‹ Le roi Apépi (volume 2)Chapitre 3 sur 15 · I. E ROI A p i; P I · texte numérisé non relu

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Oubliant ses griefs, ses légitimes ressentiments, elle a couru li retrouver à Périgueux, elle s'est réconciliée avec lui. On a conseillé à M. Corneuil de partir pour l'Egypte ; elle a tout quitté pour l'accompagner et pour se faire la garde-malade d'un brutal dont les violences avaient mis ses jours en danger. Oui ou non, avais-je raison d'affirmer à la cour que Mme Corneuil est un ange? — Tudieu ! lui dis-je, ne vous échaufTez pas. J'admire autant que vous ce beau trait ; mais, mon cher maitre, ne pourrait-il pas se Élire qu'après avoir obtenu, grâce à vous, la moitié de la fortune, cet ange se proposât d'avoir le reste par voie d'héritage r — 11 fit un geste

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d'indignation ; son dos grossit encore. — Ah ! monsieur le marquis, répliqua-t-il, vous n'avez jamais cru aux femmes, vous êtes un affreux sceptique.

Je le regardais, il me regarda ; je riais, il se mit à rire; je crois que nous devions ressembler aux aruspices de Cicéron.

« Ce qu'il y a de bon, ma chère Mathildc, c'est que tu n'as plus besoin de rien m'expliquer.

Écoute-moi bien ; voici exactement ce qui s'est passé. Ton fils Horace, cet cgyptologue de grande espérance, qui me fait l'honneur d'être mon petit-neveu, est en Egypte depuis deux ans.

Il y a rencontré une belle blonde, et pour la première fois son cœur a parlé ; il n'a pu se

tenir de t'en écrire, ses lettres sont pleines de Mme Corneuil.

et ta sollicitude maternelle s'est éveillée. N'est-ce que cela? Fi donc ! tu es ingrate envers la Providence. Tu avais mille fois reproché à ton fils d'être un garçon trop s.age, trop sérieux, trop plongé dans ses chères études, un farouche Hippolyte de l'érudition, méprisant le monde, les plaisirs, les femmes, les affaires, et ne caressant d'autre rcve que celui de composer quelque jour un gros livre qui révélera à l'univers étonné des secrets vieux de quatre mille ans. Tu t'étais flattée de le mettre à. la Chambre, ou au Conseil d'État, ou dans la diplomatie; il t'a désolée par ses

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refus. Dés sa plus tendre enfance, il pleurait pour qu'on le menât au musée égyptien du Louvre. Il aurait pu dire, les yeux fermés, ce que contenaient l'armoire K et la vitrine Q. de la salle des monuments religieux.

Ce n'est pas ma faute; ce n'est pas moi qui l'ai fait.

« Ce jeune homme vraiment extraordinaire n'a jamais été amoureux que de la déesse Isis, femme et sœur d'Osiris; c'est la seule intrigue compromettante qu'il ait à sa charge. Il ne s'est jamais intéressé qu'aux événements qui ont bien pu se passer sous le règne de Sésostris le Grand ; les discussions Its plus passionnées de nos députés et jusqu'aux gros mots qu'ils peu-

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vent se dire lui ont toujours paru fades auprès de l'histoire intime des Pharaons. A tous les divertissements que tu lui as jamais proposés, il préférait un papyrus monté sur toile ou sur carton, un masque de momie, l'épervier, symbole des âmes, ou un joli scarabée doré, emblème de l'immortalité. J'en parle en connaissance de cause : il m'honorait de ses confidences. La dernière fois que je le vis, il m'en souviendra longtemps, je le trouvai enfermé avec un texte hiéroglyphique, disposé en colonnes rétrogrades et orné de figures au trait. 11 témoigna quelque humeur d'être troublé dans son voluptueux téte-à-téte.

