font-ils un crime de ce que

j'appelle ma vertu J'ai d'ailleurs si peu de

crédit..;:, lies places sont si rares F... Les em»

tts soLLtcitEuts. aroS

plois sont si recherchés !... G e pendant je ver- 'Fai, je m'informerai... Mak«-ne prenez pas mes

promesses peur une parole , et d'avance r -M comptez sur rien. Qu'il fasse faire son* uniforme , me dit tout bas le jokey ; je vous* réponds de la sous-préfecture. Je le regardai avec étonnement et pris congé de M. le comte-

En sortant, je rencontrai M ilc . Ânnette , qui Êaissa les yeux , en me disant : « Soyez sûr y monsieur , que je ne vous oublierai pas , et que je me ferai un plaisir de plaider vos intérêts auprès de notre maître.» Ma surprise fut encore plus grande , lorsqu'au bout de huit

jours je reçus le brevet de mon parent Je'

ne sais plus , en vérité y à qui j'en ai l'obligation.

ao6 lis nryon rares

n°. xvm. — 6 ifcfor^ i8i5.

LES INFORTUNES ©r LA VALEUR,

SjtJlGRHT Dl GMSADIlllS AU REGIMBAT DU R©1»

Un p»s bon du devoir peut nous neoer bien Ma. ( Cob*BJU.B. Srircnna. )

Il suffit quelquefois d'une seule action imprudente pour effacer toutes les belles actions, de notre vie : il y a des devoirs dont l'homme ne peut s'affranchir impunément , des circonstances où la moindre désobéissance a le caractère d'une rébellion , et la plus légère infraction aux lois y les conséquences d'un crime capital.

Depuis quelques jours on parle beaucoup dans le monde d'un jeune militaire qui, après

DE l* VÀLEtflU &0J

avoir servi avec honneur, et i'étre distingué dans son corps par la bravoure et sa loyauté, a terni, par une seule faute, une conduite jusqu'alors irréprochable, et que ses chef»

avaient souvent proposée comme exemple à tous ses camarades.

Victor Dubreuil, que son courage a fait sur* nommer la Valeur 7 est né à Montargis , petite ville célèbre dans notre histoire par le siège quelle soutint en* i4*7 > contre l'armé* anglaise, commandée par le général Warwick, dont une partie fut inondée par les écluses de la ville , et le reste taillé en pièces par les troupes du brave Dunois. Charles VII qui récompensa la fidélité et le dévoûment des habitant, par plusieurs privilèges et exceptions,.

déclara, par lettres patentes de i43o , que « la résistance de Montargis et la levée du « siège, avaient été le commencement de son « bonheur. »

Dès son enfance , Victor annonça un penchant décidé pour le métier des armes , il y avait du militaire dans tous ses discours, et de la guerre dans tous ses amusemens. Il trésaillait i la vue d'un uniforme > et trépignait de joie

Aoo* lis ïSFor.féKÉ^

en entendant le son de la trompette dû le* bruit dû tambour - 7 naturellement hardi , ; taT« bulent et querelleur > où' te rendait doux et'ti* mide par la seule promesse d'une promenade' devant les cazerues , ou d'une matinée passée" dans le lieu destiné aux exercices militaires, A lage de dix ans , ri ne concevait pas qu'il y eut un plaisir au monde plus grand que celui de voir défiler la parade, on d'assister à 1* revue d'un régiment. Un soldat lui inspirai* du respect, un officier de la vénération, un? général de l'enthousiasme , et peu s'en fallait qu'il n'allât toucher là main Ou sauter au cou de ceux qu'il rencontrait : il ne passait jamais 1 devant un militaire blessé ou décoré sans lui èter son chapeau , et se relevait tout fier du? salut qu'il venait d'en recevoir. ïl s'était dé-* péché d'apprendre à lire pour dévorer à son 1 aise la vie de nos généraux et l'histoire de nos* conquêtes; Son imagination s'enflammait aisé' ment au récit d'une victoire ou d'une action d'éclat; il enviait le bonheur de .ce digne connétable ( Anne de Montmorency ) qui, ■ con-* femporain de cinq rois de France , s'était trouté- à deux .cents combats, et à huit bataille*

»e ii valeur. ftôgr

rangées; il regrettait, en soupirant, que son âgé ne lui permît pas de partager les dangers et la gloire immortelle de nos armées.

