L'HOTEL DES INVALIDES
L'établissement le plus utile d'un»
•iècle de grandeur.
( Mjb&czjsb.. )
J'étais allé l'autre jour rue le Pelletier^ complimenter mon ami Charles, sur l'élection* de son beau - frère qui vient d'être nommé député par le collège électoral de son* département , à une majorité de six yoix contre cinq. Plusieurs personnes m'avaient déjà prévenu-, et tout en félicitant hardiment la nation sur un pareil choix, elles venaient humblement se recommander à la bienveillance .de son nouveau représentant. Charles m'apprit qu'il avait été réveillé à la pointe du jour par un de ces messieurs , qu'une lettre, particulière avait instruit fort tard > la veille , et qui eût
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été désole de perdre le plaisir d'être le premier à lui annoncer ce qu'il appelait une bonne nouvelle -, il ajouta en souriant > que depuis le matin il avait fait connaissance avec un grand nombre d'anciens amis de sa famille.
J'arrivai au moment où quelques-uns de ceux qu'il avait invités à déjeûner se mettaient à table : je les imitai. La politique est aujourd'hui le texte de toutes les conversations •, chacun cite à son tribunal les souverains qui ne se conduisent pas à son gré , et se croit obligé de nous apprendre sérieusement comment il gouvernerait ses peuples , si un hasard , dont il a parfois la modestie de douter, lui faisait présent d'un petit trône sur lequel , au rçste , il s'assiérait tout aussi bien qu'un autre. Pendant le déjeuner , il ne fut donc question de que politique , de législation * 9 chacun glissa son mot et fit à sa manière l'élogo du beau - père de Charles.
C'était , disait-on à tour de rôle > un talent remarquable, un esprit supérieur , un génie, un homme enfin à sauver l'état, si jamais il en trouvait l'occasion ; cela me fit grand plaisir pour mua patrie , et me rassura un peu
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sur son avenir. Mais comme tout le monde voulait avoir part à une action si glorieuse , tout le monde se fit un devoir de tracer au député la véritable route qu'il avait à suivre : par malheur , chacun avait la sienne , qui r disait-il, était la bonne, et dont il garantissait l'infaillibilité , ce qui ne laissait pas que de rendre le choix fort embarrassant. Pour prouver l'excellence de ses moyens et leur prééminence sur ceux des autres , chacun se disposa aies développer; pour imposer silence à ses adversaires, on parla plus haut qu'eux, et pour avoir plus tôt fait, tous se mirent à parler en même tems. La discussion durait depuis deux heures, elle ne donnait pas l'espoir d'une fin prochaine , lorsque le plus jeune des fils de Charles entra dans la salle à manger, et nous apprit , en sautant de joie , qu'on tirait le canon : personne de nous ne l'avait entendu. A cette nouvelle imprévue , on s'arrête , on se regarde avec surprise, on prête l'oreille en secouant la tête avec un petit air d'incrédulité que fait évanouir un bruit sur lequel il est difficile de se méprendre.... Alors on se recueille, on réfléchit un moment , et prenant un ton
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capable, chacun affiche la prétention de deviner l'événement qui intéresse la capitale. Selon mon voisin de droite ,' c'est l'arrivée de Marie- Louise y dont il est prévenu depuis plusieurs jours -, selon mon voisin de gauche , c'estl'entrée du prince Eugène qui a trompé la surveillance des alliés, ainsi qu'il l'avait prévu luimême ; celui-ci craint que ce ne soit le canon d'alarme; celui-là affirme que c'est le canon de la paix; les conjectures s'agrandissent, les probabilités s'accroissent , les paris s'ouvrent.. Le cousin de Charles, sapeur de la garde nationale, qui revient delà grande parade, entrera barbe à la main , et nous apprend que ce canon qui cause tant de joie et d'inquiétude, annonce une visite de Bonaparte à l'hôtel des Invalides. Nos parieurs désappointés se remirent à parler politique-, je pris lestement congé d'eux, et je dirigeai mes pas vers les Invalides, saisissant avec empressement l'occasion qui se présentait de contempler à mon aise les traits de. cet homme extraordinaire qu'un de mes voisins r je ne sais pas pourquoi , trouvait changé à son avantage depuis son retour.