Hn haut du manuscrit, on voyait

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un homme au visage jaune, aux cheveux peints en bleu, au front orné d'un bouton de lotus et d'un grand cône blanc. Je posai le doigt sur une des colonnes rétrogrades, et je dis à ce cher enfant : « Grand déchiffreur, que peut bien signifier ce grimoire ? » Il me répondit sans se fâcher : « Mon cher oncle, ce grimoire, qui, ne vous en déplaise, est fort limpide et de la plus haute importance, signifie que l'intendant des troupeaux d'Ammon, grammate principal, Amen-Heb le véridique, et sa femme qui l'aime, la dame qui fait toutes ses délices. Amen- Apt la véridique, présentent leurs hommages à Osiris, habitant la région occidentale, sei-

jneur des temps, à Ptah-Sokari, seigneur du tombeau, et au grand Tum, qui a fait le ciel et créé les essences qui sortent de la terre... » Je l'écoutais avec tant d'intérêt que le lendemain il pensa m'obliger en m'envoyant toute l'histoire d'Amen- Heb couchée par écrit. Je la relis une fois chaque année à la Saint - Horace. M'accusera-t-on de n^liger mes devoirs de grand-onde r

« Ne le nie pas, ma chère, cette fureur faisait ton désespoir. De quoi te plains-tu donc?

Voilà un garçon à demi sauvé.

C'est le Ciel qui l'a adressé à Mme Comeuil ; elle lui apprendra beaucoup de choses qu'il ignore et lui en fera désap-

prendre beaucoup d'autres ; il boira dans ses beaux yeux l'oubli d'Aménophis III, de la dixhuitième dynastie, d'Amen-Apt la véridique et de l'homme au grand cône blanc. Ne lui envie pas ses tardifs plaisirs, sans compter qu'il est bon d'être charitable envers une pauvre garde-malade. Lui feras-tu un crime, à cette sainte femme, de se délasser de ses fatigues dans la société d'un beau jeune homme, qui lui dit des douceurs en l'aidant à préparer ses tisanes? Tout est pour le mieux, ma chère Mathilde. Puisque l'occasion se présente de t'en faire l'aveu, j'étais un peu mortifié de penser qu'Horace, mon futur héritier, avait attrapé l'âge

de vingt-huit ans sans que per- -onne lui connût une maitresse; son aventure me réjouit fort, et je suis bien tenté de faire mettre la chose dans les journaux. Mais toi-même, conviens-en... Les mères ont beau s'en défendre, rien ne les humilie tant que d'avoir un fils à qui le monde reproche d'être trop sage; c'est un affront qu'on leur fait et qu'elles ont peine à digérer. Dieu bénisse Mme Corneuil ! La déesse Isis a trouvé à qui parler. Écris-moi incontinent que j'ai rencontré juste et que, toute réflexion faite, tu es aussi contente que moi. »

Le surlendemain, le marquis de Miraval reçut de sa nièce la courte réponse que voici :

« Mon cher oncle, votre lettre et les renseignements que vous avez eu l'obligeance de me procurer ont redoublé mon inquiétude. Ne doutez pas un seul instant que le jeune homme qui s'est brouillé avec Mme Corneuil n'ait dit vrai ; c'est à une intrigante que nous avons affaire.

Pourquoi faut-il qu'Horace se soit laissé prendre dans ses filets? Depuis que j'ai eu le malheur de perdre mon mari, vous avez été dans tous les cas importants mon seul conseil et mon suprême recours. Jamais je n'ai eu plus besoin de votre assistance. Je sais qu'il est cruel de vous arracher à votre cher Paris; mais je connais vos bons sentiments à mon égard, votre

sollicitude pour les intérêts de notre famille, votre amitié presque paternelle jxjur ce pauvre et absurde Horace. Je vous en supplie, venez me trouver à Vichy ; nous aviserons ensemble. Je vous .;ppelle et je vous attends. »

Mme de Pennevillc avait raison de croire qu'il en coûtait à son oncle de quitter Paris; depuis qu'il n'était plus diplomate, il ne pouvait se souffrir ailleurs.