On sent qu'avec de semblables dispositions , dès qu'il eut atteint ses dix - sept ans , il fut impossible de retenir Victor à la maison paternelle. Son goût militaire s'é~ tait fortifié avec F âge », la guerre qui con*' tinuait d'embraser le continent , lui faisait espérer de trouver l'occasion de se signaler » en servant la cause et les intérêt* de son? pays ; la France > si riche en guerriers ,* offrait à son jeune courage des modèles de valeur et de dévouaient qu'il brûlait d'imiter: tantôt il ambitionnait la mort de Bayard ou le trépas die Dugommief ; tantôt il se plaisait à penser que la fortune pourrait un jour ressusciter pour lui les dangers .de d'Assas , ou la gloire de Marceau. Dans un siècle où chaque Français pouvait justement prétendre à par* venir, par ses talens et sa bravoure, aut premiers grades militaires , Victor ne doutait de rien : et se fiant au bonheur qui souvent devient le partage de L'audace ou le prix d*

21<f LES INFORTUNES

la constance ; il rejouissait sa pensée des bon* neurs qu'il se flattait de mériter lentement par sa conduite , ou de conquérir' à la bâte par sa vaillance.

Ce fut au mois de décembre 18 n que Victor Dubreuil fut présenté au colonel N..„ dans le régiment duquel il fut admis surle-champ ; son extérieur agréable prévenait facilement en sa faveur, et au bout de quelques mois , le corps n'eut qu'à se louer d'une pareille acquisition. Victor avait, par son caractère et ses mœurs, gagué l'amitié de ses camarades et la bienveillance de ses chefs, son colonel sur-tout l'avait pris en affection* C'était un homme bon sans faiblesse, sévère sans dureté; ses subordonnés le nommaient leur père, ses supérieurs l'appelaient leur ami ; il tenait beaucoup à la discipline qu'il regardait avec raison comme le soutien des états et la sauve-garde de l'armée r lui-même avait donné à l'ancienne armée d'Espagne m exemple d'obéissance qui eût honoré les beaux jours de la discipline romaine. N'étant encore que soldat, il commit une faute légère, et se reconnut coupable avant mém*

DI LA VALEfJft. S M

que son capitaine eût prononcé sur son sort.

Il subissait avec résignation la peine qui lui était infligée, lorsqu'un bruit confus qui parvint jusqu'à la prison lui apprit que l'on se disposait à livrer un combat. Cette nouvelle le consterne , il frémit, il s'indigne , il menace de briser les portes de sa prison si on le prive de combattre les ennemis de son pays , ou de mourir sur le champ de bataille. Son capitaine , instruit de sa résolution , ordonne qu'on le délivre , qu'on lui rende ses armes, W. . . . . . court aussitôt se placer dans les

rangs : bientôt l'action s'engage, il fait des prodiges de valeur, se couvre de gloire et contribue, par son intrépidité, à l'enlèvement d'un retranchement qui décide du succès de la journée ; après la victoire , il se dérobe modestement au pardon de son capitaine, aux éloges de son général, il rentre dans sa prison, en donnant à l'armée un exemple unique de soumission et de repentir (i). Un pareil trait ne pouvait rester sans récompense ; le général , qui ne voulait point

(i) Ce fait est historique , et t'est passé sons lf g|éwètêk Dugommisi,

Ui% iià isrponïuHÉs^

éa affaiblir le mérite, attendit l'e^pirationY de la captivité dé PF........ à sa sottie , if

instruisit l'armée de la conduite qu'il avait tenue y et te nomma sergent, après lui avoir promis ]& première phce d'officier vacante dans son corps.'

Un militaire qui (Connaissait ainsi le prix de l'obéissance, et qui avait donné un' pareil exemple de Soumission devait maii£ tenir dans son régiment' une discipline séfère; mais comme nulle Considération né' pouvait paralyser l'effet de ses jiigemens et que ïa justice présidait à toutes ses décision^/ les coupables subissaient sans 4e plaindre' Ta punition qui leur était infligée : la prur grande pour eût était lit Certitude d'avoir J>erdu un instant l'estinie de leur colonel;

Le régiment de Victor Bubrettil fut destiné à l'expédition de Russie, il fut Fiin de ceu^ qui se distingueront à la bataille de la Moskwa. Notice jeûné rfblrfat, favorisé par le hasard; <èûi le bonheur d ? é-

ehapper au massacre de cette journée^ et de survivre à ïa majeure partie de se*' eamarades qui s'ensevelirent glorieusement

JCkE JLX VALED*. ai 2

-dans la redoute qu'ils venaient d'enlever; aussi lorsque , le lendemain , ' parcourant le champ de bataille, l'empereur demanda à^ colonel , dçnt le régirent avait horriblement souffert 9 ce qu'il avait fait d'un de ses ha? iaiUpn,s qu/H cherchait vainement des yeux.; Sire 9 rèpofià cçfoi-ci , il est dans la re* doute.

