‹ Le roi BombanceChapitre 24 sur 56 · PES · texte numérisé non relu

PES

Indigestion fameuse, en vérité, que tous les chroniqueurs enregistrèrent parmi les gestes importants de l'humanité !.

REQUIN, à Anguille.

Ce pain est plein de bisaille ! Pouah ! Ce gigot est dégoûtant!.. Vois-tu? il fallait nous préparer un dîner spécial !.…

ANGUILLE, la bouche pleine.

Naturellement, il faut bien qu’ils aient des égards pour nous !.. En cas de guerre, sur qui compter si ce n’est sur les forts ?.…

REQUIN Ces Marmitons n’ont pas de tact !... Nous sommes piètrement servis !

LE PÈRE BEDAINE

Vous souvenez-vous de cette magnifique Abbaye des Vidorés, toute blanche au soleil, ronronnante et soyeusecomme une chatte Angorah, sommeillant à loisir en un paysage de mansuétude, parmi de : hautes sapinaies dont le tamis fleuri transformait 4 les vents du nord en une haleine tiède et parfumée ?. Ah! je n’oublierai jamais la splendeur des cuisi- # nes constellées d'énormes casseroles, et ces inter- A minables rangées de marmites aux fumées appétissantes, parmi lesquelles nos frères-cuisiniers évoluaient superbement, tels des papes guerriers A boutant le feu aux pièces sur lesremparts fumants 4 des villes assiégées !.…

ANGUILLE, ricanant.

Gare aux mauvais vers, Bedaine !.

LE PÈRE BEDAINE

Jour et nuit, l'Abbaye ronflait d’aise langoureuse sous les caresses du Bon Dieu, répandant sur toute la contrée la bonne odeur des vertus chrétiennes. En vérité, les bons perdreaux religieusement truffés de foie ne cessaient de verser leur âme parfuméepar leurs saintes blessures de martyrs !... Mais comment vous dirai-je l’atmosphère idéale du réfectoire quiet donnant sur la béatitude des vergers? Un silence fait de limperceptible bruissement des prières jaillies de marmites, et des bouches confites en Dieu. C’est là que mon saint prieur Culombre, effondré dans son fauteuil, pattes clouées comme une ole par la paresse et le grand poids de son ventre... Culombre, dis-je, mit en branle ses mâchoires infatigables au son des cloches de Noël !..

Abbés, prêtres et moines de crucifier aussitôt sur la muraille leurs soutanes et leurs bures sinistres, pour servir le grand prélat.Ils couraient tous à la queue-leu-leu en un débraillement de sauvetage et d'incendie, par les longs corridors, portant très haut, comme en jonglant, des plats bondés de béatilles exquises !.…

Culombre, vautré comme un grand cochon rose, tendait à droite et à gauche son vaste groin plissé festonné d’un quadruple menton. Et les mets attirants s’évanouissaient par enchantement tels des

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ne. menant

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mirages dans les déserts immensurables de son ventre |

Oncques plus nous n’admirâmes pareille goinfrerie |.

Et l’on voyait partout des moinillons chafouins pointant l'oreille tels des lapins, tôt surgis, tôt disparus dans l’entrebâillement des portes ! Ils s’inclinaient cassés en deux, prenant des ordres et les répercutant partout, des caves aux cuisines...

Après dix jours, cordons-bleus et frères-cuisiniers, tous étaient fourbus et Culombre mangeait toujours !... L'on courut chercher renfort au couvent des nonnes Grassouillettes que mon prieur tenaitsous sa sage direction. Les jolies nonnes entrèrentà pas menus, minois fûtés sous leurs cornettes, pointant sous leur robe des seins hardis en quête de morsures, et portant entre leurs bras nus des grands pots de confiture bénite et d’amoureuse crème |. ;

Les Vidorés, qui n’ont guère de puissant que l'estomac, en eussent fait très volontiers une unique bouchée !.…

Chaque soir, Culombre s’endormait le nez dans son assiette, et demeurait ainsi, durant une heure, la bouche grand’ouverte, ankylosée par les crampes de la fatigue. Une heure après, grâce aux # frictions des frères-infirmiers, Culombre pouvait enfin remettre en branle ses grands muscles buccaux !... Rots et borborygmes pétaradaient alors

violémment, telles des arquebusades dans le silence tamisé de prières.