Dans les mois brûlants de l'été, alors que tout le monde s'en va, il n'avait garde de s'en aller. Il préférait aux plus belles sapinières les vernis du Japon et les ormeaux à petites feuilles qu'il apercevait de la terrasse de son cercle, où il passait la meilleure partie de ses journées et même

de ses nuits. Cependant cet égoïste ou ce sage avait toujours pris à cœur les intérêts de son neveu, à qui il destinait son héritage, et au surplus il était curieux et ne s'en cachait pas.

Il ordonna en soupirant à son valet de chambre de préparer ses malles, et le soir même il partait pour Vichy.

Prévenue par une dépêche, Mme de Penneville l'attendait à la gare. Du plus loin qu'elle l'aperçut, elle courut à sa rencontre et lui dit :

— Figurez-vous que cette femme est veuve et qu'il s'est mis en tête de l'épouser !

— Ah ! pauvre mère ! s'écria le marquis. Cette fois, j'en conviens, le cas est grave.

M. de Miraval ne s'était pas trompé dans ses conjectures ; les choses s'étaient passées à peu près comme il l'avait pensé. Le comte Horace de Penneville avait fait au Caire la connaissance d'une belle blonde, et pour la première fois de sa vie

son cœur s'était pris. On s'était rencontré au N eu'- Hôtel ; dès les premiers jours, Mme Corneuil s'était mise en frais pour attirer sur elle les regards et les pensées du jeune homme. M. Corneuil ayant paru se ranimer et pouvant se passer de sa gardemalade, on avait profité de ce mieux trompeur pour visiter ensemble le musée de Boulaq, les souterrains du Serapeum, les pj'ramides de Gizeh et de Saqqarah. Horace avait pris au sérieux son métier de cicérone; il s'était fait une affaire et un plaisir d'expliquer l'Egypte à Mme Corneuil, et Mme Corneuil avait écouté toutes ses explications dans un profond recueillement, avec une attention

émue, à laquelle se mêlaient par inten-alles d'aimables transports. Elle était comme saisie et toute palpitante; au fond de ses yeux s'allumait une flamme sombre; elle possédait mieux que personne l'art d'écouter avec les yeux. Elle n'avait fait aucune difficulté d'admettre que Moïse a vécu sous Ramsès II ; elle avait paru charmée d'apprendre que la deuxième dynastie régna trois cent deux ans, que Menés était originaire de Thinis, et que la grande pyramide à degrés fut bâtie par Kékéou, le Céchoûs de Manéthon, par qui fut établi le culte du bœuf Apis, manifestation vivante du dieu Ptah. Elle éprouvait un enthousiasme de néophyte

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en se faisant initier aux sacrés mystères de la chronologie égyptienne; elle déclara que c'était la plus belle des sciences et le plus doux des passe-temps ; elle jura d'apprendre à déchiffrer les hiéroglyphes.

Ce fut dans une visite au tombeau de Ti, à la clarté rougeâtre des torches, que l'événement se décida. Ils examinaient dans une sorte d'extase tous les tableaux gravés sur la paroi de chacune des chambres funéraires. 11 en est un qui représente un chasseur assis dans une barque, au milieu d'un marais où nagent des hippopotames et des crocodiles. Comme ils se penchaient sur ces crocodiles, Mme Corneuil, absorbée

dans sa contemplation, fit un faux mouvement, et sa joue frôla celle du jeune homme; il sentit un frémissement qu'il n'avait jamais éprouvé. Elle sortit la première du tombeau; en la rejoignant, il fut comme ébloui ; il découvrit tout â coup qu'elle avait un port de reine, des yeux bruns mêlés de fauve, les plus admirables cheveux du monde, qu'elle était belle comme un songe et qu'il l'aimait comme un fou.