Victor fut nommé caporal. Gçtte premier^ ^récompense doubla $on courage , il donna partout des preuves extraordinaires de valeur et d'intrépidité, notamment aux affaires de Jtfalo - Jaroslavetz et de Doroghoboui , de îtragnoe, et au passage .effrayant de la &é~ résina ; il supporta avec une constance admirable les rigueurs du climat , les danger?

Jes privations de toute espè.ce, le froid, 1} faim , la sojf et la fatigne. Chargé d'un dépôt précieux , le drapeau du régiment, il lç défendit vingt fois au péril de sa yie , et parvint à le conserver. A Kowno , un vieux grenadier, étendu sur le pont, se sentant près de mourir, et n,e pouvant se résoudre à laisser profaner par les ennemis les marque^ honorables qu'à avait acquises en jccmbjattan^

*j£ LES 1NÏ0HTUK«4

contre eux , le choisit pour reporter à son capitaine la décoration qui lui avait été donnée sur le champ de bataille d' Austerlitz , et le sabre dont il s'était servi à Friedland. Lorsque Victor présenta ces deux objets au chef de son corps d'armée , le général les regardant avec justice comme un legs fait par la gloire à la vaillance , ne voulut point les reprendre*, quelques jours après, sur sa demande, Victor Dubreuil fut créé chevalier de la légion d'honneur.

L'année suivante , Lutzen , Dresde et Leipsick, furent témoins des exploits de notre jeune héros qui se montrait partout où il y avait des dangers à vaincre et de la gloire à acquérir. Plus tard , il combattit à Champ- Aubert, i Montmtrail, où la valeur remporta sur le nombre; il scella de son sang notre dernière victoire, et fut fait sergent

pour avoir pris deux canons à l'ennemi

Le retour du roi mit fin aux horreurs de la guerre : Victor obtint un congé de quelques mois pour faire soigner ses blessures. Dès qu'il fut rétabli , il entra dans le régiment du roi, çn qualité de sergent de grenadiers.

DE LÀ VALEUR. 3l5

Un caractère honnête et doux , un courage tant de fois éprouvé , une probité intacte , et quelques moyens que les circonstances avaient développés, parurent au colonel des titres suffisans pour élever Victor Dubreuil au grade d'officier ; il sollicita sa nomination ; il était sur le point de l'obtenir , lors-* qu'un événement que personne n'aurait pu prévoir , rendit toutes ses démarches inutiles.

Dubreuil aimait beaucoup à lire : un de ses camarades qui connaissait son goût lui prêta un brochure qui venait de paraître , et dans laquelle on discutait la discipline militairp. On cherchait k prouver dans cet ouvragé que l'obéissance n'est pas toujours un devoir, qu'un subor donné à le droit de décider les cas où il doit se soumettre sans examen aux ordres qui lui sont donnés, et les circonstances où il peut éluder ces mêmes ordres dont il juge à son gré la conséquence et la validité. Victor était sergent de semaine. Le capitaine de police , en faisant sa ronde , $e trouva dans l'obligation de lui donner un ordre de service , dont l'u tilité ne parut pas clairement démontrée

jljÇ LES 1NF0HTUHES

k notre sergent ; au lieu d'obéir il raisonne ! l'étonn émeut du capitaine est extrême \ il réitère son ordre , mais Victor qui sait par .cœur la maudite brochure , ne lui repond .que par des citations qui prouvent évident jnent que dans la discipline militaire l.obéissance passive a ses bornes , et qjue s'il se refuse à obéir, c'est parce qu il ne peut pns devenir totalement étranger à l'examen, et se passer de T intelligence que la nature lui a donnée pour se condjuire, Ce jargon redoubla la surprise du capitaine : par égard pour ^ictor, il l'interpelle une troisième fois, e$ n'en . obtient qu'une observation de plus. La discussion s'anime , elle s'échauffe , elle prend le caractère d'une querelle. Victor s'oublie ; ,d'un geste rapidement indiqué , il menace celui que tout lui ordonnait de respecter !.... A l'instant même Victor est arrêté ; le surlendemain il est traduit devant un conseil ,de guerre.

