‹ Le rôdeur français, ou, Les mœurs du jour [signed De R..... ]Chapitre 20 sur 42 · LE BAL DE L*OPÉRA · texte numérisé non relu

LE BAL DE L*OPÉRA

K ngatrdM «Tec tant de pUitir , ett à 1* « ^éfM tvèa-igréafclei eooCompler , mail

(La Saob, DiabU Boiuux,}

le. êtBSt minuit ^ je venais de passer la soirée dhez un riche amateur des lettres ,' qui avait Hhmi cliez lui un grand nombre de personnes y eus le prétexte d'une partie dé plaisir^ et qui mir avait lu une tragédie en cinq actes de ul \ipn , dont il menace , depuis sept ans , la mrtoire de la Comédie française. Le tour avait para assez piquant. La lecture de Touge, et les âoges pompeux qu^on s'était émisé de loi prodiguer en buvant un punch cieux vené à grandi flots par la jeune com- 16 da notre auteir tta^que, n'avaient fait u 6

i;iZ LE BAL

qu'entretenir ma joj'^euse humeur •, craignant de la perdre y j'étais sorti au moment où l'amour* propre de l'auteur feignait de repousser des éloges qu'au fond du cœur il trouvait sincèreS; et sollicitait avec modestie des éloges inntiles et des avis superflus.

Quelques lampions placés au coin de la rue Neuve-dcs'PetitS'Cliamps y et une longue file de voitures qui embarrassaient la rue de Riche' Heu , m'avertirent qu'il y avait bal à l'Opéra. C'est une chose singulière' que ces bals d« l'Opéra ! Cet impôt levé sur le sommeil ne Tant pas souvent le repos dont il nous prive.

j?eu de personnes s'y amusent y beaucoup s'y ennuient; et pourtant tout le monde y va.

Comme un autre ^ j'ai voulu payer mon tribut iiTusage; et^ poussé par le désir de connaître et d'observer avec fruit les diiTérens plaisirs qu'on y trouve y j'ai franchi le seuil de ce temple des arts y où Ton danse aujourd'hui comme on y chantait autrefois.

En entrant sous le vestibule , je vis un jeuA^ komme que je reconnus aussitôt pour une des personnes avec lesquelles je.tn'étais^ tvpof* quelques heures auparayant : il fiyaif ^ ^

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d'attention à moi -, d«.mon côté , je ne rayais remarqué que parce qu'il avait causé long-temps avec une des plus jolies femmes de notre réunion^ et s'était adroitement échappé après la lecture du premier acte de la tragédie de notre Crésus littéraire. Il allait et venait avec beaucoup de précipitation ^ tirait sa montre k tout moment^ et de temps à autre frappait légèrement du pied 9 comme un homme qui se lasse d'attendre. A l'arrivée de chaque voilure , il se rapprochait doucement de laporle, guettait avec In^patience les personnes qui descendaient, suivait de Tœil chaque domino blanc qui se présentait^ et , après deux ou trois pag inutiles ; revenait plus tristement à son poste. Ce petit manège durait depuis un quart d'heure environ, lorsque je vis entrer deux dominos^ dont l'un , après m'avoir regardé un instant , s'enfuit avec l'effroi d'une personne qui craint d'être reconnue-, tandis que T-autre, posant un doigt sur sa bouclie et se penchant à l'oreille de notre jeune homme , Tentraîna du côté opposé , en l'invitant au silence et à la d'ScrJ tion* Le petit masque qui s'était enfui si lapidement ^ m'avait paru d'une tournure charmante ;

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à sa ta3Ie ^ à sa lëgèreté , à un petit mouve-» ment de tête qui lui était familier^ je crus reconnaître la jolie causeuse de la soirëe. . . Une seule chose détruisait cette idée : on avait beau* coup parlé de bal dans la maison que je quittais, et M"*«. G...t s'était élevée avec force contre les dangers du bal de l'Opéra : à l'entendre , un rendez-vous seul pouvait y conduire une femme d'un certain rang, et elle avait cessé de voir une de ses amies qui se vantait de n'en manquer aucun.

Après une déclaration aussi formelle, une opinion aussi sévère, comment penser que M***. G...t aurait osé tenter les hasards d'un bal de l'Opéra , surtout pendant l'absence d'uQ mari qu'elle adorait, et dont elle ne cessait de hâter le retour par une tendre correspondance dont elle nons avait lu quelques fragmens.