Ce fut , si je m'en souviens bien ; Henri IV
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qui y le premier , conçut le projet <Tun établis-* sèment en faveur des militaires blessés au services de la patrie; ce roi-là pensait à tout ,, il le plaça rue de l'Oursine. Louis XIII , à qui il ne manqua pour être roi que la volonté de* l'être y transporta cet établissement au château de Bicétre \ il y fit faire des b&timen» considérables, et cette maison fût appelée la Corn-* mande rie de Saint-Louis. Sa mort empêcha le succès de son entreprise. 11 était réservé h Louis XIV d'exécuter un projet aussi noble»
Ce fut en 167 1 , pendant la guerre > que Libéral Bruant jeta les fondemens de cet immense édifice , monument éternel de la munificence du souverain et de la reconnaissance de la nation. « Ce qui a d'abord constitué une ce partie des revenus de cet établissement r « dit Prud'homme y mérite d'être remarqué ; « elle venait de ce qu'on appelait autrefois « oblats ; ces oblats , fort anciens dans ce l'église , étaient des moines laïcs que le « roi mettait dans chaque abbaye de sa notais «r nation , pour y être nourris et entretenus ; ir et c'était pour l'ordinaire des soldats estro- • pies. Cet entretien fut converti en pensions.
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« que payaient les abbayes , et ces pensions « furent appliquées à l'hôtel des Invalides. » J'eus beau faire diligence , je n'arrivai qu'après le départ de Bonaparte. La plupart des invalides étaient encore rassemblés dans la grande cour -, ils s'entretenaient de cette visite à laquelle ils ne s'étaient pas attendus -, elle s'était terminée par le cadeau d'une centaine de croix de la légion d'honneur , que Napoléon venait de distribuer à tous ceux qui avaient paru la désirer. Je vis rentrer les soldats qui, pendant la courte durée de sa visite , avaient formé sa garde. C'est un privilège qui date des premiers tems de la fondation de l'hôtel. On raconte à ce sujet que Louis XIV , dans une visite qui! fit aux invalides , les voyant repoussés brusquement par un de ses gardes du ...corps , ordonna à ceux-ci de se retirer, et déclara qu'il ne pouvait être nulle part mieux en sûreté qu'au milieu de ses anciens serviteurs.
Je m'approchai d'un groupe de jeunes invalides ; ils écoutaient avec recueillement un vieux capitaine , qui , courbé sur sa canne , leur rappelait les différentes époques glorieuses pour l'hôtel : de ce nombre étaient la transla-
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lion du beau mausolée de Turenne , et l'érection d'un monument funéraire en l'honheur de Vauban , la distribution dos premières étoiles de la légion d'honneur , l'inauguration de tous les drapeaux conquis dans les guerres de la révolution , et la translation de I'épée et des décorations du grand Frédéric qui régnait autant par droit de conquête que par droit de naissance. Le son d une cloche interrompit ce discours ; un jeune sergent offrit le bras qui lui restait au vieux capitaine , et le conduisit au réfectoire. Bientôt arrivèrent les officiers ; chacun d'eux se plaça autour d'une table ronde de douze couverts. J'en comptai neuf dans ce même réfectoire , dont le9 murs sont ornés de tableaux à fresque , peints par Martin , représentant différentes villes des Pays-Bas conquises alors par un petit-fils de Henri IV } et abandonnées depuis par un autre.
Il est imposible de se faire une idée de Tordre qui préside au service de la table : il fut fait en un clin d'oeil , sans confusion , sans embarras ; l'harmonie qui règne entre tous ces guerriers qui ont servi plusieurs rois et défendu la même patrie , n'est pas moins admirable. Ils sont pleins
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deux amis trompaient l'ennui en faisant leur cent de piquet. Un silence profond régnait dans cette salle dont l'air de propreté frappait agréablement la vue. Je passai dans celle de Saint-Joseph : une jeune sœur était occupée à faire manger un vieillard privé momentanément de l'usage de ses mains; je m'arrêtai un instant pour contempler ce tableau de l'innocence soulageant la vieillesse : les regards de la jeune vierge exprimaient la plus tendre compassion ; ceux du militaire la plus vive reconnaissance. À quelques pas, j'aperçus un jeune homme qui lisait à son père les campagnes du maréchal Maillebois (i); le récit glorieux de tant de faits illustres enflammait l'imagination de l'auditeur : il s'agitait sur sa chaise , frappait le plancher avec sa canne p et menaçait encore de l'œil l'ennemi qu'il avait tant de fois vaincu.
J'allai ensuite visiter le dôme, ce chefd'œuvre d'architecture , construit sur les dessins du célèbre Mansard. J'admirai le pavé , formé de com parti mens de marbres très-pré-
(i) Le 7 février 1804, le premier consul accorda une bibliothèque aux invalides.