VERMICELLE

Vraiment, nous nous fichons pas mal de cet âge d’or ! Abrège ton histoire et conclus!

LE PÈRE BEDAINE

Voilà qu’au beau milieu de la quarantième nuit les clochettes du réfectoire s’affolent tout à coup !..

Un grand alarme...

Culombre se tordait, dans son fauteuil, en sanglotant : « Je meurs de froid, j’agonisel..… O mes frères, transportez-moi bien vite dans la chapelle pour que je supplie le bon Dieu... » Sitôt dit, sitôt fait! Ce fut une nuit tragique... Après bien des cahots, aux bras des nonnes et des abbés, Culombre fut enfin déposé au pied du maîtreautel... Sous les bivalves dont l'huile et la lumière tarissaient, le prieur sanglotait : « Je vais donc... rendre à Dieu mon beau festin ! » En cercle autour de lui, les prêtres ballonnants tenaient les bras en croix, puis, tour à tour, frottaient leurs mains beurrées dans le sucre filé des litanies, ou les cachaïent aux profondeurs de leurs manches! Et leur bouche confite laissait couler plaintes et prières : « Grand Dieu, sauvez son estomac d’un tel désastre! Souffrez qu'il garde encore les perdrix savoureuses aux cuissettes gentilles, et les oïes truffées! »

Et cependant de lointaines marmites oubliées, tout au fond des cuisines, marmonnaient d’huileuses patenôtres.. Tout à coup, un grand cri de détresse !... Culombre sursaute en hurlant : « O mes perdrix, vous voulez me quitter ?... Non! Non! perdrix rebelles! Calmez-vous et dormez dans mon ventre!... Ah !... Je rends !.. Je rends ! »

Bedaine fait une longue pause, pour savourer l’atlention des Bourdes.

MASSUE

Vite, dépêche-toi de nous décrire la dégueulade de ton ami Culombre!

LE PÈRE BEDAINE

En effet, l’on prévoyait une inondation formidable, tant le ventre du prieur était monumental! Les prêtres et les abbés avaient formé une longue chaîne, se passant l’un à l’autre des énormes bassins de cuivre, que l’on disposait bien vite sous le groin menaçant. Mais, parmi le tintamarre, nul n’aperçut une Jolie nonnain qui vint, guidée par Dieu, seblottir sur les genoux de Culombre.La petite se dégrafa avec coquetterie, proh pudor!... Puis elle frotta langoureusement ses seins brûlants de vierge sage contre l’estomac glacé de mon prieur!… Celui-ci sursauta, se tordit... Un grand cri, puis un silence... Qu’y a-t-il ?... La petite nonnain était pâmée, la gorge rouge, à la renverse, sur les genoux de Culombre endormi! Aussitôt, un sous-

nina totanmeonet dthe us.

2008 SERIES PRIETRPTEE

diacre monta en chaire et cria : Mes bien chers Vidorés, Te Deum laudamus !.. CGulombre a pu boucher son estomac,en mangeant, comme dessert, le bout rose d’une mamelle virginale !.….

REQUIN, bougonnant, et crachant loin de lui un os.

Je préfère, moi, la tétine de truie!

ANGUILLE Les deux ont le même goût fade !...

LE PÈRE BEDAINE, tristement,

La tradition de ces saintes ripailles s’est perdue aujourd’hui. Il se trouve même des estomacs étroits et pourris qui prétendent avoir les mêmes droits qu’un estomac vaste et sonore |... Comment peut-on parler d’égalité entre les intestins ?

ANGUILLE Entends-tu, Vermicelle ?

LE PÈRE BÉDAINE, haussant la voix et les mains en prière.

Gloire sonore et plénitude succulente à toi, ami Culombre, intestin vénérable, qui voulus bravement, la veille de ta mort, disposer les cloches de ton église sur le feu des cuisines, en guise de marmites, pour offrir à tes fidèles la langue fumée de Dieu en un salmis de larmes funéraires !... Gloire sonore à toi, Gulombre, qui sauvas ton estomac en dévorant un sein de femme !...Culombre m’a laissé en héritage cette bague, dont la pierre magique a

la propriété merveilleuse de pâlir quand on lapproche d’une pitance empoisonnée. (Silence sépulcral dans l'auditoire ébahi.)Tenez!.… je promène cette bague sur les mets fumants de ce banquet... Et bien, regardez! la pierre flamboie toujours... Vous pouvez donc manger sans crainte, selon les droits et la capacité de vos estomacs inégaux !.…

ANGUILLE, se tournant vers les profondeurs de la salle,

Estomacs étroits et puants,avez-vous entendu ?... Bedaine a reconnu les droits absolus de nos estomacs privilégiés!