Se montai doucement, en réfléchissant a tceftte aventure. Le bal ne venait que d'ouvrir*, le foyer n'était pas encore rempli. Plusieurs zûasqttes , tranquillement assis devant les deuï cheminées , se parlaient à l'oreille , et mon- Iraient avec mystère quelques hommes qui se promettaient, en b&iUant, dépasser une nuit

cliarraanle. La salle était presque déserte. L'orchestre y placé dans le fond du théâtre ^ était occupé par une troupe de vieux musiciens déguisés en gaians Espagnols : cette mascarade m'a paru Tune des plus divertissantes du bal.

Peu à peu les masques sont arrivés *, la salle et le foyer se sont garnis. Un babil insupportable a remplacé un silence ennuyeux \ bom* mes^ femmes^ masqués^ non masqués^ par7 laient tous à la fois : cette conversation génér raie m'a rappelé naturellement Tépoque de la construction de la tour de Babel.

Chaque masque était occupé^ celui-ci à nouer une intrigue, celui-là à terminer unn aventure : ici; un riche banquier était agréâ^blement tourmenté par deux danseuses dd l'Opéra qui Tétonnaient . par leur esprit^ là lin mousquetaire poursuivait sérieusement nn masque qui fuyait en riant, et semblait plus content d'être pris que pressé d'échapper. Plus loin^ un jeune provincial ^ nouvellement arrivé à Paris ; était confondu des choses surprer nantes que lui racontait un domino puce y que plus tard il reconnut pour une tante qui l'avait é?evé. J'écoutais depuis quelques momens la

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ccmversatîon un peu animée de deux epouz qui s'étaient reconnus sans le vouloir , lorsqu'une petite femme ^ me saisissant par IeJ)ras en m'appelant par mon nom , me proposa gaiment de m'enuujer en compagnie. La proposition était modeste y et semblait me garantir le contraire. Je l'acceptai presque avec reconnaissance. Un coup d'œil jeté sur sa chaussure élégante et surTensemble de sa personne , le «on de saToix^ la vivacité de ses yeux , quelle arvait fort beaux , et qu'elle laissait vofr tout entiers à Taide d'une ouverture qu^elle avait eu soin d'agrandir^ tout concourut à me persuader que je n'aurais qu'h me louer de cette rencontre inattendue.

Au bout de quelques minutes , je m'aperçiis que ma compagne était très-répandue ^ et connaissait y au moins de nom y une quantité prodigieuse de personnages de distinction : elle les peignait d'un mot , avec une originalité d'expression qui ajoutait à la force de la pensée, et qui faisait à la fois la critique de leur conduite et l'éloge de son esprit ; elle avait surtout ^ une grande adresse li reconnaître certains ma^ ques. La bizarrerie du déguisement ^ en exci-

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tant sa curiosité ^ ne la trouvait jamais en dé* faul. Âpres avoir été témoia de ses succès^ yraiment étonnans en ce genre ^ je 1 ui témoignai le désir d'apprendre le nom de quelques individus que je lui désignai , et qui depuis une heure se promenaient dans le bal avec l'audace de l'incognito. EUle céda à ma prière y en passant en revue ces masques d'une nouvelle espèce.

<c Ce gros homme ^ me dît-elle ^ qui porte si agréablement la livrée ^ et qui fredonne enlr* ses dents i

Des simples jeux de son en/ance , Heureux qui se souTient long-temps.

est un grand seigneur qui a beaucoup servi dans sa jeunesse ^ et qui , à force de changer de maîtres^ a fini par s'enpas§er. C'est la fleur des gentilshommes modernes : son père était un homme sans qualités^ qui ne soupçonnait guères qu'un jour il aurait des châteaux dans sa famille et des métairies à son service *, maintenant il est tou}; étonné de n'en pas avoir davantage. Le fils aurait vendu sen père pour parvenir ; je ne sais pas ce que le père aurait

laS lE BAt

achète pour s'enrichir. Je dois cependant ren« dre justice an premier : il s'est refnsé à cpielques bassesses sans profit , et ne s'est jamais déshonore gratis. On le dit très-riche , et l'on Vie saurait croire combien cette réputation loi a fait de bien parmi ses amis : aucun ne Ta en* core abandonné.

