LA JOURNÉE D'UN MUSARÏ
toninc e tato^ pààt!'
( PicinD. 3 .
/n/7r/ et i7* cu<e noi'i.
(Pxli*. Sac. m, T. 3o.)
Je le connais k fond.
C'est une manie assez générale que celle de se plaindre continuellement de la situation dans laquelle le sort upus place. M™«. Deshoulières Ta dit :
« Nul nVsl coBlent dh sa forltïne , « Ni mécontent de ton esjfrit. »
Ces deux vers ont mérité de devenir proverbe par la vérité qu'ils renferment ; ils sont aujourd'hui d'une application universelle. L& société fourmille de gens dont les plaintes sont
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l'unique conversation. Ils accusent de ce qu^ils appellent leur malheur les ëvènemens, les hommes , lés circonstances ; quelquefois ils s*accusent eux-mêmes , non d'avoir manqué de talens ou d'esprit , l'ainour-propfe ne consent point à faire de pareils aveut y mais de les avoir constamment dirigés vers un but qui a trompé tous leurs désirs. L'avenir, qui se joue de notre pénétration , a dérangé bien des calculs et trahi bien des espérances ! En changeant le nom d'un seul des grands personnages qui ouent un grand rôle sur la scène du monde , 1 a mis fin à une foule d'intrigues fraîchement ébauchées, de caractères nouvellement conçus, lont les auteurs s'étaient permis un grand suc- :ès ! . . . ÎjC chagrin qu'ils ont ressenti de ce lésappointement s'est exprimé de plus d'une xianière , et fe regret dé n^ avoir pas deviné un lénoûment qui eût donné une tout autre direction à leur conduite , s'est quelquefois ma- [iifesté avec une Vivacité qui ne permet pas de douter de sa franchise.
Heureux sont les gens qui ne briguent aucun emploi dans les grandes comédies |5olitiques ! Tranquillement assis au parterre , ils ne
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prennent de part à Tactlon que ce qu'il en faof pour juger bien on mal les acteur^ qui traversent la scène , soumis y là comme aillèatS; à la critique de ceux qui regardent Spectatears in^assibles , ils se gardent bien de prôner d'avance une intrigue dont ils ne sauraient prévoir le succès , et attendent patiemment la cbute du rideau pour se former une opinion^ presque toujours favorable à la pi^ce qu'on vient de jouer, plus encore aux acteurs qlii Topt fait rëttssir. D'autres personnages plus indîfll^ rens ^ ne donnent aux affaires publiques aSf cune espèce d'attention; rien ne saurait altérer la tranquillité dont ils jouissent^ ni interrompre la manière de vivre qu'ils ont adoptée.
Tel est M. Bonnardin ^ dont le nom n'esl point un mystère ^ et la personne une stij^sition : étranger aux grands év jy;Lemen8 qui <é passent autour de lui ^ inaccessible à l'amldtion qui tourmente l'esprit de ses voisins , également éloigné de l'activité qui conduit à tout; et de la paresse qui ne mène à rien ; trop pauvre poor avoir des fantaisies , assez riche pour n'avoir pas de besoins \ insouciant par réflexîoD; bon par caractère; gai dans roccasion ; spirî-
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ùel mèmç au besoin , il laisse douèenfeiit oaler sa vie au hasard, heureux d'en remplir 'espace par une foule de petites occupations [q'îI s'est imposées lui*mémë , et dont la tâche ni est dérenué douce et facile, par l'habitude- [a'il a prise de ne pas chercher à s'y scmstrairé.
M. Bonnardin^ qui se plaint d'avoir été trop îcbe autrefois, a conservé de sa fortune une ent^ de dix-neuf cents francs sur le trésor pu* ilic ,' et un petit jardin dans un des faubourg^ be Paris. Il parle souvent de ses receveurs et le sa campagne , ce qui ne laisse pas de lui knkner quelque importance dans soti quartier. be.lu^i$on se compose d'un seul domestigue, pdi i 'dépuis dix ans , attend le testament de Otn maître, et qui le sert avec celte fidélité ^e donne l'espoir d'une grande récompense.
f.'Bo'nnardin voit peu de monde, et n'eo ^opit presque jamais : puisqu'il supporte, dtt^ l gainaient, les inconvénîens de là vie de gar* on> il né veut pas renoncer à ses bénéfices. .