VERMICELLE

C'est une injustice!.. Je revendique les portions que vous nous volez !.. Egalité, Egalité entre tous les intestins !..

REQUIN, frappant un grand coup de poing sur la table,

Mille chaudrons puants!.. Au diable votre égalité! Moi... voyez-vous... moil.. je n’ai jamais trouvé quelqu'un qui me soit égal en force. (Massue devant lui ricane et bougonne sourdement en clignant de l'œil à Anguille). Pas mêmela Mort! L'an dernier, j’ai luttéavec cesacré squeletteblanc. . dans mon lit durant vingt-quatre heures! A coups de pied, à coups de dents. C'était minuit, je crois. les Saintes Huiles. un peu de frousse aussi ! Histoire de songer à cette fichue grillade des damnés !... et J'étais prêt. quandelle me sauta à la gorge... À genoux sur mon lit... corps à corps…

Elle a les seins flasques, rugueux et marrons.

j'ouvrais les bras pour l’étouffer!.. Pas moyen ! Car la Mort a une façon d'ouvrir en deux la cage de son sternum! C'est tout à coup comme un grand homard ouvrant ses pinces. Voilà que ses doigts crayeux me trouent les joues !... Alors, en plein bas ventre, avec rage je lui lâchai un coup de pied, qui la coupa net en deux... Dans le noir de la chambre. un fracas de pots cassés!.. C'était la Mort qui ramassait ses os dans un coin. puis... vite, un bond par la fenêtre et... patatrac... dans la rue!.…

ANGUILLE

Oui, oui, je me trouvais à la porte de PAnus., et je l’ai vue passer, filant de toute la vitesse de ses jambes quicliquettent comme des épées croisées !.. Par bonds sauvages, elle escalada les montagnes... vers unclair croissant delune aiguisé ettranchant !.. Je me souviens que la Mort, en passant près de moi, faisait un bruitétrange.… de panoplie au vent de mer!.. Elle dodelinait sa tête bruissante comme un gobelet de dés !.. Oui, je le jure. pendant tout un an, nous n'avons pas eu un seul mort dans toute la contrée!

MASSUE, interrompant Anguille par une claque débonnaire.

Moi j'ai passé trois jours et trois nuits à lutter corps à corps avec la Mort ! Un squelette blanc ?..

Quelle blague ! La Mort... c’est une lourde putain maltaise au gros ventre qui fait flicflac… Vrai!

comme de grosses blagues à tabac... Ah ! oui, avec des médailles rouillées au bout ; et ses hanches sont toutes bosselées par tant de grabats raboteux !

C'était à Malte, je me souviens, un soir d’été jaune et gras où l'air avait un goût de graillon… Après boire, les copains et moi, nous embouquâmes la rue des Buanderies. Tout à coup, la tête me tourne et je tombe... sacré boyau de ruelle ! Une rixe, quoi, pour me voler mon or! Ils étaient vingt gaillards.. et j'étais ivre-mort…

Je m’éveillai le lendemain dans le grenier d’une vieille taverne , couché à plat ventre sur un lit défoncé.… et je crachais du sang |!

L’orage secouait les murailles... et une chaleur de fournaise à cause de la cendre rouge qui tambourinait contre les vitres ! Le vent du sud faisait rage pour éventrer la masure... Comme qui dirait mille démons tirant férocement les tripes de la terre, hors des lucarnes beuglantes de la cave! Tous les leviers de l’enfer crissaient sous ma porte. et je suais froid quand la Mort entra dans mon grenier. Elle avait une odeur d’herbes pourries sur ses hardes boueuses, la garce ! Vite, elle me tendit sa bouche aux lèvres épaisses et rouges comme la vulve d’une chienne en chaleur... Moi je détournais le visage; mais la putain me prit au dos, m’enlaçant à bras le corps, avec ses bras gluants et métalliques ! Savez-vous quand on roule,