« Ce Gilles qui se promène tristement^ et don\ la pâleur contraste si plaisamment avec ce groupe de dominos noirs qui l'agacent en pure perte ^ est un bon-homme qui a dormi pendant six aus dans un fauteuil de sénateur^ et qui un beau jour s'est éveillé pair de France^ sans s'en douter. U a joui dix mois de cette diguité en homme qui cherchait i^ s'en rendre digne ; mais le maladroit l'a exercée pcndast trois moid em prouvant qn'il n'jr parviendrait jamais. Depuis , il a été ebligé de rencmosr à ses habitudes , et de céder son £ùite«3 ) une personne qui^ malheureusement^ n'y dort pas*

«c Cet homme à trois wsages, que les wu prennent pour un magistrat^ l«s autres pour im courtisa^ \ quelques-uns pour un grand /efgneur d'autrefois ; plusieurs poux un grand

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seîgaeur d'aujouid'liui^ n'est autre cliose qu'un personnage gui Iraiiie aiu nom que tout le monde serait fier de porter. Il est entouré de gens plus adroits que lui, puisqu'ils ont changé plus souvent et plus vite *, et cependant ils le blâmeat avec une injustice qui révolte. On devrait être indulgent pour autrui , quand on n'a pas été sévère pour soi-même.

« Ce Cmssandre que vous voyez passer si vite et qui parait si content de lui-même ^ est un nouveau marié que sa femme a forcé de venir avec elle au bal pour le guérir de sa jalousie ; à pei»e arrivée , Madame , qui veut connaître à fond ce que c'est qu'un bol masqué^ l'a quitta pour aller changer de costuma avec une de ses amies que le mari a déjà pris deux fois pour sa

femme ; et qu'en cette qualité il ne perd

pas de vue un seul instant. Cet heureux époux rentrera demain chez lui ^ rue de Seine ^ enchanté de sa nuit y plus épris que jamais d'un* emme qu'il offrira pour modèle à celles de ;s amis !... \ et^ à la moindre occasion , il sera

premier à rire des maris trompés...* J'ai

'ujours renarqué que la critique portai tm al-

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« Ce gros paysan , aux petits soins avec ce domino bleu est un ancien notaire qui court les aventures ; sa femme , instruite du motif de son déguisement , au lieu de s'emporter contre lui, a trouvé plus sage de se déguiser aussi ^ et de venir incognito recevoir les déclaratioùs de son mari-, elle s'est emparée de lui à son entrée, et elle ne le quittera qu'à l'instant où il partira*. Monsieur ne peut se séparer au bal d'une femme qu'il délaisse si souvent chez lui *, il est ravi de son esprit , de sa grâce , de sa galté , et divorcerait au besoin pour Tépouser. Ce que c'^est qu'un masque!... aux qualités qu'il fui trouve j vous ne persuaderiez jamais à cet homme que c'est sa femme qu'il tient sous le bras.

« Cet arlequin qui passe est un homme d^tat qui y en se faisant une éloquence de pièces ie rapport, s'est créé une réputation d'autant plus formidable qu'elle jette dans l'étonnemeaf ceux qui le connaissent, et dans l'admiration ceux qui ne le connaissent pas. Ce n'est pas qu'il ait une manière de parler à lui ;' tous ses discours ont un air emprunté-, mais l'art aveefe- ^el il a débité toutes ses opinions^ la chal^n»

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avec laquelle il a soutenu des sentimens qui ne se ressemblaient en aucune façon y et la varlëtë qu on a successivement remarquée dam ses opinions ^ ont fini par persuader à ses amis même que cet homme avait acquis tous les moyens de se faire un beau nom. Jusqu'à prëient il s*est borné à faire un grand bruit. »