Si sa conduite avait surpris ses camarades, elle affligea tous ses chefs ; ses services passés le présentaient en foule à leur mémoire; mais au lieu de plaider sa cause, ils aggra-

* «MB LÀ. VALEUR. «jy

Tarent l'énormité de sa faute , et rendaient plus étonnant encore le délit dont il s'était rendu coupable. Victor qui n'était qu'égaré , mais qu'un seul instant avait rendu à la raison, ne chercha point à pallier ses torts , ni à exciter la pitié de ses juges ; il ne se dissimula point ce qu'un acte d'indulgence pouvait avoir de conséquences fâcheuses pour l'armée , . et d'ailleurs , se disait- il à lui même, s'il; suffisait pour suspendre le cours de la justice, «l'opposer à Tarréjt qui doit nous condamner, quelques actions glorieuses , quelques blessures honorables , reçues en défendant son pays ; quel est le soldat français qui ne serait pas assuré dé l'impunité?..... Ma mort servira d'exemple , elle deviendra une leçon utile pour ceux qui seraient tentés de m'imiter ; elle arrêtera sur le bord du précipice l'imprudent disposé à s'y précipiter sans réflexion. Victor entendit avec calme la sentence de mort que ses juges ne prononcèrent qu'avec /effroi -, cependant il ne put se défendre d'un profond sentiment de douleur, eu songeant qu'il allait tomber honteusement sous les coups de ses camarades, lui qui aurait pu i. 10

succomber si glorieusement sous les coup!

de l'ennemi.

Tandis que Victor comptait en silence les dernières heures de sa vie , ses juges s'occn* paient en secret des moyens de prolonger son existence , en faisant demander an gé* serai de faire suspendre l'éxecution du juge* ment. La jeunesse de l'accusé les avait intéressés ; en le co ndamnant ils n'avaient pu s'empêcher de le plaindre > mais organes de la loi, ils avaient de être impassibles comme elle.

Déjà les soldats du régiment du roi , instruits de la décision du conseil , s'étaient présentés en pleurant chez leur colouei -, dlj* les officiers des diverses compagnies s'y étaient réunis , et gémissaient sur le sort de ce fetme sergent; lorsque les juges arrivèrent en apportant l'espoir duM sufcséteee^ Après une longue délibération où Ton propos* vingt moyens difiëmis -qui furent adoptés et tejetés tour-à-tour, il fut décidé que i& co* lonel du régiment et le président tta coftSttl de guerre iraient se jeter $nx% ge»du* deS* Majesté , en la suppliant do ftirti grâce ail coupable.

DE LA VALET*. *l§

Si tous les Français sont également cbets au cœur du monarque , on ne. peut cependant se dissimuler qu'il en est quelques-ans d'entreux qui ont des droits plus sacrés à fixer son attention et à mériter sa bienveillance:

ce sont ces intrépides défenseurs de l'état à qui Sa Majesté a rendu une justice si éclatante; ce sont ces braves soldats qui ont soutenu pendant vingt ans l'honneur de la nation ; ce sont ces dignes héritiers des Roland , des Turenne , des Catinat T des Crillon , des Richelieu , qui n'ont pas souffert que notre gloire eut aussi son interrègne, et qui ont enrichi notre patrie d'une foule de traits héroïques, d'actions sublimes, des conquêtes brillantes, don£ on chercherait en vain le modèle dans l'histoire des siècles passés.

Le roi qu'on n'implore jamais en yain et dont la clémence est la vertu fiavorite -, le roi, qui regarde comme un malheur la perte d'un brave , souscrivit sans peine aux prières de son régiment. 11 accorda au colonel la grâce du coupable, au salut duquel tout le monde s'intéressait j il était digne d'une telle

ftio IES iSPORTDNïs, -elc.

faveur par ses exploits , et plus encore pa*

•on repentir.

Victor sortit de prison, et jura de consacrer sa vie entière à réparer les tors d'un instant Depuis ce moment , ce brave militaire ne cesse de bénir la clémence du souverain qui a daigné l'arracher a une condamnation sévère , mais juste $ il convient lui r mênu que quiconque manque à la discipline militaire, et expose la tranquillité de son pays, mérite d'être puni-, et il ajoute, d'après Montesquieu , que les lois doivent être comme la mort qui n'épargne personne.

ità ùÀ*iàÈ*tiTi*i. 4SI

w°. xix. — i5 Avril i8i5 ' :

Page 1