les pieds, les poings liés, comme un baril dans la cale d’un briganün tordu par la bourrasque ? J’étais ainsi... car la fille me secouait violemment à me donner des nausées ! Elle m’étourdissait en me fourrant sa langue froide et raidie, partout, entre les lèvres et dans les oreilles, surtout ! Cette salope de Mort ! Et je me tordais, je vous le jure, dans sa bouche qu’elle avait aussi profonde qu’une caverne... entre ses énormes dents blanches espacées comme des tombeaux... Pendant trois jours et trois nuits, ses baisers visqueux coulèrent de la graisse chaude et de la cendre dans ma gorge et dans mes poumons qui ronflaient embourbés comme les dragues.…

Voilà que tout à coup, à travers la fumée de ma cervelle Je vois la main de cette putain de Mort qui furetait dans le tiroir d’à côté, parmi la couleur de lor... Chaudron de Satan !.. je songeai qu’elle allait me voler tout mon or économisé!.…. Alors. alors, à toutes mâchoires, j’ai mordu férocement dans 1 pâte de ses seins et avec un grand effort, je lui ai craché cent fois, mille fois, en Pie visage. Dieu ! quels crachats !.…

ANGUILLE, applaudissant.

Bravo, bravo !... Vive Massue !.… Et après?

MASSUE Après, je n'avais plus que de la nuit et du vide

entre mes doigts crochus... L'orage était passé. dans le silence, j’entendis un pas très lourd qui boitait en descendant l'escalier de bois de la taverne... le pas pesant d’un éléphant!

LE PÈRE BEDAINE Mâtin!.…. vous l'avez échappé belle!

ANGUILLE

Carelles sont rudes à culbuter, ces sacrées Maltaises!.…..

MASSUE

Depuis ce jour, je me crois invincible! (Requin rote bruyamment en donnant des œillades méprisantes à Massue qui hausse la voix avec insolence et superbe.) Après tout, les morts?... ce sont ceux qui veulent bien mourir! (Æn fixant Requin.) Moi, je veux manger trois fois plus que les autres... Avec ça, quand mon ventre est bombé par la nourriture.

ANGUILLE, caressant aimablement le ventre à Massue.

. comme une voile... Vogue la galère! et le port est agréable. des bonnes digestions !.…

MASSUE, retient près de lui, d’un geste impérieux, les valets de cuisine, qui passent en portant un grand veau fumant sur un brancard ; puis,se levant de table, il bouscule à coups de coudes Vermicelle et Croûton, et s’empare de trois grandes tranches de veau.

Oui! trois portions! Je veux mettre deux tranches de côté pour demain, car avec ces fumistes

RÉ ER RO en te Rte

-de Marmitons sommes-nous sûrs d’avoir quelque

chose à nous fourrer sous la dent? II faut s’attendre à la famine.

I se tait, la bouche gonflée de viande.

ANGUILLE

Vous avez raison de garder deux tranches pour demain, car le veau acquiert une saveur exquise en se refroidissant.

VERMICELLE, gesticulant.

Non! Il ne faut rien mettre de côté pour l’avemir. [l est défendu de laisser refroidir les viandes pour en augmenter la saveur... Vous devez rendre le surplus au plat collectif!

MASSUE

Fiche-moi la paix... Moi, je raffole du veau froid... Quant aux perdrix en salmis, je les aime faisandées, et pourries à un tel point qu’elles marchent vélocement sur leur vermine, comme sur des

| pattes mnombrables…

ANGUILLE Mais oui, le maltotier et l’usurier ne laissent-ils

| pas refroidir et fermenter leur or dans les poches

de leurs clients ?.….

MASSUE

Anguille, va donc me chercher du sel à la cuisine !... Je n'aime pas me lever de table... Cela

peut gâter ma digestion! En récompense, je te donnerai une demi-tranche de veau !.….

CROUTON Pas de donation! Chacun la sienne! Vous devez rendre au plat commun ce que vous avez pris de trop!

MASSUE, ricanant avec goguenarderie.

Ah !... qui veut venir la chercher?

REQUIN, se dressant furieux et menaçant.

Moi!

MASSUE, se lève de table en renâclant bruyamment :et raïdissant ses muscles.

T’en as une audace, sale intestin bouché!

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