Il occupe une des premières et des plus àn^ iennes maisons de la rue Bétizy , à gauche en mtrant par la rue de la Monnaie •, c'est celle >ti est mort Vamirai Çolignjr. M. Bonuardin,
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lie se doute guère qu'un grand homme a jadis ëtë assassine dans la cha'mbre oii il couche , et que son.corps fut outrageusement jeté par cette même fenêtre qu'il ouvre chaque niatin pour Qonsûlter le temps y afiti de savoir quel est l'habit dont il se fera honneur pendant la joiimée< Assez souvent il porte un frac de drap marron, une culotté de soie noire y des bas de côtonf blanc y uhe cravatte brodée, et un chapeau i trois cornes sur lequel est légèreme&t fixée mt petite cocarde de la couleur à la mode. En i\éj il a piresque toujours à la main un bouquet de roses ou de violettes. Il est alsté à recoumtertf k sa marche lente et mesurée^ à lafadlitë'flved laquelle il s'arrête devant le moindre objet qui frappe seë regards y et surtout à la promptitude avec laquelle ïl l'abandonne pour s'occuper d'un autre. Comme la seule chose qui'lui importe est de varier ses moyens de passer I0 temps, il n'y a point d'endroits de Paris qu'il n'ait parcourus plusieurs fois y et qu'il ne connaisse parfaiteiûent. Les bouleVairds âontsa promenade favorite. Il y trouve sans cesse de nouveaux motifs d'éveiller et de satisfaire st curiosité. Là y tantôt il se glisse à travers la
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ibule oîslyè qui^ienl assister përiodlqaemenC aux pai^des de Bobèdké 4t de Galimafrée. Appuyé sur stL canne , il ëcôtite avec cOTn|>kî$ance les grossières plaisanteries , les joyeuse^ équivoques -tjûi font pâmer de rire des spectateurs moins délicats que ceut d'Athèneè,. et it ne quitte son poste que lorsque Tinvitatiou d'entrer a donné le signal du départ , ou que les sons déçhirans d'une troMj^ette marine avertissent les* habitués qu^un nouVel acteur s'offre jnodestenqient à leur admiration , et s'àppréte Il captiver leurs honorables suffrages. Tantôt il augmente le nombre des curieux qui ^ rangée autour d'un charlatan dé place ^ attendent avec impatience le nouveau tour qu'il leur promet depuis long-temps y et qti'il remet sans cesse à exécuter^ attendu que son désintéressement ne lui permet pas de le montrer au public pout la modique somme qu'il en a recueillie. Plus tard y vous l'apercevrez dans une deft salles de billard an Café Turc ^ assis sur une banquette^ se délassant de ses fatigués de l'àprès-midi ^ eu jugeant des coups ^ 'en sVxtasiant sUr' le talent les joueurs , en racontant l'emploi de sa jourlée qui cependant n'est pas encore terminée :
car^ ayant de rentrer chez lui, il s'est promis d'assister à la s<»rtte de rAmbiga-Co* miqae , et de s'informer du succès qu^aura obtenu le mélodrame nouveau qu'on vient Sj Mprëseuter.
' n me prit ces jours derniers l'envie de suivie H. Bonnardin^ afin de pouvoir connaître le |M>mbre des courses d'un désœuvré , et dé sa* voir ce que fait un hoffune qui n'a rien, à faire. Je le trouvai sur le Pont- Neuf, qui depuis long-temps aurait dû quitter ce nom^ et aii^idi on aurait d& donner celui de Henri fil qid en posa la première pierre , ou qdhut de Henri IF' qui le fit achever. Penché sur le pa^ vapet, M. Bonnardin était occupé à voir couler l'eau ^ et à compter le nombre, de personnel qui entraient aux bains Yigicr. Ce calcul ab* sorbait toute son attention *, l'horloge qui sonna neuf heures l'arracha à ees profondes médittr tions ; il prit le chemin du quai des (.unéttes^ et s'arrêta dans un café oii étaient rassembla vingt siècles en vingt- cinq personnes^ :. « Le voilà ! ... » fut le mot qui leur échappa e^ apercevant M. Bonnardin ^ qui s'assit au mr lieu d'elles et leur raconta ses aventures de la