Comme mon guide achevait de parler^ une légère rumeur s'éleva dans la salle*, nous en demandâmes la cause ^ et nous apprîmes qu'un mystificateur venait de faire partir lun après l'autre tous les polichinelles di^bal^ en persuadant successivement à chacun d'eux qu'il courait le danger d'être arrêté^ attendu qu'un polichinelle s'était rendu coupable d'un vol considérable à l'instant méme^ et que la police était à sa recherche..... La police fait trembler les {Jus hardis *, la justice fait peur aux plus honnêtes.... Aussi messieurs les polichinelles , peu jaloux d'avoir affaire à ces deux graves autorités f et ne désirant pas d'ailleurs être connus ^ s'étaient-ils empressés de disparaître au gré du mystificateur qui , par ce moyen plaisant, s'é« lait débarrassé d'un rival qui assiégeait la dame

jk sei» peD»ée%

« Je ne vous parlesai pas^ me dit ma compagne,' de cet original qui se croit parfaitement déguisé, parce qu'il a fait retourner un habit vert tout neuf; dont la doublure était bleue; ni de cet autre qui a changé vingt fois de nom pour couvrir des sottises anciennes par des bévues nouvelles; je ne vous nommerai pas cette femme à deux maris qui a pris cecostuniepar modestie ; je ne vous révélerai pas le secret de cette Scudéri, que Tamour des lettre» a jetée dans les aflaires ; qui a commencé pur faire des xomanS; et fiai par composer des ^oAmàilions. Je ne soulèverai pas 1^ mesquie qoi oaebe 3a figure de ce facteur de la grande jHfste*^ y sprès avoir porffé pendant dix ans des lèetnès au Grand-Turc ; en distribue maintenftittà tott le monde. C'^t un bomnsie d^ésprit (efati a peu âe mémoire y tous le reoennèttret fadikaiie«tà l'habitude qu'il a prise d» s'inclifiier av-ec fieiié devant tons ceux qui passent Mais si v<rat. désirez des renseignemeos plwi étendes Kiri(ttel' ques masques assez difficiles à reeoniiaMMr; et qu*on rencontre ordinairement ailIeuM qu-aa }>al de l'opéra ; venez m^e voir, ye me'iefai <n plaisir de vous mettre dans là cemS^Mte i^

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mes secrets; je demeure.... Mes lecteurs me dispenseront de leur donner l'adresse de œoa domino.

Il ëtait près de cinq heures lorsque ma conductrice me quitta*, la majeure partie des mas* ques était disparue ; la salle ayait repris son air de tristesse et d'enntli accoutume. Quelques hommes, dormant sur des banquettes^ semblaient avoir cëdë à Tinâueuce du lieu , plus encore qu'à la fatigue. Les musiciens eaxmêmes ne jonaflent plus que des nK^tiés de con-* tredame. Le fojer ne renfermak enfin qu'une dofKBanie die dominos dofut la figure faisait re-

greMer te masque Après ayoir contemplé

to«s ces personnages ^ et m'éii:« assviré que le bat ée l'opéra ne contenait ptvs rien qui fàt iigne 4ûB remarque; je me retirai, en me premeltant bien de ne pas manKjuer a» rendez- VOHS qse m'avait donné mon joli masqne. ^ -

A l'instant oà je traversai le corridor des premières^ je vis passer aiqyrèsde me4 te couple qae favais tant cherché inutilement. Dès qn'im >ii'aper{riit^ on se sépara brusquement; Ijs jeune Komme rentra dans la salle ^ Ictdoanno s^enfuit de nouveau ; mais ; comme il fut Ibroé 4kt*

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tendre à la porte sa voiture^ il me fut facile ïe Tezamiaer avec plus de soin , et de reconnaître en effet ^ sous ce léger déguisement^ la jolie madame G....t ^ l'ennemie déclarée des bals masqués ^ qui nous avait effrayés trois heures auparavant sur tous les dangers que courait une femme au bal de Topéta.... Je tremblais pour elle ; sa gaité me rassura. A l'air de satisfaction répandu sur toute sa personne , je vis bien qu'elle en avait été quitte pour la peur.

C'est ainsi que l'amour du plaisir triomplie des craintes les plus salutaires ^ que l'envie de paraître plus sage que ceux qui nous entourent nous fait quelquefois blâmer hautement un plaisir que nous brûlons en secret de partager, et qu'une femme critique la danse au moment même où elle va danser*, c'est ainsi que, dans la vie^ chacun prend un masque selon ses intérêts ou son caprice , en change selon ses désirs ou ses vues ambitieuses ^ c'est ainsi quaa bal comme dans le monde ^ les plus adroits se cachent avec soin sous jm déguisement benreux , et qu'il n'y a partout de gens véritablement exposés que ceux qui 9e lOonlrent à yis9ff

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KO. XIII. — i8 Août i8i5.

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