Quelques semaines après , M. Comeuil avait rendu son âme à Dieu, en laissant toute sa fortune à sa femme, qui l'avait soigné, il faut le dire, avec une héroïque patience. La veille du jour où elle devait

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s'embarquer pour emmener à Périgueux un cercueil plombé, Horace lui demanda la faveur d'un instant d'entretien, et le soir, sur la terrasse du New- Hotel, sous le ciel étoile d'Egypte, dans un air délicieux où flottaient les grandes ombres vagues des Pharaons, il lui fit l'aveu de sa passion et tenta de lui arracher la promesse qu'avant un an elle serait à lui pour la vie. Ce fut alors qu'il put connaître toute la délicatesse de ce cœur d'élite. Elle lui reprocha, les yeux baissés, l'excès de son amour, lui représenta que le mort n'était pas encore enterré, qu'il lui répugnait de marier les roses aux cyprès et les pensées amoureuses aux longs voiles

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de crêpe. Mais elle lui permit d'écrire et s'engagea elle-même à lui donner réponse dans six mois ; en le quittant, elle avait aux lèvres un demi-sourire infiniment pudique, mais fort encourageant. Il avait remonté le Nil ; il avait gagné la Haute-Egypte, heureux de passer ses mois d'attente dans la solitude d'une Thébaïde, où les journées ont plus de vingt-quatre heures; on n'en a jamais trop pour déchiflfrer des hiéroglj-phes en pensant à Mme Comeuil. Les crocodiles devaient jouer un grand rôle dans cette histoire.

Horace était à Kéri ou Crocodilopolis quand il reçut un billet parfumé , et vraiment exquis, destiné à lui ajjprendre que la

femme adorée passait Tété avec sa mère sur les bords du lac Léman, dans «ne pension située à quelques pas de Lausanne, et que, si le comte de Penneville s'y présentait, il n'aurait pas besoin de frapper deux fois à la porte pour qu'elle s'ouvrît. Il était parti comme une flèche, il était accouru d'une seule traite à Lausanne. 11 avait écrit de là à Mme de Penneville une lettre de douze pages, où il lui racontait son heureuse aventure avec des effusions de tendresse et de joie bien propres à la désespérer.

L'oncle et la nièce employèrent toute leur soirée à causer, à délibérer, à discuter. Comme il arrive d'ordinaire en pareil cas,

on répétait jusqu'à vingt fois les mêmes choses; cela n'avance à rien, mais cela soulage. M. de Miraval, qui prenait rarement les choses au tragique, s'appliquait à consoler la comtesse; elle était inconsolable.

— En bonne foi, disait-elle, pouvez-vous espérer que j'envisage de sang-froid la perspective d'avoir pour bru une créature sortie on ne sait d'où, la fille d'un homme taré, une demoiselle de rien, qui a épousé un homme de peu et qui s'en est séparée pour aller courir la bague à Paris, une femme dont le nom a traîné dans la Galette des Tribunaux, une femme qui décrit des brouillards, qui compose des sonnets et qui, j'en

suis certaine, a eu dix aventures au moins?

— Je ne sais pas si le compte y est. répondait le marquis, mais il est certain qu'on a dit longtemps avant nous que les êtres les plus dangereux de cet univers sont les serpents à sonnettes et les femmes à sonnets.

Il y a dix à parier contre un que celle-ci est une intrigante et que voilà une affaire bien désagréable.

— Horace, désolant Horace, s'écriait la comtesse, quel chagrin tu me causes! Ce cher garçon a le cœur le plus noble, le plus généreux; par malheur, il n'a jamais eu le sens commun; mais pouvais-je m'.attendre?...

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— Hélas ! oui, il fallait s'y attendre, interrompait le marquis. On ne saurait trop se défier des sagesses précoces; elles finissent souvent par des catastrophes. Je t'ai dit cent fois, ma chère Mathilde, que ton fils m'inquiétait, qu'il nous ménageait quelque fâcheuse surprise.

Nous naissons tous avec un certain fonds de folie a dépenser; heureux qui le dépense en détail dans sa jeunesse! Horace a tout gardé jusqu'à vingt-huit ans, capital et intérêts, et voilà le beau fruit de ses économies. Les

:'tes folies multipliées sauvent -..o grandes; quand on n'en fait qu'une, elle est presque toujours énornie-et le plus souvent irréparable. J'ai su me servir de ma

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