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jFeîUe ; elles s^ bornaient & uQe>di5pufe dont il avaît été témoin au marcM des Innocens , ttqai s'élait promptement aptisée^^par la mort subite d'un à^ deux champions ; à I9 perta d'un cbardonneret qui s'ëtait é;&apprf d'une volièif le la rue des Bona£ttfans^ ^s }f| Palai^^ Royal , et qu'il avaât^ttki jusqu'aux boulevards de la. Maddeine oîi fl l'avait enfin perdu de vue ; à la chute d'une piice to^ëe la ye:Ile , qu'on devait rejouer le lendemain ; et au mi^riage d'uxirdansenr du théâtre de la PorteSaint- Martin , qui , à en croire les renseignemens qu'on lui avait donnés , devait avoir lieu à la mairie du 5*. arrondissenaent . de midi à une heure précise. Pdûr le jrébômpenser , on lui annonça qu'on l'aviût attètidn pour lire le Sfo^ nùeur dû jour ; et Qussif6t un des assistans , qui né comptait guère que soixante-dix ans, 9e mit k siffler les douze colonnes de Tex-journal officiel : il n*ëtait que onze heures trois quarts lorsqu'il eut fini. M. Bonnardin quitta ses amis en leur promettant de les revoir le lendemain. }i s'achemina vers le Palais-deJustice^ et monta au tribunal de police correctionnelle , où Ton appelait une cause peu intéressante ; mais qui
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servit à lui faire passer une heure et demie. Je m'aperçus , aux égards que chacun kii.témoir gnait y qu'il était en pays de connaissance, ic M. Bonnardin^ me dit une personne qne j'interrogeai^ est un de nos habitués, les plus assidus ; il n'y a pas de cause importante dont nous ne nous fassions un plaisir de Ip prévenir à ravancc. Il na pas manqué une seule des vingt-neuf séances de l'affaire de Michel et Begnicr. 11 a assisté à toutes celles du fameux procès de l'empoisonnement de Choisi ; a celles du divorce de M*^^. Jouenne et de tant d'autres plus ou moins intéressantes ^ <pi'il y a ici dans chaque chambre une place uniquement destiaée pour Ini^ dont personne ne risquerait de s'emparer.
« Il est à regretter, ajouta mon interlocuteur, que cet homme-là ^'ail aucune ménioire; deu:
jours après il ne se souvient plus de ce qu'il entendu, et ne comprend rien i la cause qt l'on plaide-, malgré cela^ il n'en est pas moi un de ceux qui, parmi les spectateurs j plaisent le pl^i^ h deviner les jugemeiis e prononcer avant les jurés ^acq^ittemeIlt of condamnation des accusés : mais il n'est
beureux dans ses préventions ^ et il a souvent (ondamaé des geiis que nos messieuiis ont crn leyoir absoudre. M. Bonnardin porte -à tel )oint cette manie de prévenir les décisions du ribunal^ qa'illai arrive souvent de sortir avant es eondosioas du ministère public ^ et d'aller répandre parmi ses connaissances le prononcé l'un jugement tout à fait contraire à celui qui intervient.... • Il s'en console en assurant que s'est ainsi qu'il aurait jugé.
Je sujyis M. Bonnardin à la Morgue^ où î\ fut contrarié de ne trouver personne *, je restai avec lui sur le pont Samt^Michel , oit , pendant une heure y il s'amusa à, regarder un chat qi£ avait toutes les peines du monde à se noyer-, ce qu'il parvint cependant à faire à la grande Satisfaction d'une foule de badaud^ que cet a€«- ::ident avait cloués sur le pont. Je Taocempar jnai au jardin du Luxembourg ^ oii il alla régler sa montre, chez le restaurateur Edon , :>îi il s'amusa à lire trois fois la carte avant de ::hoisir les mets quidev^ient composer son dîaer; au café- de la fi^tiHe du Chatelet, où il passa deux heures trois-quarts à regarder deux o£Bciers qui jouaient aux dames ; ce qui , disait*
iga LA JOimxiE I>'V1T HU8ARD.
il ^ lui procurait iin grand plaisir^ quoiqu'il ne connut pas la marche du jeu ; il était neuf [ heures du soir lorsque je le quittai place dei Troù'Maries , où il s'était «xrélé devant wi groupe nombreux ^ attiré par un orgue de Buv barie qui accompagnait la jdie romance à^Jgnhs Sorel, chantée par «ne hussp-tmiUe de 54 ^n$. Fotcé de rev^ûr sur jma pas aa bout d'une demi-heure, je Yj retrouvai encore , et je suis presque conf aincu qae cette •taticr^ n'aura pas été la dernière de la |ouniée. ^ Combien de gens > Paris perdel^t aussi factr lemeot que M. Bonnardin un temps qu'ils pourraient employer plus utSem'^nt ! Ou peat reparer Tédi^ i^rrivé à 9a gloire , à sa fortune} on peut retrouver l'ami qui nous est eùlevé, la femme qui nops est ravie \ mais le iemps penfu ne se xotrouft" jwiais.
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LES BÂPVTÀTIOJNS. ig>
N^. xviii. — i4 Juin 1816. '